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Les rats quittent le navire

Après le président de la commission des Lois, Florent Boudié, voilà que deux anciens ministres, Hervé Berville et Astrid Panosyan, quittent le Palais Bourbon (et ce n’est peut-être pas fini). A chaque fois, c’est grâce à une vieille technique, la prolongation de mission au delà de six mois. Elle permet de passer le fauteuil au suppléant, sans provoquer une élection partielle. Cela fait suite à une hémorragie aux municipales, où plusieurs pontes de l’Assemblée ont préféré se faire élire maire d’une petite ville, là encore, pour transmettre leur mandat parlementaire sans provoquer d’élection partielle.

Ces départs groupés, à quelques mois de la présidentielle, montrent bien qu’on est en fin de cycle. Tous les partants de l’été sont des fidèles de Macron, qui ont eu des responsabilités (président de commission ou ministres) et qui tournent la page de la politique active. Ils savent que quelque soit le président élu (même s’il est issu du bloc central), leur carrière de haut niveau est terminée. Ils ne seront plus ministres. Donc autant partir faire autre chose, et c’est quand même plus confortable d’avoir un peu d’avance sur les autres. Cela permet d’être recasé sur les quelques postes encore à la nomination d’Emmanuel Macron, ou de bénéficier d’un peu d’espace sur le marché du travail. Mieux vaut être en recherche maintenant qu’en mai 2027, après la (probable) dissolution post-présidentielle. Il est possible que les annonces arriveront vite, car le coup de la prolongation de mission nécessite six mois, donc largement le temps de prospecter. Paul Christophe est un exemple parfait de cet itinéraire. Elu député en 2017, sa carrière politique décolle en 2024. En moins de deux ans, il devient président de la commission, puis ministre des Affaires sociales et enfin président du groupe Horizons. Ayant fait le tour, en accéléré, de ce que son mandat pouvait lui offrir, il s’est fait réélire maire de Zuydcoote (1630 habitants) en 2026 (il en était maire avant 2017). Juste après, il est nommé président président de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), bras armé de l’État pour les politiques du grand âge et du handicap.

Cela illustre une évolution de la manière de faire de la politique, inaugurée en 2017. Avant, les carrières politiques étaient longues, même si elles pouvaient être heurtées. On commençait par un apprentissage, dans les structures d’un parti et comme élu local et on enchainait plusieurs mandats parlementaires, en terminant sa carrière au Sénat. Les mouvements politiques de jeunesse étaient à la fois une école du vice et une école de survie. Comme adjoint au maire, on apprenait la réalité du fonctionnement des institutions et parfois l’humilité, en étant « à portée de baffe ». Le premier mandat parlementaire était destiné à apprendre, et ce n’est qu’ensuite qu’on prenait des responsabilités.

Les macronistes ont zappé cela. Beaucoup sont arrivés en 2017, par un hold-up réussi, en grillant toutes les étapes préparatoires. Certains ont pris des responsabilité immédiatement, sans la moindre expérience du fonctionnement d’une assemblée. Et une fois qu’ils ont fait un ou deux mandats, ils passent à autre chose. Ils auront, pour la plupart, passé moins de 10 ans en politique, tous postes confondus. Cela pose de nombreux problèmes, qui se sont vus assez rapidement. N’ayant aucune expérience de l’exercice du pouvoir, et pour certains, aucune culture politique et militante, ils se sont fait balader, par les circonstances et par les administrations. Jamais le pouvoir exécutif n’aura été si puissant qu’entre 2017 et 2022, et aussi impuissant qu’entre 2022 et 2027.

En 2017, de nombreux nouveaux députés macronistes pensaient qu’ils avaient juste changé de job, et que le mandat parlementaire était une étape dans une carrière professionnelle. Un certain nombre semblent toujours le penser, et ne voient pas la politique comme un service rendu à la collectivité, d’une nature différente d’un emploi dans l’administration ou dans une structure privée. Ils n’ont pas saisi l’essence et la nature profonde de l’engagement politique. Cela explique probablement bien des comportements et des prises de position, ainsi que le décalage avec les autres formations politiques, qui a rendu le dialogue difficile, voire inexistant. La politique est un métier, qui ne s’improvise pas. C’est aussi quelque chose de collectif, qui ne se fait pas seul, mais en relation avec des partenaires et des opposants, qui ont aussi un rôle à jouer.

Ce mouvement illustre la décadence du parlement et du mandat politique. Avant 2017, les bancs de l’hémicycle étaient peuplés d’anciens ministres, dont beaucoup n’avaient plus l’espérance de le redevenir. Mais ils restaient, et apportaient à l’Assemblée une densité et une expérience qui permettait à l’institution de bien légiférer et peser (un peu) face à l’exécutif. Ce n’est pas à des vieux singes qu’on apprend à faire la grimace ! Avec la Macronie, rien de tel. Ils arrivent en novices, apprennent sur le tas (avec tous les dégâts que ça peut provoquer) et se barrent une fois qu’ils se sont servis et n’ont plus rien à attendre de l’exercice du mandat politique. Donner en retour ne semble pas faire partie de leur ADN.

Le calcul de ces macronistes ne me semble pas si pertinent que ça. L’histoire jugera leur bilan collectif, je ne suis pas certain qu’on en gardera un si bon souvenir. Dans l’immédiat, les bilans personnels sont bien médiocres. On ne compte plus les sorties ratées, où malgré tous leurs efforts, les anciens députés et ministres finissent recasés bien en dessous de leur niveau (parfois en cabinet ministériel…), faute de pouvoir aller dans le privé. Pour avoir vu des battus de 2022 chercher du boulot, j’ai pu assister à des dégonflages de melons et des retours sur terre assez brutaux. Personne ne les attend et sauf quelques cas exceptionnels, ils n’apportent pas grand chose, car ils ne sont pas si bons que ça. Le temps est fini, où un ancien parlementaire pouvait vivre de son carnet d’adresses, dans un grand groupe privé, sans être trop dans l’opérationnel. D’abord parce que la déontologie a beaucoup évolué, et ensuite parce que ces anciens élus n’ont pas vraiment de carnet d’adresses ni d’expertise à faire valoir, faute d’avoir fait les apprentissages et exercé suffisamment longtemps. Que vaudra un carnet d’adresses macroniste en juin 2027 ?

L’avantage de ces départs massifs, c’est qu’ils vont faire place nette dans les lieux de pouvoir. L’inconvénient est qu’on ne sait pas qui va prendre la place. Cela se trouve, ça sera encore pire. En tant que citoyens attachés à la chose publique, nous avons une responsabilité, dans la sélection des futurs élus. Parmi les critères de choix, il faudra placer en haut l’expérience, la culture politique et le sens de l’engagement. La Macronie doit être une parenthèse, pas l’avant-dernière marche d’une descente aux enfers de l’Assemblée nationale.

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