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Bruxelles est en train de partir en vrille

Les signaux inquiétants se multiplient sur le fonctionnement démocratique des institutions européennes. Leur légitimité politique, déjà bien fragile, pourrait en souffrir, et ça n’augure rien de bon pour notre continent.

La médiatrice européenne, chargée notamment de veiller au bon fonctionnement des institutions, vient de rendre des rapports sévères sur la manière de travailler de la Commission Von der Leyen. Le travail législatif est encadré par des règles de « bonne administration » destinées à garantir par des procédures ouvertes et transparentes, la légitimité politique des lois et règlements bruxellois. Or, ces règles sont de plus en plus souvent bafouées. En ce moment, c’est même un véritable festival, avec ce qu’on appelle des « omnibus » qui ne sont rien d’autres que la remise en cause profonde de législations existantes (et parfois récentes), faite dans l’urgence, l’opacité, sans étude d’impact ni véritable débat.

Sur le numérique, sujet que je connais un peu, la Commission a présenté le 19 novembre son projet d’omnibus, où on a découvert une remise en cause majeure non prévue au départ et pas annoncée comme telle dans la présentation, du RGPD, le texte fondamental sur la protection des données personnelles. Aucune étude d’impact, rien dans les premiers documents préparatoires ni dans la consultation préalable. On est devant un véritable scandale démocratique, et c’est comme cela sur tous les omnibus. A chaque fois, d’ailleurs, c’est l’équilibre politique entre intérêts économiques et intérêt général qui est modifié, en faveur des premiers. C’est particulièrement sensible sur les omnibus environnementaux, qui sont un détricotage pur et simple des obligations écologiques pesant sur le secteur économique. C’est la même logique à l’œuvre sur le numérique, avec un débat minimaliste et surtout sans mandat politique. Les électeurs ne se sont pas prononcés sur cette politique de « simplification », lors des élections européennes de 2024.

Le deuxième sujet d’inquiétude est le changement de majorité en cours au Parlement européen. La présidente de la commission, Ursula Von der Leyen a été investie par le Parlement en 2024 sur la base d’une coalition regroupant le PPE (droite conservatrice), Renew (centristes) et les sociaux démocrates. Or, au fil des votes, de plus en plus de dispositions proposées par la Commission sont adoptées par une coalition entre le PPE et les groupes d’extrême-droite. Cela fait deux fois, coup sur coup, en novembre, que c’est arrivé. Là encore, c’est démocratiquement très problématique. Même si les gagnants des élections de 2024 étaient à la droite et à l’extrême droite (qui a bien progressé en sièges), il faut que cela soit formalisé et politiquement assumé que la Commission s’appuie sur ce spectre politique. C’est très dangereux pour le PPE (parti d’Ursula Von der Leyen) de jouer sur les deux tableaux, en s’alliant tantôt sur sa gauche, tantôt sur sa droite, au gré de ses intérêts.

Enfin, le style d’exercice du pouvoir de la présidente de la Commission est problématique. Elle vit enfermée dans ses bureaux, entourée d’une garde rapprochée principalement composée d’allemands, et pratique une forme d’exercice solitaire du pouvoir assez marqué. Et voilà qu’elle vient de lancer un grand chantier de refonte de l’organisation administrative de la Commission européenne. Vu son style et ses orientations, on peut légitimement craindre que ça aille dans le sens d’une plus grande centralisation, et d’une diminution de la collégialité.

La gouvernance des institutions européennes part dans un très mauvais sens, centralisé, autoritaire et sans véritable contre-pouvoir. Il est encore temps de s’en alarmer et d’agir. En 2029, il sera trop tard. La législation aura pris un virage très clairement pro-business, l’administration de la Commission sera verrouillée, et les risques géopolitiques amèneront à se concentrer sur autre chose que la gouvernance.

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Lecornu en passe de réussir ?

Le parcours parlementaire des textes financiers est au milieu du gué, et jusqu’ici, cela semble ne pas trop mal se passer. Comme l’an dernier, les votes sur les amendements sont parfois bizarroïdes, avec des dingueries adoptées. Mais une autre issue semble se dessiner, et il se pourrait bien qu’on ait, le 31 décembre 2025, un gouvernement Lecornu toujours en place, avec un PLF et un PLFSS publiés au journal officiel.

Le premier ministre s’est montré jusqu’ici habile. Contrairement à ses prédécesseurs, il a fait profil bas, jouant la modestie et l’humilité, de manière crédible. Pas de comm’ spectaculaire, pas de ragots et fuites distillées de l’intérieur de la machine, pas de provocation et d’erreurs grossières (comme aller présider un conseil municipal en jet, alors que Mayotte est dévasté par un cyclone). On peut penser que c’est le minimum, mais au regard des dernières années, ça ressemble à un exploit. Il a également su créer une relation de confiance avec les oppositions, et notamment le parti socialiste. Le responsable PS pour la commission des affaires sociales de l’Assemblée, Jérôme Guedj, a reconnu explicitement que Sébastien Lecornu a été « réglo » et a tenu ses engagements, sans entourloupes.

Sébastien Lecornu m’apparait comme le premier dirigeant a avoir pris la mesure de ce qu’il faut faire, en période d’absence de majorité. Si on veut que les textes soient adoptés, il faut accepter de transiger, et de prendre (pour de vrai) des propositions poussées par le groupe d’opposition dont on cherche le soutien. Cela oblige à accepter des mesures avec lesquelles on n’est pas d’accord, et pas juste faire son marché, en décidant seul depuis l’Elysée ou Matignon, ce qu’on prend ou pas. Il a également accepté d’avancer pas à pas, de piloter à vue sans brusquer les choses, en construisant une relation de confiance, sans arrogance. Cela n’a rien d’évident en Macronie, qui ne s’est pas franchement construite sur ce modèle.

Et cela finit par payer. Le PS, jusqu’ici dans une opposition frontale, a obtenu quelques trophées, et notamment une suspension de la réforme des retraites de 2023. Cela les a amenés à voter la partie recettes du PLFSS. Une grosse avancée, mais il y avait une carotte. La suspension de la réforme des retraites est dans la deuxième partie, et le rejet de la première partie entrainant rejet de tout le texte, il fallait voter la première partie pour débattre de la deuxième, et donc mettre en scène cette victoire politique.

La deuxième étape commence à pointer, avec des prises de paroles de membres du PS (comme François Hollande) qui expliquent que, finalement, le 49.3, c’est bien pratique. Le PS est là encore dans une situation inconfortable. Ils aimeraient que les textes dans lesquels ils ont obtenu des victoires arrivent jusqu’au Journal Officiel, mais en même temps, voter pour le budget, c’est reconnaitre qu’ils font partie de la majorité. Un pas qu’ils ne sont pas prêts à franchir. Il faut donc recourir à une procédure d’adoption sans vote, comme l’article 49.3 de la Constitution. Pour que cela passe, il faudrait juste que le PS ne vote pas la motion de censure, ce qui est politiquement moins compliqué, et peut « se vendre » dans les médias, comme un geste de responsabilité, accompli à l’issue de compromis.

Cette petite musique sera accompagné par un autre air, joué en canon, celui de la nocivité de la loi spéciale. Ce n’est pas trop compliqué, car ce n’est qu’une rustine provisoire, qui a plein d’inconvénients. Elle ne permet pas, par exemple, de percevoir les recettes nouvelles, ni de verser les subventions discrétionnaires. Et surtout, elle ne fait que reporter le problème, car à un moment, il va bien falloir adopter les lois financières.

Les textes vont donc faire leur petit bonhomme de chemin, et autour du 16-17 décembre, on aura le moment critique qui précède le dénouement. Un vrai scénario de cinéma, avec un PS qui demande à un premier ministre qui a dit ne pas vouloir utiliser cette procédure (et qui jouera la comédie du « C’est vraiment parce qu’on me le demande ») d’engager coup sur coup deux 49.3. Après deux ou trois jours de bruit et de fureur, on arrivera au vendredi 19 décembre, jour du début des vacances de Noël qui calmera mécaniquement le jeu. Et à la rentrée, tout le monde sera dans la campagne des municipales, bien content que, finalement, la période budgétaire soit derrière eux.

Si Sébastien Lecornu réussit ce coup, il pourrait bien rester en place jusqu’en mai 2027. Car après les municipales, en mars, on sera quasiment à un an de la présidentielle, qui est le véritable but de tous les états-majors politiques. Une dissolution de l’Assemblée perd de son intérêt, surtout après mai. En effet, un président (même nouvellement élu) ne peut pas dissoudre dans la première année de la législature. Il ne faudrait pas se retrouver à gagner la présidentielle, et ne pas pouvoir dissoudre pour avoir une majorité à sa botte à l’Assemblée.

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La folie Shein qui ne débouchera sur rien

En ce moment, c’est la curée contre la plateforme de e-commerce chinoise Shein (et accessoirement de ses consœurs, comme Temu). Elles sont accusées de tous les maux de la terre, et sont sous la menace de se faire bloquer. Tout cela illustre (malheureusement) à merveille le cirque qu’est devenue la politique française.

La plateforme est accusée d’avoir proposé à la vente (sur la place de marché, donc par des vendeurs tiers) des poupées « sexuelles » à l’effigie d’enfants. La pédopornographie, rien de mieux pour discréditer et frapper les esprits, et ce fut effectivement efficace. Puis, pour bien clouer le cercueil, on y a également trouvé des armes de première catégorie (comme les poings américains ou les couteaux papillon). Sauf qu’en cherchant bien dans les archives, et en allant voir chez les autres places de marchés en ligne, on y trouve des choses pas bien reluisantes, et chez tout le monde, Amazon et eBay compris. On se rend alors compte que le problème est structurel, et que les grandes plateformes de e-commerce, qui abritent des vendeurs tiers, ont tout intérêt à ne pas trop regarder ce qu’ils font, car elles ne sont responsables de rien, tant qu’on ne leur a pas signalé. Je suis à peu près certain qu’en tirant encore un peu plus le fil, on peut trouver aussi de la fraude à la TVA et aux différents impôts. On aurait une belle réforme à faire, sur une responsabilisation plus poussée des plateformes, mais on n’est sans doute pas près de la faire.

Il semble donc bien que le sujet était assez largement connu du « petit milieu » qui travaille ou vit en osmose avec ces places de marché. En cherchant bien, on finit toujours par trouver des choses gênantes, et il suffit ensuite d’un gentil signalement à la DGCCRF et accessoirement à quelques médias, qui s’empresseront de publier ça avec de grands bandeaux « exclusif », faisant croire que c’est le résultat de mois d’enquête. Quand on regarde ce qui est arrivé à Shein, on constate que l’affaire éclate quelques jours avant l’ouverture de son premier « corner » physique, au BHV à Paris. On retombe sur un schéma bien connu en politique, le choix stratégique du moment de la divulgation de dossier qu’on a en réserve. C’est typiquement les « affaires » qui sortent, pile poil au moment où un parlementaire devient ministre. C’est le cas de Damien Abad, dont les « dragues lourdes » ne posaient pas problème quand il était député et président de groupe, mais qui deviennent scandaleuses du jour où il entre au gouvernement.

Quand tout sort dans la presse et provoque une « émotion médiatique », l’ensemble de la classe politique se lance dans la surenchère et le lynchage, demandant immédiatement la peine capitale, à savoir l’interdiction et le blocage de l’ensemble du site. Le plus gênant, c’est quand des ministres en exercice découvrent d’un seul coup qu’ils ont des pouvoirs, et décident de les mettre en œuvre devant les caméras. C’est par exemple deux ministres de Bercy, qui décident d’aller à l’aéroport Charles de Gaulle, pour ouvrir des colis arrivés de Chine. Ils s’aperçoivent alors, ô stupeur, d’un taux impressionnant de non-conformités, que ce soit sur la sécurité des produits, sur l’exactitude de la description de ce qui est censé être dans le colis, ou des quantités qui dépassent manifestement le seuil de la « consommation personnelle » pour relever de l’importation illégale. Mais pourquoi donc avoir attendu si longtemps pour s’alarmer de ce qu’il peut y avoir dans les 200 000 colis arrivant tous les jours à Paris, et prétendant tous être des achats de produits conformes à toutes les normes, d’une valeur de moins de 150 euros ?

Toutes ces protestations vociférantes se heurtent toutefois à un petit obstacle juridique, assez gênant pour les politiques. Depuis 2020, en grande partie sous l’impulsion de la France, l’Union européenne s’est dotée d’un impressionnant arsenal juridique de régulation des plateformes numériques. En 2025, l’interdiction d’un plateforme systémique de e-commerce relève quasi-exclusivement de Bruxelles, avec des procédures qui respectent les droits de la défense, et s’accommodent mal du tempo de l’indignation médiatique. Les juges et régulateurs nationaux n’ont que peu de marge de manœuvre, et Shein leur a coupé l’herbe sous le pied en fermant provisoirement la place de marché, ne conservant que les activités de vente en son nom propre. Ne restent que des vociférations impuissantes de politiques, qui sont d’autant plus vocaux qu’ils n’ont pas fait, avant le scandale, ce qui était en leur pouvoir pour que ça n’arrive pas. Exactement la situation de l’Arcom, quand le streamer Jean Pormanove est retrouvé mort lors d’un live en direct. C’est lorsque l’émotion médiatique a surgi, que le régulateur français découvre que, selon le droit européen, c’est l’autorité maltaise qui était compétente pour réguler Kick.

Tout cela n’est pas arrivé à Shein par hasard. Cela fait plusieurs années que son modèle économique de base, la Fast Fashion, dérange. Il est vrai qu’il est écologiquement bien dégueulasse, mais surtout, il fait très massivement concurrence à des acteurs européens et français, que ce soit la filière de la mode qui ne peuvent pas suivre sur les prix, ou les autres e-commerçants, qui ont des charges logistiques importantes, et paient leurs impôts. Bref, Shein faisait de la concurrence pas très loyale, à des acteurs économiques qui sont allés pleurer auprès des pouvoirs publics. Jusqu’à cette histoire de poupées pédopornographiques, la principale mesure envisagée contre Shein et consorts était l’instauration d’une taxe de deux euros sur leurs colis, afin de rétablir un semblant d’équilibre économique avec leurs concurrents, et de leur faire supporter une (petite) partie du coût de traitement logistique de leurs centaines de milliers de colis arrivant tous les jours.

Dernier travers que cette histoire va illustrer : après tout ce bruit et cette fureur, il ne va rien se passer. Des centaines de milliers de colis de fringues de merde (mais pas chères du tout) vont continuer à déferler. Shein ayant probablement de bons avocats, ils ne seront pas bloqués, et dans quelques semaines, avec une bonne purge des vendeurs tiers problématiques (qui reviendront d’ici quelques mois), la place de marché va réouvrir. La grande majorité des français, qui ne connaissaient que le versant « textile » de l’activité de ces plateformes, vont constater la totale absence d’efficacité de leurs dirigeants politiques. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas entendu comme bruit et comme fureur dans les médias, et au final, de leur point de vue, strictement rien n’a changé. Tout explication un peu nuancée, même techniquement exacte, est médiatiquement inaudible. C’est exactement ce qu’on a connu l’Arcom, qui peut faire la police des contenus sur les médias audiovisuels, mais pas sur les plateformes. Comment expliquer que vous pouvez coller de grosses amendes à Hanouna pour ses dérapages sur C8, et ne pas pouvoir le faire pour la même chose (en pire) sur Kick ?

Toute cela était pourtant hautement prévisible. Les politiques français se sont dessaisis (pour de bonnes raisons) de leur pouvoir d’édicter les règles sur les plateformes, et ne sont pas donné les moyens de mettre en œuvre ce qui relève de sa compétence. Pour autant, ils ont continué à faire croire à leurs électeurs qu’ils étaient omnipotents, et pouvaient tout régler d’un claquement de doigts.

Pourtant, il aurait été possible de faire les choses de manière plus intelligente. Mais cela aurait nécessité de prendre les choses en main très en amont, en assumant de prendre des décisions politiques. Oui, le modèle économique de Shein et consorts est catastrophique, économiquement et écologiquement, et justifie d’être soit sérieusement règlementé, soit tout simplement interdit de fait, pas quelques pratiques administratives que la France a élevé au rang d’art. Il suffit, non pas de bloquer le site, mais juste de faire une vérification systématique des colis à la hauteur de l’enjeu. Ce n’était pourtant pas compliqué de créer un goulot d’étranglement dans quelques aéroports européens. On aurait alors trouvé des non-conformités permettant de coller des amendes à ces plateformes, et on aurait, au passage, sérieusement rallongé le délai de livraison effectif pour le client. En matière de e-commerce, c’est le meilleur moyen de flinguer un modèle économique.

Ajout du 28 novembre : les dirigeants français n’ont pas mis longtemps à se ridiculiser : l’avocat de l’Etat demande un report de l’audience parce qu’il n’était pas prêt et le parquet considère que la demande du gouvernement est disproportionnée et ne la soutiendra pas.

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Macron, entre déni et irresponsabilité

Emmanuel Macron, qui s’acharne à se maintenir au pouvoir, vient de se trouver un nouvel os à ronger, pour essayer de « renouer avec les français » et justifier une tournée de popotes en province. Il s’attaque aux réseaux sociaux, proclamant qu’ils sont nocifs pour la démocratie.

Cela me désespère profondément, et surtout, me fait désespérer de la politique française. A écouter Emmanuel Macron, qui fustige « l’anonymat en ligne », j’ai l’impression de revenir 15 ans en arrière. Ce n’est pas faute de répéter que l’anonymat n’existe pas en ligne (ce qui peut être un problème), rien n’y fait, cette rengaine continue, et est reprise au plus haut sommet de l’État. Le pire, c’est que je pense qu’Emmanuel Macron est parfaitement conscient qu’il dit des conneries, mais le fait parce que ça le sert politiquement. Le fait de mal poser un problème, ce qui empêchera de le résoudre correctement, ne semble pas le heurter. Moi si !

Cela me désespère aussi, car depuis 15 ans, nous avons mis en place, au niveau européen, une législation très touffue et complexe, pour « réguler » les plateformes. Ces règlements comme le DMA, le DSA, l’IA Act et j’en passe, ont été voulus et fortement poussés par Emmanuel Macron, avec un français, Thierry Breton, en maitre d’œuvre. Tous ces textes sont officiellement entrés en vigueur, leur mise en place effective est en train de se faire. L’enjeu maintenant est de se donner les moyens de les appliquer pleinement, et pas de recommencer le match politique. Mais notre classe politique semble incapable de mener cela à bien.

Le cœur du problème est que nous n’avons tout simplement pas les moyens de mettre en œuvre les législations et régulations que nous avons votés. C’est particulièrement criant sur le secteur du numérique. Pour réguler les plateformes, il faut savoir ce qu’il s’y passe, et donc les surveiller. Bien évidemment, il ne faut pas compter sur elles pour dénoncer ce qui leur permet de faire leur beurre, que ce soit les marketplaces vendant des armes et des poupées pédopornographiques, ou des réseaux sociaux qui diffusent des images de violences ou des fakes news. Il faut donc déployer tout un écosystème dédié à la surveillance, au signalement et au traitement des infractions. Mais cela veut dire payer des gens, formés et qualifiés, pour le faire. Pour l’instant, les budgets ne suivent pas du tout. Les règlements européens prévoient un statut de « signaleur de confiance » qui est accordé à des structures indépendantes des plateformes, dont les signalements doivent être traités en priorité par les plateformes, mais aussi par la justice. Les premiers signaleurs de confiance viennent d’être désignés en France, mais l’État ne leur a pas donné un kopeck pour ça. A elles de se débrouiller pour trouver l’argent, les pouvoirs publics leurs recommandant même d’aller demander de l’argent aux plateformes. Quand on sait que ces signaleurs sont censés être indépendants des plateformes, on se rend bien compte de l’impasse, mais aussi de l’abandon par l’État de ses responsabilités. Et c’est comme ça pour tout. Pharos, qui gère les signalements pour la Police est en sous-effectif, de même que la justice. Ne parlons même pas du régulateur français, l’Arcom, qui a une quarantaine de personnes pour traiter l’ensemble de ses compétences numériques, là où son homologue britannique en a plusieurs centaines.

L’autre problème, sur la régulation du numérique, est qu’il faut aussi être en capacité de créer un rapport de force avec les plateformes. L’Europe étant incapable d’innover et de prendre les bons trains (et ce n’est pas près de changer), tous les acteurs systématiques sont américains ou chinois, et opèrent au niveau mondial.

N’ayant aucun « champion » qui en serait victime, l’Europe s’est lancée dans la construction d’un rapport de force avec les grandes plateformes, utilisant pour cela l’arme de la régulation juridique. Le calcul des autorités européennes est que nous sommes un marché économiquement encore trop important, pour que les plateformes puissent faire complètement l’impasse. C’est l’idée même du DMA, qui est le règlement concernant les très grandes plateformes, et qui est conçu pour les emmerder au maximum, afin de créer un rapport de force au profit de la Commission européenne. Malheureusement, sur ce terrain là, nous sommes aussi en train de perdre la bataille

Ces grandes plateformes, notamment américaines, ne restent pas les bras ballants, et se défendent (et on ferait pareil à leur place). Leur premier axe est de challenger le régulateur, en contestant les régulations, leur mise en œuvre, avec pour cela une armée d’avocats, qu’elles ont les moyens de payer. Ce faisant, elles mettent le doigt là où ça fait mal, car la machine administrative européenne (et française), très forte pour pondre des lois, l’est beaucoup moins pour les appliquer, car il faut des moyens matériels et humains. On retombe sur ce que l’on évoque plus haut.

Depuis 2024, les plateformes américaines ont dégainé un nouvel atout, leur gouvernement. Depuis le retour de Trump au pouvoir, une alliance s’est nouée, certaines plateformes allant même baiser la babouche du président et se mettre idéologiquement à son service, en échange de la mobilisation des armes géopolitiques pour les défendre. Combien de temps l’Europe va-t-elle être capable de continuer à sacrifier des secteurs économiques, victimes de menaces commerciales réelles, pour continuer à « réguler » les plateformes ? A un moment donné, le coût sera tel, que la Commission européenne finira par lâcher.

En attendant, la France continue à discuter de tout cela, comme si tout était encore possible, comme si tout était encore à la main du président de la République. On nage complètement dans le déni et l’irresponsabilité.

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Sarkozy : Justice est faite

Après 21 jours derrière les barreaux, Nicolas Sarkozy retourne chez lui, lesté de bracelets électroniques et sous contrôle judiciaire. Il est en liberté, mais surveillée, en attendant son procès en appel. Une situation finalement très équilibrée, qui fait honneur à la manière dont la justice est rendue dans le pays.

Condamné en première instance à 5 ans de prison (s’ajoutant à une première condamnation, définitive, à un an de prison ferme aménagée), l’ancien président s’est retrouvé derrière les barreaux, alors même qu’il a fait appel, du fait de l’exécution provisoire avec mandat de dépôt décidé par le juge. Ce sujet de l’exécution provisoire d’une peine d’emprisonnement fait l’objet de débats, surtout depuis que les élites découvrent qu’il s’applique aussi à eux, et pas juste aux « manants » qui peuplent les audiences de comparution immédiate.

Nicolas Sarkozy a bien été obligé de déférer à la décision de justice, qui a pris soin de lui laisser le temps de s’organiser. Rien que là, il a bénéficié d’un traitement de faveur, d’habitude, la sortie de la salle d’audience se fait entre deux gendarmes.

Il a également bénéficié de règles procédurales plus souples pour les remises en liberté, que pour l’incarcération, pour obtenir une remise en liberté finalement assez rapide. Beaucoup de prévenus aimeraient que leurs demandes de remise en liberté soient traitées aussi promptement.

Les juges ont ainsi montré une bonne administration de la justice. Vu la personnalité du condamné, et sa capacité à agiter l’opinion, il fallait y aller avec prudence. Mais il fallait aussi une condamnation exécutée dans un délai raisonnable. La défense acharnée de l’ancien président a utilisé toutes les ficelles procédurale pour faire trainer les choses. Le verdict a été rendu tardivement, 18 ans après les faits, avec un prévenu principal de 70 ans. En reproduisant le même schéma de défense en appel, on aurait pu attendre très longtemps une condamnation définitive, et donc exécutoire.

Le caractère hautement emblématique de cette affaire nécessitait que la sanction soit exécutée. Il en allait de la confiance (déjà bien fragile) que les français accordent à l’institution judiciaire. Vu la passion égalitaire qui anime ce pays, l’image d’une justice à deux vitesses, rude pour les pauvres, indulgente pour les puissants, ne pouvait pas trouver une nouvelle confirmation. Il fallait que le couperet tombe. Il était également nécessaire, et c’est un délice, de renvoyer à la figure de l’ancien président et de ses soutiens, meurs propos sur la nécessité d’une justice sévère, qui exécute effectivement les peines.

Dans cette affaire, l’important n’était pas le temps passé par Sarkozy en prison, mais qu’il y aille. Ensuite, la justice pouvait desserrer un peu l’étau, ce qu’elle a fait, en s’offrant un petit plaisir. Dans son contrôle judiciaire (dont la violation le ramènerait en prison), Nicolas Sarkozy a interdiction de rencontrer le garde des sceaux. Un magnifique pied de nez des magistrats à leur ministre, qui avait apporté un soutien marqué à ce prévenu particulier, au point de susciter un soupçon d’atteinte à l’indépendance de la magistrature.

Au final, le procès peut se poursuivre, et peu m’importe de la manière dont il se termine, car Nicolas Sarkozy a effectivement passé trois semaines en prison. Justice a déjà été rendue.

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On a les élus qu’on se donne

Le Monde vient de publier une tribune que je trouve très éclairante. L’auteur explique que l’instauration de la proportionnelle ne mettra pas fin, comme par miracle, à notre instabilité politique. En tout cas, cela ne fera pas tout. L’essentiel n’est pas le mode de désignation des élus, mais aussi leur capacité à s’entendre pour faire des compromis, et cela ne dépend pas que du mode de scrutin.

La réflexion est intéressante, car c’est la première fois que je lis les choses sous cet angle. Les pays où le compromis politique fonctionne ont, certes, un scrutin proportionnel, mais surtout, une démocratie sociale, des corps intermédiaires et une culture politique adéquate. Dans les pays nordiques, la décision politique se prend par concertation, avec différents lieux de concertation, de « prédécision » qui fait que lorsqu’un sujet arrive au niveau politique et parlementaire, il a été déjà largement travaillé. Les élus ont certes le pouvoir de décider et de trancher, mais ils sont dans l’obligation de le faire, car personne ne comprendrait un échec à aboutir.

En France, il nous manque très clairement cet étage intermédiaire. Notre « démocratie sociale » est rachitique et cantonnée à des domaines très précis, la société civile se voit dénier tout rôle politique (et cela a été particulièrement marqué avec Macron). Il y a un refus de la classe politique de partager le pouvoir, et malheureusement, une acceptation de cet état de fait par les citoyens. A partir du moment la population est assez largement écartée des processus de décision, cela favorise la radicalité. Pourquoi se montrer raisonnable et constructif, quand cela ne débouche sur rien ? Les récentes expériences de « démocratie participative » ont bien montré une absence de volonté de la classe politique d’en faire un véritable outil de codécision. Comment, en suite, reprocher à ceux qu’on écarte, de contester le système en place (en votant RN, par exemple) ?

La sortie de crise ne pourra venir que d’une véritable décentralisation du pouvoir de décider, vers les collectivités locales, vers les partenaires sociaux, vers la société civile organisée. Les structures existent, mais elles sont complètement dévitalisées. Il n’y a qu’à voir ce qu’est devenu le conseil économique, social et environnemental.

Ce partage et cette décentralisation du pouvoir politique ne pourra se faire que par la pression citoyenne, car je vois mal la classe politique actuelle se dessaisir d’elle-même du pouvoir absolu qui est le sien, et dont elle fait un bien mauvais usage. Même Marine Le Pen, qui surfe sur ce mécontentement, s’empressera de reproduire les mêmes errements, en pire probablement, si jamais elle arrive au pouvoir.

La solution repose dans les mains des citoyens et des organisations de la société civile, pour proposer (et imposer) non pas un renouvellement du personnel politique, mais une autre manière de gouverner, avec un partage du pouvoir, associant un large spectre de participant. C’est ça le véritable sens de la démocratie, et certainement pas un abandon du pouvoir, tous les cinq ans, entre les mains d’un monarque.

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Négociations en trompe-l’oeil

Les débats parlementaires sur la loi de Finances sont l’occasion d’un jeu de dupes qui ne fait pas honneur à notre démocratie. Au gré des votes et des menaces de censures, le gouvernement lâche tout aux socialistes. On a déjà eu la suspension de la réforme des retraites, cette nuit, le gouvernement a proposé de passer la surtaxe sur les grandes entreprises de 4 à 6 milliards. Et il va encore y avoir, avec à chaque fois, un PS qui, au lieu de dire « Merci », dit « Encore », comme un alcoolique attablé au bar, avec un crédit illimité auprès du barman.

Tout cela n’est ni sérieux, ni solide. Ce petit jeu entre Lecornu et les socialistes ne mènera nulle part, car à la fin, les socialistes ne voteront pas le budget, ils l’ont dit à plusieurs reprises. Le maximum qu’ils pourraient faire (et encore, pas tous), c’est s’abstenir, et ça ne suffira probablement pas à faire passer le texte. Ils pensent qu’en faisant du chantage à la censure, ils peuvent obtenir des « victoires symboliques » en vue des prochaines échéances électorales. C’est du calcul à courte vue.

Ces « victoires » sont du carton-pâte, arrachées mais pas consenties par le gouvernement. Ce qui est donné aujourd’hui par Lecornu, parce qu’il joue sa survie, sera repris demain, par Lecornu ou un autre, quand la survie du gouvernement ne sera plus en jeu. Aucune des discussions que l’on a actuellement n’a d’avenir, tant qu’elle n’est pas sincèrement endossée par plusieurs partis. Quand on regarde ce qui fait réellement consensus entre partis de gouvernement, et pourraient donc être gardé par le prochain gouvernement, on ne trouve pas grand chose. Si c’est le RN qui est aux manettes après une éventuelle dissolution, ce sera encore pire, car ce parti a un comportement erratique. On voit bien, quand on suit les débats parlementaires, qu’il n’y a pas de ligne globale qui permette de comprendre leurs positions, pas vraiment de pilote dans l’avion, et qu’il suffit de pas grand chose pour faire basculer ses députés, pour ou contre une mesure précise.

Tous ceux qui pensent sincèrement que ce qui est proposé, discuté, accepté en ce moment, va effectivement entrer en vigueur, risquent d’être lourdement déçus. Ils le seront encore plus quand ils se rendront compte que certaines propositions, notamment de la gauche, n’était que des opérations tactiques en vue de la conquête du pouvoir. Un PS au pouvoir ne proposera pas de réforme drastique sur les retraites, ni de taxe Zucman ambitieuse. Ils feront ce que l’UE et les marchés financiers (et le bon sens) leur dicteront, à savoir sabrer dans les dépenses.

Le problème de la France n’est pas un manque de recettes, mais trop de dépenses et un train de vie au dessus de nos moyens. Or, malheureusement, on parle de tout, sauf de cela, alors que c’est le cœur de ce que sera l’action du prochain gouvernement, quelle que soit sa couleur politique. Quand on dit sabrer, ce n’est pas juste raboter. Il va falloir se pencher sur le niveau des pensions de retraites, sur le financement du secteur associatif, sur les aides et dégrèvements aux entreprises, dans un « quoi qu’il en coute » inversé.

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La symbolique du Louvre

J’ai été frappé par le retentissement médiatique d’un simple cambriolage, celui dont a été victime le musée du Louvre. Des malfrats, visiblement des professionnels, se sont emparés de bijoux en cassant une fenêtre du premier étage, utilisant une nacelle pour y accéder, et repartant ensuite en scooter. Une action d’une grande banalité.

Pourtant, que de cirque médiatique, avec en prime, la surréaction (malheureusement trop habituelle) des politiques. En effet, même pas 24 heures après le cambriolage, voilà que le président de la commission des Affaires culturelles de l’Assemblée veut lancer une commission d’enquête. On attend encore les propositions de loi, ça ne devrait pas tarder.

Cela interpelle, et fait remonter à la surface que certains lieux, liés à notre histoire, restent chargés de symboles. Le cambriolage du Louvre fait coup double, car il atteint le musée, qu’on se complait à qualifier de plus grand du monde (fierté nationale donc), l’ancien palais royal (même si l’aile en question date du second Empire), et les objets volés (les bijoux de la couronne) renvoyant à un imaginaire qui ne peut qu’émoustiller la partie droite du spectre politique.

On retrouve, en moins fort tout de même, l’émotion causée par l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Mais autant j’ai été touché par cet incendie, autant ce cambriolage du Louvre me laisse indifférent. D’où mon incompréhension initiale devant le traitement médiatique. Il n’est absolument surprenant qu’il y ait des failles de sécurité dans un établissement public, vu comment les dotations sont rabotées au fil des ans. Exiger un niveau de sécurisation absolue des accès serait un gaspillage de moyens, au regard des calculs de risques. Il y a bien d’autres postes connexes, comme la sécurité incendie, qui sont bien plus prioritaires.

Cela pose derrière, la question du financement, car Le Louvre est une grosse machine à cash. Si même cette locomotive culturelle n’a pas les moyens d’assurer la sécurisation totale des collections, qu’est-ce que cela doit être dans d’autres établissements publics, qui eux aussi ont des trésors inestimables dans leur collections. Si cette affaire pouvait amener la lumières sur les injonctions contradictoires auxquelles font face les musées, le montant de leur dotation, en regard de ce qu’on leur demande, ça serait intéressant. Mais j’ai peur que cela tourne au procès médiatique, où les politiques clouent au pilori des administratifs, afin de mieux masquer leurs propres errements.

Cela peut aussi ouvrir une réflexion sur ce qui relève du symbolique unificateur et des « hauts lieux » autour desquels l’ensemble de la population se retrouve. Car il est possible que cette « émotion », si elle devient un peu excessive, ne fasse l’objet d’un retour de bâton. Même si les objets volés sont effectivement de grande valeur patrimoniale et financière, la symbolique qu’ils portent (la monarchie française) ne touche pas tout le monde de la même manière, surtout quand les régimes concernés sont la Monarchie de Juillet et le Second Empire.

Pour moi, porter atteinte au Louvre et aux bijoux de la couronne de l’impératrice Eugénie ne sont pas des « humiliations nationales » comme on a pu l’entendre, mais un banal cambriolage dans un musée. On peut juste espérer que les bijoux soient retrouvés avant que les pierres précieuses aient été retaillées, et remises sur le marché.

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La route étroite et sans issue de Lecornu

Sébastien Lecornu a finalement survécu aux motions de censure. Mais de pas grand chose (18 voix) et pour un prix démesuré. En effet, le PS s’est finalement abstenu parce qu’il a obtenu la promesse du gel de la réforme des retraites jusqu’en janvier 2028. Et ses responsables ont bien pris de soin d’indiquer que ça ne vaut pas accord sur le budget, et encore moins accord de gouvernement.

Cela ne pourra pas mener loin, car l’assise du gouvernement Lecornu est très réduite. Il n’a strictement aucun indulgence à attendre du RN, LR est devenu un allié peu fiable, qui est passé de membre de la coalition gouvernementale à « soutien sans participation ». L’approche de la présidentielle attise les appétits, et Edouard Philippe pourrait devenir, au fil des semaines, de plus en plus libre et de moins en moins loyal. Ne parlons pas de Gabriel Attal, qui va consacrer le plus gros son énergie à faire oublier qu’il est l’héritier du parti de Macron, et pourrait être prêt à toutes les trahisons pour cela.

On a donc un gouvernement sans assise parlementaire, qui ne tient que parce qu’une dissolution serait encore plus catastrophique que son maintien pour les partis « de l’arc républicain ». Chacun a ses raisons : la déroute annoncée pour les partis macronistes et assimilés, le risque de ne pas avoir de budget, ou encore la perturbation des élections municipales pour le PS et LR. Sébastien Lecornu est a pris acte, en s’engageant à respecter les votes du Parlement. Il n’a pas trop le choix, il n’a pas les moyens politiques d’utiliser les outils constitutionnels dont il dispose.

Mais cela pourrait se révéler très difficile à gérer, car le gouvernement est l’animateur du débat parlementaire, celui qui impulse, qui fournit la documentation et écrit le texte (car les parlementaires n’ont pas les ressources techniques), celui qui reprend les dispositions irrecevables. On va donc avoir, pendant les débats financiers, un gouvernement qui ne pourra pas jouer son rôle, par manque d’autorité, et qui va donc laisser la cour de récréation du Palais-Bourbon en autogestion. Cela va être un désastre, tant pour l’ambiance que pour le résultat final, car les députés vont être bien plus enclins à prendre la défense de toutes les niches et organisations menacées, que de rechercher les moyens d’améliorer la situation financière. Le risque est que le gouvernement, pour exercer un minimum son rôle technique, soit obligé de multiplier les concessions et les avalages de couleuvres. Cela ne se donnera certainement pas une baisse du déficit.

Le seul but du gouvernement, et donc la totalité de la ressource ne sont pas tournés vers la préparation de l’avenir, l’amélioration de la situation présente, mais vers sa survie, dans une forme de quoi qu’il en coûte, qu’on ne peut pas se permettre. Je crains même que cela ne suffise pas, et que le pays se retrouve sans budget au 31 décembre.

Nous serions alors en situation de crise grave. Si on a pu éviter le pire en 2025, en votant une loi spéciale et en bouclant les budgets en février, il n’est pas certain qu’on puisse reproduire la cascade à l’identique en 2026, en retombant aussi bien sur nos pieds. L’habileté tactique de Sébastien Lecornu ne suffira pas, tant il est stratégiquement cerné. Cela fait penser à la campagne de France, en 1814, où Napoléon doit rendre les armes, malgré une série de petites batailles victorieuses.

Pour le moment, je ne vois pas d’issue à la tentative de continuer à gérer le pays avec des compromis parlementaires. Les forces politiques qui ne pensent qu’à provoquer une présidentielle anticipée (en espérant la gagner) pour refermer la parenthèse des majorités relatives, et revenir au bon vieux système présidentialiste de la Ve république.

Lecornu pourra tenir, au grand maximum, jusqu’aux municipales. Dès avril 2026, nous aurons probablement une grave crise politique, provoquée par tous ceux (en fait tout le monde) qui veulent voir Macron quitter l’Elysée rapidement.

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Des signaux inquiétants chez LR

Ces deux derniers jours, Bruno Retailleau me semble jouer un jeu très dangereux. C’est lui qui, dimanche soir, a allumé la mèche qui a fait exploser la coalition du bloc central, qui fonctionnait plutôt bien jusqu’ici. De ce fait, il a poussé Sébastien Lecornu à la démission, avec une dissolution de l’Assemblée qui devrait suivre très prochainement.

Dans ses prises de parole, il annonce également un rejet très clair de la gauche. Pas question d’un premier ministre venu de ce camp, et pire, donne une consigne de vote appelant implicitement à soutenir le candidat ciottiste, lors du second tour de la législative primaire dans le Tarn-et-Garonne. Il finit en beauté en affirmant qu’il veut un gouvernement de cohabitation avec Emmanuel Macron. Si ce n’est pas avec la gauche, avec qui cela peut-il bien être…

J’ai peur, très peur, que pour des raisons d’ambitions personnelles, et pour régler définitivement son compte à son opposant interne, Laurent Wauquiez, Retailleau ne s’apprête à faire la courte échelle au RN. J’ai peur que le soir du second tour des législatives, les LR annoncent qu’ils seront la force d’appoint qui manque à Marine Le Pen pour accéder au pouvoir, et faire entrer Jordan Bardella à Matignon.

Je doute qu’il arrive, de cette manière, à récupérer les électeurs du RN. L’expérience politique montre qu’à ce jeu, on perd ses propres électeurs, sans gagner ceux qu’on vise. Sociologiquement, une grande partie des électeurs du RN n’a rien à voir avec Retailleau et la sociologie de LR. Peut-être arrivera-t-il à assécher un peu Zemmour et Ciotti ? Même pas sur.

C’est d’autant plus étonnant que c’est de l’autre coté, qu’il y a un électoral en déshérence. La vitesse avec laquelle les anciens premiers ministres d’Emmanuel Macron le lâchent, et les reculades de dernière minute (comme sur la réforme des retraites) vont achever d’écoeurer les électeurs centristes. Depuis 48 heures, la Macronie est en pleine décomposition, et ne représente plus une offre électorale crédible. Seul Lecornu garde un semblant de dignité, mais ce n’est pas avec cela qu’il va sauver le bloc central.

En quelques jours, l’offre électorale est en train de muter de manière impressionnante, voire sidérante. L’écroulement de la Macronie va possiblement nous amener à un retour du bipartisme, où Marine Le Pen occupera l’espace à droite, avec des supplétifs ralliés à l’occasion des élections. C’est la répétition de 1962, où le jeune Valéry Giscard d’Estaing entraine avec lui une partie du CNIP, la droite classique de l’époque, pour créer le groupe des Républicains indépendants, et se rallier à la majorité gaulliste. Ce que Ciotti a tenté, et raté en 2024. Retailleau y arrivera-t-il ? Je ne l’espère pas.