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Gérer le désengagement de l’Etat

Parmi les nombreux rapports publiés par les assemblées, il y en a un qui a retenu mon attention. A la fois pour le fond, mais aussi pour le traitement médiatique dont il fait l’objet.

Le rapport sénatorial traite d’un sujet très pertinent, celui du remplacement des financements publics par des fonds privés, pour les actions d’intérêt général. La France a, pour des raisons culturelles profondes, toujours favorisé le financement public des activités d’intérêt général, réduisant les financements privés à des champs périphériques. Quand une activité, jusque là considérée comme marginale, commence à prendre de l’ampleur ou devient sensible, elle est « nationalisée », les fonds qui la financent devenant publics. L’État s’installe entre les financeurs privés (en leur prenant l’argent via des taxes) et l’activité d’intérêt général, qu’elle entend contrôler. La nationalisation de l’enseignement au cours du XIXe siècle en est un exemple frappant.

Ce modèle de socialisation maximaliste arrive à ses limites, car nous n’avons plus les moyens financiers de le poursuivre. Les ressources publiques ne suffisent plus, il est difficile d’augmenter les impôts (nous avons le record de la pression fiscale) et nous ne pouvons plus guère emprunter, car là aussi, nous avons atteint un plafond. Comme les besoins augmentent, il faut bien se résoudre à accepter que de l’argent privé vienne financer des actions d’intérêt général qui sont considérées comme sensibles. Cela implique d’accepter que les donateurs aient une influence sur ces actions d’intérêt général, ce qui reste politiquement très compliqué, et se heurte à de fortes résistances. Il n’y a qu’à voir la réaction au choix de donner le nom de Bernard Arnault à un institut universitaire, en échange d’un don de 50 millions d’euros.

Ce rapport intervient donc sur un sujet sensible, avec une évolution qui n’est pas politiquement souhaitée, mais avec laquelle il va falloir faire. Cela implique donc une réflexion de fond, pour savoir jusqu’où, et à quelles conditions, on accepte que des acteurs privés aient une influence sur des activités d’intérêt général. Bien évidemment, ce rapport est loin d’épuiser le sujet, mais il pose une question importante, qui mérite qu’on s’y arrête et qu’on fixe collectivement les limites. En sachant que plus on aura besoin des financements privés, plus on devra lâcher du lest sur les marges d’influence de ces acteurs privés.

Là où je trouve le rapport plus critiquable, c’est d’être entré dans le sujet en ciblant des « objets » et des sujets médiatiquement bankables. C’est toujours délicat, pour ne pas dire mauvais, de poser un sujet par le biais d’un cas limite, voire un peu atypique. Le rapport cible l’action de Pierre-Edouard Stérin, qui ne représente pas grand chose en termes de montants financiers, mais qui est devenu un objet politique symbolique. Il fait également un focus important (et légitime) sur les financements privés de l’activité d’enseignement, secondaire et supérieur. Le sujet n’est pas choisi par hasard, car il est hautement médiatisé et clivant, à la fois par les sujets d’entrisme religieux, mais également par l’influence que cela donne aux grandes fortunes et aux grandes entreprises.

Le sujet est très vaste, car ce sont potentiellement tous les secteurs de l’activité publique qui sont concernés. Faut-il tout ouvrir ? Quels outils peuvent permettre d’avoir des financements en ne transigeant pas sur l’influence ? Faut-il des contrôles publics de ces financements avant leur versement, avec la possibilité de les bloquer ? Qui décide ? Autant de questions très politiques qu’il ne faut pas traiter en ayant un nom précis, que ce soit Stérin, Bolloré ou Arnault à l’esprit.

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Le bourbier socialiste

Le Parti socialiste continue à s’enfoncer. Et ils font ça tout seul, comme des grands, avec méthode. L’épisode de la primaire les fait encore descendre d’un étage.

Lors d’un vote interne, le 9 juillet, avec 55% des voix, les militants ont choisi de restreindre le corps électoral de la primaire aux seuls cartés (PS et partis participants à la primaire). Cela veut dire, en clair, que ce sont les militants socialistes qui vont choisir, les autres formations étant groupusculaires. Cela simplifie les choses, car à ce stade (début juillet), c’est la seule modalité qui tienne la route. Cela se résumera à un vote interne du PS, que l’appareil sait gérer. Ils peuvent même le faire en format papier, ce qui garantit sa fiabilité. Mais c’est bien la seule bonne nouvelle.

Ce choix ferme clairement la porte aux autres partis de gauche, situés entre le PS et LFI, restreignant ainsi l’espace politique du candidat qui sera désigné. Même si tout le monde était conscient que c’était mort, c’est officiellement acté. Il y aura, au moins, un candidat, voire deux sur cet espace politique, qui n’aura aucune volonté de s’entendre avec le candidat du PS. L’ambiance sera sans doute fraiche, et les fractures se feront sentir lorsqu’il faudra négocier des investitures aux législatives. Accessoirement, c’est un cadeau à LFI, car c’est désormais le seul partenaire encore possible pour cet espace « écologistes et centre gauche ». D’ailleurs, les discussions sont déjà en cours, et Mélenchon devrait embarquer une partie des écologistes, qui attendaient la clôture officielle du processus de discussion avec le PS. Les ralliements devraient arriver dans les prochains jours. Selon leur ampleur, ils pourraient handicaper, voire empêcher la candidature de Marine Tondelier.

Au passage, les militants PS ont mis en minorité leur premier secrétaire, Olivier Faure. Déjà affaibli par la défection de son allié, Boris Vallaud, il apparait de plus isolé et en fin de règne. Après 8 années, guère flamboyantes, à la tête du PS, il va probablement devoir passer la main en 2027. La seule chose qui lui permet de rester (en mode gestion des affaires courantes), c’est que son remplaçant n’a pas été trouvé. Un peu comme Keir Starmer au Royaume-Uni, très contesté, mais restant en place jusqu’à ce que celui qui fait consensus pour le remplacer, arrive à se faire élire aux Communes. Accessoirement, la période n’est pas à l’organisation d’un congrès du PS, procédure lourde et chronophage. Mais il va être compliqué pour lui d’avoir un avenir politique.

Voilà donc que le PS aborde la période présidentielle avec un chef en sursis, un espace politique borné, et une primaire à organiser d’ici octobre, pour désigner un candidat. Et voilà que le piège se referme, avec la candidature à cette primaire de … Ségolène Royal. C’est juste un cauchemar qui s’annonce pour les autres candidats « sérieux » (notamment Raphaël Glucksmann). Cette candidature n’a pas de sens, hormis de satisfaire l’ego d’une personnalité du passé, complètement déjantée. N’importe qui, désormais, peut se sentir légitime à être candidat, et les débats vont être lunaires. Alors qu’une primaire est censée donner un élan à un candidat, celui qui sera désigné va en sortir lessivé et possiblement décrédibilisé, si cette pré-campagne tourne à la farce.

Finalement, celui qui a eu le plus de flair est encore François Hollande. Dès le départ, il s’est désolidarisé de ce cirque, en annonçant se préparer, au cas où la gauche modérée aurait besoin d’un candidat crédible en novembre 2026. Il est bien parti pour réussir son pari.

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Le choix du défenseur des droits

Emmanuel Macron vient de proposer la nomination du sénateur LR François-Noël Buffet comme défenseur des droits. Je reposte ici le billet de blog que j’ai écrit le 13 juin 2014, à propos de la nomination de Jacques Toubon à ce même poste.

Rien ne dit que François-Noël Buffet sera un nouveau Jacques Toubon. Rien ne laisse non plus présager le contraire. Comme en 2014, il faut laisser sa chance au nominé et juger sur pièces !

François Hollande vient d’annoncer sa volonté de nommer Jacques Toubon comme défenseur des droits. Cela soulève des cris d’orfraies à gauche, tant l’homme est estampillé « RPR chiraquien ». En plus, à 73 ans, on peut estimer qu’il a droit à une retraite bien méritée, même si lui, comme tout homme politique qui se respecte, préfère sans doute quitter la scène les pieds devant.

Ce sont pourtant les deux seules critiques que l’on peut adresser à Jacques Toubon, passé le moment de stupeur. Oui, 73 ans, c’est sans doute 10 ans de trop pour un poste de cette envergure. Rappelons quand même que Dominique Baudis est mort en fonctions, et qu’il n’avait que 66 ans. Le coté « grognard chiraquien », qui va jusqu’à envoyer un hélicoptère chercher un procureur pour empêcher l’ouverture d’une enquête contre son parti, fait un peu tâche, c’est vrai et crispe à gauche.

A sa décharge, Jacques Toubon a un passé d’homme d’État où il n’a pas démérité. Certes, il ne fut pas un super-ministre de la justice entre 1995 et 1997. Mais il n’a pas été un mauvais ministre de la Culture, et a gardé toute l’estime de ce secteur. Il vient de quitter ses fonctions de membre du collège de la Hadopi, et est toujours en charge de suivre les sujets relatifs à la TVA des biens culturels à Bruxelles. Le personnage n’est pas désagréable, même s’il est très bavard et s’écoute volontiers parler. En tout cas, c’est quelqu’un qui connait bien le système administratif français, de la catégorie « vieux singe à qui on n’apprend pas à faire la grimace ». Sous cet angle, son passé à la ville de Paris sous Chirac sera précieux dans ses fonctions de défenseur des droits…

Les critiques que j’ai pu voir fleurir, comme quoi il est un peu rétrograde, parce que pas spécialement gay-friendly, ou parce qu’ayant pris, il y a 30 ans, certaines positions sur des sujets de sociétés ne doivent pas entrer en ligne de compte. La seule chose qu’il faut regarder, c’est la concordance entre la feuille de poste et le profil du personnage.

Qu’attendons-nous du défenseur des droits ? Pour ma part, je lui demande d’être un vrai contre-pouvoir (ce que n’a pas été Dominique Baudis) qui ait à la fois expérience et indépendance, qui soit capable de ruer dans les brancards et mettre les autorités face à leurs contradictions et leurs bévues, sans peur du scandale. Pour ça, Jacques Toubon est parfait. A 73 ans, c’est clairement son dernier poste, il n’a plus personne à ménager. Étant chiraquien et rien d’autre, il n’est pas lié aux actuels responsables de l’UMP (il est de la génération d’avant) et l’est encore moins avec la gauche. Pour l’indépendance, on peut être tranquille, c’est garanti. Pour la compétence, j’en ai parlé, il a le CV qui va bien, et malgré ses 73 ans, il a encore toute sa tête (pourvu que ça dure).

Sur le fond, Jacques Toubon n’est pas un mauvais choix. D’autres auraient été possibles. Le seul souci, une fois de plus, c’est encore la méthode. Visiblement, si la nomination a tant surpris, c’est qu’une autre personne était attendue : Noëlle Lenoir. Un magazine a même publié l’info, oubliant que François Hollande est capable de changer de pied en quelques heures (ce qui a été le cas). Attendons de voir comment il va gérer la communication autour de ce qui est un choix finalement très acceptable, quand on veut bien l’étudier rationnellement et sans passions.

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Les juges reculent devant l’impact démocratique

Marine Le Pen pourra finalement être candidate à l’élection présidentielle de 2027, même si elle est déclarée coupable de détournements de fonds, et condamnée à une peine de prison et 100 000 euros d’amende. Les juges de la cour d’appel ont ramené son inéligibilité de 5 ans à 15 mois, ce qui fait que la sanction est considérée comme purgée, puisque mise en exécution provisoire le 31 mars 2025. En effet, quand on fait le décompte, les 15 mois se terminent le 30 juin 2026. Un choix calendaire qui ne doit sans doute rien au hasard.

Les juges d’appel ont considérés que les faits jugés ne justifiaient pas une sanction « démocratique » et qu’ils ne devaient pas interférer dans le cours de la vie politique. Personnellement, je pense que c’est une sage décision, au regard du cas d’espèce.

Les faits jugés relèvent du détournement de fonds publics, le RN ayant utilisé au service du parti, des personnes rémunérées par le Parlement européen comme collaborateurs d’eurodéputés. Techniquement, c’est imparable, ces personnes ayant été employés à d’autres tâches que celles pour lesquelles elles étaient rémunérés sur fonds publics. Politiquement, c’est un peu plus complexe. Pendant longtemps, tous les partis politiques ont fait cela, car il n’y a avait pas de financement public de la vie politique, donc chacun se débrouillait comme il le pouvait. Cela ancre la pratique dans une forme de « normalité », qui pouvait laisser penser qu’à défaut d’être complètement légal, c’était toléré. Dans les années 1990, un système de financement public des partis politiques s’est mis en place en France, qui a permis aux « grands partis » de ne plus avoir besoin de recourir à ce genre de pratiques. Elles ont donc progressivement disparu chez eux, et ceux qui ne se sont pas arrêtés assez vite, se sont fait pincer (par exemple à la Ville de Paris). Mais le souci demeurait pour les « petits partis » qui n’avaient pas accès au financement public, car ils avaient peu de députés du fait du scrutin majoritaire. C’est le cas du Modem et du RN, qui se sont rabattus sur les moyens fournis par les assemblées où ils avaient des élus, car le scrutin était à la proportionnelle.

Marine Le Pen et le RN étaient donc poursuivis pour des pratiques illégales, mais qui pouvaient se comprendre. De plus, il semble qu’il n’y ait pas eu (ou alors très marginalement) d’enrichissements personnels. Les assistants parlementaires fantômes ne chômaient pas, mais bossaient (parfois beaucoup) pour le parti. On n’est pas dans le cas de Pénélope Fillon, où c’est du pur enrichissement personnel, donc plus scandaleux. Cela n’enlève pas la faute pénale, mais ça la relativise.

Les juges ont donc considéré qu’une peine devait être prononcée, mais avec une forme de modération, en lien avec la gravité du manquement. C’est là qu’intervient le choix d’utiliser, ou pas, l’outil de l’inéligibilité. Le conseil constitutionnel a formulé une réserve d’interprétation qui dit que: « il revient au juge, dans sa décision, d’apprécier le caractère proportionné de l’atteinte que cette mesure (d’exécution provisoire) est susceptible de porter à l’exercice d’un mandat en cours et à la préservation de la liberté de l’électeur ». Mais cette décision rendue le 25 mars 2025, arrive bien trop tard pour que les juges de première instance puissent l’intégrer, puisque leur décision était rendue le 31 mars. En revanche, les juges d’appel l’ont bien lue, et en ont tenu compte.

Il est clair qu’empêcher Marine Le Pen de se présenter à l’élection présidentielle, alors qu’elle est à 35% des intentions de vote, ça mérite réflexion au regard de l’impact sur la vie démocratique du pays. Est-ce proportionné par rapport au manquement que cette peine sanctionne ? La réponse qui a été faite est que non, mais comme il a fallu faire avec le jugement de première instance, qui n’allait pas dans ce sens, les magistrats ont calculé au plus juste, pour la partie de la peine déjà exécutée soit validée, mais que ça n’aille pas plus loin. C’est comme condamner une personne à une peine de prison qui couvre juste la détention provisoire. Elle ressort libre du tribunal, mais pas blanchie pour autant, ni en capacité de demander réparation. Pour Marine Le Pen, cela aurait pu poser problème car, si elle a conservé son mandat de députée, elle a été déchue de son mandat de conseillère départementale du Pas-de-Calais du fait de l’exécution provisoire de son inéligibilité.

Cette affaire (et d’autres, récentes, comme celle concernant Hubert Falco) est l’occasion de ressortir un très vieux débat, qui est la place respective de la justice et du suffrage universel, comme « juge » des politiques. Pendant très longtemps, il a été majoritairement considéré que l’électeur est le seul juge de l’élu, et que les magistrats n’ont pas le droit de défaire ce que l’élection a fait. Les temps ont changé, mais le débat autour de la peine d’inéligibilité est toujours présent, non pas sur son existence même, mais sur la « modération » avec laquelle l’outil doit être utilisé. Pour quel type d’infraction ? Faut-il une exécution provisoire, afin de ne pas que la sanction arrive trop tard, quand l’élu est en retraite ?

Cela ne me rend pas particulièrement heureux que Marine Le Pen puisse être candidate à l’élection présidentielle, car elle est bien plus dangereuse que Jordan Bardella. Elle a du métier, de l’expérience des campagne, une image bien plus rassurante, et elle reste la « patronne » de son camp, ce que n’était pas Bardella. Mais dans l’absolu, je trouverais anormal qu’une candidate à ce niveau dans les sondages soit empêchée d’être candidate à l’élection présidentielle pour cette affaire.

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Notre Etat est à poil et on s’en fout

Notre Etat n’a plus les moyens de fonctionner correctement. On le voit à chaque choc externe. Nos hôpitaux pendant le Covid, la justice lors de l’affaire Lyhanna, et maintenant le manque de canadairs pour faire face aux incendies de forêt. Face aux enjeux climatiques, on détruit la capacité d’expertise, pour faire des économies de bouts de chandelles.

Cela fait maintenant des décennies que, face à une baisse de la richesse produite, on s’endette et on coupe dans les dépenses de fonctionnement. Dès que l’on parle rationalisation ou simplification, c’est en général pour sabrer dans les budgets et les capacités d’action de l’appareil d’État. Certes, il peut parfois y avoir des gains de productivité possibles dans la fonction publique. Cela peut aussi correspondre à un choix politique de restreindre le champ d’action de l’Etat, et d’abandonner certaines missions. Mais en général, ça n’est pas le cas, c’est juste du rabot, à périmètre constant. Et les les fonctionnaires peuvent s’estimer heureux si une autre réforme ne vient pas, en même temps, complexifier leur tâche. Actuellement, l’ensemble des procureurs se demandent comment ils vont faire pour respecter les délais de traitements des violences sexuelles sur mineurs, que la loi va fixer. On pourrait multiplier les exemples, dans tous les services publics : toujours plus de tâches, avec moins de personnels et des moyens inadaptés. Et on s’étonne quand ça craque, lorsqu’un imprévu surgit, et met la machine administrative sous tension. Je n’ose imaginer ce qui se passerait si notre armée devait faire face, demain, à une guerre de haute intensité sur notre territoire. On aurait sans doute un débâcle encore plus spectaculaire qu’en mai 1940.

Tout cela est le résultat d’un choix politique qui fait l’objet d’un consensus politique très fort, celui de préserver le « modèle social français ». Il consiste à financer sur fonds public les revenus des ménages, des entreprises, à ne faire payer qu’une petite partie des coûts des services publics aux usagers (notamment dans la santé). L’attachement à cela est puissant, et transcende les courants politiques. En 2023, lorsque le gouvernement ouvre les vannes du chèque énergie, pour faire face à la flambée des prix de l’énergie (pour plusieurs dizaines de milliards d’euros), pas une voix ne s’élève contre cela, dans la classe politique, de LFI au RN.

Ce consensus pour préserver la redistribution se double d’une aspiration forte à la fainéantise. Le rêve des Français est d’être rentier, c’est à dire que l’argent tombe en fin de mois, sans avoir à travailler ou fournir d’effort. C’est sans doute pour cela que le recul de l’âge de la retraite (et donc le début de la vie de rentier) suscite autant de colère. Très régulièrement, resurgissent des projets de « revenu universel » qui n’est qu’un autre nom pour un statut d’assisté sans obligations. Sauf que si on veut continuer à vivre sur fonds publics, sans créer davantage de richesses, il y a un souci financier. On y a longtemps répondu par la dette, mais ça se termine. La gauche propose d’y répondre par la décroissance, c’est à dire l’acceptation de la pauvreté, qui revient à ajuster (à la baisse) notre niveau de vie sur nos richesses. Une solution qui ne convainc pas vraiment, et réduit les partis qui la soutiennent (les écologistes notamment) au rang de groupuscules politiques.

Pendant ce temps, où tous les débats portent sur cette redistribution, nous approchons du point de rupture de nos services publics. Cela ne semble pas émouvoir nos candidats à l’élection présidentielle, et apparemment pas les Français. En fait, personne ne semble remettre en cause cette politique, sauf quand il est directement concerné, et encore, pas toujours. Pour l’extrême droite libérale, il faudrait encore tailler, à la tronçonneuse. Pour l’extrême gauche, c’est un sujet, mais pas aussi prioritaire que Gaza ou les différents « trucphobie » sociétaux. et surtout, il est vu sous l’angle de la redistribution. Ce qui fait hurler, c’est surtout les annonces d’augmentation de coûts pour les usagers.

Il y a un véritable sujet d’interrogation politique pour moi. Comment peut-on à ce point sacrifier le fonctionnement de l’État, de ses missions régaliennes et de ses services publics, alors que c’est le cœur de son rôle ?

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La part de responsabilité des politiques

Les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale sont un lieu de spectacle politique, destiné à mettre en scène des postures. C’est exactement ce qui c’est passé le 30 juin, avec une passe d’armes entre la présidente du groupe écologiste et le Premier ministre, à propos de la canicule.

Estimant cette scène insuffisante, le groupe écologiste annonce le dépôt d’une motion de censure contre le gouvernement, histoire de faire encore plus de raffut. On attend de voir s’ils arrivent à trouver des cosignataires (ils sont 38 et il faut 58 signataires), car tout cela est clairement fait pour réaffirmer une forme de « droit de propriété » des écologistes sur le sujet du Climat. Même s’ils font beaucoup d’autres choses, les écologistes sont quand même encore très associés à ces sujets, et il fallait donc en faire des caisses. Du moins, plus que tous les autres. D’où le fait de dégainer, outre la demande de commission d’enquête, la motion de censure.

Tout cela relève de la gesticulation, mais pour autant, cela peut ne pas être totalement dénué d’impact. Faire monter médiatiquement la sauce permet de créer un rapport de force. La canicule étant encore dans tous les esprits, c’est maintenant qu’il forcer les annoncer. Battre le fer pendant qu’il est chaud.

Là où on peut être plus inquiet, c’est sur l’efficacité réelle de tout cela, si derrière, il n’y a pas de solution concrète à proposer. Le débat sur la climatisation a mis le focus sur cette solution, qui est clairement dans le panel de ce qui possible. Encore faut-il que ça soit fait intelligemment, et pas chacun sans son coin, à acheter des climatiseurs chinois, où on perd 50% de l’efficacité car il faut laisser une fenêtre entre-ouverte. Il ne faudrait pas non plus que toutes les aides et efforts se fassent là dessus, car il y a bien d’autres choses à mettre en œuvre.

Pour que tout cela serve effectivement à quelque chose, il faut que les filières industrielles soient prêtes, que des gens aient déjà réfléchi à ce qu’il faut faire, à ce qui peut se faire vite, ce qui demande du temps et de l’argent, et donc ne se fera pas tout de suite. J’ai malheureusement peur que le fonctionnement intrinsèque du politique n’impose ses KPI : des quick-win, qui ne coûtent pas d’argent public, et permettent de faire de belles capsules sur les réseaux sociaux. On risque de se retrouver avec un nouveau gâchis, du fait de l’incapacité des politiques (tous bords confondus) à construire des consensus et à construire des politiques publiques intelligentes et à les exécuter sur la durée. Même si l’Etat ne peut pas tout, et que le gouvernement n’a pas de baguette magique, il détient une partie des solutions. Il serait dommage de gâcher un moment où l’acceptation de mesures « difficiles » est plus facile à obtenir, du fait de la canicule.

Faire de la politique, par le spectaculaire et les coups de pression ne me posent pas de problème, à condition que ça débouche sur des politiques publiques efficaces et intelligentes. En revanche, si c’est juste pour préserver un pré-carré à des fins électoralistes, ça me dérange.

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Et c’est encore la faute du gouvernement…

Le second épisode caniculaire vient à peine de se terminer, que tout le monde tombe sur le dos du gouvernement, coupable de tous les maux de la terre. Un réflexe bien ancré en France, où on attend tout de l’État, et sur lequel on se défausse de tous nos manquements collectifs.

L’année 2026 marquera un nouveau cap sur la question climatique, comme 2003. Le fait que les canicules vont devenir plus fréquentes et rudes est un fait connu et documenté. Mais tant qu’il ne survient pas avec un certain degré de violence, il reste théorique. Il est donc difficile de s’en servir comme levier pour rendre acceptables certaines mesures impopulaires, ou pour prioriser certains investissements.

Il est assez injuste d’attaquer aussi frontalement le gouvernement. Il a certes une part de responsabilité, mais il est loin d’être le seul. Si le bilan humain (1000 morts, pour l’instant) de cet épisode caniculaire est important, il n’a pas grand chose à voir avec celui de 2003 (15 000 morts). Globalement, les Ehpad ont tenu le choc, les hôpitaux aussi (même s’ils ont été très sollicités). Des mesures prises après 2003 ont donc montré une certaine efficacité. On ne peut donc pas dire que rien n’a été fait, même si aux yeux de certains, ça restera toujours insuffisant.

Gérer une canicule, c’est aussi pas seulement du ressort de l’État, mais aussi de chacun, et ça commence par des gestes simples, comme par exemple prendre des nouvelles des personnes isolées et fragiles dans notre entourage immédiat. C’est aussi éviter de faire son footing par 35° (j’en ai vu…) car c’est une prise de risque insensée. C’est limiter son activité pour privilégier la mise à l’abri plutôt que la productivité (c’est du ressort des chefs d’entreprises et des managers, pas besoin d’une autorisation ministérielle).

Cette canicule, par son intensité et sa durée, a suscité des problèmes matériels. Les réseaux de froid qui tombent en rade (comme à La Défense), des transports ralentis parce que le matériel souffre, des appartements transformés en fournaise car on a privilégié le « confort d’hiver ». Un certain nombre de normes et de pratiques ont été dépassées, et il va falloir les revoir, car cette année 2026 n’est pas un accident, mais un passage de seuil, qui pourra se reproduire.

Plutôt que de fustiger les uns ou les autres, et de chercher des coupables, il est nécessaire de voir ce qui doit être fait, les moyens qu’on est prêt à allouer, et savoir qui paie. Les établissements scolaires sont du ressort des collectivités locales depuis longtemps, donc pas la peine d’accuser le gouvernement si les écoles ne sont pas climatisées. Pareil pour les logements privés, qui ont tous un propriétaire, qui est rarement l’État. De toute manière, la situation des finances publiques françaises étant catastrophique, si on dégage de l’argent supplémentaire pour l’adaptation au réchauffement climatique, il va bien falloir le prendre quelque part. Il y a des choix politiques (potentiellement douloureux) à faire, qui seront peut-être plus en faveur de l’adaptation, maintenant qu’on a senti concrètement ce qu’est le réchauffement climatique. Mais avant, cela n’avait rien d’évident. Il en va de même pour les normes, où tout est une question d’arbitrage. On a vu par exemple surgir le problème de l’absence de volets sur des immeubles, en pointant la responsabilité des architectes des bâtiments de France. Ceux-ci, au nom de l’esthétique, sont parfois drastiques. Faut-il sacrifier cela, si c’est pour mettre des protections extérieures ? Les exemples sont nombreux où il faut revoir des arbitrages et des équilibres.

Bien évidemment, des choses vont bouger, après cet été très difficile. Parce que les choix politiques seront plus faciles à faire passer, parce qu’on aura mesuré ce qui a atteint ses limites, et dont il faut remonter les normes. Parfois, le choix peut être de ne pas investir, et d’accepter une part d’inconfort, ou de ralentissement de l’activité, car ce sera moins cher, au final. Maintenant que le constat est partagé et la do-do-list est faite, il n’y a plus d’excuse pour l’inaction. Mais ce n’est pas le lendemain de la fin de la canicule que tout va se faire, comme par miracle. Cela coutera cher, prendra du temps et demandera l’investissement financier et l’acceptation de sacrifices dans toutes les couches de la population.

Le cœur du sujet est qu’il va falloir accepter l’idée que nous allons vivre moins confortablement, du fait d’un climat moins clément. Le mouvement est irréversible, et on peut juste faire en sorte qu’il ne soit pas pire. Nous en sommes tous responsables, l’Etat et le gouvernement n’étant qu’un mandataire, qui prend les décisions qu’il sait acceptable, au gré des pressions des uns et des autres. C’est de nos comportements et de nos choix que dépendent beaucoup de choses.

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la couverture médiatique de la canicule

Pour la deuxième fois de l’année, nous traversons un épisode de canicule, et ce n’est peut-être pas le dernier. Les effets de l’évolution du climat sont évidents, et nier ce changement relève de l’idiotie. Ou de la politique, tout comme insister lourdement sur ces épisodes (en dramatisant à outrance).

En partant du postulat que plus personne ne conteste sérieusement que le climat évolue, comment comprendre que les débats qui persistent ? Certains insistent à nier ou minimiser la part (importante) de l’action humaine, d’autres s’acharnent à dramatiser et créer des peurs autour des épisodes extrêmes. Tout cela est en fait politique, car la construction d’un fait, la manière dont on présente une situation et dont on pose le débat, oriente et présuppose la réponse.

La question de l’ampleur et de la responsabilité dans le changement climatique sont un débat important, qui conditionne des choix politiques. Faut-il consacrer davantage de ressources à ce thème ? Faut-il encore mettre l’effort sur la baisse des émissions, ou est-ce foutu ? Faut-il alors se concentrer sur l’adaptation ? Vu la disette d’argent public, qui finance tout cela ? Les solutions sont-elles dans la technologie ou dans la décroissance ? Autant de choix politiques qui sont rarement évoqués en même temps que les constats. Cette déconnexion m’agace, car ce n’est pas une bonne manière de débattre, consistant à imposer ses constats et ses urgences, pour mieux, ensuite, faire apparaitre ses solutions comme des évidences.

J’ai bien peur que cela ne suffise pas à remettre ce sujet sur le haut de la pile du débat politique en France. Le caractère exceptionnel, donc frappant, des épisodes caniculaires est derrière nous. C’est désormais devenu « ordinaire » et même si cela dure plus longtemps, je ne vois pas cela modifier la perception en matière d’urgence politique. Si cela change quelque chose, c’est bien plus sur l’adaptation que sur la lutte contre le changement climatique. Si modifier le bâti demande du temps et de l’argent, les habitudes sociales peuvent évoluer, notamment dans le monde du travail. Les canicules couteront certainement en productivité et en point de PIB, mais c’est un aléa parmi d’autres, et ce n’est rien, coté des dégâts que provoquerait un conflit militaire sur notre territoire. J’en veux pour preuve l’absence, pour l’instant, de la moindre annonce du gouvernement d’une inflexion de politique publique, et de changement dans l’allocation de l’argent public.

Si ce traitement médiatique ne fait pas nécessairement remonter la priorité politique du sujet, cela peut en revanche être contreproductif pour ceux qui jouent à ce jeu. L’offre médiatique étant abondante, ils vont tout simplement se faire mettre en « mute » et être lâchés par le public qui n’est pas leur noyau militant. Ils vont finir, sans s’en rendre compte, par être dans un bulle de filtre, où ils ne parlent plus qu’aux convaincus, laissant le terrain du grand public à d’autres, une fois l’épisode caniculaire terminé. Cela risque de radicaliser encore davantage chaque camp, ce qui n’est pas une bonne chose.

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Contrôle anti-dopage au sommet de l’Etat

Sébastien Lecornu vient d’ordonner la réalisation, régulière et de manière inopinée, de tests salivaires au sommet de l’État. Le but est de repérer les ministres, membres de cabinets, et hauts fonctionnaires, qui prennent de la drogue, et les virer si c’est le cas.

La démarche provoque le buzz, et l’irritation chez une partie du public cible, qui le prend pour une démarche de défiance à son égard. Pourtant, c’est une action nécessaire, et doit même être amplifiée.

Elle vise d’abord à promouvoir l’exemplarité, face aux ravages du narcotrafic. Si les trafiquants font de si bonnes affaires, c’est qu’il y a des clients, et que la consommation se banalise. Viser les consommateurs, et créer un véritable risque (perdre son boulot) peut amener à une baisse, voire à une disparition de la consommation. Certes, c’est assez marginal en nombre de personnes concernées, mais si le haut de la hiérarchie ne s’y met pas, c’est inutile de le demander aux autres. Demander aux dirigeants du pays de respecter la loi est un minimum.

Elle vise aussi à l’efficacité, car un haut fonctionnaire accro à la coke prend rarement de bonnes décisions, et n’est probablement pas un bon manager. Certes, on peut objecter que vu le rythme demandé à ces personnels, la tentation du dopage existe. Mais le remède peut être pire que le mal, donc l’excuse ne tient pas. Si le rythme est si intense, c’est souvent parce que ces hautes sphères, et notamment les cabinets ministériels, ne sont pas efficaces. On y perd un temps fou sur des bricoles sans importance, sur des mini crises générées par des caprices de diva ou des changements d’agenda « imposés » par l’actualité. Si on veut diminuer la pression sur les cabinets ministériels, c’est leur organisation qu’il faudra revoir.

Elle vise aussi à la sécurité. Cela n’est pas mis en avant, mais il faut absolument éviter que des hauts fonctionnaires aient des faiblesses qui permettent d’avoir une emprise sur eux. Nous sommes entrés dans une guerre souterraine, où les manipulations pullulent, et où les services de renseignement étrangers (d’ennemis, mais aussi d’alliés) cherchent à infiltrer notre appareil d’État. On ne peut plus se permettre d’avoir des gens qu’on peut faire chanter, ou qui régulièrement, peuvent s’épancher en donnant des infos confidentielles à des gens qui ne devraient pas les avoir.

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La CJUE percute la classe politique française

La Cour de justice de l’Union européenne vient de rendre un arrêt important concernant la régulation du numérique. Présenté par les autorités françaises comme une grande victoire pour eux, il est en fait un véritable désastre pour la manière dont la France se comporte sur le sujet.

La base du litige est la possibilité, demandée par la France, de pouvoir contraindre des sites porno (Youporn pour ne pas le citer) à mettre en place un contrôle de l’âge à l’entrée, pour interdire l’accès aux mineurs. Ces sites étant basés en République tchèque, en vertu du principe du pays d’installation, le droit européen impose que ce soit ce pays qui régule ces sites. Ce n’est que si la République tchèque ne fait rien, ou trop peu, que la France peut intervenir, après en avoir dument averti la Commission européenne.

Sur le papier, la France semble avoir obtenu satisfaction. Mais en fait, le rappel de la manière dont elle doit travailler est particulièrement cruel. Il est d’autant plus cruel qu’il ne fait que répéter et préciser des choses qu’on connait déjà, mais où la classe politique française persistait à faire l’autruche, la tête planquée dans la sable pour ne pas voir.

La Cour de Justice indique que toutes les dispositions concernant le droit du numérique, y compris pénales, y compris anciennes (d’avant internet) sont concernées. En clair, la Cour redit que les États membres doivent appliquer le droit européen, et ne peuvent le faire que pour les sociétés installées officiellement sur leur territoire, soit parce qu’elles sont françaises, soit parce que, non européennes, elles ont décidé de domicilier leur représentant légal en France. Tous les Gafam sont domiciliés en Irlande, Kick (devenue connue après la mort en direct de Jean Pormanove) est à Malte.

Donc si la France prend une loi numérique, toute seule dans son coin, elle ne peut s’appliquer qu’aux plateformes françaises ou domiciliées en France. Et il faut aussi qu’elle soit conforme aux différents règlements européens couvrant les sujets numériques. Bref, le niveau national est devenu très résiduel dans la régulation des plateformes.

Toutes les belles déclarations de Macron, sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, les plateformes chinoises de e-commerce, la lutte contre les deepfakes, les fake news et les ingérences numériques étrangères, c’est du flan.