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L’assemblée, victime collatérale de la présidentielle ?

Depuis les élections municipales, les travaux parlementaires ont repris dans une ambiance explosive, les incidents et surprises se succédant. Les députés vont de bourdes en maladresses, au point qu’on se demande s’il reste une once de sens politique au Palais-Bourbon.

La dernière grosse bourde en date est la PPL sur l’ouverture de certains commerces le 1er mai. Si dans les faits, la modification initiale était marginale (ça concernait les boulangers et les fleuristes), symboliquement, c’est autre chose et les députés ont été imprudents en ne regardant pas les élargissements proposés par le Sénat. Ce jour a un statut très particulier, et y toucher, même d’un millimètre, risque de mettre en furie les syndicats et toute la gauche. Cela n’a pas manqué…

Ne tirant aucune leçon, les députés s’apprêtent à discuter d’une proposition de loi au contenu particulièrement liberticide, la PPL Yadan. Déposé par la députée Renaissance des français de l’étranger, qui ne recule devant rien (et surtout pas le soutien inconditionnel à Israël), le texte propose par exemple de pénaliser l’appel à la destruction d’un Etat. Un texte qui ne passera pas le Sénat, et encore moins le conseil constitutionnel. Et pour couronner le tout, 24 heures avant le débat en hémicycle, qui s’annonce explosif, la commission des Lois décide de classer sans suite une pétition contre ce texte, qui avait recueilli 700 000 signatures.

Derrière ces deux textes, il y a Gabriel Attal, qui visiblement, a décidé de copier la stratégie de Mélenchon. Pour avoir un socle de premier tour solide, il faut cliver et faire du racolage électoral auprès de communautés clairement identifiées, en leur disant ce qu’elles ont envie d’entendre. Et si on s’en prend plein la gueule, c’est encore mieux, ça renforce le message et ça hystérise la communauté qui n’aura pas eu ce qu’elle voulait. Ce n’est pas un hasard si Gabriel Attal, juste avant l’examen de la PPL sur le 1er mai, a écrit à tous les boulangers et fleuristes de France, pour leur dire qu’il est à leurs cotés. Et si ça n’a pas marché, c’est à cause des méchants gauchistes et de cette couille-molle de Lecornu qui a baissé sa culotte devant les syndicats. Qu’importe que le texte soit adopté, ce qui compte est de « cranter » dans l’électorat.

Dans cette affaire, la grande perdante est l’Assemblée nationale, dont les travaux sont complètement instrumentalisés au service de la campagne d’un individu prêt à tout, y compris la politique de la terre brulée. Peu lui importe si ces incendies à répétition abiment durablement le Parlement. Sur le 1er mai, Attal n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, en passant en force, par le biais d’une motion de rejet préalable. Il ouvre ainsi la voie à la démonstration que finalement, les députés ne servent pas à grand chose, et qu’on se passer d’eux. Voire, que c’est mieux de s’en passer.

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Le dévoiement des institutions culturelles

La présidente du centre national du Livre vient de donner une interview dans les Echos. Elle est éclairante, à plusieurs titres, des travers et dérives de ces institutions culturelles, qui sont davantage au service des filières industrielles de la Culture, et que des intérêts du public.

L’institution vient de publier une étude sur la lecture du jeunes, et s’alarme d’une baisse de la pratique de la lecture de livres chez les jeunes, présentant cela comme un défi pour le secteur du livre. Dès le départ, il y a une confusion entre le but et le vecteur.

L’important n’est pas le vecteur, mais le but, à savoir la transmission de l’information, du savoir et la culture. Les gens ne lisent pas juste pour lire, mais pour se cultiver et apprendre. Le livre imprimé (format papier ou numérique) est un vecteur, parmi d’autres, permettant au public d’atteindre ce but. Le fait que ce vecteur soit en déclin chez les jeunes ne veut pas dire qu’ils ne s’informent plus ou ne se cultivent plus. La véritable étude, celle qui m’intéresserait, c’est de savoir si les jeunes continuent à se cultiver et à s’informer, et éventuellement, quels vecteurs sont utilisés. Il est clair qu’il y a un basculement des jeunes du support papier vers le numérique. C’est évident que c’est ennuyeux pour l’industrie du livre papier, qui perd des parts de marché, mais en tant que ministre de la Culture tant que le public continue à avoir accès à l’information et au savoir, ce n’est pas trop grave. Le fait qu’une filière industrielle souffre, c’est le problème de mon collègue de l’économie, pas le mien.

Créer une institution culturelle dont le rôle est de protéger le vecteur, et pas le but, est un vice fondamental, qui biaise les politiques publiques. Il faut pouvoir accompagner les évolutions de pratiques du public, afin de continuer à atteindre au mieux les buts. Or, on se retrouve avec des mesures de soutiens aux industries culturelles, y compris (et parfois surtout) en combattant les évolutions de pratiques qui sont défavorables aux intérêts de ces filières industrielles. C’est même l’essentiel des mesures mises en place depuis Jack Lang, et son prix unique du livre, avant tout destiné à sauver les libraires, et qui est poursuivie depuis avec frénésie, pour lutter contre les nouveaux modes de distribution, via internet, y compris quand ça peut limiter l’accès aux livres, pour ceux qui habitent en zone rurale, où la librairie la plus proche est à plusieurs dizaines de kilomètres.

Le deuxième point, lui aussi caricatural et malheureusement habituel chez les cultureux, est la méconnaissance crasse des évolutions du numérique. Interrogée sur l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, la présidente du CNC déclare soutenir complètement la mesure. Parce que le numérique, les réseaux sociaux, c’est mal, ce sont des Gafam qui vous bouffent le cerveau. Au passage, on retrouve l’habituelle agressivité de ces acteurs culturels, avec ce tacle « ceux qui sont contre ne peuvent être que financés par les Gafam », sous-entendant qu’être en désaccord avec elle ne peut que relever de la mauvaise foi. Aucune réponse sur le fond aux opposants, juste de la disqualification. Cela rend d’autant plus savoureux la chute, où la présidente du CNL dit quasiment que mieux vaut lire de la Dark Romance sur livre papier, que d’être sur Tik Tok.

Comment mener de bonnes politiques publiques, quand on part sur de telles bases ?

L’accès des jeunes à l’information, au savoir et à la culture, passe de plus en plus par internet et les réseaux sociaux. Il faut en prendre acte, et s’assurer que cela se fasse dans de bonnes conditions, et notamment que ce nouveau vecteur délivre des contenus de qualité. Cela n’a rien d’évident, car les réseaux sociaux, dans leur fonctionnement actuel, sont problématiques. Outre les enjeux de neurodéveloppement chez les enfants, qui ne doivent pas être exposés trop tôt aux écrans, la qualité des contenus en ligne est assez inégale. Il y a quand même beaucoup de vacuité (pour ne pas dire plus) sur Tik Tok, avec une densité informationnelle et culturelle sans doute faible.

C’est pour cela qu’une politique publique volontariste est nécessaire, pour financer l’émergence de contenus de qualités sur internet (qui ne se résume pas aux réseaux sociaux, qui sont avant tout un canal de distribution). Comment faire pour que les jeunes continuent à lire (avec une neutralité vis-à-vis des supports), à se cultiver, à accéder à un savoir authentique et pas frelaté ? Les enjeux de qualité des contenus me semble bien plus important, que de continuer à subventionner éditeurs et libraires. Mais malheureusement, c’est ce dernier point qui est la « raison sociale » et donc la feuille de route du centre national du livre.

C’est pour cela qu’il faut revoir l’ensemble de l’architecture institutionnelle du ministère de la Culture et de ses établissements ou agences. Ils doivent être au service de politiques publiques tournées en priorité vers l’objectif politique du ministère et l’intérêt du public, alors qu’aujourd’hui, ils sont tournés en priorité vers l’intérêt des industries culturelles.

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Le déséquilibre des territoires

Des chercheurs ont pointé une transformation majeure de la France qui est passée un peu inaperçue, celui d’une transformation profonde de la répartition territoriale de la prospérité.

Les évolutions économiques, à savoir la désindustrialisation et la montée en puissance du tertiaire, ont fait que l’activité économique productrice de richesses s’est concentrée sur les métropoles. Le concept de « désert français » n’a jamais été autant d’actualité, car les territoires ruraux et les petites villes se sont vidés des emplois bien rémunérés, et donc des couches sociales supérieures. Cela entraine une baisse du niveau de vie global (économique et culturel), mais aussi un abaissement du plafond, au delà duquel, si on veut progresser, il faut partir (vers les métropoles). De très nombreux territoires se sont vidés de leurs élites économiques et sociales, et souvent, ne restent que ceux qui n’ont pas pu partir, et ceux qui ont choisi d’y venir, parce que n’étant plus dépendants de l’emploi pour leur train de vie (en gros, les retraités et les assistés).

Une nouvelle géographie se dessine, avec une ségrégation sociale de plus en plus forte. Les pôles métropolitains dotés d’une attractivité forte, concentrent les habitants dans des conditions de moins en moins intéressantes et de plus en plus coûteuses. Le prix de l’immobilier fait qu’on ne choisit pas toujours où on vit, ou alors le choix de la localisation se fait au détriment du confort. Dans les zones « hors attraction métropole », deux situations existent, les zones « agréables » comme les bords de mer ou celles qui ont une certaine proximité avec Paris (Normandie par exemple), et les autres, qui ne sont pas pittoresques et mal connectés aux métropoles. Dans les premières, on trouve des retraités aisés, qui prennent la place des « autochtones », relégués dans l’arrière pays, faute de pouvoir suivre financièrement (certaines zones en Bretagne et Pays basque pour les exemples les plus caricaturaux). Et dans les secondes, on trouve ceux qui n’ont pas pu aller ailleurs, qu’ils soit natifs du lieu, où qu’ils aient été relégués parce que ne pouvant pas habiter proche des métropoles, faute de moyens. Bien évidemment, les potentialités économiques qui vous sont offertes dans les territoires de relégation sont faibles, et donc créatrices de frustrations.

Ces écarts entre territoires provoquent bien évidemment de fortes tensions, qui participent à la dégradation de l’ambiance politique dans le pays. Les Gilets jaunes en sont l’une des expressions, et cela n’a rien changé, car la dynamique est profondément ancrée, et ne s’inversera pas par le biais de décisions politiques. Tout au plus pourra-t-on, si on a l’argent, faire du saupoudrage pour rendre la vie moins désagréable en zone « de relégation »non attractive ». On y maintiendra des services publics (même si plus couteux qu’en zone dense), des dessertes de chemin de fer qu’on ne fermera pas alors qu’elles sont non rentables. Mais on ne pourra pas faire revenir les emplois rémunérateurs et les élites sociales dans ces secteurs, en tout cas pas suffisamment pour y retrouver une vitalité économique et culturelle. Il va donc falloir vivre avec ce nouvel « équilibre » territorial.

Cela se conjugue avec une autre évolution, qui vient de loin, et qui est en train de s’achever, celle de la fin des terroirs. Jusqu’au milieu du XXe siècle, nombre de territoires avaient une véritable identité, avec un nom, des coutumes, des patois spécifiques et donc un sentiment d’appartenance qui créait du lien social. Tout cela a presque complètement disparu. Entre les départs de « locaux » et l’arrivée des néo-ruraux, ces identités ont disparu, ou se sont fortement effacées. Il ne reste donc même plus cette identité, pour permettre de donner un peu de liant à une société de plus en plus déstructurée, où l’écran prend la place du lien social « de visu ». Nombre de zones rurales sont devenues « vides » dans tous les sens du terme.

Comment gérer l’anomie grandissante dans les territoires ruraux « non attractifs » ? C’est un enjeu énorme, qui s’apparente, pour le moment, à gérer la pénurie, et à faire en sorte que la cocotte-minute n’explose pas, comme pour les banlieues. Pour l’instant, il n’y a aucune politique volontariste « d’aménagement du territoire », on laisse « faire la nature », en posant quelques pansements, avec des territoires « reculés » comme la Creuse ou la Lozère, qui sont quasiment en soins palliatifs.

La première option, vers laquelle tout le monde se précipite, est de rétablir les équilibres, en essayant de maintenir en vie, y compris sous respirateur artificiel, des territoires qui sont déjà sous la ligne de flottaison. Nous n’avons plus les moyens de développer de nouvelles infrastructures de transport. C’est déjà bien si nous arrivions à maintenir celles qui existent. Le changement climatique a des effets importants sur les routes et les ponts, et là aussi, un « mur d’investissements » attend des collectivités locales qui n’ont plus d’argent. Nous n’avons pas non plus la main sur les choix des acteurs économiques, qui s’implantent où ils le veulent, et encore moins sur les désirs des gens, qui ne peuvent pas se voir imposer l’endroit où ils doivent vivre. Il n’y a qu’à voir la difficulté à faire s’installer des médecins en zone rurale. Comment imposer à des gens fortement diplômés, nés ou formés dans les métropoles (où ils ont pris des habitudes) de les faire s’installer dans des zones sans charme, mal desservies, où ils ne trouvent rien de ce qui faisait les plaisirs de leur vie dans les métropoles ? J’ai peur que ce soit une voie sans issue.

L’autre alternative est de prendre acte de cette évolution, et de l’accompagner politiquement. Oui, il va y avoir un « désert » français qui va le rester, ce qui pose des problèmes qu’il faut traiter. Le premier problème est celui de l’entretien « physique » du territoire. Quand il y a une déprise agricole et économique, qui finance l’entretien des infrastructures, le curage des rivières, le maintien d’un minimum d’exploitation du foncier, pour éviter le retour à « l’état sauvage » ? Avec le réchauffement climatique, la limite des incendies de forêts estivaux remonte, et on sait que le débroussaillage est un facteur limitant. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Un défaut d’entretien de l’existant rend la situation encore plus précaire pour ceux qui restent.

Ensuite, que proposer aux populations, pour qu’elles ne se sentent pas trop « reléguées », sur le plan culturel et de « l’estime de soi » ? Il y a une dimension symbolique du problème qui est trop souvent évacuée. Tout le monde souhaite de la considération, et pouvoir porter un regard positif sur lui et son cadre de vie. Il faut donc un discours « positif » sur ces territoires en forte déprise, où il se passe des choses qui méritent d’être accompagnées car elles participent de la structuration sociale et de l’identité. Comment faire que les habitants de ces territoires puisse se dire que rester est un choix valorisant, et ne pas les faire se sentir regardés comme des arriérés. Il y a un effort important, de la part des habitants des métropoles, pour ne pas tenir ces zones comme des « trous du cul du monde », méritant juste mépris et ignorance.

Les outils pour y arriver sont de plusieurs ordres. Le premier est bien entendu financier, il est essentiel, mais il ne fait pas tout. Il existe aussi une dimension politique, qui passe par une reconnaissance officielle et par davantage de liberté locale pour s’organiser. Les politiques de décentralisation devraient prendre en compte cet aspect, notamment pour penser la différentiation. La géographie ayant changé, il faut peut-être rouvrir le sujet des découpages administratifs et territoriaux. Le redécoupage des régions, en 2015, a aggravé la situation de certaines zones fragiles, qui ont vu le centre de décision s’éloigner considérablement. Le Limousin a été rattaché à la Nouvelle-Aquitaine, ce qui fait que les habitants de la Creuse doivent aller à Bordeaux, alors qu’avant, c’était Limoges. Pareil pour la Lozère, où la capitale régionale est passée de Montpellier à Toulouse. Le choix a été fait, à l’époque, de rattacher les « pauvres » à des « riches » en se disant que la péréquation allait régler les problèmes. Qu’en est-il 10 ans après ? Est-ce que le Cantal a beaucoup gagné au rattachement à la grande région Auvergne-Rhône-Alpes, dont le centre de gravité est à Lyon ?

Une véritable décentralisation, c’est permettre à ces territoires de décider ou d’adapter les politiques publiques en fonction de leurs enjeux. Puisque la décentralisation se fait « asymétrique », pourquoi ne pas aller jusqu’au bout, et ne pas la réserver qu’aux riches et aux territoires à très forte identité culturelle ? Il faut aussi accepter que les collectivités locales puissent faire des choix qui déplaisent aux habitants des métropoles. La demande de la Bretagne ou du Pays basque de se doter d’outil pour lutter contre l’éviction du littoral des « locaux » par les riches retraités parisiens me semble tout à fait entendable. Pareillement, le choix de certains territoires de maintenir coute que coute des liaisons ferroviaires locales peut avoir une logique, et justifier cette dépense. Mettre tous les territoires sous la même toise peut souvent revenir, sans le dire, à imposer à tous les intérêts des habitants des métropoles, économiques comme culturels.

Voilà en tout cas un sujet politique qui mérite qu’on s’y arrête et qu’on y réfléchisse, car il est profondément structurant.

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Plus rien ne va passer

L’élection présidentielle est déjà lancée, et c’est une mauvaise nouvelle pour le pays, qui se retrouve gravement fragilisé.

Depuis juillet 2024, le gouvernement ne disposant pas d’une majorité à l’Assemblée, ne peut pas faire grand chose. Dès qu’il s’avance un peu, il risque la chute. C’est arrivé deux fois et Sébastien Lecornu l’a bien compris, reculant à la moindre grogne. Ajoutez à cela que nous sommes en grande difficulté financière, avec aucune marge de manœuvre. Même pas possible de distribuer des chèques pour acheter la paix sociale ou pour faire face aux aléas, comme la hausse du prix des carburants. Il n’y a quasiment plus aucun amortisseur.

Ce n’était déjà pas brillant avant les municipales, mais maintenant, ça va être pire, car les différents camps n’ont aucun intérêt à trouver des compromis, bien au contraire. C’est déjà parti très fort, avec une succession de polémiques ces dernières semaines. Presque n’importe quel texte, à l’Assemblée, est explosif, comme par exemple celui qui propose d’autoriser les boulangers et les fleuristes à ouvrir le 1er mai. Pareil pour la réforme de la procédure pénale, avec le « plaidé-coupable » en matière criminelle, dénoncé par les avocats. A chaque fois, cela devient un affaire de symbole, menaçant de dégénérer en manifestations. Les consensus politiques vont être de plus en plus difficiles à obtenir.

Les candidats potentiels ont plutôt intérêt à cliver, pour mobiliser leur base. Certains jouent sciemment avec le feu, comme Gabriel Attal, qui met en avant des textes incandescents, comme la PPL Yadan sur l’antisémitisme ou celle sur l’ouverture des commerces le 1er mai. Sur le budget, on voit déjà apparaitre les premiers signaux, du coté du PS, qu’il est hors de question de passer le moindre compromis avec le gouvernement Lecornu. Le RN reste silencieux pour le moment, mais cela devrait accélérer après le 7 juillet, quand les juges auront tranché sur la capacité de Marine Le Pen à être candidate. Et en attendant, ça va être des coups de Trafalgar dans l’hémicycle, avec des votes « prudents » qui ne vont pas permettre d’adopter grand chose.

Vivre pendant un an comme cela est hautement dangereux pour le pays. Outre la difficulté à faire face efficacement aux problèmes très immédiats, c’est l’image de la classe politique, voire du système démocratique, qui va être abimée. Tous les discours sur « la nécessité de l’action » ou encore « être utile jusqu’au dernier jour » sonnent de manière étrange, et donnent surtout l’impression d’une dissonance cognitive de la part des dirigeants. Si on voulait privilégier les candidats « anti-système », on ne s’y prendrait pas autrement.

Une fois la présidentielle passée, le nouveau chef de l’Etat n’est pas assuré de récupérer une majorité (même en cas de dissolution) et il va devoir reprendre tous les dossiers en souffrance. Cela risque de l’occuper beaucoup, car comme pour les maladies ou les travaux dans une maison, plus attend, plus ça coute cher. Donc il n’y a même pas la possibilité d’espérer que passé mai 2027, tout va revenir au beau fixe, avec une nouveau président doté d’une majorité absolue à l’Assemblée.

Le problème est avant tout politique : La France est devenue un pays très (trop) clivé et il est urgent de reconstruire une communauté politique qui est en train de se déliter dangereusement. Pour le résoudre, il ne faut pas attendre de miracle ou de Grand Soir. C’est malheureusement cela qui risque de nous être promis.

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Journalisme et agenda politique

Le journal Le Monde vient de publier un article, qui nous explique que les superprofits des compagnies pétrolières sont généralement dirigés vers les paradis fiscaux, où ils sont moins imposés. Cela rend les projets de taxation de ces « superprofits » moins faciles à mettre en place.

Cet article, sur le fond, ne nous apprend rien qu’on ne sache déjà. Les mécanismes de fonctionnement des paradis fiscaux et de leurs effets sont très largement documentés (et accessoirement dénoncés). Les fuites massives de données ont permis d’en comprendre finement les mécanismes. Pareillement, il n’y a rien de surprenant que des contribuables aillent vers les solutions où ils sont le moins taxés.

Sortir ce genre de papier, sur un sujet aussi sensible, juste en ce moment, ce n’est pas neutre. Cela peut avoir un impact sur le débat politique, et donc éventuellement sur des décisions publiques. Cela entretient également des clivages et des détestations, qui n’apportent rien de bon.

En fait, cet article se contente de reprendre une étude publiée par l’organisme dirigé par Gabriel Zucman. Une publication qui relève davantage de l’ONG militante altermondialiste que du laboratoire scientifique. Rien que le choix du timing permet de deviner le but de la publication, qui est de faire monter le sujet de la taxation des superprofits dans l’agenda politique.

Que l’ONG ait ce but, c’est normal, elle est dans son rôle. En revanche, que les journalistes se montrent si complaisant dans le relais de publications à but militant, cela me dérange davantage. Soit c’est de la complicité (cela arrive malheureusement trop souvent) où le journaliste partage les objectifs de l’ONG, et participe ainsi volontairement de son action. Soit c’est plus grave et relève de la paresse (ça existe aussi) ou de contraintes de productivité sans les moyens de produire. En effet, c’est tellement simple, quand on a des obligations de produire, de faire un papier qui relate juste un document qui vient d’arriver dans la boite mail (parfois poussé par un communiquant).

Cela pose la question du sens de la responsabilité des journalistes dans la construction de l’agenda politique. Le problème n’est pas nouveau, mais j’ai de plus en plus l’impression que la situation économique des médias d’information allant en se dégradant, on atteint une limite, où une majorité des contenus produits sont « problématiques ».

Il y a d’abord le basculement de titres de presse rachetés par des militants politiques, qui assument sans vergogne d’être au service d’un camp. Il y a en a à gauche, il y en a de plus en plus à l’extrême-droite, ce qui réduit le champ des médias que je considère comme « politiquement non engagés ». Il y a aussi des titres de presse, Le Monde notamment, où certaines rubriques font correctement leur travail, et d’autres sont complètement au service d’agendas politiques (la rubrique Planète par exemple), ce qui mine la crédibilité globale du titre. On ne sait jamais sur quoi on tombe. L’article que j’évoque en ouverture est un exemple typique du doute qui m’effleure régulièrement : est-ce du militantisme ou juste de la paresse ? Je n’attends ni l’un ni l’autre d’un média d’information. D’où mon agacement.

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Une piste dans le chaos de la crise politique

Le livre de Benjamin Morel, « Crise politique, crise de régime », court et dense, se présente comme une analyse de la crise politique que connaît la France, de manière aiguë, depuis 2024. Le constat, qui peut effectivement être partagé par tous, est qu’on ne peut pas continuer comme cela. Si les élections de 2027 ne remettent pas spontanément les choses en place, en dégageant une majorité stable à l’Assemblée, il va falloir lancer un chantier de réforme assez vertigineux. 

Ce livre est écrit par un juriste constitutionnaliste. Tout en apportant une connaissance pointue de l’organisation des systèmes institutionnels (historique, mais aussi comparatiste), il ne s’enferme pas dans le juridisme théorique, mais se montre très pragmatique, se basant sur la rationalité des acteurs et leurs pratiques. Il s’agit donc d’un essai politique, une série de constats, d’analyses et de pistes qui participent au débat général.

La source de la crise est dans la modification du système partisan, où on est passé un bipartisme avec forte discipline interne, à un tripartisme dont la discipline est fragile, car hormis la droite radicale, où le RN est ultra-dominant, les autres blocs sont éclatés (le bloc central), voire traversés d’antagonismes forts (comme le bloc de gauche). 

L’absence de majorité à l’Assemblée créée par cette mutation provoque un blocage des institutions, car on a beau dire que la 5e république est présidentialiste, si le président n’a pas de majorité à l’Assemblée, il ne peut rien. Et quand personne n’a de majorité, les institutions sont paralysées, avec une crise dont tout le monde cherche l’issue.

L’auteur explique, de manière détaillée et convaincante, que le problème est durable. Croire que l’élection présidentielle de 2027 refermera la parenthèse et permettra de reprendre le fonctionnement antérieur est illusoire. Il souligne aussi que le problème est politique, et pas juste institutionnel. Jouer juste au mécano constitutionnel, ou changer simplement le mode de scrutin ne règlera rien, même si une partie de la solution passe par là. Il faut aussi réintégrer les citoyens dans le jeu politique, et relégitimer des institutions qui sont bien abimées, et pas que depuis quelques années.

Il montre aussi que la pratique, depuis 2024, de vouloir gouverner malgré tout, est une impasse profondément délétère. Même s’il faut effectivement que l’administration, et donc le pays, puisse continuer à fonctionner, c’est au prix d’une déformation de la pratique institutionnelle qui pave la voie, selon l’auteur, à l’illibéralisme. En forçant le passage comme pour la réforme des retraites ou les budgets de 2024 et 2025, on crée des précédents. On fait aussi passer l’idée que le droit constitutionnel peut être tordu dans tous les sens, ce qui lui fait donc perdre son autorité. Ce qui est fait aujourd’hui “pour la bonne cause” peut resservir ensuite, pour des buts moins démocratiques.

A défaut de pouvoir d’un coup de baguette magique, faire revivre des partis politiques produisant des idées, avec des militants nombreux, quelques solutions peuvent permettre de faire en sorte que des majorités puissent être trouvées et que le pays puisse être dirigé avec un minimum de légitimité démocratique.

Le mode de scrutin uninominal à deux tours ne peut pas fonctionner convenablement en tripartition, et il faut donc le revoir, l’auteur préconisant un scrutin proportionnel à l’allemande pour les élections législatives. Un choix qu’il explique par la nécessité de pouvoir constituer des coalitions, et donc trouver des majorités stables autrement que par des alliances préélectorales, qui ne sont pas efficaces avec trois blocs étanches.

L’équilibre de la constitution de 1958 est également à revoir, car son application a changé au cours de l’histoire. Il tord le cou, au passage à un certain nombre de mythes comme le caractère présidentialiste du régime, qui n’a rien d’une fatalité, ou encore le “domaine réservé” du président, qui n’est qu’un mythe, qui fonctionne tant qu’on y croit, et tant que c’est l’intérêt des acteurs politiques d’y croire. Une invitation à revoir, de manière décapante, les lectures traditionnelles de la constitution.

Le nœud du problème est que le président, normalement arbitre, est devenu le chef d’un des partis. Tant qu’il avait une majorité dévouée à l’Assemblée, cela fonctionnait sur la base de son autorité politique, et heureusement, car il n’a pas les moyens institutionnels pour cela. Depuis 2022, Emmanuel Macron a usé pour gouverner de pouvoirs discrétionnaires qui ne sont pas prévus pour ça. Cela ne fonctionne pas très bien, et cela abîme la légitimité des institutions dans leur ensemble.

Une partie de la solution passe par revisiter le regard qu’on porte sur la Constitution, qui n’est pas qu’un texte juridique, mais aussi un ensemble de pratiques. Certaines sont ancrées dans les habitudes, d’autres sont considérées comme inacceptables. La période ouverte depuis 2024, avec sa créativité débridée, a eu au moins le mérite de faire prendre conscience de cette plasticité, et donc à lever des inhibitions. Il faut sortir de la déploration d’un monde perdu, pour revisiter les pratiques possibles de manière positive et constructive.

Reste à ce que cette créativité n’amène pas à l’arrivée au pouvoir du RN. Une crainte qui traverse en filigrane tout l’ouvrage, que je ne partage pas complètement. Si effectivement, la pente est glissante, je pense que c’est davantage la transformation à grande vitesse des équilibres géopolitiques du monde qui est un danger et un défi. 

Nous vivons déjà des changements qui nous impactent, et cela ne fait peut-être que commencer. Nos attentes et préoccupations actuelles nous apparaîtront peut-être bien légères et futiles dans quelques années, face aux défis qui vont se présenter. La refondation politique, qui peut mener à un renouveau démocratique ou à l’illibéralisme, dépendra de la manière dont nous encaisserons les chocs externes. Le premier était le Covid, le deuxième la guerre en Ukraine, le troisième (en cours) la guerre au Proche-Orient. 

Difficile de savoir, dans ces conditions, qui est le mieux placé, sur l’échiquier politique, pour relever les défis. Pas sûr du tout que ça soit le RN.

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Je prends ma retraite de Wikipédien

Le 31 mars, après quasiment 20 ans de contributions, j’ai clôturé mon compte sur Wikipédia. Je raccroche les gants, pour ne pas revenir, sauf de manière très ponctuelle et anonyme. Ma participation à la « vie wikipédienne » est terminée.

Ce départ n’est pas un abandon de l’idéal de libre partage de la connaissance, ni un désintérêt pour les sujets de qualité de l’information et de mise en récit du monde. C’est le point ultime d’une fatigue profonde de la manière toxique dont fonctionne la communauté de la wikipédia francophone. C’est d’ailleurs un sujet en pleine discussion, où certains prennent conscience que la baisse structurelle du nombre de contributeurs est la menace la plus importante pour Wikipédia, avec l’IA générative, qui pollue l’ensemble des contenus sur internet.

La communauté est confrontée, depuis ses débuts, à des problèmes structurels, avec des réponses (ou des non-réponses) qui généraient un turn-over. Tant que des nouveaux arrivaient en nombre suffisant, et prenaient la place des anciens, fatigués ou mis à la porte, on pouvait se mettre la tête dans le sable. Cela va être de moins en moins possible, car les flux entrants vont se tarir. Les nouvelles générations, à cause des nouveaux moyens de recherches par IA, n’auront plus besoin de venir sur Wikipédia pour avoir les informations. S’ils ne viennent plus sur le site, les chances qu’ils découvrent qu’il y a un bouton « modifier » et qu’ils appuient dessus diminuent. Donc si on continue à avoir le taux de perte actuel, ainsi que le (minable) taux de rétention des nouveaux, ça va être la catastrophe.

Le principal problème de Wikipédia, c’est sa communauté. Je connais un peu la francophone, et j’y vois de nombreux soucis (qui ne sont désormais plus mon problème).

L’origine est l’esprit « libertariano-anarchiste » de la communauté, marqué par un refus farouche des institutions, avec un mécanisme de traitement des conflits profondément défaillant. L’esprit du projet est simple sur le papier, mais devient très vite complexe quand on entre dans les détails. Il y a un corpus foisonnant de règles, de recommandations, de traditions, écrites ou non écrites, qu’il faut des années de pratique pour connaitre. Rien n’est fait pour clarifier, synthétiser, et permettre simplement de trouver la bonne information. Certaines de ces règles sont obscures, car résultats de compromis boiteux, où seuls les anciens, qui ont participé au débat, savent où sont les non-dits. Vu de loin, c’est un joli lac tranquille, et une fois qu’on y est, c’est un marécage rempli de chausse-trappes.

La construction de Wikipédia reposant sur la confrontation des opinions et la recherche du compromis, les occasions d’entrer en conflit sont nombreuses. C’est notamment le cas sur les pages les plus exposées, celles consacrées à l’actualité, à la politique ou aux questions de société. Même si la question est bien plus complexe que ne le présentent certains, il y a des militants parmi les contributeurs qui cherchent à pousser, de plus ou moins bonne foi, leurs opinions et leurs narratifs. Certains acceptent le dialogue et le compromis, d’autres croisent le fer, et ne se résolvent au compromis que contraints et forcés. Il y a également de nombreux enjeux de pouvoirs et d’égo, comme on en rencontre dans toutes les sociétés humaines.

Si vous voulez réussir votre « pov-pushing » (mot de jargon désignant le fait de faire la promotion d’un point de vue particulier), il y a plusieurs techniques pour faire trébucher un contributeur qui s’oppose à vous. Il suffit parfois de rameuter quelques copains (sur Wikipédia, on chasse en meute) pour faire nombre, en expliquant au solitaire en face qu’il a tort, parce que seul sur sa position. C’est un peu le « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire », lancé en 1981 par le socialiste André Laignel à l’ancienne majorité de droite. Brutal, mais efficace. Si le contradicteur ne lâche pas le morceau, il peut se faire débarquer après un passage au tribunal.

Vous pouvez aussi finasser, faire le durer le débat, pour énerver votre contradicteur et le faire craquer. Il y a des manières, sur Wikipédia, d’être parfaitement odieux et insultant, sous une apparence de politesse exquise. Le premier qui commet un manquement aux règles de savoir-vivre se retrouve au tribunal (appeler aussi requêtes aux administrateurs) et se fait sanctionner. Pas sur le fond, bien entendu, mais sur la forme. Discréditer le messager, pour ne pas avoir à répondre sur le fond, et gagner sur le tapis vert, c’est vieux comme la politique, et ça marche assez bien sur Wikipédia.

Normalement, il existe un mécanisme de règlement des conflits, qui repose sur les instances, avec des contributeurs élus et dotés de pouvoirs. A l’origine, il y avait un comité d’arbitrage, qui a été sabordé depuis de longues années, et n’est plus opérationnel. Sur la fin, il avait dérivé, et n’était plus fonctionnel, ce qui fait que personne ne s’est vraiment battu pour le sauver.

L’essentiel de la charge du règlement des conflits repose sur les administrateurs, qui n’ont pas, à la base, ce rôle. S’ils l’ont pris, c’est par défaut, et tous n’ont pas une appétence pour ça, car c’est une tâche ingrate, où il n’y a que des coups à prendre. De fait, le système repose sur un noyau assez faible de contributeurs, une trentaine tout au plus. Le processus est largement informel, il n’y a quasiment pas de règles de procédure, tout se fait en fonction de qui prend en charge la demande, de la place dans la hiérarchie de celui qui attaque ou est attaqué. On peut avoir des traitements expéditifs, d’autres qui s’enlisent, avec des admins qui regardent le fond du dossier, instruisent à charge et à décharge, et d’autres qui traitent les choses par dessus la jambe, se comportant parfois comme des shérifs ou des CPE de collège. Il arrive qu’il y ait des conflits d’intérêts, des copinages, qui entrainent des « acquittements » scandaleux, ou des exécutions sommaires, avec blocage indéfini, voire des bannissements. Résultat des courses, le règlement des conflits relève de la loi de la jungle avec une violence masquée, et est déterminé par votre place dans la chaine alimentaire.

J’ai vu de tout dans ma vie wikipédienne, et j’ai surtout vu un solide refus des « élites de la communauté » d’admettre qu’il y a un problème, et de le traiter. Depuis 15 ans, rien n’a fondamentalement changé. A la longue, cela amène une usure importante chez les contributeurs, même aguerris, qui partent (comme moi) ou qui se replient sur leurs contributions dans les pages techniques, et fuient les lieux de discussion communautaire.

Je pars avec le sentiment un peu amer que la communauté francophone est irréformable, et qu’il ne sert à rien de continuer à m’user et à me faire du mal dans cette ambiance toxique. Mais comme nul n’est irremplaçable, le projet vivra très bien sans moi et je trouverai d’autres manières d’occuper utilement mon temps.

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La décadence des partis

Les municipales ont été l’occasion d’un triste spectacle donné par les appareils parisiens des partis politiques. La palme revient au Parti socialiste, où le soir du premier tour, alors que les leaders vomissaient sur LFI à la télévision, les barons locaux étaient en train de négocier des fusions de listes avec les insoumis, qui se sont globalement bien réalisées (même si le score final n’a pas été à la hauteur des attentes).

La déconnexion entre l’échelon national et le local est de plus en plus flagrant, et quelque soit le parti, l’autorité du siège parisien s’estompe rapidement passé le boulevard périphérique. On en vient à se demander si les étiquettes politiques ne sont pas devenues une franchise commerciale, comme pour les chaines de supermarché. Et à droite, c’est une marque qui fait de moins en moins recette dans les « territoires » (le nouveau mot politiquement correct que les parisiens utilisent pour parle de la province). Il n’y a qu’à voir le nombre de listes « divers » menées par des personnalités pas encartées, et qui ne veulent surtout pas l’être. Pour un bon nombre, cette absence d’étiquette était même une condition de leur succès électoral.

Cela ne va pas arranger les affaires de notre système démocratique, qui a besoin de partis politiques ayant un peu de substance, que ça soit intellectuelle ou organisationnelle.

C’est le lieu où on doit, normalement, faire de la politique au sens idéologique. Ce n’est malheureusement plus le cas depuis très longtemps, les partis sous-traitant cela à des think tanks, avec lesquels ils ont plus ou moins de liens et d’autorité. Voire, ils se passent de cet ingrédient, pour un simple vernis communicationnel, dont la Macronie est la parfaite illustration.

C’est aussi le lieu où on forme des militants, des techniciens de la vie politique et des futurs élus, car quoi qu’on en dise, la politique est un métier. Là en revanche, c’est un peu mieux, même si depuis quelques années, ça se dégrade aussi. Il reste encore dans les partis des personnes qui savent organiser une campagne, tenir un bureau de vote, lire une carte électorale et analyser un scrutin. C’est un savoir-faire qu’il faut valoriser et transmettre, car sans ces personnes, une démocratie s’effondre, car le système électoral ne tourne pas tout seul, il faut le faire vivre. S’il n’y a plus d’élections fiables et bien organisées, la démocratie s’abime dangereusement.

Un autre point m’a alarmé, illustrant la dégradation de la situation, c’est la présence de plus en plus importante des apparatchiks sur les listes. A Paris, c’était même caricatural, il n’y avait que cela. S’il est important qu’il y ait des organisateurs et des « professionnels » de la démocratie, ils ne doivent surtout pas truster les places sur les listes. Il faut préserver un engagement « citoyen » et que des personnes extérieures aux appareils politiques continuent à être candidats et élus. Sinon, le lien va vite se distendre entre la population et les dirigeants, et mettre en danger la démocratie elle-même, assimilée à un système verrouillé, confisquant le pouvoir. Cette évolution est largement avancée, il suffit de voir les scores des partis extrémistes pour se rendre compte qu’il est urgent de réagir.

Ce qui arrive, quand les partis politiques sont trop faibles, c’est que les choses se font en dehors d’eux, dans des partis protestataires, dans des « collectifs » plus ou moins « professionnels » avec des étiquettes « divers » qui ne renseignent pas vraiment sur ce qu’ils pensent. Pour faire face à cela, les élus ont constamment complexifier les processus électoraux, afin d’élever la barre à l’entrée. Ce sont toutes les règles byzantines sur le financement des campagnes, c’est la montée en puissance de la proportionnelle stricte (sans panachage) avec parité obligatoire (donc il faut trouver des femmes qui acceptent d’être candidates), ce sont toutes les obligations déclaratives. A chaque fois, il y a d’excellentes raisons pour mettre en place cela (lutte contre corruption, promotion de l’égalité homme-femme…) mais au final, ça préserve une forme de monopole des partis et organisations politiques sur l’accès aux postes électifs.

Ces partis, qui continuent à contrôler l’accès aux fonctions publiques, ont de moins en moins de légitimité politique, parce que sans idées et sans militants hormis un noyau de professionnels qui en vivent. On ne va pas pouvoir continuer à ce rythme, sous peine d’avoir une grave crise démocratique. D’ailleurs, elle est déjà là.

On a eu une première alerte avec Emmanuel Macron, qui a réussit à créer une structure militante nouvelle en un temps record. Il a pu le faire parce qu’il était déjà au cœur du système, et a embarqué avec lui une partie des professionnels du PS. Mais il a dû prioriser l’organisationnel sur l’idéologique, ce qui s’est vite vu et a provoqué une énorme frustration chez les Français. Une part du rejet rencontré par Emmanuel Macron (outre son style personnel arrogant) vient de l’absence d’idéologie, faute grave dans un pays aussi politique que la France. Sur le fond, il n’a rien résolu, et le dégagisme est toujours aussi présent. Sauf qu’en 2027, c’est le RN qui pourrait en profiter, car il arrive encore à incarner une « alternative » à un système démocratique qui n’est plus fonctionnel.

Il faut donc redonner vie aux partis politiques de l’arc républicain, comme lieux de production d’idées, de formation à la vie citoyenne, et pas juste comme filière professionnelle. C’est à ceux qui les dirigent actuellement d’en prendre conscience et de s’ouvrir. Ils ont une responsabilité démocratique essentielle.

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Inquiétantes municipales

Le résultat des municipales n’est pas bon pour notre système politique et démocratique local, notamment en zone rurale. Jusqu’ici, le bloc communal était le seul à conserver une certaine confiance des français, avec le maire en figure de proue. C’est le seul qui échappait à la détestation dont sont victimes les élus des autres strates, et les élites en général. C’est en train de se terminer.

Comme on pouvait s’y attendre, la situation des maires est en train de s’aligner sur celle des autres élus. Les municipales de 2026 ont été marquées par une forme de dégagisme, où des maires sortants (pas tous usés) ont été sortis par des listes « sans étiquette » ou « divers » sorties de nulle part, mais qui ont su faire du bon marketing. La prime au sortant et l’enracinement n’ont pas permis de les sauver. L’électeur est désormais complètement un consommateur qui zappe à les scrutins, y compris en zone rurale.

On en est arrivé là avec des réformes, pensées par les élus, pour les élus, qui vont provoquer une catastrophe démocratique. La première, à l’oeuvre depuis quelques années, est la montée en puissance d’une intercommunalité non démocratique. Pour des raisons d’efficacité de l’action publique, l’essentiel des compétences qui comptent, notamment de vie quotidienne, ne sont plus gérées à l’échelon communal. C’est particulièrement flagrant dans les petites communes rurales, où le maire d’une commune de 300 habitants n’a plus d’école, d’équipements culturels, n’a plus la main sur le ramassage des ordures, sur l’eau et l’assainissement, sur la voirie (hormis faire faucher les bas-coté par le cantonnier). Tout se décide dans des structures opaques pour le citoyen, peuplées d’élus qui sont entre eux et n’ont de comptes à rendre à personne.

En 2025, une nouvelle loi a achevé le mouvement de déresponsabilisation démocratique, en supprimant le panachage, et en imposant d’avoir des listes paritaires dans toutes les communes, y compris les plus petites. Résultat des courses, dans deux tiers des communes, il n’y avait qu’une seule liste, et c’est dramatique. La participation s’est effondrée, et avec elle, la légitimité politique des équipes ainsi désignées. Il n’y a pas eu de campagne, au sens d’un débat contradictoire, juste des candidats qui, comme des commerciaux, venaient vendre leur soupe. A la moindre décision un peu difficile à prendre, le maire va se prendre en pleine face ce déficit de légitimité : il n’a pas eu véritable mandat, il n’a pas pu mesurer la réalité du soutien dont il bénéficie chez ses administrés.

Tout cela va entrainer un verrouillage complet du système politique local, avec une caste d’apparatchiks qui vont pouvoir accéder au pouvoir par cooptation, avec une élévation du seuil de contestabilité. Dans de vastes zones rurales, le citoyen n’aura plus aucun prise sur ses « élus », car s’il n’est pas content, il va devoir s’engager aux élections. Mais pour cela, il faut monter une liste (donc convaincre d’autres de vous suivre), donc trouver des femmes (même si on en trouve de plus en plus, ça reste le talon d’Achille) ouvrir un compte de campagne et faire toutes les formalités. Autant d’obstacles majeurs, car l’évolution de la société, individualiste et hédoniste, ne va vraiment pas dans ce sens. A l’échelle des petites communes rurales, arriver à avoir un collectif suffisamment nombreux, soudé, et prêt à bosser, pour virer l’ancienne équipe, sera plus difficile, même si théoriquement toujours possible. Quand on a un peu d’ambition et de compétence, ça sera tellement plus facile de se faire coopter par les équipes en place.

Cela va tuer la démocratie locale, car il n’y aura plus aucune redevabilité des élus, puis que le risque de se faire dégager sera faible. Je ne pense pas que les français se laissent dépouiller ainsi du peu de pouvoir qui leur reste, et vont trouver d’autres formes, certainement plus violentes, d’interventions citoyennes dans le fonctionnement du système. La mise en place de « consultations » et autres fadaises de « démocratie participative » ne fera pas illusion longtemps. Il faudra bien trouver, ou retrouver des mécanismes pour réintégrer les citoyens dans le système politique local. Jusqu’ici, on n’a pas trouvé mieux que l’élection, au suffrage direct, de ceux qui exercent directement les « vraies » responsabilités.

Cela impliquera de faire passer les intercommunalités au rang de collectivités à part entière, élues directement. On ne pourra pas tenir avec le véritable pouvoir structurant qui reste aux mains de syndicats d’élus. Il faudra aussi revenir à des mécanismes simples et efficaces sur le plan électoral, en limitant ou contrebalançant le scrutin de liste, pour faire une place à la responsabilité directe, et personnelle des élus. Le panachage était un de ces mécanismes, dont la suppression est un vrai recul, mais on peut en trouver d’autres, comme les mécanismes de référendums révocatoires. La France est très frileuse, et pourtant, cela fonctionne bien ailleurs, et permet d’éviter que certains potentats locaux ne dépassent les limites. Cela implique aussi d’accepter des redécoupages territoriaux, et la fin d’échelon qui ne sont plus pertinents, comme les communes. Quasiment tous nos voisins l’ont fait, sauf nous.

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Maintenir des ilots numériques libres

Jean Cattan (dont je recommande chaudement le blog), revient sur le cheminement heurté (qui est largement le sien et un peu le mien) des partisan du « Libre ». Un regard un peu amer, car ce sont largement ses « adversaires » qui ont gagné, avec un internet centralisé, absorbé par des plateformes toxiques, qui domine aujourd’hui. Il garde toutefois espoir, même si ses espoirs me semblent bien utopiques.

Le premier point d’achoppement est la question du droit d’auteur. Les évolutions d’internet, qui se poursuivent encore à ce jour sur l’IA, viennent en partie de la rapacité des sociétés de gestion des droits d’auteurs. La contribution créative, évoquée par Jean Cattan, est sans doute une belle idée, mais elle ne correspond pas du tout au modèle promu par le monde des ayant-droits. J’en ai souvent parlé ici, ces SPRD ont une mentalité de rentiers prédateurs, qui entendent contrôler la négociation. Le projet de contribution créative, en créant une rente dont ils ne maitrisent plus l’assiette et le taux, ne peut pas leur convenir. Il est possible de lutter contre eux, et de gagner (parce que techniquement et juridiquement, ils sont souvent nuls), mais cela demande une énergie importante. Et surtout, les Big Tech ont intérêt, à un moment donné, de passer des deals avec eux, et ne peuvent donc pas être des alliés fiables dans ce combat.

Le deuxième point d’achoppement est sur un certain élitisme, qui ne prend pas assez en compte que l’immense majorité de la population cherche avant tout le divertissement et la simplicité d’utilisation des réseaux. C’est ce que les plateformes leur ont apporté, là où les partisans du Libre parlaient de culture, d’émancipation (et donc d’efforts intellectuels), avec des outils compliqués (le peer-to-peer par exemple). Il faut admettre que nous nous adressons à une toute petite minorité, et concentrer nos efforts sur eux, plutôt que viser à convaincre le grand public. Politiquement, on peut y arriver, mais derrière, l’implémentation ne suit pas, et au final, on perd, parce que nous sommes facilement schizophrène entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Combien de structures militantes, parfois très anti-Gafam et pro-souveraineté, sont encore sur X, Facebook et Instagram ?

Le troisième point d’achoppement est la forme de confiance qu’il conserve encore dans la possibilité d’action des institutions publiques. Là encore, sur le fond et l’idéologie, je suis assez d’accord avec lui, mais l’observation de la réalité m’amène à constater que le modèle de gouvernance ouverte, qui n’est pas dans l’exercice du pouvoir, mais dans le service, est assez marginal. C’est comme les poissons volants, ça existe, mais ce n’est pas la majorité de l’espèce. Là encore, on peut avoir des petites victoires, mais gagner quelques batailles ne veut pas dire gagner la guerre.

En résumé, je suis beaucoup moins optimiste que lui sur la capacité de l’utopie à faire bouger les réalités de l’argent, du pouvoir et de la domination. Il présume sans doute trop de la désirabilité de ce qu’il propose, et surtout de la capacité du grand public à fournir les efforts pour y arriver. La « dégafamisation » est à la mode dans de petits cercles, mais en pratique, c’est marginal. Les outils des grandes plateformes restent massivement utilisés, et ça ne risque pas de changer, car ils sont efficaces et ne demandent pas d’effort pour les mettre en place et les faire fonctionner.

L’avenir risque d’être encore plus sombre, car tous ces outils offrent des capacités pour contrôler et surveiller davantage. Parfois de manière très précise, comme cette application de sport, utilisée par un marin, qui permet de localiser, en temps réel, le porte-avion Charles-de-Gaulle. On voit bien, que petit à petit, les forces de police s’emparent de cet outil, parfois dans l’illégalité la plus complète, sans que ça ne provoque plus de réaction que ça.

Plutôt que de tenter d’être sur tous les fronts, en cherchant à lutter contre la mer qui monte avec des châteaux de sable, mieux vaut prendre une autre route, celle des ilots de résistance. Laissons à leur sort le grand public, qui se contente des inepties que l’industrie culturelle lui déverse via les réseaux sociaux et les plateformes vidéos, et qui accepte d’être tracé et fiché de partout. Si cela ne les dérangent pas, je ne me vois leur imposer ma vision.

En revanche, là où il faut combattre, c’est pour que des alternatives existent pour ceux qui refusent ce modèle. Il est nécessaire qu’existent des outils libres, des lieux d’échanges non surveillés et sans traçage. Il faut par exemple, qu’il n’y ait pas de « passage obligé » pour aller sur internet, où il faut montrer une carte d’identité, ou pire, une empreinte biométrique. Cela représente un coût financier (il faut accepter de payer pour ne pas être fiché, car tout service doit être rémunéré), des renoncements, mais aussi un investissement personnel dans la gouvernance et l’entretien de ces lieux et outils qui permettent de rester libre.

L’exemple est Wikipédia, où on peut s’instruire de manière anonyme, sans traçage, sans être bombardé de pubs. Mais si on veut que l’outil demeure tel qu’il est, il faut donner un peu de soi, et participer à la vie et l’activité de la communauté qui fait vivre ce commun. Si Wikipédia a pu vivre 25 ans, c’est parce qu’il y a une taille critique, une utilité sociale perçue, et un narratif fort, qui favorise l’engagement. Ce n’est pas forcément reproductible à plus petite échelle, et c’est bien le problème, si on veut que de tels outils soient présents dans tous nos lieux de vie numérique.

Ce combat doit aussi être mené sur le terrain du droit et de la gouvernance d’internet, afin qu’il soit toujours juridiquement possible de ne pas être surveillé, de ne pas être obligé d’utiliser des outils nocifs. Cela veut dire, par exemple, de refuser le « tout numérique » et d’avoir toujours une alternative « papier » pour les démarches administratives. Ce sera plus compliqué, plus cher, et il faudra peut-être accepter de prendre en charge une partie de ces coûts. Je refuse catégoriquement les compteurs-espions, comme Linky, mais je ne suis pas choqué que le fournisseur d’électricité me facture des frais, pour maintenir l’ancien système de collecte des index de consommation.

Il faut donc admettre que les big tech ont largement gagné la bataille d’internet, mais tout faire pour qu’ils ne la gagnent jamais complètement, et qu’il continue à exister des espaces de liberté.