Notre Etat n’a plus les moyens de fonctionner correctement. On le voit à chaque choc externe. Nos hôpitaux pendant le Covid, la justice lors de l’affaire Lyhanna, et maintenant le manque de canadairs pour faire face aux incendies de forêt. Face aux enjeux climatiques, on détruit la capacité d’expertise, pour faire des économies de bouts de chandelles.
Cela fait maintenant des décennies que, face à une baisse de la richesse produite, on s’endette et on coupe dans les dépenses de fonctionnement. Dès que l’on parle rationalisation ou simplification, c’est en général pour sabrer dans les budgets et les capacités d’action de l’appareil d’État. Certes, il peut parfois y avoir des gains de productivité possibles dans la fonction publique. Cela peut aussi correspondre à un choix politique de restreindre le champ d’action de l’Etat, et d’abandonner certaines missions. Mais en général, ça n’est pas le cas, c’est juste du rabot, à périmètre constant. Et les les fonctionnaires peuvent s’estimer heureux si une autre réforme ne vient pas, en même temps, complexifier leur tâche. Actuellement, l’ensemble des procureurs se demandent comment ils vont faire pour respecter les délais de traitements des violences sexuelles sur mineurs, que la loi va fixer. On pourrait multiplier les exemples, dans tous les services publics : toujours plus de tâches, avec moins de personnels et des moyens inadaptés. Et on s’étonne quand ça craque, lorsqu’un imprévu surgit, et met la machine administrative sous tension. Je n’ose imaginer ce qui se passerait si notre armée devait faire face, demain, à une guerre de haute intensité sur notre territoire. On aurait sans doute un débâcle encore plus spectaculaire qu’en mai 1940.
Tout cela est le résultat d’un choix politique qui fait l’objet d’un consensus politique très fort, celui de préserver le « modèle social français ». Il consiste à financer sur fonds public les revenus des ménages, des entreprises, à ne faire payer qu’une petite partie des coûts des services publics aux usagers (notamment dans la santé). L’attachement à cela est puissant, et transcende les courants politiques. En 2023, lorsque le gouvernement ouvre les vannes du chèque énergie, pour faire face à la flambée des prix de l’énergie (pour plusieurs dizaines de milliards d’euros), pas une voix ne s’élève contre cela, dans la classe politique, de LFI au RN.
Ce consensus pour préserver la redistribution se double d’une aspiration forte à la fainéantise. Le rêve des Français est d’être rentier, c’est à dire que l’argent tombe en fin de mois, sans avoir à travailler ou fournir d’effort. C’est sans doute pour cela que le recul de l’âge de la retraite (et donc le début de la vie de rentier) suscite autant de colère. Très régulièrement, resurgissent des projets de « revenu universel » qui n’est qu’un autre nom pour un statut d’assisté sans obligations. Sauf que si on veut continuer à vivre sur fonds publics, sans créer davantage de richesses, il y a un souci financier. On y a longtemps répondu par la dette, mais ça se termine. La gauche propose d’y répondre par la décroissance, c’est à dire l’acceptation de la pauvreté, qui revient à ajuster (à la baisse) notre niveau de vie sur nos richesses. Une solution qui ne convainc pas vraiment, et réduit les partis qui la soutiennent (les écologistes notamment) au rang de groupuscules politiques.
Pendant ce temps, où tous les débats portent sur cette redistribution, nous approchons du point de rupture de nos services publics. Cela ne semble pas émouvoir nos candidats à l’élection présidentielle, et apparemment pas les Français. En fait, personne ne semble remettre en cause cette politique, sauf quand il est directement concerné, et encore, pas toujours. Pour l’extrême droite libérale, il faudrait encore tailler, à la tronçonneuse. Pour l’extrême gauche, c’est un sujet, mais pas aussi prioritaire que Gaza ou les différents « trucphobie » sociétaux. et surtout, il est vu sous l’angle de la redistribution. Ce qui fait hurler, c’est surtout les annonces d’augmentation de coûts pour les usagers.
Il y a un véritable sujet d’interrogation politique pour moi. Comment peut-on à ce point sacrifier le fonctionnement de l’État, de ses missions régaliennes et de ses services publics, alors que c’est le cœur de son rôle ?