Depuis fin janvier, une véritable curée médiatique s’opère contre les personnes dont le nom est retrouvé dans la correspondance de Jeffrey Epstein, mise en ligne intégralement par le gouvernement américain.
Le procédé utilisé par Trump, pour créer un écran de fumée auprès de ses propres liens, étroits et anciens, avec Epstein est médiatiquement bien joué, mais sur le plan du droit, c’est plus limite. Il s’agit de la correspondance privée d’une personne décédée depuis plusieurs années, dont il est difficile de présumer qu’elle aurait donné son accord. Elle n’est pas justifiée par autre chose que faire du buzz médiatique, et de ce fait, des personnes sont jetées en pâture, et certains subissent un préjudice.
Dans les personnes autour d’Epstein, il y a un tri à faire. Ceux qui sont impliqués dans les viols et détournements de mineurs doivent bien évidemment être poursuivis et sanctionnés, et cela a déjà été fait. par exemple l’ex-prince Andrew, frère du roi d’Angleterre, y a perdu ses titres et sa situation. En revanche, ceux qui n’ont fait qu’avoir des relations d’affaires, voire d’amitié personnelles, doivent-ils être inquiétés comme s’ils étaient complice des crimes de viols et de pédophilie ?
C’est beaucoup plus délicat, voire parfois injuste, car Jeffrey Epstein ne se résume pas à un pervers sexuel, c’est aussi un milliardaire, qui est dans le réseau du monde des affaires. Après sa condamnation en 2008 (sur reconnaissance culpabilité), il sentait un peu le souffre, mais est-cela qui empêche de faire des affaires ou de garder de bonnes relations avec lui ? C’est à chacun d’apprécier, en fonction de ce qu’il sait, de ce qu’il fait concrètement, de la relation humaine qu’il a bâti (même les pire criminels ont des amis et des relations sociales). Or, j’ai l’impression que dans la vague médiatique qui s’abat, tous ceux qui sont cités dans sa correspondance sont implicitement considéré comme complices de ses crimes sexuels, sans la moindre nuance et surtout, sans être en capacité de s’expliquer, car emportés par un flot médiatique reposant sur l’émotion et l’indignation.
On retrouve ici un nouvel avatar de la « cancel culture » où une personne condamnée pour certains faits, doit en plus devenir un paria absolu, un être radioactif, que personne ne peut fréquenter, sous peine d’être irradié. Le même mécanisme est à l’œuvre, où on juge des faits passés, en fonction des connaissances actuelles et de la sensibilité du moment (qui n’était pas nécessairement celle au moment des faits). Les personnes critiquées peuvent le vivre comme une injustice, car les faits peuvent ne pas être pénalement répréhensibles et n’auront aucune possibilité de se défendre, car il n’y aura pas de procès judiciaires, juste un lynchage médiatique.
Si certains ont trempé dans les affaires louches d’Epstein (qu’elles soient fiscales ou sexuelles), c’est à la justice de poursuivre, pas aux journalistes. Clouer au pilori des gens, sur la base de quelques mails, dont le ton semble montrer une proximité amicale, ce n’est pas à l’honneur des journalistes. Malheureusement, c’est un travers fréquent quand l’indignation morale et l’impression d’être un justicier prend le pas. Cela n’a rien de neuf, souvenez-vous de l’affaire de la Ligue du Lol, il y a maintenant presque 10 ans. La bulle médiatique française s’est enflammée contre de prétendus harceleurs, jetant en pâture les noms des membres d’un groupe Facebook, tous présumés coupables de harcèlement sexistes. Les quelques plaintes ont toutes été classées sans suite, et il n’y a jamais eu d’excuses des journalistes qui ont mené la curée, vis-à-vis de ceux (dont certains étaient des confrères) qui ont souffert de leurs « révélations ».