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Une piste dans le chaos de la crise politique

Le livre de Benjamin Morel, « Crise politique, crise de régime », court et dense, se présente comme une analyse de la crise politique que connaît la France, de manière aiguë, depuis 2024. Le constat, qui peut effectivement être partagé par tous, est qu’on ne peut pas continuer comme cela. Si les élections de 2027 ne remettent pas spontanément les choses en place, en dégageant une majorité stable à l’Assemblée, il va falloir lancer un chantier de réforme assez vertigineux. 

Ce livre est écrit par un juriste constitutionnaliste. Tout en apportant une connaissance pointue de l’organisation des systèmes institutionnels (historique, mais aussi comparatiste), il ne s’enferme pas dans le juridisme théorique, mais se montre très pragmatique, se basant sur la rationalité des acteurs et leurs pratiques. Il s’agit donc d’un essai politique, une série de constats, d’analyses et de pistes qui participent au débat général.

La source de la crise est dans la modification du système partisan, où on est passé un bipartisme avec forte discipline interne, à un tripartisme dont la discipline est fragile, car hormis la droite radicale, où le RN est ultra-dominant, les autres blocs sont éclatés (le bloc central), voire traversés d’antagonismes forts (comme le bloc de gauche). 

L’absence de majorité à l’Assemblée créée par cette mutation provoque un blocage des institutions, car on a beau dire que la 5e république est présidentialiste, si le président n’a pas de majorité à l’Assemblée, il ne peut rien. Et quand personne n’a de majorité, les institutions sont paralysées, avec une crise dont tout le monde cherche l’issue.

L’auteur explique, de manière détaillée et convaincante, que le problème est durable. Croire que l’élection présidentielle de 2027 refermera la parenthèse et permettra de reprendre le fonctionnement antérieur est illusoire. Il souligne aussi que le problème est politique, et pas juste institutionnel. Jouer juste au mécano constitutionnel, ou changer simplement le mode de scrutin ne règlera rien, même si une partie de la solution passe par là. Il faut aussi réintégrer les citoyens dans le jeu politique, et relégitimer des institutions qui sont bien abimées, et pas que depuis quelques années.

Il montre aussi que la pratique, depuis 2024, de vouloir gouverner malgré tout, est une impasse profondément délétère. Même s’il faut effectivement que l’administration, et donc le pays, puisse continuer à fonctionner, c’est au prix d’une déformation de la pratique institutionnelle qui pave la voie, selon l’auteur, à l’illibéralisme. En forçant le passage comme pour la réforme des retraites ou les budgets de 2024 et 2025, on crée des précédents. On fait aussi passer l’idée que le droit constitutionnel peut être tordu dans tous les sens, ce qui lui fait donc perdre son autorité. Ce qui est fait aujourd’hui “pour la bonne cause” peut resservir ensuite, pour des buts moins démocratiques.

A défaut de pouvoir d’un coup de baguette magique, faire revivre des partis politiques produisant des idées, avec des militants nombreux, quelques solutions peuvent permettre de faire en sorte que des majorités puissent être trouvées et que le pays puisse être dirigé avec un minimum de légitimité démocratique.

Le mode de scrutin uninominal à deux tours ne peut pas fonctionner convenablement en tripartition, et il faut donc le revoir, l’auteur préconisant un scrutin proportionnel à l’allemande pour les élections législatives. Un choix qu’il explique par la nécessité de pouvoir constituer des coalitions, et donc trouver des majorités stables autrement que par des alliances préélectorales, qui ne sont pas efficaces avec trois blocs étanches.

L’équilibre de la constitution de 1958 est également à revoir, car son application a changé au cours de l’histoire. Il tord le cou, au passage à un certain nombre de mythes comme le caractère présidentialiste du régime, qui n’a rien d’une fatalité, ou encore le “domaine réservé” du président, qui n’est qu’un mythe, qui fonctionne tant qu’on y croit, et tant que c’est l’intérêt des acteurs politiques d’y croire. Une invitation à revoir, de manière décapante, les lectures traditionnelles de la constitution.

Le nœud du problème est que le président, normalement arbitre, est devenu le chef d’un des partis. Tant qu’il avait une majorité dévouée à l’Assemblée, cela fonctionnait sur la base de son autorité politique, et heureusement, car il n’a pas les moyens institutionnels pour cela. Depuis 2022, Emmanuel Macron a usé pour gouverner de pouvoirs discrétionnaires qui ne sont pas prévus pour ça. Cela ne fonctionne pas très bien, et cela abîme la légitimité des institutions dans leur ensemble.

Une partie de la solution passe par revisiter le regard qu’on porte sur la Constitution, qui n’est pas qu’un texte juridique, mais aussi un ensemble de pratiques. Certaines sont ancrées dans les habitudes, d’autres sont considérées comme inacceptables. La période ouverte depuis 2024, avec sa créativité débridée, a eu au moins le mérite de faire prendre conscience de cette plasticité, et donc à lever des inhibitions. Il faut sortir de la déploration d’un monde perdu, pour revisiter les pratiques possibles de manière positive et constructive.

Reste à ce que cette créativité n’amène pas à l’arrivée au pouvoir du RN. Une crainte qui traverse en filigrane tout l’ouvrage, que je ne partage pas complètement. Si effectivement, la pente est glissante, je pense que c’est davantage la transformation à grande vitesse des équilibres géopolitiques du monde qui est un danger et un défi. 

Nous vivons déjà des changements qui nous impactent, et cela ne fait peut-être que commencer. Nos attentes et préoccupations actuelles nous apparaîtront peut-être bien légères et futiles dans quelques années, face aux défis qui vont se présenter. La refondation politique, qui peut mener à un renouveau démocratique ou à l’illibéralisme, dépendra de la manière dont nous encaisserons les chocs externes. Le premier était le Covid, le deuxième la guerre en Ukraine, le troisième (en cours) la guerre au Proche-Orient. 

Difficile de savoir, dans ces conditions, qui est le mieux placé, sur l’échiquier politique, pour relever les défis. Pas sûr du tout que ça soit le RN.

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Je prends ma retraite de Wikipédien

Le 31 mars, après quasiment 20 ans de contributions, j’ai clôturé mon compte sur Wikipédia. Je raccroche les gants, pour ne pas revenir, sauf de manière très ponctuelle et anonyme. Ma participation à la « vie wikipédienne » est terminée.

Ce départ n’est pas un abandon de l’idéal de libre partage de la connaissance, ni un désintérêt pour les sujets de qualité de l’information et de mise en récit du monde. C’est le point ultime d’une fatigue profonde de la manière toxique dont fonctionne la communauté de la wikipédia francophone. C’est d’ailleurs un sujet en pleine discussion, où certains prennent conscience que la baisse structurelle du nombre de contributeurs est la menace la plus importante pour Wikipédia, avec l’IA générative, qui pollue l’ensemble des contenus sur internet.

La communauté est confrontée, depuis ses débuts, à des problèmes structurels, avec des réponses (ou des non-réponses) qui généraient un turn-over. Tant que des nouveaux arrivaient en nombre suffisant, et prenaient la place des anciens, fatigués ou mis à la porte, on pouvait se mettre la tête dans le sable. Cela va être de moins en moins possible, car les flux entrants vont se tarir. Les nouvelles générations, à cause des nouveaux moyens de recherches par IA, n’auront plus besoin de venir sur Wikipédia pour avoir les informations. S’ils ne viennent plus sur le site, les chances qu’ils découvrent qu’il y a un bouton « modifier » et qu’ils appuient dessus diminuent. Donc si on continue à avoir le taux de perte actuel, ainsi que le (minable) taux de rétention des nouveaux, ça va être la catastrophe.

Le principal problème de Wikipédia, c’est sa communauté. Je connais un peu la francophone, et j’y vois de nombreux soucis (qui ne sont désormais plus mon problème).

L’origine est l’esprit « libertariano-anarchiste » de la communauté, marqué par un refus farouche des institutions, avec un mécanisme de traitement des conflits profondément défaillant. L’esprit du projet est simple sur le papier, mais devient très vite complexe quand on entre dans les détails. Il y a un corpus foisonnant de règles, de recommandations, de traditions, écrites ou non écrites, qu’il faut des années de pratique pour connaitre. Rien n’est fait pour clarifier, synthétiser, et permettre simplement de trouver la bonne information. Certaines de ces règles sont obscures, car résultats de compromis boiteux, où seuls les anciens, qui ont participé au débat, savent où sont les non-dits. Vu de loin, c’est un joli lac tranquille, et une fois qu’on y est, c’est un marécage rempli de chausse-trappes.

La construction de Wikipédia reposant sur la confrontation des opinions et la recherche du compromis, les occasions d’entrer en conflit sont nombreuses. C’est notamment le cas sur les pages les plus exposées, celles consacrées à l’actualité, à la politique ou aux questions de société. Même si la question est bien plus complexe que ne le présentent certains, il y a des militants parmi les contributeurs qui cherchent à pousser, de plus ou moins bonne foi, leurs opinions et leurs narratifs. Certains acceptent le dialogue et le compromis, d’autres croisent le fer, et ne se résolvent au compromis que contraints et forcés. Il y a également de nombreux enjeux de pouvoirs et d’égo, comme on en rencontre dans toutes les sociétés humaines.

Si vous voulez réussir votre « pov-pushing » (mot de jargon désignant le fait de faire la promotion d’un point de vue particulier), il y a plusieurs techniques pour faire trébucher un contributeur qui s’oppose à vous. Il suffit parfois de rameuter quelques copains (sur Wikipédia, on chasse en meute) pour faire nombre, en expliquant au solitaire en face qu’il a tort, parce que seul sur sa position. C’est un peu le « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire », lancé en 1981 par le socialiste André Laignel à l’ancienne majorité de droite. Brutal, mais efficace. Si le contradicteur ne lâche pas le morceau, il peut se faire débarquer après un passage au tribunal.

Vous pouvez aussi finasser, faire le durer le débat, pour énerver votre contradicteur et le faire craquer. Il y a des manières, sur Wikipédia, d’être parfaitement odieux et insultant, sous une apparence de politesse exquise. Le premier qui commet un manquement aux règles de savoir-vivre se retrouve au tribunal (appeler aussi requêtes aux administrateurs) et se fait sanctionner. Pas sur le fond, bien entendu, mais sur la forme. Discréditer le messager, pour ne pas avoir à répondre sur le fond, et gagner sur le tapis vert, c’est vieux comme la politique, et ça marche assez bien sur Wikipédia.

Normalement, il existe un mécanisme de règlement des conflits, qui repose sur les instances, avec des contributeurs élus et dotés de pouvoirs. A l’origine, il y avait un comité d’arbitrage, qui a été sabordé depuis de longues années, et n’est plus opérationnel. Sur la fin, il avait dérivé, et n’était plus fonctionnel, ce qui fait que personne ne s’est vraiment battu pour le sauver.

L’essentiel de la charge du règlement des conflits repose sur les administrateurs, qui n’ont pas, à la base, ce rôle. S’ils l’ont pris, c’est par défaut, et tous n’ont pas une appétence pour ça, car c’est une tâche ingrate, où il n’y a que des coups à prendre. De fait, le système repose sur un noyau assez faible de contributeurs, une trentaine tout au plus. Le processus est largement informel, il n’y a quasiment pas de règles de procédure, tout se fait en fonction de qui prend en charge la demande, de la place dans la hiérarchie de celui qui attaque ou est attaqué. On peut avoir des traitements expéditifs, d’autres qui s’enlisent, avec des admins qui regardent le fond du dossier, instruisent à charge et à décharge, et d’autres qui traitent les choses par dessus la jambe, se comportant parfois comme des shérifs ou des CPE de collège. Il arrive qu’il y ait des conflits d’intérêts, des copinages, qui entrainent des « acquittements » scandaleux, ou des exécutions sommaires, avec blocage indéfini, voire des bannissements. Résultat des courses, le règlement des conflits relève de la loi de la jungle avec une violence masquée, et est déterminé par votre place dans la chaine alimentaire.

J’ai vu de tout dans ma vie wikipédienne, et j’ai surtout vu un solide refus des « élites de la communauté » d’admettre qu’il y a un problème, et de le traiter. Depuis 15 ans, rien n’a fondamentalement changé. A la longue, cela amène une usure importante chez les contributeurs, même aguerris, qui partent (comme moi) ou qui se replient sur leurs contributions dans les pages techniques, et fuient les lieux de discussion communautaire.

Je pars avec le sentiment un peu amer que la communauté francophone est irréformable, et qu’il ne sert à rien de continuer à m’user et à me faire du mal dans cette ambiance toxique. Mais comme nul n’est irremplaçable, le projet vivra très bien sans moi et je trouverai d’autres manières d’occuper utilement mon temps.

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La décadence des partis

Les municipales ont été l’occasion d’un triste spectacle donné par les appareils parisiens des partis politiques. La palme revient au Parti socialiste, où le soir du premier tour, alors que les leaders vomissaient sur LFI à la télévision, les barons locaux étaient en train de négocier des fusions de listes avec les insoumis, qui se sont globalement bien réalisées (même si le score final n’a pas été à la hauteur des attentes).

La déconnexion entre l’échelon national et le local est de plus en plus flagrant, et quelque soit le parti, l’autorité du siège parisien s’estompe rapidement passé le boulevard périphérique. On en vient à se demander si les étiquettes politiques ne sont pas devenues une franchise commerciale, comme pour les chaines de supermarché. Et à droite, c’est une marque qui fait de moins en moins recette dans les « territoires » (le nouveau mot politiquement correct que les parisiens utilisent pour parle de la province). Il n’y a qu’à voir le nombre de listes « divers » menées par des personnalités pas encartées, et qui ne veulent surtout pas l’être. Pour un bon nombre, cette absence d’étiquette était même une condition de leur succès électoral.

Cela ne va pas arranger les affaires de notre système démocratique, qui a besoin de partis politiques ayant un peu de substance, que ça soit intellectuelle ou organisationnelle.

C’est le lieu où on doit, normalement, faire de la politique au sens idéologique. Ce n’est malheureusement plus le cas depuis très longtemps, les partis sous-traitant cela à des think tanks, avec lesquels ils ont plus ou moins de liens et d’autorité. Voire, ils se passent de cet ingrédient, pour un simple vernis communicationnel, dont la Macronie est la parfaite illustration.

C’est aussi le lieu où on forme des militants, des techniciens de la vie politique et des futurs élus, car quoi qu’on en dise, la politique est un métier. Là en revanche, c’est un peu mieux, même si depuis quelques années, ça se dégrade aussi. Il reste encore dans les partis des personnes qui savent organiser une campagne, tenir un bureau de vote, lire une carte électorale et analyser un scrutin. C’est un savoir-faire qu’il faut valoriser et transmettre, car sans ces personnes, une démocratie s’effondre, car le système électoral ne tourne pas tout seul, il faut le faire vivre. S’il n’y a plus d’élections fiables et bien organisées, la démocratie s’abime dangereusement.

Un autre point m’a alarmé, illustrant la dégradation de la situation, c’est la présence de plus en plus importante des apparatchiks sur les listes. A Paris, c’était même caricatural, il n’y avait que cela. S’il est important qu’il y ait des organisateurs et des « professionnels » de la démocratie, ils ne doivent surtout pas truster les places sur les listes. Il faut préserver un engagement « citoyen » et que des personnes extérieures aux appareils politiques continuent à être candidats et élus. Sinon, le lien va vite se distendre entre la population et les dirigeants, et mettre en danger la démocratie elle-même, assimilée à un système verrouillé, confisquant le pouvoir. Cette évolution est largement avancée, il suffit de voir les scores des partis extrémistes pour se rendre compte qu’il est urgent de réagir.

Ce qui arrive, quand les partis politiques sont trop faibles, c’est que les choses se font en dehors d’eux, dans des partis protestataires, dans des « collectifs » plus ou moins « professionnels » avec des étiquettes « divers » qui ne renseignent pas vraiment sur ce qu’ils pensent. Pour faire face à cela, les élus ont constamment complexifier les processus électoraux, afin d’élever la barre à l’entrée. Ce sont toutes les règles byzantines sur le financement des campagnes, c’est la montée en puissance de la proportionnelle stricte (sans panachage) avec parité obligatoire (donc il faut trouver des femmes qui acceptent d’être candidates), ce sont toutes les obligations déclaratives. A chaque fois, il y a d’excellentes raisons pour mettre en place cela (lutte contre corruption, promotion de l’égalité homme-femme…) mais au final, ça préserve une forme de monopole des partis et organisations politiques sur l’accès aux postes électifs.

Ces partis, qui continuent à contrôler l’accès aux fonctions publiques, ont de moins en moins de légitimité politique, parce que sans idées et sans militants hormis un noyau de professionnels qui en vivent. On ne va pas pouvoir continuer à ce rythme, sous peine d’avoir une grave crise démocratique. D’ailleurs, elle est déjà là.

On a eu une première alerte avec Emmanuel Macron, qui a réussit à créer une structure militante nouvelle en un temps record. Il a pu le faire parce qu’il était déjà au cœur du système, et a embarqué avec lui une partie des professionnels du PS. Mais il a dû prioriser l’organisationnel sur l’idéologique, ce qui s’est vite vu et a provoqué une énorme frustration chez les Français. Une part du rejet rencontré par Emmanuel Macron (outre son style personnel arrogant) vient de l’absence d’idéologie, faute grave dans un pays aussi politique que la France. Sur le fond, il n’a rien résolu, et le dégagisme est toujours aussi présent. Sauf qu’en 2027, c’est le RN qui pourrait en profiter, car il arrive encore à incarner une « alternative » à un système démocratique qui n’est plus fonctionnel.

Il faut donc redonner vie aux partis politiques de l’arc républicain, comme lieux de production d’idées, de formation à la vie citoyenne, et pas juste comme filière professionnelle. C’est à ceux qui les dirigent actuellement d’en prendre conscience et de s’ouvrir. Ils ont une responsabilité démocratique essentielle.

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Inquiétantes municipales

Le résultat des municipales n’est pas bon pour notre système politique et démocratique local, notamment en zone rurale. Jusqu’ici, le bloc communal était le seul à conserver une certaine confiance des français, avec le maire en figure de proue. C’est le seul qui échappait à la détestation dont sont victimes les élus des autres strates, et les élites en général. C’est en train de se terminer.

Comme on pouvait s’y attendre, la situation des maires est en train de s’aligner sur celle des autres élus. Les municipales de 2026 ont été marquées par une forme de dégagisme, où des maires sortants (pas tous usés) ont été sortis par des listes « sans étiquette » ou « divers » sorties de nulle part, mais qui ont su faire du bon marketing. La prime au sortant et l’enracinement n’ont pas permis de les sauver. L’électeur est désormais complètement un consommateur qui zappe à les scrutins, y compris en zone rurale.

On en est arrivé là avec des réformes, pensées par les élus, pour les élus, qui vont provoquer une catastrophe démocratique. La première, à l’oeuvre depuis quelques années, est la montée en puissance d’une intercommunalité non démocratique. Pour des raisons d’efficacité de l’action publique, l’essentiel des compétences qui comptent, notamment de vie quotidienne, ne sont plus gérées à l’échelon communal. C’est particulièrement flagrant dans les petites communes rurales, où le maire d’une commune de 300 habitants n’a plus d’école, d’équipements culturels, n’a plus la main sur le ramassage des ordures, sur l’eau et l’assainissement, sur la voirie (hormis faire faucher les bas-coté par le cantonnier). Tout se décide dans des structures opaques pour le citoyen, peuplées d’élus qui sont entre eux et n’ont de comptes à rendre à personne.

En 2025, une nouvelle loi a achevé le mouvement de déresponsabilisation démocratique, en supprimant le panachage, et en imposant d’avoir des listes paritaires dans toutes les communes, y compris les plus petites. Résultat des courses, dans deux tiers des communes, il n’y avait qu’une seule liste, et c’est dramatique. La participation s’est effondrée, et avec elle, la légitimité politique des équipes ainsi désignées. Il n’y a pas eu de campagne, au sens d’un débat contradictoire, juste des candidats qui, comme des commerciaux, venaient vendre leur soupe. A la moindre décision un peu difficile à prendre, le maire va se prendre en pleine face ce déficit de légitimité : il n’a pas eu véritable mandat, il n’a pas pu mesurer la réalité du soutien dont il bénéficie chez ses administrés.

Tout cela va entrainer un verrouillage complet du système politique local, avec une caste d’apparatchiks qui vont pouvoir accéder au pouvoir par cooptation, avec une élévation du seuil de contestabilité. Dans de vastes zones rurales, le citoyen n’aura plus aucun prise sur ses « élus », car s’il n’est pas content, il va devoir s’engager aux élections. Mais pour cela, il faut monter une liste (donc convaincre d’autres de vous suivre), donc trouver des femmes (même si on en trouve de plus en plus, ça reste le talon d’Achille) ouvrir un compte de campagne et faire toutes les formalités. Autant d’obstacles majeurs, car l’évolution de la société, individualiste et hédoniste, ne va vraiment pas dans ce sens. A l’échelle des petites communes rurales, arriver à avoir un collectif suffisamment nombreux, soudé, et prêt à bosser, pour virer l’ancienne équipe, sera plus difficile, même si théoriquement toujours possible. Quand on a un peu d’ambition et de compétence, ça sera tellement plus facile de se faire coopter par les équipes en place.

Cela va tuer la démocratie locale, car il n’y aura plus aucune redevabilité des élus, puis que le risque de se faire dégager sera faible. Je ne pense pas que les français se laissent dépouiller ainsi du peu de pouvoir qui leur reste, et vont trouver d’autres formes, certainement plus violentes, d’interventions citoyennes dans le fonctionnement du système. La mise en place de « consultations » et autres fadaises de « démocratie participative » ne fera pas illusion longtemps. Il faudra bien trouver, ou retrouver des mécanismes pour réintégrer les citoyens dans le système politique local. Jusqu’ici, on n’a pas trouvé mieux que l’élection, au suffrage direct, de ceux qui exercent directement les « vraies » responsabilités.

Cela impliquera de faire passer les intercommunalités au rang de collectivités à part entière, élues directement. On ne pourra pas tenir avec le véritable pouvoir structurant qui reste aux mains de syndicats d’élus. Il faudra aussi revenir à des mécanismes simples et efficaces sur le plan électoral, en limitant ou contrebalançant le scrutin de liste, pour faire une place à la responsabilité directe, et personnelle des élus. Le panachage était un de ces mécanismes, dont la suppression est un vrai recul, mais on peut en trouver d’autres, comme les mécanismes de référendums révocatoires. La France est très frileuse, et pourtant, cela fonctionne bien ailleurs, et permet d’éviter que certains potentats locaux ne dépassent les limites. Cela implique aussi d’accepter des redécoupages territoriaux, et la fin d’échelon qui ne sont plus pertinents, comme les communes. Quasiment tous nos voisins l’ont fait, sauf nous.

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Maintenir des ilots numériques libres

Jean Cattan (dont je recommande chaudement le blog), revient sur le cheminement heurté (qui est largement le sien et un peu le mien) des partisan du « Libre ». Un regard un peu amer, car ce sont largement ses « adversaires » qui ont gagné, avec un internet centralisé, absorbé par des plateformes toxiques, qui domine aujourd’hui. Il garde toutefois espoir, même si ses espoirs me semblent bien utopiques.

Le premier point d’achoppement est la question du droit d’auteur. Les évolutions d’internet, qui se poursuivent encore à ce jour sur l’IA, viennent en partie de la rapacité des sociétés de gestion des droits d’auteurs. La contribution créative, évoquée par Jean Cattan, est sans doute une belle idée, mais elle ne correspond pas du tout au modèle promu par le monde des ayant-droits. J’en ai souvent parlé ici, ces SPRD ont une mentalité de rentiers prédateurs, qui entendent contrôler la négociation. Le projet de contribution créative, en créant une rente dont ils ne maitrisent plus l’assiette et le taux, ne peut pas leur convenir. Il est possible de lutter contre eux, et de gagner (parce que techniquement et juridiquement, ils sont souvent nuls), mais cela demande une énergie importante. Et surtout, les Big Tech ont intérêt, à un moment donné, de passer des deals avec eux, et ne peuvent donc pas être des alliés fiables dans ce combat.

Le deuxième point d’achoppement est sur un certain élitisme, qui ne prend pas assez en compte que l’immense majorité de la population cherche avant tout le divertissement et la simplicité d’utilisation des réseaux. C’est ce que les plateformes leur ont apporté, là où les partisans du Libre parlaient de culture, d’émancipation (et donc d’efforts intellectuels), avec des outils compliqués (le peer-to-peer par exemple). Il faut admettre que nous nous adressons à une toute petite minorité, et concentrer nos efforts sur eux, plutôt que viser à convaincre le grand public. Politiquement, on peut y arriver, mais derrière, l’implémentation ne suit pas, et au final, on perd, parce que nous sommes facilement schizophrène entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Combien de structures militantes, parfois très anti-Gafam et pro-souveraineté, sont encore sur X, Facebook et Instagram ?

Le troisième point d’achoppement est la forme de confiance qu’il conserve encore dans la possibilité d’action des institutions publiques. Là encore, sur le fond et l’idéologie, je suis assez d’accord avec lui, mais l’observation de la réalité m’amène à constater que le modèle de gouvernance ouverte, qui n’est pas dans l’exercice du pouvoir, mais dans le service, est assez marginal. C’est comme les poissons volants, ça existe, mais ce n’est pas la majorité de l’espèce. Là encore, on peut avoir des petites victoires, mais gagner quelques batailles ne veut pas dire gagner la guerre.

En résumé, je suis beaucoup moins optimiste que lui sur la capacité de l’utopie à faire bouger les réalités de l’argent, du pouvoir et de la domination. Il présume sans doute trop de la désirabilité de ce qu’il propose, et surtout de la capacité du grand public à fournir les efforts pour y arriver. La « dégafamisation » est à la mode dans de petits cercles, mais en pratique, c’est marginal. Les outils des grandes plateformes restent massivement utilisés, et ça ne risque pas de changer, car ils sont efficaces et ne demandent pas d’effort pour les mettre en place et les faire fonctionner.

L’avenir risque d’être encore plus sombre, car tous ces outils offrent des capacités pour contrôler et surveiller davantage. Parfois de manière très précise, comme cette application de sport, utilisée par un marin, qui permet de localiser, en temps réel, le porte-avion Charles-de-Gaulle. On voit bien, que petit à petit, les forces de police s’emparent de cet outil, parfois dans l’illégalité la plus complète, sans que ça ne provoque plus de réaction que ça.

Plutôt que de tenter d’être sur tous les fronts, en cherchant à lutter contre la mer qui monte avec des châteaux de sable, mieux vaut prendre une autre route, celle des ilots de résistance. Laissons à leur sort le grand public, qui se contente des inepties que l’industrie culturelle lui déverse via les réseaux sociaux et les plateformes vidéos, et qui accepte d’être tracé et fiché de partout. Si cela ne les dérangent pas, je ne me vois leur imposer ma vision.

En revanche, là où il faut combattre, c’est pour que des alternatives existent pour ceux qui refusent ce modèle. Il est nécessaire qu’existent des outils libres, des lieux d’échanges non surveillés et sans traçage. Il faut par exemple, qu’il n’y ait pas de « passage obligé » pour aller sur internet, où il faut montrer une carte d’identité, ou pire, une empreinte biométrique. Cela représente un coût financier (il faut accepter de payer pour ne pas être fiché, car tout service doit être rémunéré), des renoncements, mais aussi un investissement personnel dans la gouvernance et l’entretien de ces lieux et outils qui permettent de rester libre.

L’exemple est Wikipédia, où on peut s’instruire de manière anonyme, sans traçage, sans être bombardé de pubs. Mais si on veut que l’outil demeure tel qu’il est, il faut donner un peu de soi, et participer à la vie et l’activité de la communauté qui fait vivre ce commun. Si Wikipédia a pu vivre 25 ans, c’est parce qu’il y a une taille critique, une utilité sociale perçue, et un narratif fort, qui favorise l’engagement. Ce n’est pas forcément reproductible à plus petite échelle, et c’est bien le problème, si on veut que de tels outils soient présents dans tous nos lieux de vie numérique.

Ce combat doit aussi être mené sur le terrain du droit et de la gouvernance d’internet, afin qu’il soit toujours juridiquement possible de ne pas être surveillé, de ne pas être obligé d’utiliser des outils nocifs. Cela veut dire, par exemple, de refuser le « tout numérique » et d’avoir toujours une alternative « papier » pour les démarches administratives. Ce sera plus compliqué, plus cher, et il faudra peut-être accepter de prendre en charge une partie de ces coûts. Je refuse catégoriquement les compteurs-espions, comme Linky, mais je ne suis pas choqué que le fournisseur d’électricité me facture des frais, pour maintenir l’ancien système de collecte des index de consommation.

Il faut donc admettre que les big tech ont largement gagné la bataille d’internet, mais tout faire pour qu’ils ne la gagnent jamais complètement, et qu’il continue à exister des espaces de liberté.

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Les deux éthiques de la politique

Les périodes électorales, et notamment les entre-deux-tours, sont des révélateurs cruels des réalités de la vie politique. Alors qu’on pensait, au regard des discours des dirigeants, que les ponts étaient rompus entre LFI et le PS, on se rend compte, sur le terrain, qu’il n’en est rien. Quand il s’agit de sauver leur siège, les élus PS arrivent à s’entendre, en moins de 24h, avec des LFI, voire même à se ranger derrière eux comme à Toulouse.

On se retrouve crument devant un dilemme aussi vieux que la politique, entre les convictions, et la nécessité de conquérir le pouvoir, pour mettre en œuvre ses convictions. Faut-il sacrifier son âme pour arriver aux manettes ? Ou du moins, jusqu’où faut-il aller dans la dilution des convictions pour avoir une chance d’accéder au pouvoir ? Quand le choix doit se faire en 48h, les retournements de vestes sont violents et les coutures peuvent craquer.

A gauche, c’est assez spectaculaire, et potentiellement dangereux pour la suite, du moins pour le PS, qui est sans doute tombé dans un piège machiavélique de Mélenchon. En accentuant les tensions, avec des dérapages verbaux voulus (sur la prononciation du nom de Glucksmann par exemple), le leader de LFI a permis à l’aile modérée de la gauche de donner de la voix, et d’occuper l’espace médiatique pour exprimer leurs convictions. Et 10 jours plus tard, les annonces de fusion PS-LFI s’enchainent, provoquant un malaise au sein du centre-gauche, déboussolé par ce changement de pied brutal.

Cela permet de se rendre compte, une fois de plus, que dans la classe politique, l’éthique de la responsabilité (conquérir le pouvoir) est prioritaire sur l’éthique de la conviction (défendre ses idées). Sur le fond, le calcul s’explique aussi par le fait qu’être pur, et dans l’opposition, ne permet pas de peser sur les décisions publiques. C’est donc assez compliqué de faire avancer ses convictions. Mais cela s’explique aussi de manière plus prosaïque. Contrairement aux citoyens et aux militants, qui peuvent tout miser sur l’éthique de conviction, vu qu’ils n’ont pas de postes, les responsables politiques ont une gamelle à remplir à la fin du mois. Ils jouent donc leur emploi, et celui de leur tribu, donc leur carrière et leur statut social. Quand, au soir du premier tour, le résultat des urnes n’est pas à la hauteur des attentes, on regarde différemment les potentiels partenaires, surtout si ça peut permettre de sauver sa place.

Tout l’enjeu, pour les élus contraints à ce grand écart entre les paroles et les actes, est d’arriver à faire passer la pilule aux électeurs, d’abord à ceux qui les ont soutenus au premier tour, puis à ceux qu’ils draguent pour le deuxième tour. Le calcul n’a rien d’évident, car aux municipales, tout dépend de facteurs tellement différents, notamment les personnalités des différents protagonistes, l’ambiance politique locale. A la fin, se pose tout de même une question : Est-ce qu’une certaine trahison des idéaux et des postures suffira à sauver la place, et si oui, jusqu’où aller ?

C’est là que le piège se referme pour le PS, qui est depuis de très longue années, un parti d’apparatchiks, dont l’attractivité repose bien plus sur sa capacité à distribuer des places, que sur son idéologie. D’où une distorsion terrible entre les discours sur les plateaux TV, où l’éthique de conviction des dirigeants nationaux s’exprime d’autant plus librement, qu’ils ne sont pas personnellement concernés par l’aspect « éthique de la responsabilité ». La mise en abime la plus frappante est le cas de Tulle, où le maire PS sortant, très proche François Hollande, vient de fusionner avec la liste LFI, alors même que son mentor passe son temps à cracher sur les insoumis.

Pour la gauche, ce deuxième tour des municipales est une forme de test grandeur nature en vue de la présidentielle. Jusqu’où les électeurs de la gauche modérée laissent de coté leurs convictions pour valider une alliance avec LFI, afin de conserver le pouvoir ?

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Le mode de scrutin n’y est pour rien

Les britanniques viennent à nouveau de confirmer, lors d’une élection législative partielle, l’évolution politique déjà aperçue lors des élections générales de 2024. Tories et Labour, qui dominaient la vie politique depuis 80 ans, sont en train de se faire dégager par plus radicaux qu’eux. Un mouvement qui ressemble un peu à ce qu’on voit chez nous, avec un mode de scrutin uninominal à un tour, ce qui montre bien que l’enjeu est ailleurs que dans le mode de scrutin.

Même s’il s’agit d’une élection partielle, avec tout ce que cela peut avoir de déformations (circonscription très typée, participation plus faible, pas d’élan national), le résultat de l’élection partielle de Gordon et Denton, qui a eu lieu hier au Royaume-Uni, est très intéressant.

Cette circonscription de la banlieue de Manchester est historiquement à gauche. Le sortant Labour a démissionné pour raison de santé, laissant la place à une élue écologiste, qui a fait une campagne très à gauche (Jérémy Corbyn est venu la soutenir). Elle l’emporte avec 14 980 voix (40,6%) (4810 voix, 13,2% en 2024). La candidate travailliste obtient 9 364 voix (25,4%), contre 18 555 (50,8%) en 2024. Le basculement est violent. A droite, Reform UK de Nigel Farage, qui avait déjà fait une percée en 2024 (5142 voix, 14,1%) passe à 10 578 voix (28,7%) et renvoie les conservateurs au rang de groupuscule (706 voix, 1,9%). Hier, le bloc radical (Vert et Reform UK) a obtenu 69% des voix.

Le mode de scrutin britannique, uninominal à un tour est particulièrement violent, et accentue encore plus les tendances. Il oblige à l’union de chaque camp. En 2024, les travaillistes ont obtenu une grande victoire aux élections générales, mais elle était en trompe l’oeil. Leur score n’était pas formidable, mais c’est la désunion à droite, avec la montée en puissance des populistes de Reform UK, qui provoqué la défaite de nombreux conservateurs. La chance de Starmer est que la gauche radicale n’avait pas de leader crédible, et n’a donc pas été en mesure de le faire perdre. Pourtant, plusieurs députés très à gauche, dont Jérémy Corbyn, ont été élus contre un travailliste, signe qu’il y avait déjà un danger potentiel. Le problème de Starmer est que désormais, une alternative plus radicale à gauche existe, avec le parti Vert (qui fait moins peur de Corbyn) dirigé par le charismatique Zack Polanski.

Même si les élections générales sont encore loin (2029) et que la majorité travailliste est nombreuse, ça va secouer au Labour, où Keir Starmer, très impopulaire, pourrait rapidement devoir quitter son poste de Premier ministre, avec au passage, un coup de barre à gauche. Chez les conservateurs, l’effondrement en cours (plusieurs leaders de premier plan ont déjà basculé chez Farage) devrait s’accélérer.

La radicalisation du paysage politique, que nous voyons dans beaucoup de pays, est une lame de fond, et le mode de scrutin n’est en rien une barrière à la montée des populistes. Elle peut, tout au plus l’accélérer (scrutin uninominal à un tour) ou la ralentir (proportionnelle intégrale). Le véritable enjeu est l’offre politique, et le résultat d’hier, au Royaume-Uni, montre que les rentes de situation n’existent plus. Un parti, même dominant, qui ne bosse pas et se contente de brandir le « vote utile » et le « barrage » n’a plus la moindre chance dans les urnes. Une leçon à méditer en France, notamment à LR et au PS.

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Mélenchon court-circuite les journalistes

Jean-Luc Mélenchon a choisi de faire relayer ses prises de parole par des influenceurs et des médias amis, excluant certains médias qu’il considère comme lui étant hostiles. Cela ne me choque absolument pas, et les protestations (parfois ridicules, comme celle de la porte-parole du gouvernement) sont d’une grande hypocrisie. Au lieu d’instrumentaliser cela, à des fins de campagne électorale, il vaudrait mieux s’interroger sur ce que cela dit du nouveau paysage médiatique, et du rapport des citoyens aux moyens d’informations, anciens et nouveaux.

Le but d’une personnalité politique est que son message arrive à un maximum d’électeurs, avec le moins de déformation possible. C’est parfaitement rationnel et cohérent. Jusqu’ici, les politiques n’avaient pas trop le choix, s’ils voulaient toucher un grand nombre de personnes, il fallait passer par les médias de masse, malgré tous leurs défauts et les déformations de leurs messages. Depuis quelques années, les canaux par lesquels s’informent les citoyens ont bien changé. Même si les médias de masse gardent encore une audience tout à fait significative, ils ne sont plus le seul passage obligé. Il existe désormais des canaux numériques, sur lesquels les français sont de plus en plus branchés, qui permettent de faire passer des informations et des messages, sans avoir à passer par des journalistes. Les adolescents (j’en ai deux) ne s’informent quasiment plus que par le biais des réseaux sociaux, avec un mix entre influenceurs et reprises de contenus de médias.

Le filtre que représentaient les médias entre les politiques et les citoyens est devenu de plus en plus troué, avec une concurrence où certains « influenceurs » se montrent tout aussi compétents, voire parfois plus, que certains journalistes. Jean-Luc Mélenchon ne fait que prendre acte de cela, de manière plus poussée et visible car clivante, mais tous sont en train de le faire. Emmanuel Macron n’est pas le dernier à aller chez Brut. En politique, seul le résultat final compte : est-ce qu’on a réussi à toucher la cible visée, et à obtenir qu’elle adopte le comportement attendu (qui est in fine de mettre le « bon » bulletin dans l’urne).

Le « pouvoir » de ces médias de masse venait du fait qu’ils étaient absolument incontournables pour les élus ayant des ambitions nationales. Ce rapport de force, en leur faveur, leur permettait une manière de travailler, un respect parfois à géométrie variable de la déontologie. Ils sont en capacité, en plus d’être relais, d’être aussi des filtres, et d’injecter leurs propres opinions dans les circuits médiatiques. Un certain nombre adorent même ça, et se prennent pour des « faiseurs de rois » et de grands intellectuels influents. Être incontournable permet (en effet) de choisir l’agenda, les sujets à traiter et ceux dont on ne parle pas, l’angle, et les interlocuteurs à mettre en face des élus. Vous n’aimez tel journaliste parce que vous le pensez partial ou incompétent ? Tant pis, vous devrez quand même traiter avec lui, parce que c’est ça ou rien. Et si « rien » c’est prendre le risque d’être inaudible et inexistant, le politique est parfois obligé de manger son chapeau.

Un certain nombre de journalistes et de médias nationaux ont ainsi pris de mauvaises habitudes. Il m’est arrivé, bien trop souvent, d’avoir envie de baffer certains interviewers politique de la télévision, imbus d’eux-mêmes, posant des questions débiles, orientées, ou tellement « par le petit bout de la lorgnette ». Quand on voit le degré de confiance de la population dans les journalistes et les médias, on se dit que le mal est profond, et que je suis loin d’être seul à être agacé. A partir du jour où le rapport de force évolue, et est moins en la faveur de ces journalistes, ils doivent s’adapter et se réinventer, s’ils ne veulent pas être court-circuités et marginalisés. Je pense que c’est d’ores et déjà en cours, certains « influenceurs » étant perçus comme plus fiables que les journalistes.

Ce que Jean-Luc Mélenchon a fait, de manière un peu brutale, quasiment tous les autres élus aimeraient le faire. N’avoir en face de soi que des amis, en ayant la garantie que le message arrivera aux destinataires, c’est le rêve. Et tant pis pour les belles déclarations lénifiantes et hypocrites sur « le rôle démocratique irremplaçable des médias » et autres fadaises, auxquelles plus grand monde ne croit.

Les canaux d’information et de communication évoluent, vouloir empêcher cette évolution, c’est comme vouloir empêcher l’eau de couler. Il faut que les journalistes nationaux (et en particulier ceux des rubriques politiques) fassent leur deuil de leur situation, et se réinventent en urgence. Je ne pense pas, malheureusement, que tous soient conscients de cela, et de l’urgence de le faire.

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Le début de la fin pour Trump ?

La Cour suprême vient de rendre sa décision, concernant les droits de douanes décidés par Trump. Ils sont illégaux car ils n’ont pas été votés par le Congrès. Une décision prise sur la base du respect de la séparation des pouvoirs, par 6 juges contre 3 (donc trois juges classés comme conservateurs ont basculé contre Trump).

La claque est majeure pour Trump, à deux niveaux. Sur le plan intérieur, c’est un désaveu pour une politique largement mise en scène par Donald Trump, comme l’expression de sa toute puissance. C’est humiliant, comme pour un enfant qui se fait confisquer son jouet favori, parce qu’il faisait trop de bruit en l’utilisant. Il ne faut surtout pas négliger le choc symbolique et psychologique que cela représente, et voir comment Trump va réagir. Il est manifestement très énervé et encore dans le déni (il a annoncé de nouveau droits de douane, sur une autre base légale). Si finalement, il se plie à la décision, ça sera la première fois qu’il reconnaitrait que son pouvoir n’est pas sans limite, ce qui ouvre la voie à l’entrée en scène d’autres contrepouvoirs, qui jusqu’ici, n’osaient pas se lancer. Une fois qu’une brèche est ouverte dans une digue, elle peut s’élargir très vite, sous l’effet du courant. On peut penser que le Congrès va se rappeler qu’il dispose de pouvoirs, tout comme les gouverneurs des États. En fait, il fallait qu’il en ait un qui ouvre la voie, personne ne souhaitant être le premier. C’est finalement la Cour suprême qui s’est dévouée.

Sur le plan international, sans cet outil de chantage et de déstabilisation du commerce et de l’économie mondiale, Trump est relativement désarmé. Si les États-Unis restent une grande puissance économique, les principaux leviers ne sont pas aux mains de la présidence. La Réserve fédérale lui résiste, les grandes entreprises, même si elles vont baiser la babouche dans le bureau ovale, ne sont pas aux ordres quand il faut ouvrir le portefeuille. L’exemple des compagnies pétrolières est emblématique. Pour le moment, aucune n’a répondu aux injonctions de Trump d’aller exploiter le pétrole vénézuélien. Tout ce qu’il peut faire, pour le moment, est de déstabiliser les organes de gouvernance mondiale, en les quittant (et en cessant de payer). Cela a des effets certains à court terme, mais représente un danger à moyen terme pour les États-Unis, car on va vite se rendre compte que le monde des organisations internationales peut tourner sans eux, et que d’autres attendent même pour prendre la place de pivot, que les États-Unis abandonnent. Avec cette décision spectaculaire de la cour suprême, on voit bien que Trump a atteint les limites de ses capacités de déstabilisation du reste du monde. La puissance militaire est un outil hors de portée, sa base électorale étant farouchement contre tout interventionnisme extérieur. Le sketch sur le Groenland l’a démontré.

Cet épisode n’est pas sans me rappeler les débuts d’Emmanuel Macron au pouvoir. Pendant la première année de sa présidence, il pouvait faire à peu près ce qu’il voulait, les oppositions étaient paralysées, l’opinion était avec lui, toutes les critiques tombaient à plat, l’Assemblée nationale était aux ordres et votait tout. Puis est arrivée l’Affaire Benalla, en apparence un grain de sable, mais qui a fait dérailler cette belle mécanique, qui paraissait invincible, et capable de créer un « nouveau monde ». Ensuite, il n’a fait qu’enchainer les emmerdes : les Gilets jaunes, puis le Covid, sans jamais arriver à revenir au niveau de puissance de sa première année de mandat.

Il se pourrait que ce schéma se reproduise aux États-Unis. Après une victoire électorale, surtout quand elle est spectaculaire, l’élu dispose d’un état de grâce. Il a une légitimité politique forte, celle des urnes, qui est encore récente. L’opposition est assommée, et le nouveau pouvoir a la capacité de saturer les médias avec des annonces tonitruantes. Puis au bout d’un certain temps, la légitimité des urnes s’érode, les sondages se font moins bons, car des choses ont déplu aux électeurs. Les premiers résultats (ou leur absence) arrivent, et le désenchantement sur les promesses non tenues pointe son nez, les opposants se sont réorganisés et relèvent la tête.

La véritable clé est dans le respect des règles du jeu. Emmanuel Macron avait promis un « nouveau monde », un changement dans la manière de diriger le pays. Mais comme il n’a changé aucune règle du jeu politique et parlementaire, lui et ses troupes ont bien été obligés de se plier aux règles, et finalement, de faire comme ceux qui occupaient le pouvoir avant eux. Pour le moment, Trump et sa troupe ont beaucoup éructé, ont placé leurs hommes aux postes clés (parfois assez loin dans les structures gouvernementales) mais ils n’ont pas (trop) touché à la Constitution et aux règles du jeu démocratique. Même si certains États ont connu des tripatouillages sur le découpage électoral, cela ne pèse pas lourd en cas de vague électorale.

Je pense que si Trump et ses affidés ont la volonté de changer les règles électorales et constitutionnelles, c’est déjà trop tard. Ce genre de réforme se fait immédiatement, dans la foulée de l’élection. Une fois que la machine politique commence à déraper et à perdre de la vitesse, c’est beaucoup plus difficile. Ou alors, cela demande un passage en force qui s’apparente à un coup d’État. Trump a déjà essayé en 2020, donc on peut penser qu’il tentera à nouveau, avec comme cible les élections de mid-terms de novembre 2026. C’est désormais la seule inconnue : osera-t-il ? Y arrivera-t-il ? S’il ne le fait pas, et que les élections se déroulent normalement, selon les règles, le trumpisme ne sera qu’une parenthèse, comme le macronisme.

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L’impossible simplification du droit

La France se plaint en permanence d’étouffer sous les normes, réclamant en permanence des simplifications, sans jamais y arriver. Cela vient de trois facteurs, le manque de confiance, la faiblesse de la société civile et le recours quasi fétichiste à la loi, comme unique outil de régulation.

Un exemple concret, et tellement caractéristique, permet de bien mesurer l’ampleur du problème. La Fédération des utilisateurs de la bicyclette (FUB) dénonce un article de la loi cadre relative aux transports, qui vient d’être présentée en conseil des ministres. Le cœur du problème est l’article 21 du projet de loi, qui modifie l’article L.228-2 du code de l’environnement.

Cet article du code donne la liste précise des aménagements cyclistes qui doivent être mis en place par les collectivités locales : « prenant la forme de pistes, de bandes cyclables, de voies vertes, de zones de rencontre ou, pour les chaussées à sens unique à une seule file, de marquages au sol, en fonction des besoins et contraintes de la circulation ». L’article 21 du projet de loi propose de supprimer ces mots, pour renvoyer cela au niveau règlementaire : « Les types d’aménagements mentionnés au premier alinéa sont fixés par arrêté du ministre chargé des transports, en tenant compte des caractéristiques du trafic automobile supporté par la voie urbaine concernée, du niveau de service de l’aménagement cyclable à réaliser, ainsi que des conditions de sécurité des cyclistes ».

Légistiquement, ces détails n’ont pas à figurer dans la loi, et relèvent, de manière évidente, du niveau de l’arrêté. Cela permet d’avoir plus de souplesse pour ceux qui doivent agir sur le terrain, et qui peuvent parfois (voire souvent) être entravé par une loi trop précise et trop rigide. A partir du moment où la loi fixe une liste, sans préciser qu’elle est non limitative, c’est qu’elle est limitative. Le risque est donc qu’un aménagement non prévu dans la loi ne puisse pas, ou avec difficulté, être mis en œuvre. Tout le monde admet que c’est absurde, mais le rôle de l’administration est d’appliquer la loi, pas de décider par elle-même de ce qui est absurde, et d’écarter la règle. Les lois françaises regorgent de précisions qui figent des situations où ils devrait y avoir de la souplesse, pour s’adapter aux circonstances.

La réaction de la FUB est d’y voir une « loi détricotée » et une « régression inacceptable ». A lire le communiqué, le passage de ces dispositions d’un niveau législatif à un arrêté, remet en cause le droit de se déplacer en vélo en toute sécurité. Rien que ça. La crainte de la FUB est que cela « ouvre la porte à des dérogations majeures, facilitant par là même l’inaction de certaines collectivités ». Il est possible que cette crainte soit légitime dans certaines villes, qui ne sont pas toutes aussi volontaristes pour le développement des aménagements cyclistes. Mais en l’absence de cas précis, cela ressemble un peu à un procès d’intention, qui montre à quel degré de défiance nous sommes arrivés entre collectivités publiques et associations de la société civile.

Le rôle des politiques est de prendre des arbitrages, et la question du partage de la chaussée entre les différents usages est un sujet sensible. Entre véhicules motorisés (deux ou quatre roues), vélos et piétons, il y a des conflits, et il peut arriver qu’il faille que tous acceptent de ne pas avoir tout ce qu’ils veulent. Il faut donc faire des compromis, et c’est le rôle des élus de les faire aboutir. Chaque catégorie est légitime à faire valoir ses demandes, et la FUB est parfaitement dans son rôle en réclamant que les aménagements cyclistes soient de qualité et garantissent la sécurité des cyclistes. Mais cela passe-t-il nécessairement par le fait d’inscrire dans la loi, une liste de types d’aménagements ? N’y a-t-il pas d’autres moyens de peser sur les discussions, pour obtenir des arbitrages favorables ?

C’est là qu’intervient la faiblesse de la société civile, avec un schéma réplicable sur beaucoup de secteurs. La FUB, comme toutes les organisations associatives, ne dispose pas de moyens énormes. Même si elle a 90 salariés, ils sont pris par de nombreuses tâches, et ne peuvent pas se démultiplier pour participer aux discussions, ville par ville. Bien souvent, quand les relais locaux existent, ils sont inégaux, certains sont écoutés et participent activement aux concertations, d’autres sont mis de coté. La tentation est grande, dans ces conditions, de fixer le maximum de choses au niveau central, avec un seul terrain de bataille et de lobbying, où les ONG pensent avoir plus de chances d’être entendues, et ne pas dépendre des rapports de forces locaux.

Si on veut éviter que ce genre de situation, malheureusement ultra-classique, perdure, il faut revoir notre culture politique. Cela veut dire se faire confiance, et ne pas présumer qu’une délégation de pouvoir aux autorités locales, ou que davantage de souplesse entrainent nécessairement un recul ou prise de décision autocratique de l’autorité publique. Cela veut dire aussi changer la culture de la concertation, tant du coté des élus locaux, que de la société civile organisée, en dotant cette dernière de moyens suffisants pour qu’elle puisse un interlocuteur dans les concertations. Cela veut dire enfin mettre en place de véritable circuits d’évaluations, afin que les élus soient davantage redevables de leurs décisions, redonnant ainsi la mains aux ONG, pour interpeller les électeurs sur la base des résultats.

C’est ambitieux, et ça passe par des comportements, pas par des lois. La réussite de la simplification, comme de la décentralisation, implique de faire de la politique, pas de juste changer les lois.