Raphaël Glucksmann vient de franchir la première haie de sa campagne présidentielle, et pas la moindre. Il vient de remporter brillamment la primaire de la gauche réformiste, avec 66% des voix dès le premier tour. Mais il reste encore beaucoup de chemin avant le premier tour, et beaucoup de travail et d’obstacles à franchir.
La première chose à faire est de tirer tous les fruits de son score. Il est le candidat investi, même s’il n’est pas socialiste, c’est lui le Patron, et il doit marquer son leadership. Dans toute bataille, la victoire n’est totale qu’une fois qu’on a organisé la poursuite et débusqué les tireurs isolés et les débris des troupes vaincues. Rien de pire que de remporter brillamment une bataille, et de laisser l’adversaire faire retraite en bon ordre. Il faut donc que Glucksmann s’assure d’un minimum de loyauté et de coopération de la part des dirigeants du PS. Soit Olivier Faure fait acte (sincère) d’allégeance, soit il faut le faire partir au plus vite. En effet, c’est le PS qui dispose de l’argent, des 500 signatures et du réseau de militants qui vont animer la campagne. Place publique n’a pas les troupes et l’argent. En 2011, François Hollande, investi candidat, avait laissé Martine Aubry à la tête du PS. C’est elle qui a décidé des investitures pour les législatives, favorisant une aile gauche du PS qui a ensuite pourri la deuxième partie du mandat de François Hollande.
La deuxième étape est d’élargir son champ politique, sur sa gauche et sa droite. Sur la gauche, il y a de la réserve chez les écologistes. Certains sont déjà en train de manger dans la main de Mélenchon, notamment les députés qui veulent sauver leur siège et l’aile gauche radicalisée, menée par Sandrine Rousseau, dont on se demande ce qu’elle fait chez les Verts, tellement elle ressemble à une LFI, sur le fond et la forme. Chez ceux-là, Glucksmann n’a aucune chance. En revanche, la présence de Yannick Jadot à ses cotés peut lui attirer les écologistes modérés et empêcher Mélenchon de communiquer sur le fait que l’ensemble des écologistes le suivraient. Il y a également un coup à jouer auprès des purgés de LFI, comme Corbière ou Ruffin. Certes, ils sont très à gauche, et commencent à être un peu loin du quasi-centriste Glucksmann, mais le chemin de LFI leur est barré. Même si c’est loin d’être gagné, et que ça pourrait être cher, Glucksmann a une possibilité de planter un drapeau sur un territoire a priori acquis à Mélenchon. Sur la droite, il a aussi des marges, surtout si Gabriel Attal finit par se retirer. Édouard Philippe, plus à droite, laissera un espace politique chez les derniers « macronistes de gauche » qui peuvent être séduits par Glucksmann.
Il faut aussi un programme et des convictions identifiables et cohérents, qui soient à la fois celles du candidat, mais aussi celles qui parlent à son électorat. En politique, la cohérence est importante, et toute dissonance entre ce qui est dit et ce qui est fait se paye cher. Il faut éviter de faire comme François Hollande, qui commence par « mon ennemi, c’est la Finance », et qui termine son mandat avec la loi El Khomri de libéralisation du marché du travail, en passant par la création du CICE, un cadeau fiscal de 20 milliards d’euros aux entreprises. Il faut également éviter d’aller chasser sur les terres de ses adversaires. On y perd ses électeurs, sans forcément gagner ceux de son adversaire. François Hollande s’en est rendu compte, avec sa proposition de déchéance de nationalité pour les terroristes. C’est en grande partie à ces deux grosses erreurs qu’il doit son échec prévisible, qui l’a amené à ne pas se représenter en 2017. Là encore, le PS est une ressource, avec un travail programmatique où il y a du bon et du moins bon. Le candidat investi doit y faire son marché, mais ne doit pas se faire imposer son programme, et le bâtir à sa mesure.
Il faut ensuite qu’il se prépare au duel avec Jean-Luc Mélenchon. Depuis plusieurs années, la France connait une tripartition, avec un bloc de gauche, dont Glucksmann fait partie, même s’il est sur sa frange la plus à droite. Il y a le bloc central libéral, et la droite conservatrice. Or, il n’y a que deux places au second tour de l’élection présidentielle. L’une des places est quasiment acquise à Marine Le Pen, à moins d’un effondrement que rien n’annonce à ce stade, même si elle a des fragilités. Reste à savoir quel bloc aura la deuxième place. Le jeu est encore très ouvert. Au sein du bloc central, plombé par l’ombre de Macron, il y a trois candidats (Attal, Philippe et Retailleau) et il n’est pas certain qu’il n’y en ait qu’un seul sur la ligne de départ. Je vois mal Retailleau se retirer. A 66 ans, c’est son moment, après, il ne sera plus qu’un has been. Il est donc tout à fait possible d’avoir deux candidats à gauche, sans que cela ne soit éliminatoire.
Le positionnement de Raphaël Glucksmann peut lui donner de l’espoir, s’il arrive à contenir Jean-Luc Mélenchon, candidat très clivant, sur son champ de la gauche radicale, et que Gabriel Attal se retire, en laissant un espace au centre. Il est actuellement autour de 10% dans les sondages et le seuil d’accès au second tour pourrait se retrouver autour de 18-20%. Il n’y est pas encore (loin de là) mais n’est pas non plus complètement hors course. Le premier tour est dans sept mois, il peut se passer beaucoup de choses d’ici là, mais il est difficile d’avoir une visibilité à ce stade. Nous n’entrons qu’à peine dans la campagne, qui connaitra une accélération en janvier, après les fêtes de fin d’année.
Cette victoire nette et sans bavure de Raphaël Glucksmann est un espoir pour la gauche réformiste, car elle lui donne une légitimité et, s’il fait bien les choses, un élan. L’aventure aurait pu s’arrêter là, si la primaire n’avait pas tranché aussi clairement, ou si Olivier Faure, qui est prêt à toper avec Jean-Luc Mélenchon, avait été désigné.