La France a connu ce week-end une série d’émeutes urbaines, qui étaient tout sauf une surprise. La question était juste de savoir quand cela allait arriver. Depuis quelques années, déjà, le pays est à cran. L’épisode des Gilets jaunes a été un avertissement qui n’a pas été vraiment écouté. Depuis 2024, le pays en état de paralysie politique et législative, aucune réforme d’ampleur n’a la moindre chance de passer. A chaque gouvernement qui tombe, il faut tout reconstruire, sans espoir que ça fasse avancer les choses. Enfin, depuis le début de l’année, la hausse des prix du carburant a durement touché plusieurs centaines de milliers de Français. A chaque fois, on se dit que ça ne va pas s’arranger dans un avenir proche.
A un moment, quand une cocotte minute chauffe trop, le couvercle saute. C’est ce qui vient d’arriver (et ça ne fait peut-être que commencer). Il faut voir les évènements de ce week-end comme un immense défouloir, un peu comme mai 68, en inversé. En mai 68, il s’agissait de faire sauter des carcans sociétaux, et donc aller de l’avant. En octobre 2026, il s’agit surtout d’exprimer une angoisse face à une situation difficile et un horizon bouché, sans projet d’avenir. C’est beaucoup plus dangereux, car cela met le pays à la merci de démagogues.
Le mouvement lycéen tient de cela, sans réelles revendications autres qu’une amélioration des conditions matérielles et l’expression d’un sentiment d’anxiété face à leur avenir proche, cristallisé sur ParcoursSup. Cela a donné un mouvement finalement assez festif, que l’on a retrouvé par moment, ce week-end, avec par exemple un orchestre qui joue Place de la République.
Mais à cette atmosphère bon enfant, s’est rajoutée une couche de violence, qui est aussi une manière d’exprimer l’angoisse, avec deux composantes. Il y a d’abord l’ultra-gauche (qui est au delà de LFI) qui rêve de révolution violente et de Grand Soir. C’est eux qui se sont attaqués aux mairies et au lieu de pouvoir, et ont cherché la confrontation directe avec les forces de l’ordre. Il y a aussi les casseurs et les pillards, des gangs très bien organisés, qui ont profité du désordre pour voler, ajoutant une couche de chaos. Là encore, cela dit quelque chose du délitement de notre pays, où des groupuscules politiques et des gangs peuvent s’organiser et prospérer, sans que les forces de l’ordre de ne soient en mesure de gérer la situation.
En effet, face à cette « convergence des luttes », les pouvoirs publics et singulièrement l’Etat, ont montré des faiblesses inquiétantes. Il y a un problème évident de doctrine du maintien de l’ordre. On ne lance pas des grenades de désencerclement sur des lycéens, on ne répond pas à un défoulement collectif, à une sorte de carnaval, par des gardes à vue, des violences de rue, et des condamnations. Ce traitement est à réserver aux violents de l’ultra-gauche et aux pillards. Il semble que depuis le début du mouvement lycéen, les policiers aient eu du mal à faire preuve de discernement.
Le week-end dernier a été le paroxysme, avec une mauvaise anticipation de l’ampleur du mouvement, et donc un dispositif sous-dimensionné, ce qui relève de la faute professionnelle. C’est un très gros loupé du ministère de l’Intérieur, et Laurent Nunez ne pouvait pas faire autrement que de présenter sa démission. Le fait qu’Emmanuel Macron la refuse ne fait que reculer le moment où il devra s’y résoudre, et ce moment pourrait arriver vite. Un autre échec, lors de la prochaine journée de mobilisation, et la démission devient inéluctable. Autre preuve de faiblesse, l’intervention lunaire d’Emmanuel Macron, à 20 heures, le dimanche soir, où il n’annonce strictement rien. Condamner les violences et annoncer que les coupables seront poursuivis, et rien de plus, c’est un terrible aveu de faiblesse. Aucune remise en cause de l’action du gouvernement, aucune annonce d’inflexion politique, aucune réponse à l’angoisse exprimée.
Nous avons, ce week-end, matérialisé la situation du pays : une population inquiète et à cran, une classe politique impuissante et des ferments de violence bien organisés, prêts à déstabiliser le pays (pour des motifs différents).
A tout malheur, il y a quand même quelque chose de bon, cette crise éclate avant l’élection présidentielle. Je pense que les enjeux du scrutin vont tourner autour des réponses à apporter à cette crise, à ce pouvoir d’achat qui décline, à cette impuissance publique, à cette montée de la violence. Pour cela, il ne suffit pas de condamner, de dire que c’est mal, et de proposer des mesures technocratiques (dont on n’a pas les moyens). Il faut un projet politique dans lequel les Français se retrouvent, où ils sont associés à la décision. A ce stade, aucun candidat « sérieux » ne répond à ce cahier des charges.