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La nouvelle star de la fausse bonne idée

Le député macroniste Paul Midy, censé être un spécialiste du numérique, vient de nous pondre une nouvelle proposition de loi, dont la Macronie à le secret. A la base, une idée simpliste (donc fausse) qui passe bien dans les médias, et permet de faire causer de son auteur dans médias. Que la proposition soit juridiquement ou techniquement inapplicable, voire attentatoire aux libertés, n’a strictement aucune importance.

Donc après l’interdiction de l’anonymat en ligne, Paul Midy nous invente la transposition aux réseaux sociaux des règles de pluralisme appliquées dans les médias audiovisuels français. En apparence, c’est simple. En fait, c’est une fausse bonne idée, qui zappe la question de savoir si le problème existe, et détourne le débat public d’une recherche intelligente de véritables solutions.

Il faut d’abord s’interroger sur les raisons qui ont amené à mettre en place cette règle de pluralisme des temps de parole dans les médias audiovisuels, et particulièrement les télévisions. L’idée qui est derrière est qu’il est nécessaire que les partis politiques, au dessus d’une certaine représentativité, puisse avoir accès aux canaux de diffusion des informations. La télévision ayant pris une très grande importance (c’est moins vrai maintenant), ne pas apparaitre à la télévision, c’est ne pas exister, ou alors très difficilement. La deuxième idée est qu’une télévision étant un vecteur puissant de diffusion des informations et des idées, il n’est pas possible qu’une chaine de télévision soit au service d’une idéologie, et matraque à longueur de temps ses téléspectateurs avec les mêmes messages. C’est d’autant plus important que le nombre de fréquences hertziennes étant limitées, il y a un nombre maximal de chaines.

Quand ces chaines étaient sous contrôle public (avant 1986), la question de la régulation des contenus est simple à gérer, et consistait surtout à empêcher le pouvoir en place d’abuser de son pouvoir. Le moment le plus WTF de l’époque est la venue, sur le plateau du journal de 20h, du ministre de l’Information (Alain Peyrefitte) pour présenter la nouvelle formule du JT, avec un homme-tronc (Léon Zitrone) d’une servilité indécente. Malgré tous les défauts de nos médias, jamais on ne verrait une scène pareille aujourd’hui.

Puis en 1986, sont apparues les chaines privées, qui n’étaient plus sous la coupe directe du gouvernement, mais d’intérêt économiques. On a alors créé l’ancêtre de l’Arcom, en lui confiant la mission de « réguler » l’audiovisuel. Un certain nombre de règles, notamment de pluralisme, ont été posées, auxquelles les propriétaires de chaines devaient souscrire. En échange, ils bénéficiaient de l’attribution gratuite d’une fréquence hertzienne, sans laquelle ils ne pouvaient rien faire, puisqu’il n’y avait aucun autre moyen de diffusion. En cas de manquement à la convention, toute une série de sanctions pouvaient être prononcées, allant jusqu’au retrait de la fréquence (la peine de mort), avec un formalisme assez pointilleux. Il fallait d’abord des mises en demeure, avant de prononcer des sanctions financières, le retrait de la fréquence étant l’étape ultime. C’est ce mécanisme qui est toujours en vigueur, sauf qu’il est devenu moins performant. Les télévisions peuvent, par la diffusion numérique, se passer de fréquences hertziennes (c’est ce que fait Canal+ depuis un an ou deux) et surtout, les canaux d’information des citoyens ont bien évolué, avec plus d’une trentaine de chaines, et surtout, Internet, qui fait perdre de l’importance à la télévision. Son déclin risque de s’accélérer, car les jeunes ne la regardent quasiment plus, ils sont sur d’autres écrans, notamment les réseaux sociaux. Ceux-ci ont pris un importance énorme comme canal de diffusion des contenus, notamment politiques.

Est-ce que cette migration de l’information et du débat politique vers internet et notamment les réseaux sociaux, pose des problèmes ?

La question de la rareté, et donc du caractère de goulot d’étranglement que représentait la télévision existe beaucoup moins. Si vous estimez ne pas avoir assez de temps de parole à la télévision, vous avez la possibilité d’aller sur des médias numériques, avec des longs formats, voire de devenir vous-même un média numérique. Les extrêmes font ça très bien, et LFI est le parti le plus avancé là-dessus. L’étau s’est desserré sur la télévision, par le fait qu’elle ne soit plus le canal exclusif, et qu’il y ait plus de 30 chaines, dont 4 dites « d’information ». La question du maintien d’une obligation de pluralisme (hors période électorale) est même posée.

Le problème du goulot d’étranglement s’est tout de même un peu reconstitué ailleurs, avec la mainmise de quelques très grosses plateformes de réseaux sociaux sur l’audience en ligne. X, Facebook, Instagram, Tik Tok et Youtube sont des passages obligés, où une mouvance politique ne peut pas vous permettre d’être absente. Or, si leur fonctionnement, aux débuts, était assez transparent et « fair », il est devenu opaque et biaisé. Désormais, l’algorithme (tout seul ou aidé par le propriétaire de la plateforme) peut surexposer ou invisibiliser, parfois de manière politiquement très sélective. On arrive aussi à des dérives graves de contenus faux, mais on sort du champ du sujet du pluralisme.

Même s’il subsiste des problèmes, la situation, pour l’accès de l’électeur à la pluralité des courants de pensée, n’est pas si mauvaise. La télévision continue, grosso modo, à donner la parole à tout le monde, et sur internet, vous pouvez tout trouver, à condition de chercher un peu et de sortir des réseaux sociaux. C’est aussi au citoyen de faire un minimum d’effort pour s’intéresser à la politique, se renseigner proactivement et se faire son idée par lui-même. Dans une démocratie, la régulation est là pour empêcher l’éviction d’un courant d’idées du champ de débat public, et empêcher que le pouvoir en place n’abuse de son pouvoir pour déverser sa propagande sans contradiction.

En France, sur les points, il n’y a pas de souci. On se demande donc bien pourquoi il faudrait mener une réforme. Il pourrait bien y avoir quelques correctifs, le plus sensible étant le fonctionnement des réseaux sociaux. Justement, il se trouve que ce sujet n’a pas échappé aux décideurs politiques, qui ont mis en place, au niveau européen, une législation qui commence tout juste à se déployer.

Plusieurs textes y concourent. Le Digital Market Act (DMA) met sous surveillance des très larges plateformes, afin de leur interdire certaines pratiques anticoncurrentielles. Le digital Services Act (DSA) s’occupe des contenus, en imposant des obligations de transparence pour les plateformes, qui doivent proscrire certaines pratiques déloyales, et ouvrir le capot de l’algorithme, pour garantir un fonctionnement neutre, loyal, et compréhensible. Un règlement a également été pris pour surveiller de près les publicités politiques, et plus largement, la diffusion des messages d’intérêt public et citoyen, et un autre (l’EMFA) porte sur la liberté des médias et la bonne diffusion de leurs contenus en ligne. Tout l’arsenal législatif existe, il faut juste que l’Union européenne se donne les moyens matériels et humains de l’appliquer, et ait le courage politique d’aller à l’affrontement avec les plateformes américaines, qui font de la résistance, en étant fortement soutenues par Donald Trump.

Sur les sujets numériques, c’est donc l’Europe qui est l’échelon pertinent, avec de simples « coordinateurs » dans chaque pays. Les législateurs nationaux sont donc juridiquement incompétents pour traiter des plateformes, et ont notamment l’interdiction formelle de leur imposer des obligations qui ne seraient pas prévues par les textes européens. La PPL de Paul Midy, qui donne à l’Arcom un pouvoir de sanction sur les plateformes, en cas de manquement aux règles de pluralisme, est donc grossièrement contraire au droit européen.

Sur le plan de la faisabilité technique, cela va être un enfer. Le texte ne fixant aucun seuil, ni aucune condition de nationalité, c’est potentiellement tous les réseaux sociaux du monde qui sont concernés, y compris les plus confidentiels. Quand on voit comment l’Arcom était en panique, lors de l’affaire Jean Pormanove, on se demande comment ils vont faire pour détecter, contacter la plateforme, et faire appliquer la sanction dans le respect des règles procédurales.

Ce n’est pas la première fois que le législateur français tente le coup, mais à chaque fois, la Commission européenne veille au grain, et tape, avec plus ou moins de bienveillance, sur les doigts de la France. Cela donne des psychodrames, quand les ministres français se rendent compte qu’ils ont perdu la main sur des sujets aussi sensibles que la fast fashion, l’accès des mineurs au porno ou aux réseaux sociaux. Ils font de grands moulinets avec les bras dans les médias, avant de devoir se coucher de plus ou moins bonne grâce lorsque la menace de sanction tombe depuis Bruxelles (un avis circonstancié, dans le jargon bruxellois).

Pour finir, je ne suis pas certain que le problème principal de notre vie politique ne vienne que des plateformes et des réseaux sociaux. Une grosse partie du problème vient aussi de ceux qui postent sur ces réseaux sociaux, à commencer par le personnel politique lui-même. Je me méfie beaucoup des politiques qui nous parlent de réguler la liberté d’expression, c’est rarement bon pour la démocratie et les Libertés publiques.

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La fin définitive des primaires

Boris Vallaud vient de quitter la direction du PS, avec ses troupes, et donc de rompre la coalition qui le liait avec Olivier Faure. Celui-ci se retrouve donc sans majorité, mais pas encore renversé. Le timing est logique pour les socialistes (juste après les municipales) mais catastrophique pour le PS au regard du calendrier de la présidentielle.

Le prétexte de la rupture est le choix de faire, ou pas, une primaire pour désigner le candidat de la gauche réformatrice à la présidentielle. Au delà de cette simple question, il y a l’ambition de Boris Vallaud de prendre la place d’Olivier Faure. La bagarre n’est donc pas prête de se terminer, surtout si Olivier Faure veut se défendre. On peut penser que cela va paralyser le PS pendant un certain temps, au moins jusqu’à l’été.

Cela règle de fait la question de la primaire, car sans le PS, cela n’a aucun sens politique. Cela devient aussi matériellement très compliqué à organiser, s’il ne reste que des micro-structures sans moyens et sans militants. Les Verts, qui sont la plus grosse structure après le PS, sont bien incapables d’organiser quoi que ce soit, et certainement pas une primaire ouverte, à moins de la faire juste à Montreuil. Il n’y aura donc pas de primaire de la gauche réformiste, et c’est le « chacun pour soi » qui va être la règle. Cela favorise ceux qui sont en capacité de se lancer (on ne s’improvise pas candidat à six mois de l’échéance), à savoir François Hollande, Fabien Roussel et Marine Tondelier. En clair, ceux qui ont ou peuvent espérer avoir un parti organisé derrière eux.

Cela signe la fin du mythe des primaires comme moyen de sélectionner un candidat à la présidentielle. On va en revenir au bon vieux système des partis, dont c’est le cœur de métier que de sélectionner un candidat et de soutenir, financièrement et politiquement, sa candidature. Quand on regarde le paysage politique à cette date, les seuls candidats crédibles ont tous un parti derrière eux, et je ne vois pas d’où pourrait surgir le « En marche » de 2027.

Il va encore rester quelques arbitrages à faire au sein de la gauche non mélenchoniste, même si je doute qu’ils y arrivent. S’ils sont plusieurs, il est évident que, comme les deux dernières fois, Mélenchon leur passera devant, pour être (je l’espère) le troisième sur la ligne d’arrivée du premier tour de la présidentielle.

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Le « wokisme » vu par Marcel Gauchet

Dans son dernier ouvrage, « Comment pensent les démocraties », Marcel Gauchet a une analyse du « wokisme » que je trouve très intéressante, car distancié, sans agressivité, et lucide. Je tente ici de la résumer, avec mes mots.

Il commence par prendre ses distances avec le mot « wokisme », le considérant comme imparfait et inopérant en dehors du contexte américain, mais comme il s’est imposé dans le débat, il se résout à l’utiliser.

Le premier constat est que ce mouvement est marginal, en nombre de militants et de personnes concernées directement, mais qu’il a un retentissement (notamment médiatique) fort, ce qui prouve qu’il dit quelque chose de l’époque que nous vivons. C’est une critique idéologique du cadre occidental, et de son esprit de domination. Rien d’étonnant, donc, que les thématiques décoloniales y soient fréquemment abordées. Ces attaques « anti-occident » y sont pour beaucoup dans le rejet épidermique dont il fait l’objet.

Il trouve des appuis dans des dynamiques fortes, avec un terreau « métropolitain » particulièrement propice, car rassemblant des jeunes très diplômés, en densité suffisante pour avoir une masse critique, et ayant du temps libre. Mais surtout, ce mouvement s’inscrit complètement dans l’idéal de la primauté de l’individu, qui est présente depuis le XVIIIe siècle. La lutte contre toutes les dominations, qui est le cœur du mouvement woke, c’est la défense de l’individu victime des oppressions sociales, bref, la pointe ultime du mouvement d’émancipation.

Ce mouvement va plus loin dans l’émancipation, en prônant de libérer les individus des « assignations », notamment de genre ou ethniques, avec une revendication de reconnaissance qui est, là encore, la revendication forte de notre époque. Chacun veut être pleinement reconnu pour ce qu’il est, refusant les contraintes collectives qui le « briment » dans l’expression de ce qu’il estime être, et donc dans son plein accomplissement. Le wokisme n’est donc que la partie émergée de l’iceberg, et de ce fait, son combat « parle » à beaucoup, bien au delà des petites cercles militants décoloniaux et aux LGBT++.

Il souligne aussi un paradoxe, qui est une faille dans l’idéologie « woke », qui consiste à se proclamer à la fois « universaliste », citoyen du monde, et en même revendiquer une reconnaissance de son identité et de sa singularité par la société. Quand en plus c’est fait de manière agressive, cela peut donner l’impression de personnes qui veulent à la fois le beurre, et l’argent du beurre.

Le sujet de l’identité de genre est particulièrement illustratif, car il fait jouer les ressorts victimaires classiques, de la minorité brimée. Mais contrairement au racisme ou au sexisme, la solution n’est pas dans un changement de regard et de pratique de la société. La biologie entre en ligne de compte, et ça devient compliqué de brimer la société, puisque c’est la nature qui nous fait « mâle » et « femelle », et on a beaucoup essayer de « déconstruire », on bute sur cette réalité biologique. D’où une exacerbation des susceptibilités autour des singularités, doublées d’un moralisme qui est souvent le miroir inversé des normes sociales que le mouvement woke prétend abolir. Là encore, on tombe bien dans les injonctions contradictoire, avec la revendication de faire une place aux singularités et différences, tout en proscrivant de les « essentialiser », interdisant de fait la mise en place d’outils correctifs.

Ce mouvement exprime donc une tension qui est celle de l’époque : Nous voulons être totalement libérés des « carcans » imposés par la société, tout en recherchant de sa part une reconnaissance explicite de notre identité singulière.

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Le théâtre d’ombres des annonces politiques

Ces dernières semaines, le gouvernement multiplie les annonces de projets de loi, donnant ainsi l’impression d’agir. Comme j’ai eu l’occasion de le dire (et jusqu’ici, ça se confirme), pas grand chose ne va se retrouver au Journal officiel. Mais au train où ça va, pas grand chose ne sera examiné non plus, à un niveau qui devient indécent.

Le calendrier parlementaire de l’Assemblée est connu jusqu’à la mi juin, et il reste la dernière semaine de juin, et probablement deux semaines en juillet, avant de partir en vacances. A la rentrée, on va entrer dans le cycle budgétaire, dont on sait quand il commence, mais pas vraiment quand il se termine. Puis viendra la campagne pour l’élection présidentielle, qui amène le Parlement à suspendre ses travaux fin février. On peut raisonnablement penser que le président élu en mai 2027 souhaitera dissoudre l’Assemblée, remettant ainsi tous les compteurs à zéro.

Pour trois à quatre créneaux (si tout se passe bien, et ce n’est pas gagné) nous avons dans la file d’attente au Palais-Bourbon les projets de loi : Police municipale, sécurité intérieure, Transports, DDAUDE, Justice criminelle. la vie chère en Outre-Mer, l’ouverture des boulangers et fleuristes le 1er mai. Le gouvernement a par ailleurs annoncé plusieurs textes, pas encore passés en conseil des ministres : Logement, lutte contre l’antisémitisme, lutte contre l’entrisme islamique, allocation sociale unique. Et je ne parle pas de toutes les propositions de loi en attente, souvent insignifiantes car traitant de sujet très circonscrit.

C’est assez irresponsable de lancer autant de sujets dans les médias, en faisant croire qu’ils seront traités, alors même qu’il n’en sera rien. Depuis 2024, les députés ont l’impression de travailler beaucoup, pour peu de résultat. Ils en ont maintenant la certitude, d’où la faible mobilisation des députés du bloc central. A quoi bon ? La législature, si tant est qu’elle commencé, est déjà finie. Mais les comédiens continuent à jouer la pièce, comme si de rien n’était, donnant une impression d’irréalité à notre vie publique et institutionnelle. Ce théâtre d’ombres est sans doute cela qui m’inquiète le plus, car pendant ce temps, les « vrais » problèmes sont traités ailleurs, sans bénéficier de l’attention médiatique nécessaire.

Le pire sera quand les « simples citoyens » vont également s’en rendre compte, si ce n’est pas déjà le cas. Si on voulait discréditer les institutions et donc notre système démocratique, on ne s’y prendrait pas autrement.

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Comment pensent les démocraties

Je viens de terminer la lecture du dernier livre de Marcel Gauchet « Comment pensent les démocraties« . Il est absolument remarquable, même s’il faut parfois un peu s’accrocher, à cause du style d’écriture. Ce livre m’a donné des clés de compréhension sur notre vie politique, mettant des mots et des analyses sur des intuitions et des commencements de réflexion que j’avais.

La théorie de base est que la Révolution française a marqué un changement de paradigme dans la manière d’envisager la politique et « l’être-ensemble ». Avant, dans une configuration dite « hétéronome », la légitimité vient d’en haut et de l’extérieur, avec une base religieuse. Le regard est tourné vers le passé, et le but est de maintenir et conserver ce qui a été légué. Puis est arrivée la configuration « autonome », née de la philosophie des Lumières, où la légitimité vient d’en bas, avec un regard tourné vers le futur, dans la perspective d’une histoire à construire.

Le XIXe et le XXe siècle sont le moment de transition, où les deux modèles se sont mélangés, avec trois périodes. La première est celle où les conservateurs, issu de l’ancien modèle hétéronome, continuent à exercer le pouvoir, mais sont obligés de composer avec le nouveau modèle hétéronome. Quand il revient au pouvoir en 1814, Louis XVIII aimerait rétablir purement et simplement l’Ancien régime, mais ne le peut pas, et doit accepter une monarchie constitutionnelle. La deuxième période est celle où les libéraux donnent le ton, et débute en 1848, avec une série de révolutions en Europe. Elle se termine au début du XXe siècle, avec la montée du socialisme. A chaque étape, l’autonomie gagne du terrain sur l’hétéronomie.

Le cycle s’achève en 1975, avec l’arrivée du néolibéralisme, qui incarne la mise en œuvre complète du principe d’autonomie. Nous sommes entrés dans un modèle où la politique et l’idéologie s’effacent, au profit d’une gouvernance économique, qui se régule seule, sans intervention de la puissance publique et sans but ultime à atteindre. Les droits de l’homme sont devenus la boussole principale, avec une affirmation toujours plus importante de l’individu par rapport au collectif.

Il donne également des clés pour comprendre le fonctionnement de notre époque. Je résume ici à gros trait une pensée beaucoup plus développée et complexe, exposée dans le livre.

Ce n’est pas l’idéologie qui est le moteur des changements, mais la situation concrète, l’expérience sensible des populations, qui fait des idées hier marginales deviennent audibles, alors que celles qui dominaient la veille sont discréditées, car ne répond plus aux besoins nouveaux. Il faut que les « avant-garde éclairées » rencontrent des circonstances favorables.

En 1975, l’Occident, qui connaissait déjà un essoufflement économique, subit un choc pétrolier qui correspond à la fin de la période coloniale, qui permettait aux pays occidentaux d’avoir un accès facile à des ressources bon marché. Cela impose des réformes drastiques, notamment celui de l’ouverture au libre échange, seule solution pour que les occidentaux puissent faire face. Il a donc fallu changer de paradigme et les idées néolibérales deviennent alors beaucoup adaptées pour penser ce changement, que le collectivisme et la social-démocratie, où tout repose sur le pilotage de l’économie par l’Etat, dans un cadre national fermé.

Il note également que ce nouveau paradigme fait éclater les vieux clivages politiques. Jusqu’ici, on trouvait globalement trois blocs, les socialistes, les libéraux, les conservateurs, qui ont tous leurs marqueurs idéologiques. L’alliance durable des libéraux et des conservateurs a créé un clivage droite-gauche, qui s’est retrouvé bousculé. Pour Marcel Gauchet, le néo-libéralisme a permis de réconcilier la gauche modérée, qui est séduite par le primat des droits de l’homme et la droite modérée, trop heureuse que l’économie soit auto-régulée et libérée des diktats idéologiques. Le néolibéralisme est une idéologie à double-entrée, et si chaque partie y trouve ce qu’elle cherche, sans être trop dérangée par ce que l’autre a obtenu, le compromis peut fonctionner. Je résume bien entendu, mais c’est une théorisation assez puissante du macronisme, qui ne doit finalement pas grand chose à Macron, qui n’a fait que sceller concrètement un compromis qui était déjà dans l’air.

L’Union européenne a été le terrain de jeu idéal pour cette idéologie, et c’est elle qui a porté, à partir des années 1980, cette mutation profonde. Elle est construite sur un mix entre une dérégulation économique et la promotion d’une gouvernance permettant l’épanouissement des droits fondamentaux pour les individus. Cette Europe est guidé par une technocratie dépourvue de toute velléité de mettre en œuvre une tutelle idéologique sur les individus. Les dirigeants n’ont plus un but idéologique à atteindre, mais juste à organiser le « vivre-ensemble » pour que chacun puisse vivre pleinement la vie qu’il entend mener.

Ce modèle rencontre toutefois des limites et des fragilités. Il favorise ceux qui disposent des richesses, et peuvent ainsi pleinement profiter de la liberté que cela permet. Se soucier d’acquérir de nouveaux droits sociétaux est un loisirs de riches et d’urbains des métropoles. D’où le maintien d’une forme de contestation, à laquelle on a donné le nom de populisme, mais qui n’est en fait que le refus de ceux qui y perdent à la mondialisation économique, d’avaliser le système sans compensation suffisante. C’est dans ces sphères que l’on retrouve les restes des idéologies conservatrices et surtout, socialistes, mais elles sont en réaction plus qu’en force de proposition. Une faiblesse du néolibéralisme est qu’il repose sur l’efficacité économique. Pour que le système fonctionne, il faut de la croissance et de la prospérité et également rester maitre de son destin, dans un monde qui devient de plus en plus brutal.

Les idéologies n’ont pas disparu, même si elles se font moins entendre. Elles peuvent toujours resurgir, en cas de changement de circonstances, si elles arrivent à répondre au besoin de penser un monde qui évolue.

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Changer le nom ne change pas la réalité

J’ai d’abord cru à une blague du Gorafi, quand j’ai lu que le gouvernement voulait rebaptiser les Etablissements d’hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD) en « maison France Autonomie ». Rien ne va.

Les ehpad sont un sigle pour désigner une catégorie d’établissements, un terme technique, un acronyme qui a progressivement remplacé ce qu’on appelait autrefois « maison de retraite » et encore avant « hospice ». La réalité de ces établissements n’est pas plaisante, surtout dans une société qui survalorise la jeunesse et la bonne santé, puisque c’est rempli de personnes âgées, atteints de toutes sortes de pathologies, physiques, mais aussi souvent mentales. Exactement ce que notre société cherche à cacher, à savoir la décrépitude et la mort.

Changer le nom ne fera rien sur la réalité, surtout si on n’y met pas de moyens financiers et matériels. Car ces lieux demandent du personnel, pour un minimum de soins, afin d’assurer le bien-être et la dignité des résidents. On n’a ni les moyens de les payer, ni les volontaires suffisants pour ce travail difficile. Parce qu’effectivement, ça coute cher, et que pour les bien-portants, qui décident de l’allocation des ressources, ce n’est pas une priorité. D’où des scandales, comme celui d’Orpea, où la logique du profit amène à pousser au maximum et au delà de l’acceptable, ce qui se fait dans beaucoup d’endroits. La maltraitance des personnes âgées en établissement est un problème récurrent, qui ne se règlera pas avec un changement de sigle, pour des pratiques inchangées.

Le pire est le choix du nom, qui fait penser à un établissement public. Comme beaucoup, je trouve un peu ridicule de tout rebaptiser « France machin », mais il y a au moins une logique, c’est que la structure ainsi nommée est un service public, dépendant de l’Etat. Avec les « maisons France autonomie », ça n’est pas le cas, à moins que cela soit une vaste opération de nationalisation de tous les ehpad, pour en faire un grand service public d’Etat. En plus du ridicule, cela dénature l’ensemble du rebranding « France Machin », en perturbant la perception du public.

Le choix est également malheureux, car il dit l’inverse de ce qui existe. Les Ehpad, c’est l’endroit où vont les personnes âgées qui ont totalement perdu leur autonomie. Aujourd’hui, les gens restent chez eux au maximum, jusqu’à ce qu’ils ne puissent vraiment plus, malgré tous les dispositifs de maintien à domicile (et ils sont nombreux). S’il fallait trouver un nom, ça serait plutôt « France perte d’autonomie » ou « France grabataire » qui seraient plus adaptés. Entrer à l’ehpad ne rend pas l’autonomie, sinon, ça se saurait.

On touche donc vraiment le fond de l’action politique, où les ministres en sont à proposer des conneries, juste pour faire croire qu’ils agissent. Rien de mieux pour discréditer l’action publique et alimenter le dégagisme !

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L’année de tous les dangers

La Cour des Comptes vient de publier son rapport sur l’exécution du budget 2025. Le constat est clair, et violent. Plus de 90% des dépenses sont rigides, c’est à dire qu’elles ne peuvent être réduites que par des réformes de fond, qui imposent de passer la loi, et donc des décisions politiques.

On est arrivé au bout de ce qu’il est possible de faire pour réduire le déficit à coup de baisses des effectifs de fonctionnaires et de compressions de crédits. L’augmentation du budget de la Défense, qui est en train d’être acté va achever de supprimer toute marge de manœuvre au gouvernement dans le « pilotage opérationnel ». Vu l’explosion des taux d’intérêts, la solution de l’emprunt n’est pas envisageable. Une hausse des impôts ne rapporterait pas suffisamment, vu leur niveau déjà élevé. On va arriver au fond de l’impasse courant 2026, avec une situation économique internationale qui se dégrade, et donc plus de mauvaises surprises que de bonnes à attendre.

La politique des « non choix » qui a été menée jusqu’ici, faute de courage politique de part et d’autre, est terminée. Il va falloir entrer dans le dur, en taillant dans les dépenses de redistribution, en passant à une fiscalité spoliatrice, ou en se lançant dans l’aventure en laissant filer le déficit et en augmentant la dette pour un coût insupportable à moyen, voire à court terme. Il n’y a aucune bonne solution, qui règle le problème en faisant plaisir à tout le monde.

Actuellement, je vois surtout du déni de la part des politiques, avec des programmes politiques qui évitent soigneusement de poser clairement et simplement le problème et les solutions possibles, avec une proposition de mix entre elles. Si les politiques ne pilotent pas ce changement, il va s’imposer par la force des choses, avec beaucoup de brutalité, d’injustices et de fractures sociales. Cela a déjà commencé, avec la hausse des prix des carburants, où le gouvernement, faute d’argent, n’a pas totalement joué le rôle d’amortisseur financier pour entreprises et ménages. Ce sont donc les ruraux, déjà pas bien riches, qui se prennent de plein fouet les conséquences financières, là où les urbains des métropoles, qui n’ont pour beaucoup, pas de voiture, ne se rendant même pas compte du problème.

La litanie des problèmes ne fait que commencer. Si la crise géopolitique au Moyen-Orient se poursuit, d’autres secteurs vont être touchés, les taux d’intérêts vont monter, l’inflation va repartir à la hausse. Alors même que nous sommes financièrement bloqués, le gouvernement en place (et le le suivant) vont se retrouver face à une augmentation des demandes de soutien sur fonds publics. Ils seront considérés comme des demandes légitimes, vu que cela s’est toujours pratiqué, avec le récent « quoi qu’il en coute » du Covid, encore dans tous les esprits. Il suffit que des groupes d’opposition irresponsables (cela relève presque du pléonasme en France) se mettent à attiser ce mécontentement, pour que le feu prenne. Il faut juste souhaiter que ça n’explose pas avant ou pendant la campagne pour l’élection présidentielle, car cela pourrait perturber le processus démocratique. Vous imaginez, une élection présidentielle en pleine vague de blocages façon « Gilets jaunes » ?

L’année qui s’ouvre devant nous est celle de tous les dangers, car je ne vois pas où est la bifurcation qui va permettre de traiter les problèmes. Cela pourrait se traduire, par une solution « sortie de route » conforme à notre tradition politique, où ne sait réformer qu’en renversant la table. Cela fonctionne, mais cela coûte cher, avec des blessures qui mettent longtemps à cicatriser.

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La présidentielle a commencé

Il n’a échappé à personne que la campagne pour l’élection présidentielle de 2027 a commencé. Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, et je serais bien incapable de dire, à cette date, qui sera finalement élu. Mais on peut déjà voir se dessiner des pistes, certaines prometteuses, d’autres étant des impasses.

A gauche, il est évident que Mélenchon sera candidat (sauf incapacité physique) et il s’y prépare méthodiquement. Pendant ce temps, le reste de la gauche se livre à ses habituelles disputes stériles, pour ensuite venir pleurer que celui qui a fait le boulot de préparation a encore réussi à prendre le leadership. Pour l’élection présidentielle, ce n’est pas le programme qui compte (ça c’est pour les législatives) mais d’avoir un candidat, de préférence une personnalité qui tienne la route. Et pour le moment, dans le champ de la gauche réformiste, personne ne se dégage vraiment, au point que François Hollande fait figure de candidat crédible. Ce n’est pas avec le cirque actuel des querelles d’appareils autour d’une hypothétique primaire, que la gauche va arriver à trouver le candidat qui sera capable de faire mieux que Mélenchon. Je ne crois guère en Raphaël Glucksmann, tout sympathique et « gendre idéal » qui soit : trop « bobo parisien », trop peu d’expérience de la politique nationale, et pas d’appareil politique derrière lui pour mener une campagne nationale. Il ne pourra y aller que si le PS est derrière lui. S’il est finalement désigné, il va s’épuiser à gérer les querelles internes de ses soutiens, sur lesquels il n’aura aucune autorité.

Dans le bloc central, c’est déjà un peu plus clair, il y a deux candidats déclarés ou quasi, Édouard Philippe et Gabriel Attal, qui ont derrière eux un appareil politique, de l’argent, une notoriété. Bref, ils sont en capacité de mener une campagne présidentielle digne de ce nom. Cela n’est pas pour autant une garantie de réussite. Ils ont aussi des handicaps (dont celui d’être associés à Emmanuel Macron) et chassent globalement sur le même terrain, donc sont en rivalité. Rationnellement, il ne devrait en rester qu’un, sinon, c’est l’élimination assurée. Mais la rationalité n’étant pas toujours présente en politique, ils peuvent échouer à se départager, et s’annuler mutuellement. Tous les autres candidats qui se positionneraient sur ce terrain politique n’ont aucun chance, sauf comme recours, au cas où les deux canassons qui font la course en tête se retrouvent dans le décor. Dans ce cas, l’actuel Premier ministre, Sébastien Lecornu, pourrait faire l’affaire, à condition que Philippe et Attal acceptent de se retirer et de lui fournir les ressources. Des candidats comme Gérald Darmanin, Xavier Bertrand, Dominique de Villepin (71 ans, jamais candidat à rien) ou François Baroin (l’éternel velléitaire) permettent surtout aux journalistes d’alimenter la machine médiatique qui a besoin d’histoires à raconter pour capter l’attention (il faut tenir un an). Ils n’ont ni l’argent, ni l’appareil militant pour faire sérieusement campagne. En avril 2016, Emmanuel Macron était en pleine création d’En Marche, et en pleine levée de fonds auprès des expatriés. Rien de tout cela n’existe en ce moment dans le bloc central, indiquant la possible arrivée d’un outsider. A l’été, il sera trop tard pour surgir en espérant rafler la mise.

Dans le bloc de droite, trois candidatures se dessinent. D’abord celle de Bruno Retailleau. Il est à cheval sur les deux blocs, un pied (non assumé) dans le bloc gouvernemental, un autre dans la droite dure. Sa personnalité, son parcours (il a commencé chez Philippe de Villiers) et les éléments programmatiques mis en avant montrent que c’est surtout dans l’électoral de droite qu’il part à la chasse. Il est certain que le Rassemblement national présentera quelqu’un, avec une probabilité plus forte que ça soit le joker, Jordan Bardella, qui y aille. Enfin, une troisième candidature significative commence à poindre son nez, celle de Sarah Knafo. Elle a réussi son galop d’essai aux élections municipales à Paris, elle a un appareil politique à sa disposition (Eric Zemmour s’écartera pour elle), et pourra sans difficulté trouver de l’argent auprès de la bourgeoisie conservatrice. Elle pourrait être l’élément perturbateur sur ce segment, où les deux autres candidats présentent des handicaps. Là encore, les autres candidatures potentielles, comme Marion Maréchal, ne pourront pas aller bien loin, faute d’appareil politique et de financements suffisants.

Les sondages nous disent qu’actuellement, le deuxième tour se jouerait entre le bloc de droite dure et le bloc central, la gauche étant (une fois de plus) éliminée. Si la situation politique reste en l’état, à savoir une gauche réformiste incapable de présenter autre chose que Raphaël Glucksmann ou François Hollande, c’est ce qui risque d’arriver. Pour ce qui est résultat du second tour, c’est totalement indécis, car la société française est très fragile et clivée, et la situation du monde tellement volatile.

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Ingérences étrangères et numérique

Dans une tribune publiée dans le Monde, le président d’un collectif qui se revendique de gauche nous explique que pour faire face aux risques d’ingérences étrangères, il va falloir se préparer à couper les réseaux sociaux. On a bien réussi à la faire avec Tik Tok lors des émeutes en Nouvelle-Calédonie, donc on peut le refaire

Il n’y a malheureusement rien de surprenant à ce genre de tribune. Réguler internet, y compris sauvagement, en y mettant des barrières, des porte coupe-feu et des caméras de surveillance, est un vieux fantasme. Jusqu’ici, la porte d’entrée était la lutte contre le terrorisme et la pédopornographie. Puis la lutte contre la grande délinquance et le narcotrafic ont pris le relais. Voilà qu’à l’approche de 2027, il faut se garder des réseaux sociaux, et se préparer à sortir tout l’attirail de la censure.

On sait parfaitement que le Kremlin et d’autres régimes autoritaires, voire certains de nos « alliés », cherchent à intervenir dans notre débat public, et pas seulement en période électorale. Nous sommes dotés des outils pour assurer surveillance et traçabilité sur les réseaux. Le DSA, qu’il faudrait appliquer avec un peu plus de fermeté sur certains aspects comme la transparence et l’ouverture aux chercheurs, donne les outils pour repérer et comprendre, et enjoindre aux plateformes d’agir. Viginum dispose des personnels pour recevoir ces informations, les traiter et les qualifier comme ingérences étrangères. Le numérique et les réseaux sociaux ne sont qu’un vecteur parmi d’autres, et pas le plus problématique. D’ailleurs, les opérations les plus efficaces, comme les étoiles de David ou les mains rouges, ne sont pas passées par les réseaux sociaux.

Le cœur du problème des ingérences électorales n’est pas technologique, mais humain. La manipulation électorale, à coup de calomnie, est aussi vieille que les élections. Cela prend si certains acteurs sociaux y prêtent leur concours, par action ou par omission. Si un contenu balancé par des bots sur X agite notre petit monde politico-médiatique, c’est parce qu’il est repris par des politiques et des journalistes. Si cela fait du bruit, c’est parce que nous sommes dans un pays de plus en plus clivé, où tout est bon à prendre pour déstabiliser son adversaire.

Plutôt que de faire porter tout le poids de la régulation sur les réseaux sociaux (même s’ils doivent prendre leur part), ne faudrait-il pas cibler aussi journalistes, personnalités politiques, influenceurs, en sanctionnant ceux qui colportent, en toute connaissance de cause, des faits qu’ils savent faux, et issus d’une manipulation étrangères ? Pourquoi ne pas imposer des obligations de vérification et de prudence minimale aux internautes qui relaient et partagent ces contenus ? Pourquoi ne pas instaurer des règles « de bonne conduite » où les candidats s’interdisent de reprendre des éléments clairement faux et manipulatoire ?

Le fond du sujet, c’est la qualité de notre débat politique et électorale. Accuser des acteurs étrangers de le polluer, c’est détourner le regard sur les véritables responsables : nous-mêmes ! Nous avons tout en main pour que les tentatives d’ingérences étrangères restent sans grand effet sur notre processus électoral. Pas besoin de s’en prendre à Internet.

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Le séisme Grasset

Vincent Bolloré vient de répondre personnellement (ce qui est rare) aux polémiques autour du renvoi d’Olivier Nora de la direction de la maison d’édition Grasset. Même courte, cette prise de position dit des choses intéressantes.

Le premier angle d’attaque est le résultat économique. Vincent Bolloré est un financier, qui regarde d’abord les comptes, et ne prendra pas le risque de casser une cash machine. Même s’il est propriétaire de Canal+, on n’a jamais entendu parler de la moindre intervention « politique » de Bolloré sur ce que produit Canal+, car c’est la poule aux oeufs d’or. En revanche, quand le résultat économique n’est pas au rendez-vous, aucune pitié. Les dirigeants sont virés manu militari, avec purge des salariés au passage (pour aboutir à une réduction globale de masse salariale). Si l’entreprise reste économiquement peu rentable, elle est conservée si elle permet de bénéficier d’une influence politique. C’est d’ailleurs pour cela que CNews et les titres de presse de Lagardère restent dans le giron de Bolloré, car c’est bien plus leur impact que leur rentabilité, qui intéresse le big boss. L’édition n’étant un secteur à grosses marges, on peut craindre que Grasset subisse le même sort, et ne serve à propager la propagande d’extrême-droite. Dans l’empire Bolloré, le seul totem d’immunité, c’est la rentabilité financière. C’est ça qui le rend dangereux, car il a les moyens de ses ambitions, contrairement à Stérin. Celui-ci s’est brulé les ailes, avec des difficultés financières liées à ses projets d’influence, qui en ont fait un investisseur radioactif.

Le deuxième angle est celui de l’attaque anti-élites parisiennes. Dans son texte, Bolloré évoque les 38 salariés de Grasset, et la rémunération du patron, à plus d’un million d’euros, pour une rentabilité en berne. C’est assez fallacieux comme argument, car la valeur d’une maison d’édition repose sur le talent relationnel de ses dirigeants à détecter, faire venir et retenir les « bons auteurs », ceux qui marquent leur époque et font vendre. Ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité, et quand on tient la « bonne personne », il ne faut pas chipoter sur la rémunération. Bolloré rajoute une deuxième couche, plus collective, évoquant une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient, et qui, grâce à sa capacité de fracas médiatique, fait peur à beaucoup ». Dans les faits, il n’a pas complètement tort, le milieu culturel parisien donnant, depuis longtemps et très régulièrement, des illustrations des dégâts du copinage, de la consanguinité et de l’entre-soi méprisant. Que des « oligarques culturels parisiens » se fassent bousculer ne me fera pas pleurer. Malheureusement, il ne semble pas que la volonté de Bolloré soit de revoir de fond en comble le système, mais plutôt de s’y faire une place, sans en subir les règles qui ne lui conviennent pas. Quand ça l’arrange, Bolloré sait très bien

Cette affaire est donc une mauvaise nouvelle pour la création littéraire française. Un copinage va juste en remplacer un autre. Si on veut être publié, en bénéficiant d’une appréciable mise en avant médiatique par les médias associés (on fait de la « synergie » chez Bolloré), on sait quelles babouches il faudra aller baiser, et quelles idées mettre en avant. On ne va pas relever le talent global de la scène littéraire parisienne, bien au contraire. Car la place prise par le nouveau Grasset et ses affidés, se fera au détriment du reste, et donc restreindre un peu la visibilité des autres courants d’idées et des talents qui n’auront pas fait allégeance. Il n’y aura pas plus d’argent investi dans le secteur, pour Bolloré, Grasset et ses groupes de presse sont des danseuses, pas des investissements. Il y mettra juste ce qu’il faut pour que ça ne coule pas, en serrant au maximum les coûts. La qualité de ce qui en sort importe peu, pourvu que ça serve ses lubies idéologiques.

Les protestations des auteurs et du milieu littéraire n’y changeront rien, car ils n’ont pas les moyens économiques de conserver le contrôle du secteur. Une fois le tumulte passé, le business reprendra comme avant, Grasset continuera à vendre des livres, car au final, la « grande littérature » n’est pas ce qui fait vivre le monde de l’édition. Lors du salon du livre qui vient de se tenir, ce sont les stands dédiés à la romance qui ont été pris d’assaut et la notoriété de Boualem Sansal, nouvelle vedette de Grasset, ne dépasse par le petit cercle des initiés.