Jean Cattan (dont je recommande chaudement le blog), revient sur le cheminement heurté (qui est largement le sien et un peu le mien) des partisan du « Libre ». Un regard un peu amer, car ce sont largement ses « adversaires » qui ont gagné, avec un internet centralisé, absorbé par des plateformes toxiques, qui domine aujourd’hui. Il garde toutefois espoir, même si ses espoirs me semblent bien utopiques.
Le premier point d’achoppement est la question du droit d’auteur. Les évolutions d’internet, qui se poursuivent encore à ce jour sur l’IA, viennent en partie de la rapacité des sociétés de gestion des droits d’auteurs. La contribution créative, évoquée par Jean Cattan, est sans doute une belle idée, mais elle ne correspond pas du tout au modèle promu par le monde des ayant-droits. J’en ai souvent parlé ici, ces SPRD ont une mentalité de rentiers prédateurs, qui entendent contrôler la négociation. Le projet de contribution créative, en créant une rente dont ils ne maitrisent plus l’assiette et le taux, ne peut pas leur convenir. Il est possible de lutter contre eux, et de gagner (parce que techniquement et juridiquement, ils sont souvent nuls), mais cela demande une énergie importante. Et surtout, les Big Tech ont intérêt, à un moment donné, de passer des deals avec eux, et ne peuvent donc pas être des alliés fiables dans ce combat.
Le deuxième point d’achoppement est sur un certain élitisme, qui ne prend pas assez en compte que l’immense majorité de la population cherche avant tout le divertissement et la simplicité d’utilisation des réseaux. C’est ce que les plateformes leur ont apporté, là où les partisans du Libre parlaient de culture, d’émancipation (et donc d’efforts intellectuels), avec des outils compliqués (le peer-to-peer par exemple). Il faut admettre que nous nous adressons à une toute petite minorité, et concentrer nos efforts sur eux, plutôt que viser à convaincre le grand public. Politiquement, on peut y arriver, mais derrière, l’implémentation ne suit pas, et au final, on perd, parce que nous sommes facilement schizophrène entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Combien de structures militantes, parfois très anti-Gafam et pro-souveraineté, sont encore sur X, Facebook et Instagram ?
Le troisième point d’achoppement est la forme de confiance qu’il conserve encore dans la possibilité d’action des institutions publiques. Là encore, sur le fond et l’idéologie, je suis assez d’accord avec lui, mais l’observation de la réalité m’amène à constater que le modèle de gouvernance ouverte, qui n’est pas dans l’exercice du pouvoir, mais dans le service, est assez marginal. C’est comme les poissons volants, ça existe, mais ce n’est pas la majorité de l’espèce. Là encore, on peut avoir des petites victoires, mais gagner quelques batailles ne veut pas dire gagner la guerre.
En résumé, je suis beaucoup moins optimiste que lui sur la capacité de l’utopie à faire bouger les réalités de l’argent, du pouvoir et de la domination. Il présume sans doute trop de la désirabilité de ce qu’il propose, et surtout de la capacité du grand public à fournir les efforts pour y arriver. La « dégafamisation » est à la mode dans de petits cercles, mais en pratique, c’est marginal. Les outils des grandes plateformes restent massivement utilisés, et ça ne risque pas de changer, car ils sont efficaces et ne demandent pas d’effort pour les mettre en place et les faire fonctionner.
L’avenir risque d’être encore plus sombre, car tous ces outils offrent des capacités pour contrôler et surveiller davantage. Parfois de manière très précise, comme cette application de sport, utilisée par un marin, qui permet de localiser, en temps réel, le porte-avion Charles-de-Gaulle. On voit bien, que petit à petit, les forces de police s’emparent de cet outil, parfois dans l’illégalité la plus complète, sans que ça ne provoque plus de réaction que ça.
Plutôt que de tenter d’être sur tous les fronts, en cherchant à lutter contre la mer qui monte avec des châteaux de sable, mieux vaut prendre une autre route, celle des ilots de résistance. Laissons à leur sort le grand public, qui se contente des inepties que l’industrie culturelle lui déverse via les réseaux sociaux et les plateformes vidéos, et qui accepte d’être tracé et fiché de partout. Si cela ne les dérangent pas, je ne me vois leur imposer ma vision.
En revanche, là où il faut combattre, c’est pour que des alternatives existent pour ceux qui refusent ce modèle. Il est nécessaire qu’existent des outils libres, des lieux d’échanges non surveillés et sans traçage. Il faut par exemple, qu’il n’y ait pas de « passage obligé » pour aller sur internet, où il faut montrer une carte d’identité, ou pire, une empreinte biométrique. Cela représente un coût financier (il faut accepter de payer pour ne pas être fiché, car tout service doit être rémunéré), des renoncements, mais aussi un investissement personnel dans la gouvernance et l’entretien de ces lieux et outils qui permettent de rester libre.
L’exemple est Wikipédia, où on peut s’instruire de manière anonyme, sans traçage, sans être bombardé de pubs. Mais si on veut que l’outil demeure tel qu’il est, il faut donner un peu de soi, et participer à la vie et l’activité de la communauté qui fait vivre ce commun. Si Wikipédia a pu vivre 25 ans, c’est parce qu’il y a une taille critique, une utilité sociale perçue, et un narratif fort, qui favorise l’engagement. Ce n’est pas forcément reproductible à plus petite échelle, et c’est bien le problème, si on veut que de tels outils soient présents dans tous nos lieux de vie numérique.
Ce combat doit aussi être mené sur le terrain du droit et de la gouvernance d’internet, afin qu’il soit toujours juridiquement possible de ne pas être surveillé, de ne pas être obligé d’utiliser des outils nocifs. Cela veut dire, par exemple, de refuser le « tout numérique » et d’avoir toujours une alternative « papier » pour les démarches administratives. Ce sera plus compliqué, plus cher, et il faudra peut-être accepter de prendre en charge une partie de ces coûts. Je refuse catégoriquement les compteurs-espions, comme Linky, mais je ne suis pas choqué que le fournisseur d’électricité me facture des frais, pour maintenir l’ancien système de collecte des index de consommation.
Il faut donc admettre que les big tech ont largement gagné la bataille d’internet, mais tout faire pour qu’ils ne la gagnent jamais complètement, et qu’il continue à exister des espaces de liberté.
7 réponses sur « Maintenir des ilots numériques libres »
Je caricature sans doute un peu, mais en gros vous confirmez qu’être riches nous rend libres. Parce que s’il faut payer pour ne pas être pisté, ça va vite revenir cher. Comment faire pour que tout le monde ne soit pas pisté ?
Et cela me fait penser à une vieille étude qui montrait que rien qu’avec nos amis et sans rien poster sur Facebook, ce dernier connaissait déjà ou pouvait déduire énormément de choses sur nous. Donc cela voudrait dire qu’on serait doublement perdant, non seulement on ne serait pas maître de nos données mais on paierait pour rien.
La liberté a un coût, toujours. A chacun de voir s’il est prêt à payer à la hauteur du degré de liberté qu’il souhaite. On en fait l’expérience tous les jours sur le web, avec l’alternative entre payer ou être pourri de pub, pour accéder aux sites d’information. Pour ce qui est des réseaux sociaux, ils sont toxiques de conception. Donc oui, payer ne sert à rien, car ils ont déjà beaucoup de choses sur nous, et toute interaction, même un like, renseigne bien plus qu’on ne le pense. C’est pour ça que je n’ai jamais arrêté de bloguer, sur un site que je contrôle, où personne n’est pisté. Mais cela a un coût (frais de nom de domaine, d’hébergement…).
Mais ce coût ne pourrait-il être porté, mutualisé, que la puissance publique garantisse que les libertés de chacun soient préservées même si on n’est pas riche ?
Ne pas le chercher, c’est à terme avoir une minorité riche et libre qui dictera ses volontés à une majorité pauvre. Juste préserver des îlots ne me semble pas suffisant. Mais je reconnais que c’est usant et je ne suis pas forcément le plus vertueux.
Vous êtes très français dans vos réactions 🙂 C’est à l’Etat de tout faire, de tout mutualiser. On n’en a plus les moyens, et il faut aussi que chacun prenne ses responsabilités, avec des mutualisations qui peuvent se faire à des niveaux intermédiaires, des collectifs qui ne soient pas l’Etat. Tout n’est pas non plus monétaire, mais du don de temps et de compétences. Pour reprendre l’exemple de Wikipédia, on a un collectif qui n’est pas étatique, et qui s’est organisé pour que le savoir soit librement et gratuitement accessible, les coûts étant financés par des dons, et du bénévolat. Malheureusement, en France, on ne sait pas se sortir les doigts du cul, et on se tourne systématiquement vers l’Etat…
Je vous lis depuis assez longtemps pour partager votre avis sur la nécessité de corps intermédiaires actifs et forts.
Mais j’aimerais bien un État (au niveau européen ou national) qui pose des grands principes législatifs sur lesquels s’appuyer pour garantir les droits de chacun. Et pas de voir l’État succomber aux travers technologiques.
Oui oui vous pouvez m’appeler bisounours.
Et moi je ne vous suit pas sur ce coup là, même si je suis d’accord que l’Etat n’est pas le bon échelon.
La quasi-totalité des règles techniques de l’écosystème numérique est écrite dans la Silicon valley, pour le profit maximum de ces entreprises.
Les collectifs citoyens sont nécessaires oui. Mais sans action efficace du seul acteur ayant la masse critique nécessaire pour faire évoluer ces règles, l’UE, ça ne fera bouger les lignes qu’à la marge.
La preuve? Les cookies! Vous croyez vraiment que les GAFA sont heureuses qu’on aie la possibilité de les refuser? Non!
Ça vient de la législation européenne avec des effets jusqu’à l’autre bout de la planète (le Web indonésien demande aussi un consentement aux cookies).
Et pourtant je suis plutôt souverainiste de base!
Un sujet intéressant : l’initiative EU Inc qui est pour moi un petit pas dans la bonne direction sur un loooonnnng chemin
Rester « libre » devient cependant de plus en plus complexe sans passer en marge de la société. En terme d’exemples, de plus en plus de banques rendent obligatoires leurs applications pour gérer ses comptes (et donc avoir un android / apple pour l’installer), les services clients de diverses entreprises ne répondent plus au téléphone/mail mais uniquement sur les réseaux sociaux, etc.
Je n’ai aucun problème à payer plus cher pour des alternatives (notamment pour la presse), mais si il n’y a pas de marché ou de taille trop petite, il n’y a pas beaucoup d’espoirs pour certains services. Et des entreprises ayant un monopole comme la SNCF se permettent des pratiques bien contestables, elles sont compliquées à contourner. Les informations publiques sont également de plus en plus diffusées que sur les réseaux sociaux de type twitter ou facebook, et la fermeture de twitter en « lecture seule sans compte » rend difficile l’accès à de nombreuses informations.
Et ensuite il y a le cout social. J’ai réussi à vivre assez longtemps sans aucun réseau « social », mais j’ai du installer whatsapp pour suivre les activités de mes enfants en club, qui est devenu l’outil defacto de communications de groupe. Parler ou proposer des alternatives est devenu encore plus compliqué qu’avant.