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Comment pensent les démocraties

Je viens de terminer la lecture du dernier livre de Marcel Gauchet « Comment pensent les démocraties« . Il est absolument remarquable, même s’il faut parfois un peu s’accrocher, à cause du style d’écriture. Ce livre m’a donné des clés de compréhension sur notre vie politique, mettant des mots et des analyses sur des intuitions et des commencements de réflexion que j’avais.

La théorie de base est que la Révolution française a marqué un changement de paradigme dans la manière d’envisager la politique et « l’être-ensemble ». Avant, dans une configuration dite « hétéronome », la légitimité vient d’en haut et de l’extérieur, avec une base religieuse. Le regard est tourné vers le passé, et le but est de maintenir et conserver ce qui a été légué. Puis est arrivée la configuration « autonome », née de la philosophie des Lumières, où la légitimité vient d’en bas, avec un regard tourné vers le futur, dans la perspective d’une histoire à construire.

Le XIXe et le XXe siècle sont le moment de transition, où les deux modèles se sont mélangés, avec trois périodes. La première est celle où les conservateurs, issu de l’ancien modèle hétéronome, continuent à exercer le pouvoir, mais sont obligés de composer avec le nouveau modèle hétéronome. Quand il revient au pouvoir en 1814, Louis XVIII aimerait rétablir purement et simplement l’Ancien régime, mais ne le peut pas, et doit accepter une monarchie constitutionnelle. La deuxième période est celle où les libéraux donnent le ton, et débute en 1848, avec une série de révolutions en Europe. Elle se termine au début du XXe siècle, avec la montée du socialisme. A chaque étape, l’autonomie gagne du terrain sur l’hétéronomie.

Le cycle s’achève en 1975, avec l’arrivée du néolibéralisme, qui incarne la mise en œuvre complète du principe d’autonomie. Nous sommes entrés dans un modèle où la politique et l’idéologie s’effacent, au profit d’une gouvernance économique, qui se régule seule, sans intervention de la puissance publique et sans but ultime à atteindre. Les droits de l’homme sont devenus la boussole principale, avec une affirmation toujours plus importante de l’individu par rapport au collectif.

Il donne également des clés pour comprendre le fonctionnement de notre époque. Je résume ici à gros trait une pensée beaucoup plus développée et complexe, exposée dans le livre.

Ce n’est pas l’idéologie qui est le moteur des changements, mais la situation concrète, l’expérience sensible des populations, qui fait des idées hier marginales deviennent audibles, alors que celles qui dominaient la veille sont discréditées, car ne répond plus aux besoins nouveaux. Il faut que les « avant-garde éclairées » rencontrent des circonstances favorables.

En 1975, l’Occident, qui connaissait déjà un essoufflement économique, subit un choc pétrolier qui correspond à la fin de la période coloniale, qui permettait aux pays occidentaux d’avoir un accès facile à des ressources bon marché. Cela impose des réformes drastiques, notamment celui de l’ouverture au libre échange, seule solution pour que les occidentaux puissent faire face. Il a donc fallu changer de paradigme et les idées néolibérales deviennent alors beaucoup adaptées pour penser ce changement, que le collectivisme et la social-démocratie, où tout repose sur le pilotage de l’économie par l’Etat, dans un cadre national fermé.

Il note également que ce nouveau paradigme fait éclater les vieux clivages politiques. Jusqu’ici, on trouvait globalement trois blocs, les socialistes, les libéraux, les conservateurs, qui ont tous leurs marqueurs idéologiques. L’alliance durable des libéraux et des conservateurs a créé un clivage droite-gauche, qui s’est retrouvé bousculé. Pour Marcel Gauchet, le néo-libéralisme a permis de réconcilier la gauche modérée, qui est séduite par le primat des droits de l’homme et la droite modérée, trop heureuse que l’économie soit auto-régulée et libérée des diktats idéologiques. Le néolibéralisme est une idéologie à double-entrée, et si chaque partie y trouve ce qu’elle cherche, sans être trop dérangée par ce que l’autre a obtenu, le compromis peut fonctionner. Je résume bien entendu, mais c’est une théorisation assez puissante du macronisme, qui ne doit finalement pas grand chose à Macron, qui n’a fait que sceller concrètement un compromis qui était déjà dans l’air.

L’Union européenne a été le terrain de jeu idéal pour cette idéologie, et c’est elle qui a porté, à partir des années 1980, cette mutation profonde. Elle est construite sur un mix entre une dérégulation économique et la promotion d’une gouvernance permettant l’épanouissement des droits fondamentaux pour les individus. Cette Europe est guidé par une technocratie dépourvue de toute velléité de mettre en œuvre une tutelle idéologique sur les individus. Les dirigeants n’ont plus un but idéologique à atteindre, mais juste à organiser le « vivre-ensemble » pour que chacun puisse vivre pleinement la vie qu’il entend mener.

Ce modèle rencontre toutefois des limites et des fragilités. Il favorise ceux qui disposent des richesses, et peuvent ainsi pleinement profiter de la liberté que cela permet. Se soucier d’acquérir de nouveaux droits sociétaux est un loisirs de riches et d’urbains des métropoles. D’où le maintien d’une forme de contestation, à laquelle on a donné le nom de populisme, mais qui n’est en fait que le refus de ceux qui y perdent à la mondialisation économique, d’avaliser le système sans compensation suffisante. C’est dans ces sphères que l’on retrouve les restes des idéologies conservatrices et surtout, socialistes, mais elles sont en réaction plus qu’en force de proposition. Une faiblesse du néolibéralisme est qu’il repose sur l’efficacité économique. Pour que le système fonctionne, il faut de la croissance et de la prospérité et également rester maitre de son destin, dans un monde qui devient de plus en plus brutal.

Les idéologies n’ont pas disparu, même si elles se font moins entendre. Elles peuvent toujours resurgir, en cas de changement de circonstances, si elles arrivent à répondre au besoin de penser un monde qui évolue.

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