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Dansons sur le volcan

L’étude du CEVIPOF sur la confiance des français dans la classe politique est effrayante. Les chiffres qui étaient déjà bas avant, attestent d’un niveau de défiance qui peut basculer en détestation et en rejet brutal. Jamais la cassure n’a été aussi profonde entre les citoyens et leurs représentants. Une situation qui doit alarmer et amener à des réactions.

Les Français aiment toujours la politique, mais sont désespérés par l’inefficacité de leurs représentants, et par la paralysie du système décisionnaire. Je suis complètement sur cette ligne. Le spectacle donné par les travaux parlementaires, depuis maintenant un an et demi, est pathétique, avec des votes erratiques et incompréhensibles, des débats médiocres, menés par des incompétents qui ne savent pas toujours de quoi ils parlent. Résultat des courses, il ne se passe rien, les réformes ne sont pas lancées, ou alors s’enlisent. Le temps parlementaire est occupé par des petits bouts de textes, sur des têtes d’épingle, où on trouve les moyens de déposer des centaines d’amendements, pour finir par ne pas adopter le texte.

Ce qui risque d’arriver, c’est une réaction violente, où les français jettent le bébé avec l’eau du bain, et en viennent à soutenir ou à tolérer des formes autoritaires d’exercice du pouvoir. Le fruit est mur pour un président élu en 2027, qui prétendrait se passer du Parlement pour diriger le pays. La défense de la démocratie parlementaire serait inaudible, et ce sont les parlementaires eux-mêmes qui en seraient responsables.

La solution n’est pas simple, car multifactorielle. Il faut à la fois agir sur les institutions et leur fonctionnement interne, mais aussi sur la manière d’attirer et de sélectionner le personnel politique (les modes de scrutin ne sont que la pointe de l’iceberg), et enfin sur la culture politique.

L’essentiel, qui est malheureusement le plus négligé, c’est la qualité du personnel politique. On peut avoir les meilleurs institutions du monde, si elles sont peuplées d’incapables, elles ne fonctionneront pas bien. Une des raisons du spectacle lamentable donnée ces derniers temps par la classe politique vient d’un affaissement de la compétence. Et le mal est en train de gagner les cabinets ministériels, touchés par une juniorisation inquiétante, et demain, ça sera la haute fonction publique.

S’investir en politique, du moins au niveau national ne fait plus recette. Trop de contraintes, de violence, pour bien peu d’avantages, font que les meilleurs vont faire autre chose. La nature ayant horreur du vide, ce sont les seconds, voire les troisièmes couteaux qui prennent la place. Deux grandes réformes des années 2010 portent une lourde responsabilité, la création de la HATVP et le non cumul des mandats.

La HATVP est née d’une série de scandales, comme la vie politique en produit régulièrement. Elle répond aussi à une demande sociale, d’avoir des données et des éléments objectifs pour évaluer la probité des élus, avec un champ qui s’est progressivement étendu aux entourages des politiques (cabinets ministériels) et à la haute fonction publique. Si l’intention est bonne, la mise en œuvre est catastrophique, avec des effets de bord énormes, sans pour autant atteindre les buts initiaux (qui étaient de rétablir la confiance des Français dans leurs dirigeants…). Désormais, outre une foule d’obligations déclaratives parfois excessives, et appliquées de manière tatillonne, le personnel dirigeant est sommé de venir de nulle part, et de repartir nulle part, au nom de la lutte contre les conflits d’intérêts. En clair, les passages public-privé sont devenus compliqués, car la HATVP veuille, à l’entrée et à la sortie, pour que vous ne puissiez pas aller là où vous avez une valeur ajoutée. Un ministre des transports aura du mal à recruter un conseiller venu d’une entité du secteur, et inversement, quelqu’un sortant d’un cabinet ministériel ou de la haute fonction publique, n’a pas le droit de rester dans le secteur qu’il a supervisé (et qu’il connait donc bien). Un passage par la politique ou les cabinets ministériels, d’accélérateur de carrières qu’il était, est devenu un frein.

Quand vous êtes une personne brillante et talentueuse, pourquoi donc iriez-vous interrompre une carrière dans le privé, où vous gagnez bien plus que dans le public, où on ne vous demande pas de remplir des déclarations à tout va, pour servir l’intérêt général ? Cette étanchéité pénalise surtout le secteur public, car il offre des conditions moins intéressantes que le privé. Même si certains ne refuseraient pas servir leur pays pendant quelques années, les sacrifices que cela représente sont devenus trop dissuasifs. La carrière publique est devenue un tunnel, et quand on en sort, on n’y revient plus.

Le nom cumul des mandats nationaux et locaux a creusé encore plus le gouffre, car le niveau national a finalement assez peu de postes exécutifs à proposer aux élus ambitieux, à part ministre. En revanche, le niveau local en est rempli, et quand vous entrez en politique, c’est pour être aux manettes, et avoir la capacité de mener à bien des projets concrets. C’est en étant maire, ou président de conseil départemental ou régional, que vous éprouvez des satisfactions, pas en étant juste membre d’une assemblée délibérative, aussi prestigieuse soit-elle. Un nombre important de personnalités politiques de bon niveau ne s’y sont pas trompés, et on fait le choix du local, plutôt que du national. Le mouvement est à nouveau massif pour les municipales de 2026. Le seul cas de chemin inverse est celui de Laurent Wauquiez, qui a compris que s’il voulait être président de la République, il fallait revenir dans le jeu au niveau national. Être un grand baron local ne permet plus de jouer dans la cour des grands, comme on l’a vu avec Xavier Bertrand.

Il est donc urgent de faire revenir les meilleurs en politique, comme élus, mais aussi dans les entourages. Cela implique de revoir ces deux réformes, sans nécessairement revenir complètement en arrière.

Le choix politique fait en créant la HATVP est celui d’un contrôle externe, où on met le contrôleur à l’entrée et à la sortie, sans se préoccuper de ce qui se passe réellement entre les deux. Il manque clairement un étage, celui d’une régulation interne, avec des déontologues, placés au sein des structures, qui peuvent voir en temps réel ce qui se passe, et y mettre un coup d’arrêt si nécessaire, en imposant par exemple des déports. Cela permettra d’instruire réellement les dossiers, pour la suite de la carrière, et d’éviter des refus absurdes, basés sur l’intitulé du poste, plutôt que sur la réalité concrète des fonctions exercées. La HATVP garderait comme rôle d’édicter la doctrine et de contrôler les contrôleurs.

Sur le cumul des mandats, le sujet de fond est celui du lien entre les deux niveaux, local et national. Dans un état aussi hypercentralisé que la France, faire une carrière nationale implique d’être très bien connecté avec les cercles de décision parisiens. Soit on garde ce modèle, mais dans ce cas, il faut rétablir le cumul des mandats, pour permettre aux grands élus locaux, par ce biais, de rester suffisamment en connexion avec Paris. L’autre hypothèse est de réaliser une véritable décentralisation, en déléguant réellement du pouvoir aux grands élus locaux. On élargirait ainsi le « cercle du pouvoir » en obligeant les parisiens à se préoccuper de ce qui se passe « dans les territoires » et donc, à se connecter avec les grands élus locaux. La situation actuelle de déconnexion des deux niveaux est réellement problématique, et pourrait devenir le ferment d’une future crise institutionnelle.

Sur le plan institutionnel, il n’y a pas de recette miracle, tous les systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients. Ce qui manque en France, ce sont des mécanismes intégrant réellement la société civile organisée, dans les processus de décision. Le CESE n’est qu’une vaste blague, et les consultations menées ces derniers années, pompeusement baptisées « conventions citoyennes » n’avaient aucun caractère institutionnel, les dirigeants politiques étant libres de faire ce qu’ils voulaient de leurs conclusions, y compris s’asseoir dessus. L’enjeu est de trouver des mécanismes faisant en sorte qu’il faille juridiquement tenir compte des avis, afin qu’ils ne puissent pas être ignorés. Le CESE aurait un autre importance, si sa saisine était obligatoire sur tous les projets de lois, et s’il avait une capacité à proposer des amendements, qui seraient obligatoirement débattus devant la première assemblée saisie. Mais cela implique qu’il faudrait revoir sérieusement la manière dont ses membres sont désignés. Car le deuxième enjeu est le lien entre cette société civile organisée, et les citoyens. Si ces structures intermédiaires ne sont que des coquilles vides, remplies d’apparatchiks qui ne doivent de comptes à personne (ce qui est largement le cas actuellement), cela ne peut pas fonctionner. Cela implique aussi que les citoyens s’y investissent. On entre ici dans le sujet de la culture politique.

Les changements ne peuvent advenir et fonctionner que si les citoyens s’investissent. Pour cela, il faut des partis politiques et des corps intermédiaires solides, qui n’est pas dans notre culture politique. Il faut aussi que cet investissement se déploie à la fois dans une part (même minime) du pouvoir décisionnaire, et surtout, dans un véritable contrôle citoyen. Je crois profondément à la vertu du contrôle, mené sérieusement, pour peser sur les politiques publiques. Or, en France, il n’y a aucune culture de l’évaluation. On fait dans la loi performative, où « dire, c’est faire », et personne ne s’inquiète véritablement de la mise en œuvre. Il est indispensable développer une culture de l’évaluation, pour les faire, et des corps intermédiaire pour les exploiter politiquement.

Notre pays est loin d’être fichu, mais il est politiquement bloqué. Attendre 2027, qu’une nouvelle élection remette les choses en place comme avant, n’est pas la solution. Car personne n’est sur que ce résultat puisse être obtenu, dans un pays aussi fracturé, avec une offre politique tellement minable, que ce soit pour les idées ou les candidats.

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Les recasages de macronistes

Emmanuel Macron veut nommer Amélie de Montchalin, actuelle ministre des Comptes publics, comme première présidente de la Cour des Comptes. Cela suscite quelque critiques, et s’insère dans un ensemble de nominations, où des députés battus, ou des anciens ministres, sont recasés à des postes administratifs.

Cette situation suscite (bien évidemment) des critiques de l’opposition, et c’est normal, c’est son rôle. Certains vont même jusqu’à dénoncer une forme de « verrouillage » de l’administration. Il faut prendre la mesure des choses, qui est moins alarmante qu’on peut le penser, du moins pour l’administration. C’est davantage l’image publique d’Emmanuel Macron qui est en risque.

Un certain nombre d’anciens ministres ou députés macronistes ont été recasés à des postes totalement périphériques, voire anecdotiques. On a par exemple Alexis Izard, député entre 2022 et 2024, qui est maintenant délégué ministériel chargé de la protection économique des consommateurs, ou encore Olivier Damaisin, député de 2017 à 2022, maintenant coordinateur national interministériel du plan prévention mal-être en agriculture. Le principal sujet, c’est l’utilité réelle du poste, pas vraiment la capacité qu’il offre de « prendre le contrôle de l’administration ».

On a quelques cas plus lourds, comme Richard Ferrand, nommé président du conseil constitutionnel, ou encore Amélie de Montchalin, première présidente de la Cour des Comptes. Ces postes sont plus centraux, sans nécessairement avoir l’ampleur qu’on peut leur prêter en termes de capacité de contrôle de l’appareil d’Etat. Le président du conseil constitutionnel, même s’il dispose d’une influence, ne pèse qu’une voix, dans un collège de neuf, au moment de rendre les décisions. Le souci, ce n’est pas tant que Ferrand en soit président, mais qu’il y ait sept anciens élus, sur neuf, au sein du collège. Pareil pour le poste de premier président de la Cour des Comptes, c’est prestigieux, mais ça ne permet pas d’orienter grand chose sur le fond. Il fait essentiellement de la représentation et de la communication. L’institution est profondément collégiale dans son fonctionnement, et ce n’est pas le premier président qui rédige les rapports, ni même désigne les rapporteurs. Le vrai pouvoir, à la Cour des Comptes, il est chez les présidents de chambre. Pierre Moscovici s’en est rendu compte, et est parti, un peu amer, poursuivre sa carrière administrative à Luxembourg, après une « fin de règne » houleuse, où il ne contrôlait strictement plus rien.

Quand vous êtes nommé à un haut poste administratif, le seul fait d’être un ex-politique ou un pote de Macron ne suffit pas à être respecté et obéi. Il faut aussi que vous fassiez la preuve de votre capacité à remplir correctement les fonctions. La haute administration est un corps collégial, de plusieurs centaines de personnes de haut niveau (voire un peu plus) qui sortent des mêmes écoles, se connaissent, avec des « chefs de corps » qui gèrent les carrières de manière prévisionnelles (ce qui ne va pas sans heurts). Si des macronistes débarquent, et sont considérés comme des incompétents ou des indésirables, ils sont vite mis sur la touche, et leur influence est proche de zéro.

Il arrive aussi que certaines des personnes nommées sur critères en apparence politique, sont en fait des purs produits des écoles d’administration, et faisaient partie de ces corps, avant de faire un tour en politique. En étant nommés à un poste administratif, ils ne font que « revenir à la maison », le passage en politique étant juste un accélérateur de carrière. Personne n’est en mesure de savoir si leur loyauté va à Macron, ou si au fond d’eux, ils restent des hauts fonctionnaires dans l’âme. Les exemples sont nombreux de personnalités politiques, nommées en apparence par copinage, qui se mettent à exercer leurs fonctions en toute indépendance. Rappelez-vous, tout ce qui a été dit et écrit au moment où Jacques Toubon a été nommé Défenseur des droits !

Enfin, croire à un verrouillage de l’administration par la Macronie, postule de croire que la Macronie va survivre au départ d’Emmanuel Macron, en mai 2027. Personnellement, j’ai quelques doutes sur la survie de ce collectif, et encore plus sur le fait qu’ils continuent à agir, collectivement, dans le même but, au service d’un dessein politique. Car s’il y a bien une chose qui est clair, c’est que la Macronie est avant tout une pratique du pouvoir et du clanisme autour d’un homme, bien plus qu’une idéologie structurée. Une fois l’homme central parti sous d’autres, chacun reprend sa liberté, et la Macronie peut vite devenir une simple amicale d’anciens combattants.

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La curée de l’Affaire Epstein

Depuis fin janvier, une véritable curée médiatique s’opère contre les personnes dont le nom est retrouvé dans la correspondance de Jeffrey Epstein, mise en ligne intégralement par le gouvernement américain.

Le procédé utilisé par Trump, pour créer un écran de fumée auprès de ses propres liens, étroits et anciens, avec Epstein est médiatiquement bien joué, mais sur le plan du droit, c’est plus limite. Il s’agit de la correspondance privée d’une personne décédée depuis plusieurs années, dont il est difficile de présumer qu’elle aurait donné son accord. Elle n’est pas justifiée par autre chose que faire du buzz médiatique, et de ce fait, des personnes sont jetées en pâture, et certains subissent un préjudice.

Dans les personnes autour d’Epstein, il y a un tri à faire. Ceux qui sont impliqués dans les viols et détournements de mineurs doivent bien évidemment être poursuivis et sanctionnés, et cela a déjà été fait. par exemple l’ex-prince Andrew, frère du roi d’Angleterre, y a perdu ses titres et sa situation. En revanche, ceux qui n’ont fait qu’avoir des relations d’affaires, voire d’amitié personnelles, doivent-ils être inquiétés comme s’ils étaient complice des crimes de viols et de pédophilie ?

C’est beaucoup plus délicat, voire parfois injuste, car Jeffrey Epstein ne se résume pas à un pervers sexuel, c’est aussi un milliardaire, qui est dans le réseau du monde des affaires. Après sa condamnation en 2008 (sur reconnaissance culpabilité), il sentait un peu le souffre, mais est-cela qui empêche de faire des affaires ou de garder de bonnes relations avec lui ? C’est à chacun d’apprécier, en fonction de ce qu’il sait, de ce qu’il fait concrètement, de la relation humaine qu’il a bâti (même les pire criminels ont des amis et des relations sociales). Or, j’ai l’impression que dans la vague médiatique qui s’abat, tous ceux qui sont cités dans sa correspondance sont implicitement considéré comme complices de ses crimes sexuels, sans la moindre nuance et surtout, sans être en capacité de s’expliquer, car emportés par un flot médiatique reposant sur l’émotion et l’indignation.

On retrouve ici un nouvel avatar de la « cancel culture » où une personne condamnée pour certains faits, doit en plus devenir un paria absolu, un être radioactif, que personne ne peut fréquenter, sous peine d’être irradié. Le même mécanisme est à l’œuvre, où on juge des faits passés, en fonction des connaissances actuelles et de la sensibilité du moment (qui n’était pas nécessairement celle au moment des faits). Les personnes critiquées peuvent le vivre comme une injustice, car les faits peuvent ne pas être pénalement répréhensibles et n’auront aucune possibilité de se défendre, car il n’y aura pas de procès judiciaires, juste un lynchage médiatique.

Si certains ont trempé dans les affaires louches d’Epstein (qu’elles soient fiscales ou sexuelles), c’est à la justice de poursuivre, pas aux journalistes. Clouer au pilori des gens, sur la base de quelques mails, dont le ton semble montrer une proximité amicale, ce n’est pas à l’honneur des journalistes. Malheureusement, c’est un travers fréquent quand l’indignation morale et l’impression d’être un justicier prend le pas. Cela n’a rien de neuf, souvenez-vous de l’affaire de la Ligue du Lol, il y a maintenant presque 10 ans. La bulle médiatique française s’est enflammée contre de prétendus harceleurs, jetant en pâture les noms des membres d’un groupe Facebook, tous présumés coupables de harcèlement sexistes. Les quelques plaintes ont toutes été classées sans suite, et il n’y a jamais eu d’excuses des journalistes qui ont mené la curée, vis-à-vis de ceux (dont certains étaient des confrères) qui ont souffert de leurs « révélations ».

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Les raisons de nos choix collectifs

Dans une chronique aux Echos, Dominique Seux met en avant ce qu’il pense être les raisons du déclin de la France. Une analyse plus économique creuse également le sujet. Notre mal viendrait de nos choix collectifs, en faveur de la paresse, où on préfère financer l’État social (les allocations diverses et variées) plutôt que l’Etat central (les services publics), et où on arbitre plus en faveur des loisirs que de l’activité économique.

Je partage ces constats, mais comme trop souvent, l’analyse en reste là, et la chronique s’arrête pile au moment où ça pouvait devenir intéressant. Pourquoi donc faisons-nous ces choix collectifs ? Dominique Seux donne toutefois une piste, qu’il n’exploite pas, mais qui me semble pourtant pertinente : nous aurions « une préférence pour le présent plutôt que pour l’avenir ».

C’est très intéressant, car cela recoupe ce que j’observe du fonctionnement de la France. Nous sommes un pays sans projet collectif d’avenir, où finalement, rien ne nous mobilise vers un but commun, laissant le champ ouvert au « chacun pour soi, et le budget de l’Etat pour tous ». Les idéologies ont largement décliné, ce qu’elles proposent comme horizon ne fait plus envie. Nous sommes par ailleurs en sécurité (la dernière guerre de haute intensité sur notre territoire, c’était il y a 80 ans) et économiquement prospères. On peut ajouter à cela que nous sommes un pays où la confiance interpersonnelle est faible, où « l’autre » est d’abord envisagé sous l’angle de la menace potentielle. Il est donc facile de comprendre qu’on préfère toucher individuellement maintenant, plutôt que se priver, en faveur d’un projet collectif d’avenir.

L’enjeu politique majeur est donc de retrouver un projet collectif d’avenir, quelque chose qui nous anime, et justifie qu’on investisse dans l’avenir et dans le collectif. Nous avons échoué jusqu’ici, car nous n’avons à la fois plus d’idée (la fin des idéologies y est pour quelque chose) et plus de menace ou de défi nous obligeant à une réaction collective.

Dans un avenir proche, je ne vois pas trop de retour des idées, même si la montée des illibéraux nous fera sans doute réévaluer les bienfaits du libéralisme, qu’on pensait acquis, et qui en fait, ne le sont pas. On est en train de sortir des consensus mou, pour retrouver des débats clivants, mais cela ne suffira pas. C’est plutôt de l’autre coté, des défis et des menaces, qui l’on pourrait avoir un moteur plus puissant. Depuis quelques mois, du fait du revirement américain, qui ne se comporte de moins en moins en allié bienveillant, et de plus en plus en suzerain brutal, nous sommes amenés à réévaluer notre niveau de sécurité, et donc de liberté.

Même si nous en sommes encore loin, la perspective de devenir un vassal soumis de la puissance américaine existe. Nous serions alors fermement priés d’être une zone de libre-échange totalement ouverte pour les produits et services américains, qui se laisse exploiter en fonction des besoins américains. Ils l’ont déjà fait avec l’Amérique latine, il n’y aura aucune souci pour dupliquer ça en Europe. Entre la puissance économique des USA, et la pression géopolitique des russes, à laquelle nous ne pouvons faire face qu’avec l’appui américain, tout est là pour que nous soyons obligé de plier. On a déjà eu un avant-goût de notre faible capacité de résistance, lorsque nous avons dû céder au chantage sur les droits de douane, au printemps 2025. L’enjeu pour les américains ne serait plus le fond, déjà acquis, mais juste d’y mettre suffisamment les formes, pour éviter un trop fort sentiment d’humiliation chez les européens.

Si la guerre (comme celle qui se déroule en Ukraine) se rapproche, et commence à nous faire sentir les conséquences concrètes sur notre bien-être, cela peut amener une prise de conscience de la nécessité d’une réaction collective. Est-ce que nous voulons être ce que Trump et sa bande de malfrats souhaitent pour nous ? Si la réponse est non (en tout cas c’est la mienne), que voulons-nous être ? Et ensuite, quels moyens nous donnons-nous pour être ce que nous voulons, et pas ce que les dictateurs illibéraux veulent pour nous ?

C’est à ces questions que j’attends des réponses de la part de ceux qui aspirent à nous diriger. Ces réponses doivent être politiques et idéologiques, le catalogue des mesures technocratiques viendra ensuite, et découlera des choix politiques. C’est un saut qualitatif énorme auquel doit faire face notre classe politique. En seront-ils capables ? Je l’espère.