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L’impossible simplification du droit

La France se plaint en permanence d’étouffer sous les normes, réclamant en permanence des simplifications, sans jamais y arriver. Cela vient de trois facteurs, le manque de confiance, la faiblesse de la société civile et le recours quasi fétichiste à la loi, comme unique outil de régulation.

Un exemple concret, et tellement caractéristique, permet de bien mesurer l’ampleur du problème. La Fédération des utilisateurs de la bicyclette (FUB) dénonce un article de la loi cadre relative aux transports, qui vient d’être présentée en conseil des ministres. Le cœur du problème est l’article 21 du projet de loi, qui modifie l’article L.228-2 du code de l’environnement.

Cet article du code donne la liste précise des aménagements cyclistes qui doivent être mis en place par les collectivités locales : « prenant la forme de pistes, de bandes cyclables, de voies vertes, de zones de rencontre ou, pour les chaussées à sens unique à une seule file, de marquages au sol, en fonction des besoins et contraintes de la circulation ». L’article 21 du projet de loi propose de supprimer ces mots, pour renvoyer cela au niveau règlementaire : « Les types d’aménagements mentionnés au premier alinéa sont fixés par arrêté du ministre chargé des transports, en tenant compte des caractéristiques du trafic automobile supporté par la voie urbaine concernée, du niveau de service de l’aménagement cyclable à réaliser, ainsi que des conditions de sécurité des cyclistes ».

Légistiquement, ces détails n’ont pas à figurer dans la loi, et relèvent, de manière évidente, du niveau de l’arrêté. Cela permet d’avoir plus de souplesse pour ceux qui doivent agir sur le terrain, et qui peuvent parfois (voire souvent) être entravé par une loi trop précise et trop rigide. A partir du moment où la loi fixe une liste, sans préciser qu’elle est non limitative, c’est qu’elle est limitative. Le risque est donc qu’un aménagement non prévu dans la loi ne puisse pas, ou avec difficulté, être mis en œuvre. Tout le monde admet que c’est absurde, mais le rôle de l’administration est d’appliquer la loi, pas de décider par elle-même de ce qui est absurde, et d’écarter la règle. Les lois françaises regorgent de précisions qui figent des situations où ils devrait y avoir de la souplesse, pour s’adapter aux circonstances.

La réaction de la FUB est d’y voir une « loi détricotée » et une « régression inacceptable ». A lire le communiqué, le passage de ces dispositions d’un niveau législatif à un arrêté, remet en cause le droit de se déplacer en vélo en toute sécurité. Rien que ça. La crainte de la FUB est que cela « ouvre la porte à des dérogations majeures, facilitant par là même l’inaction de certaines collectivités ». Il est possible que cette crainte soit légitime dans certaines villes, qui ne sont pas toutes aussi volontaristes pour le développement des aménagements cyclistes. Mais en l’absence de cas précis, cela ressemble un peu à un procès d’intention, qui montre à quel degré de défiance nous sommes arrivés entre collectivités publiques et associations de la société civile.

Le rôle des politiques est de prendre des arbitrages, et la question du partage de la chaussée entre les différents usages est un sujet sensible. Entre véhicules motorisés (deux ou quatre roues), vélos et piétons, il y a des conflits, et il peut arriver qu’il faille que tous acceptent de ne pas avoir tout ce qu’ils veulent. Il faut donc faire des compromis, et c’est le rôle des élus de les faire aboutir. Chaque catégorie est légitime à faire valoir ses demandes, et la FUB est parfaitement dans son rôle en réclamant que les aménagements cyclistes soient de qualité et garantissent la sécurité des cyclistes. Mais cela passe-t-il nécessairement par le fait d’inscrire dans la loi, une liste de types d’aménagements ? N’y a-t-il pas d’autres moyens de peser sur les discussions, pour obtenir des arbitrages favorables ?

C’est là qu’intervient la faiblesse de la société civile, avec un schéma réplicable sur beaucoup de secteurs. La FUB, comme toutes les organisations associatives, ne dispose pas de moyens énormes. Même si elle a 90 salariés, ils sont pris par de nombreuses tâches, et ne peuvent pas se démultiplier pour participer aux discussions, ville par ville. Bien souvent, quand les relais locaux existent, ils sont inégaux, certains sont écoutés et participent activement aux concertations, d’autres sont mis de coté. La tentation est grande, dans ces conditions, de fixer le maximum de choses au niveau central, avec un seul terrain de bataille et de lobbying, où les ONG pensent avoir plus de chances d’être entendues, et ne pas dépendre des rapports de forces locaux.

Si on veut éviter que ce genre de situation, malheureusement ultra-classique, perdure, il faut revoir notre culture politique. Cela veut dire se faire confiance, et ne pas présumer qu’une délégation de pouvoir aux autorités locales, ou que davantage de souplesse entrainent nécessairement un recul ou prise de décision autocratique de l’autorité publique. Cela veut dire aussi changer la culture de la concertation, tant du coté des élus locaux, que de la société civile organisée, en dotant cette dernière de moyens suffisants pour qu’elle puisse un interlocuteur dans les concertations. Cela veut dire enfin mettre en place de véritable circuits d’évaluations, afin que les élus soient davantage redevables de leurs décisions, redonnant ainsi la mains aux ONG, pour interpeller les électeurs sur la base des résultats.

C’est ambitieux, et ça passe par des comportements, pas par des lois. La réussite de la simplification, comme de la décentralisation, implique de faire de la politique, pas de juste changer les lois.

12 réponses sur « L’impossible simplification du droit »

Tout cela est bel et beau, si on voulait bien se soucier de la légitimité démocratique des élus locaux d’abord, sachant que la plus grande majorité n’ont pas de lien démocratique direct avec les citoyens : EPCI, présidents de département, 50% des conseils municipaux, etc. Ces structures techno-politiciennes miment la démocratie locale sans laisser la possibilité aux citoyens de faire valoir démocratiquement leur voix. Il faut dégraisser radicalement cette couche. Les effets sur la simplification du droit sont univoques : moins il y a d’élus, moins il y a d’offre à la foire aux bonnes idées.

Bien essayé mais tous les gens que vous citez sont élus… Moi c’est plus des associations type FUB dont j’ai peur. On ne sait pas vraiment qui ou quoi elles représentent…

Chacun est dans son rôle, l’Etat veut simplifier et la FUB s’alarme des changements proposés. Il n’y a pas à douter que l’Etat l’emportera contre la FUB sans grande difficulté. Je me demande ce que pèse un cycliste dans une urne ?
Sur le fond le manque de confiance renvoie à votre billet précédent : la faute à la vilaine HATVP et à l’interdiction du cumul des mandats qui font baisser le niveau des politiques car les bons ne voudraient pas avouer qu’ils sont déjà très riches et continuent à s’enrichir, sans parler de devenir la cible de ces satanés réseaux sociaux.
Si seulement c’était si simple.
En tout cas l’Etat dispose largement de la puissance de faire ce qu’il veut, il le démontre un peu trop souvent. Ainsi l’histoire des caméras algorithmiques qu’il vient d’autoriser pour prévenir le vol dans les magasins. Ce ne devait juste être qu’une expérience durant les JO 2024.

C’est vous qui êtes simpliste. La HATVP est effectivement un symptôme du manque de confiance, en multipliant les obligations déclaratives, en espérant faire un contrôle, parce qu’on n’a pas confiance. Non seulement cela ne fonctionne pas (le filet est à grosses mailles) mais en plus, cela renforce la défiance, alors que c’était censé la réduire. Les très riches ne se sont jamais vraiment engagés en politique, et ne sont pas candidats aux élections. Je note que vous avez, vous aussi, ce tropisme qui ramène tout aux « très riches qui continuent à s’enrichir », que je trouve absolument délétère pour la qualité du débat public.

Concernant les caméras algorithmiques, là encore, vous êtes simpliste et mal informé. Le texte vient d’être voté à l’Assemblée, mais comme il n’y a pas procédure accélérée, il va falloir trouver un créneau au Sénat, puis revenir à l’Assemblée, et éventuellement, au Sénat en seconde lecture. Vu l’encombrement du calendrier législatif, ce serait un exploit que ce texte se retrouve au JO. Sur le contenu, il y a déjà eu un recul substantiel entre le texte initial, et celui qui sort de l’Assemblée. Attendons de voir, si jamais il arrive jusqu’en séance, ce qu’en feront les sénateurs. En sachant que la jurisprudence du conseil constitutionnel commence à être stabilisée, et qu’il va étriller ce texte, s’il passe entre ses mains. Donc ont peut dire, sans trop prendre de risque, que cette PPL n’ira pas au bout. Belle démonstration de la puissance de l’Etat à faire ce qu’il veut !

Un tropisme sur les riches ? Vous feriez donc fi des informations statistiques et fiscales collectées depuis des décennies par l’INSEE et l’administration fiscales qui démontrent comment les très riches deviennent encore plus riches et qu’économiquement cela pose un problème ?
Et dire qu’ils ne sont pas engagés en politique est curieux lorsque tous ou presque ont des intérêts dans les médias, presse ou audiovisuel, où ils s’expriment assez souvent ces derniers temps. Sans parler du très pieux V. Bolloré, omniprésent dans la presse, la TV et l’édition.

Néanmoins je conçois qu’il est peut-être difficile de trouver des « gens de qualité et qualifié » pour faire de bons parlementaires parmi les « pauvres ». Du coup prenons les parmi le vivier d’avocats ou de chefs d’entreprises rompus aux arcanes du droit et féru de juridisme et pétris des « réalités » qui font le quotidien de leurs congénères.
Je n’ai aucun doute sur l’adoption des caméras algorithmiques à moyen terme.
L’idée que le CC est garant de quelque chose qui ressemblerait à des libertés fondamentales est passablement écornée.

Authueil avait fait un très bon billet de mémoire sur les très riches. Déjà un très riche ça change. Les 100 ou 1000 ou xxx plus riches, c’est une assiette qui bouge, on y entre, on en sort. On y trouve des footballeurs, des acteurs, des entrepreneurs qui ont une valeur de patrimoine théorique. On les entend en fait très peu en proportion de leur poids en création de richesse. Tout ramener à Bolloré, Saadé ou Kretinsky est si facile. C’est même un sophisme, vu que la presse ne gagne pas d’argent il faut bien être riche pour posséder un média de toute manière.

Ce seraient donc de grands philanthropes qui investissent massivement dans les médias juste pour garantir un pluralisme d’opinion.
Mais que d’abnégation !
Evidemment qu’il y a des modifications dans les classes sociales, on passe ainsi plus aisément de cadre moyen à employé par les temps qui courent et je ne vous dis pas la dégringolade quand on est quinquagénaire. Ouille ouille ouille.
Un krach boursier et tous ces gens pointent au RSA ?
Ah là là, les pauvres.

Je ne fais que pointer les incohérences de votre message précédent. « tous ou presque ont des intérêts dans les médias » c’est évidemment très faux. Economiquement ça ne pose aucun problème que les très riches deviennent encore plus riches, ça peut poser un problème social en revanche, tout en gardant en tête que la France est déjà le pays le plus redistributif au monde. Dans une économie mondialisée où la France fait péniblement 2% dopé à la dépense publique et le monde fait en moyenne 4%, faut pas s’étonner que les gens qui ont des intérêts dans le monde s’enrichissent plus vites que les gens qui ne vivent que de l’économie française. Et si en plus ils sont bons ils peuvent largement faire plus, et tant mieux pour eux.

Je trouve votre exemple des caméras algorithmiques très intéressants d’autant que je n’ai aucune intention d’aller faucher dans la supérette du coin. Cette volonté de vouloir légiférer sur tout et parfois n’importe quoi. De mon simple regard de citoyen j’ai tendance à penser que la loi est suffisante. Si il y a abus cela fini en justice et une jurisprudence se fera. Mais non il faut légiférer. Il ne peut pas il y avoir de trou dans la raquette. Cela me rappelle dans ma jeunesse le plaisir que j’avais à aller dans certains restaurants pour bénéficier de fontaines à boissons sucrées en libre-service. Mais quelqu’un sans doute plus intelligent que moi à pensé que c’était mauvais pour ma santé et à fait interdire cette pratique… Encore un trou qu’il fallait remplir.

Dans l’article précédent un commentateur écrivait que vous ne vouliez pas « voir l’éléphant dans la pièce »… Moi j’en vois un autre (sa mère ?). Si nos députés pondent des lois stupides ou anecdotiques, c’est peut-être aussi parce qu’ils savent très bien qu’ils ne servent plus à rien. Que les décisions importantes sont prises par VDL (ou par ceux qui l’ont mise là), qu’ils n’ont plus pour fonction que d’amuser la galerie du spectacle démocratique. Et ils jouent leur rôle de leur mieux.
Le problème c’est que le spectateur/électeur commence à connaître la pièce et, malgré le talent des metteurs en scène, il trouve d’autres centres d’intérêt tout aussi passionnants pour les jours de vote (la pêche à la ligne par exemple).

Pour rester sur le thème du billet et faire le lien avec la pêche à la ligne, avez-vous vu ça ?
https://www.mer.gouv.fr/peche-de-loisir-en-mer
En gros, depuis le 12 février, le papy qui va à la pêche doit obligatoirement télécharger une appli, s’inscrire avant le départ et déclarer ses prises avant minuit sous peine d’amende… Et ce n’est hélas pas un poisson d’avril ni un fake. On en est là…
Je crains vraiment qu’avec ce type de conneries, après être passé de l’indifférence pour ceux qui nous gouvernent au mépris, on encourage la haine à leur égard. Les bobos de centre ville qui ne voyaient pas le problème avec les ZFE ne peuvent évidemment pas comprendre.

Et pendant ce temps les bateaux de pêche industrielle continuent de trainer leurs filets en raclant les fonds des zones marines protégées;

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