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Je prends ma retraite de Wikipédien

Le 31 mars, après quasiment 20 ans de contributions, j’ai clôturé mon compte sur Wikipédia. Je raccroche les gants, pour ne pas revenir, sauf de manière très ponctuelle et anonyme. Ma participation à la « vie wikipédienne » est terminée.

Ce départ n’est pas un abandon de l’idéal de libre partage de la connaissance, ni un désintérêt pour les sujets de qualité de l’information et de mise en récit du monde. C’est le point ultime d’une fatigue profonde de la manière toxique dont fonctionne la communauté de la wikipédia francophone. C’est d’ailleurs un sujet en pleine discussion, où certains prennent conscience que la baisse structurelle du nombre de contributeurs est la menace la plus importante pour Wikipédia, avec l’IA générative, qui pollue l’ensemble des contenus sur internet.

La communauté est confrontée, depuis ses débuts, à des problèmes structurels, avec des réponses (ou des non-réponses) qui généraient un turn-over. Tant que des nouveaux arrivaient en nombre suffisant, et prenaient la place des anciens, fatigués ou mis à la porte, on pouvait se mettre la tête dans le sable. Cela va être de moins en moins possible, car les flux entrants vont se tarir. Les nouvelles générations, à cause des nouveaux moyens de recherches par IA, n’auront plus besoin de venir sur Wikipédia pour avoir les informations. S’ils ne viennent plus sur le site, les chances qu’ils découvrent qu’il y a un bouton « modifier » et qu’ils appuient dessus diminuent. Donc si on continue à avoir le taux de perte actuel, ainsi que le (minable) taux de rétention des nouveaux, ça va être la catastrophe.

Le principal problème de Wikipédia, c’est sa communauté. Je connais un peu la francophone, et j’y vois de nombreux soucis (qui ne sont désormais plus mon problème).

L’origine est l’esprit « libertariano-anarchiste » de la communauté, marqué par un refus farouche des institutions, avec un mécanisme de traitement des conflits profondément défaillant. L’esprit du projet est simple sur le papier, mais devient très vite complexe quand on entre dans les détails. Il y a un corpus foisonnant de règles, de recommandations, de traditions, écrites ou non écrites, qu’il faut des années de pratique pour connaitre. Rien n’est fait pour clarifier, synthétiser, et permettre simplement de trouver la bonne information. Certaines de ces règles sont obscures, car résultats de compromis boiteux, où seuls les anciens, qui ont participé au débat, savent où sont les non-dits. Vu de loin, c’est un joli lac tranquille, et une fois qu’on y est, c’est un marécage rempli de chausse-trappes.

La construction de Wikipédia reposant sur la confrontation des opinions et la recherche du compromis, les occasions d’entrer en conflit sont nombreuses. C’est notamment le cas sur les pages les plus exposées, celles consacrées à l’actualité, à la politique ou aux questions de société. Même si la question est bien plus complexe que ne le présentent certains, il y a des militants parmi les contributeurs qui cherchent à pousser, de plus ou moins bonne foi, leurs opinions et leurs narratifs. Certains acceptent le dialogue et le compromis, d’autres croisent le fer, et ne se résolvent au compromis que contraints et forcés. Il y a également de nombreux enjeux de pouvoirs et d’égo, comme on en rencontre dans toutes les sociétés humaines.

Si vous voulez réussir votre « pov-pushing » (mot de jargon désignant le fait de faire la promotion d’un point de vue particulier), il y a plusieurs techniques pour faire trébucher un contributeur qui s’oppose à vous. Il suffit parfois de rameuter quelques copains (sur Wikipédia, on chasse en meute) pour faire nombre, en expliquant au solitaire en face qu’il a tort, parce que seul sur sa position. C’est un peu le « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire », lancé en 1981 par le socialiste André Laignel à l’ancienne majorité de droite. Brutal, mais efficace. Si le contradicteur ne lâche pas le morceau, il peut se faire débarquer après un passage au tribunal.

Vous pouvez aussi finasser, faire le durer le débat, pour énerver votre contradicteur et le faire craquer. Il y a des manières, sur Wikipédia, d’être parfaitement odieux et insultant, sous une apparence de politesse exquise. Le premier qui commet un manquement aux règles de savoir-vivre se retrouve au tribunal (appeler aussi requêtes aux administrateurs) et se fait sanctionner. Pas sur le fond, bien entendu, mais sur la forme. Discréditer le messager, pour ne pas avoir à répondre sur le fond, et gagner sur le tapis vert, c’est vieux comme la politique, et ça marche assez bien sur Wikipédia.

Normalement, il existe un mécanisme de règlement des conflits, qui repose sur les instances, avec des contributeurs élus et dotés de pouvoirs. A l’origine, il y avait un comité d’arbitrage, qui a été sabordé depuis de longues années, et n’est plus opérationnel. Sur la fin, il avait dérivé, et n’était plus fonctionnel, ce qui fait que personne ne s’est vraiment battu pour le sauver.

L’essentiel de la charge du règlement des conflits repose sur les administrateurs, qui n’ont pas, à la base, ce rôle. S’ils l’ont pris, c’est par défaut, et tous n’ont pas une appétence pour ça, car c’est une tâche ingrate, où il n’y a que des coups à prendre. De fait, le système repose sur un noyau assez faible de contributeurs, une trentaine tout au plus. Le processus est largement informel, il n’y a quasiment pas de règles de procédure, tout se fait en fonction de qui prend en charge la demande, de la place dans la hiérarchie de celui qui attaque ou est attaqué. On peut avoir des traitements expéditifs, d’autres qui s’enlisent, avec des admins qui regardent le fond du dossier, instruisent à charge et à décharge, et d’autres qui traitent les choses par dessus la jambe, se comportant parfois comme des shérifs ou des CPE de collège. Il arrive qu’il y ait des conflits d’intérêts, des copinages, qui entrainent des « acquittements » scandaleux, ou des exécutions sommaires, avec blocage indéfini, voire des bannissements. Résultat des courses, le règlement des conflits relève de la loi de la jungle avec une violence masquée, et est déterminé par votre place dans la chaine alimentaire.

J’ai vu de tout dans ma vie wikipédienne, et j’ai surtout vu un solide refus des « élites de la communauté » d’admettre qu’il y a un problème, et de le traiter. Depuis 15 ans, rien n’a fondamentalement changé. A la longue, cela amène une usure importante chez les contributeurs, même aguerris, qui partent (comme moi) ou qui se replient sur leurs contributions dans les pages techniques, et fuient les lieux de discussion communautaire.

Je pars avec le sentiment un peu amer que la communauté francophone est irréformable, et qu’il ne sert à rien de continuer à m’user et à me faire du mal dans cette ambiance toxique. Mais comme nul n’est irremplaçable, le projet vivra très bien sans moi et je trouverai d’autres manières d’occuper utilement mon temps.

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La décadence des partis

Les municipales ont été l’occasion d’un triste spectacle donné par les appareils parisiens des partis politiques. La palme revient au Parti socialiste, où le soir du premier tour, alors que les leaders vomissaient sur LFI à la télévision, les barons locaux étaient en train de négocier des fusions de listes avec les insoumis, qui se sont globalement bien réalisées (même si le score final n’a pas été à la hauteur des attentes).

La déconnexion entre l’échelon national et le local est de plus en plus flagrant, et quelque soit le parti, l’autorité du siège parisien s’estompe rapidement passé le boulevard périphérique. On en vient à se demander si les étiquettes politiques ne sont pas devenues une franchise commerciale, comme pour les chaines de supermarché. Et à droite, c’est une marque qui fait de moins en moins recette dans les « territoires » (le nouveau mot politiquement correct que les parisiens utilisent pour parle de la province). Il n’y a qu’à voir le nombre de listes « divers » menées par des personnalités pas encartées, et qui ne veulent surtout pas l’être. Pour un bon nombre, cette absence d’étiquette était même une condition de leur succès électoral.

Cela ne va pas arranger les affaires de notre système démocratique, qui a besoin de partis politiques ayant un peu de substance, que ça soit intellectuelle ou organisationnelle.

C’est le lieu où on doit, normalement, faire de la politique au sens idéologique. Ce n’est malheureusement plus le cas depuis très longtemps, les partis sous-traitant cela à des think tanks, avec lesquels ils ont plus ou moins de liens et d’autorité. Voire, ils se passent de cet ingrédient, pour un simple vernis communicationnel, dont la Macronie est la parfaite illustration.

C’est aussi le lieu où on forme des militants, des techniciens de la vie politique et des futurs élus, car quoi qu’on en dise, la politique est un métier. Là en revanche, c’est un peu mieux, même si depuis quelques années, ça se dégrade aussi. Il reste encore dans les partis des personnes qui savent organiser une campagne, tenir un bureau de vote, lire une carte électorale et analyser un scrutin. C’est un savoir-faire qu’il faut valoriser et transmettre, car sans ces personnes, une démocratie s’effondre, car le système électoral ne tourne pas tout seul, il faut le faire vivre. S’il n’y a plus d’élections fiables et bien organisées, la démocratie s’abime dangereusement.

Un autre point m’a alarmé, illustrant la dégradation de la situation, c’est la présence de plus en plus importante des apparatchiks sur les listes. A Paris, c’était même caricatural, il n’y avait que cela. S’il est important qu’il y ait des organisateurs et des « professionnels » de la démocratie, ils ne doivent surtout pas truster les places sur les listes. Il faut préserver un engagement « citoyen » et que des personnes extérieures aux appareils politiques continuent à être candidats et élus. Sinon, le lien va vite se distendre entre la population et les dirigeants, et mettre en danger la démocratie elle-même, assimilée à un système verrouillé, confisquant le pouvoir. Cette évolution est largement avancée, il suffit de voir les scores des partis extrémistes pour se rendre compte qu’il est urgent de réagir.

Ce qui arrive, quand les partis politiques sont trop faibles, c’est que les choses se font en dehors d’eux, dans des partis protestataires, dans des « collectifs » plus ou moins « professionnels » avec des étiquettes « divers » qui ne renseignent pas vraiment sur ce qu’ils pensent. Pour faire face à cela, les élus ont constamment complexifier les processus électoraux, afin d’élever la barre à l’entrée. Ce sont toutes les règles byzantines sur le financement des campagnes, c’est la montée en puissance de la proportionnelle stricte (sans panachage) avec parité obligatoire (donc il faut trouver des femmes qui acceptent d’être candidates), ce sont toutes les obligations déclaratives. A chaque fois, il y a d’excellentes raisons pour mettre en place cela (lutte contre corruption, promotion de l’égalité homme-femme…) mais au final, ça préserve une forme de monopole des partis et organisations politiques sur l’accès aux postes électifs.

Ces partis, qui continuent à contrôler l’accès aux fonctions publiques, ont de moins en moins de légitimité politique, parce que sans idées et sans militants hormis un noyau de professionnels qui en vivent. On ne va pas pouvoir continuer à ce rythme, sous peine d’avoir une grave crise démocratique. D’ailleurs, elle est déjà là.

On a eu une première alerte avec Emmanuel Macron, qui a réussit à créer une structure militante nouvelle en un temps record. Il a pu le faire parce qu’il était déjà au cœur du système, et a embarqué avec lui une partie des professionnels du PS. Mais il a dû prioriser l’organisationnel sur l’idéologique, ce qui s’est vite vu et a provoqué une énorme frustration chez les Français. Une part du rejet rencontré par Emmanuel Macron (outre son style personnel arrogant) vient de l’absence d’idéologie, faute grave dans un pays aussi politique que la France. Sur le fond, il n’a rien résolu, et le dégagisme est toujours aussi présent. Sauf qu’en 2027, c’est le RN qui pourrait en profiter, car il arrive encore à incarner une « alternative » à un système démocratique qui n’est plus fonctionnel.

Il faut donc redonner vie aux partis politiques de l’arc républicain, comme lieux de production d’idées, de formation à la vie citoyenne, et pas juste comme filière professionnelle. C’est à ceux qui les dirigent actuellement d’en prendre conscience et de s’ouvrir. Ils ont une responsabilité démocratique essentielle.

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Inquiétantes municipales

Le résultat des municipales n’est pas bon pour notre système politique et démocratique local, notamment en zone rurale. Jusqu’ici, le bloc communal était le seul à conserver une certaine confiance des français, avec le maire en figure de proue. C’est le seul qui échappait à la détestation dont sont victimes les élus des autres strates, et les élites en général. C’est en train de se terminer.

Comme on pouvait s’y attendre, la situation des maires est en train de s’aligner sur celle des autres élus. Les municipales de 2026 ont été marquées par une forme de dégagisme, où des maires sortants (pas tous usés) ont été sortis par des listes « sans étiquette » ou « divers » sorties de nulle part, mais qui ont su faire du bon marketing. La prime au sortant et l’enracinement n’ont pas permis de les sauver. L’électeur est désormais complètement un consommateur qui zappe à les scrutins, y compris en zone rurale.

On en est arrivé là avec des réformes, pensées par les élus, pour les élus, qui vont provoquer une catastrophe démocratique. La première, à l’oeuvre depuis quelques années, est la montée en puissance d’une intercommunalité non démocratique. Pour des raisons d’efficacité de l’action publique, l’essentiel des compétences qui comptent, notamment de vie quotidienne, ne sont plus gérées à l’échelon communal. C’est particulièrement flagrant dans les petites communes rurales, où le maire d’une commune de 300 habitants n’a plus d’école, d’équipements culturels, n’a plus la main sur le ramassage des ordures, sur l’eau et l’assainissement, sur la voirie (hormis faire faucher les bas-coté par le cantonnier). Tout se décide dans des structures opaques pour le citoyen, peuplées d’élus qui sont entre eux et n’ont de comptes à rendre à personne.

En 2025, une nouvelle loi a achevé le mouvement de déresponsabilisation démocratique, en supprimant le panachage, et en imposant d’avoir des listes paritaires dans toutes les communes, y compris les plus petites. Résultat des courses, dans deux tiers des communes, il n’y avait qu’une seule liste, et c’est dramatique. La participation s’est effondrée, et avec elle, la légitimité politique des équipes ainsi désignées. Il n’y a pas eu de campagne, au sens d’un débat contradictoire, juste des candidats qui, comme des commerciaux, venaient vendre leur soupe. A la moindre décision un peu difficile à prendre, le maire va se prendre en pleine face ce déficit de légitimité : il n’a pas eu véritable mandat, il n’a pas pu mesurer la réalité du soutien dont il bénéficie chez ses administrés.

Tout cela va entrainer un verrouillage complet du système politique local, avec une caste d’apparatchiks qui vont pouvoir accéder au pouvoir par cooptation, avec une élévation du seuil de contestabilité. Dans de vastes zones rurales, le citoyen n’aura plus aucun prise sur ses « élus », car s’il n’est pas content, il va devoir s’engager aux élections. Mais pour cela, il faut monter une liste (donc convaincre d’autres de vous suivre), donc trouver des femmes (même si on en trouve de plus en plus, ça reste le talon d’Achille) ouvrir un compte de campagne et faire toutes les formalités. Autant d’obstacles majeurs, car l’évolution de la société, individualiste et hédoniste, ne va vraiment pas dans ce sens. A l’échelle des petites communes rurales, arriver à avoir un collectif suffisamment nombreux, soudé, et prêt à bosser, pour virer l’ancienne équipe, sera plus difficile, même si théoriquement toujours possible. Quand on a un peu d’ambition et de compétence, ça sera tellement plus facile de se faire coopter par les équipes en place.

Cela va tuer la démocratie locale, car il n’y aura plus aucune redevabilité des élus, puis que le risque de se faire dégager sera faible. Je ne pense pas que les français se laissent dépouiller ainsi du peu de pouvoir qui leur reste, et vont trouver d’autres formes, certainement plus violentes, d’interventions citoyennes dans le fonctionnement du système. La mise en place de « consultations » et autres fadaises de « démocratie participative » ne fera pas illusion longtemps. Il faudra bien trouver, ou retrouver des mécanismes pour réintégrer les citoyens dans le système politique local. Jusqu’ici, on n’a pas trouvé mieux que l’élection, au suffrage direct, de ceux qui exercent directement les « vraies » responsabilités.

Cela impliquera de faire passer les intercommunalités au rang de collectivités à part entière, élues directement. On ne pourra pas tenir avec le véritable pouvoir structurant qui reste aux mains de syndicats d’élus. Il faudra aussi revenir à des mécanismes simples et efficaces sur le plan électoral, en limitant ou contrebalançant le scrutin de liste, pour faire une place à la responsabilité directe, et personnelle des élus. Le panachage était un de ces mécanismes, dont la suppression est un vrai recul, mais on peut en trouver d’autres, comme les mécanismes de référendums révocatoires. La France est très frileuse, et pourtant, cela fonctionne bien ailleurs, et permet d’éviter que certains potentats locaux ne dépassent les limites. Cela implique aussi d’accepter des redécoupages territoriaux, et la fin d’échelon qui ne sont plus pertinents, comme les communes. Quasiment tous nos voisins l’ont fait, sauf nous.

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Maintenir des ilots numériques libres

Jean Cattan (dont je recommande chaudement le blog), revient sur le cheminement heurté (qui est largement le sien et un peu le mien) des partisan du « Libre ». Un regard un peu amer, car ce sont largement ses « adversaires » qui ont gagné, avec un internet centralisé, absorbé par des plateformes toxiques, qui domine aujourd’hui. Il garde toutefois espoir, même si ses espoirs me semblent bien utopiques.

Le premier point d’achoppement est la question du droit d’auteur. Les évolutions d’internet, qui se poursuivent encore à ce jour sur l’IA, viennent en partie de la rapacité des sociétés de gestion des droits d’auteurs. La contribution créative, évoquée par Jean Cattan, est sans doute une belle idée, mais elle ne correspond pas du tout au modèle promu par le monde des ayant-droits. J’en ai souvent parlé ici, ces SPRD ont une mentalité de rentiers prédateurs, qui entendent contrôler la négociation. Le projet de contribution créative, en créant une rente dont ils ne maitrisent plus l’assiette et le taux, ne peut pas leur convenir. Il est possible de lutter contre eux, et de gagner (parce que techniquement et juridiquement, ils sont souvent nuls), mais cela demande une énergie importante. Et surtout, les Big Tech ont intérêt, à un moment donné, de passer des deals avec eux, et ne peuvent donc pas être des alliés fiables dans ce combat.

Le deuxième point d’achoppement est sur un certain élitisme, qui ne prend pas assez en compte que l’immense majorité de la population cherche avant tout le divertissement et la simplicité d’utilisation des réseaux. C’est ce que les plateformes leur ont apporté, là où les partisans du Libre parlaient de culture, d’émancipation (et donc d’efforts intellectuels), avec des outils compliqués (le peer-to-peer par exemple). Il faut admettre que nous nous adressons à une toute petite minorité, et concentrer nos efforts sur eux, plutôt que viser à convaincre le grand public. Politiquement, on peut y arriver, mais derrière, l’implémentation ne suit pas, et au final, on perd, parce que nous sommes facilement schizophrène entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Combien de structures militantes, parfois très anti-Gafam et pro-souveraineté, sont encore sur X, Facebook et Instagram ?

Le troisième point d’achoppement est la forme de confiance qu’il conserve encore dans la possibilité d’action des institutions publiques. Là encore, sur le fond et l’idéologie, je suis assez d’accord avec lui, mais l’observation de la réalité m’amène à constater que le modèle de gouvernance ouverte, qui n’est pas dans l’exercice du pouvoir, mais dans le service, est assez marginal. C’est comme les poissons volants, ça existe, mais ce n’est pas la majorité de l’espèce. Là encore, on peut avoir des petites victoires, mais gagner quelques batailles ne veut pas dire gagner la guerre.

En résumé, je suis beaucoup moins optimiste que lui sur la capacité de l’utopie à faire bouger les réalités de l’argent, du pouvoir et de la domination. Il présume sans doute trop de la désirabilité de ce qu’il propose, et surtout de la capacité du grand public à fournir les efforts pour y arriver. La « dégafamisation » est à la mode dans de petits cercles, mais en pratique, c’est marginal. Les outils des grandes plateformes restent massivement utilisés, et ça ne risque pas de changer, car ils sont efficaces et ne demandent pas d’effort pour les mettre en place et les faire fonctionner.

L’avenir risque d’être encore plus sombre, car tous ces outils offrent des capacités pour contrôler et surveiller davantage. Parfois de manière très précise, comme cette application de sport, utilisée par un marin, qui permet de localiser, en temps réel, le porte-avion Charles-de-Gaulle. On voit bien, que petit à petit, les forces de police s’emparent de cet outil, parfois dans l’illégalité la plus complète, sans que ça ne provoque plus de réaction que ça.

Plutôt que de tenter d’être sur tous les fronts, en cherchant à lutter contre la mer qui monte avec des châteaux de sable, mieux vaut prendre une autre route, celle des ilots de résistance. Laissons à leur sort le grand public, qui se contente des inepties que l’industrie culturelle lui déverse via les réseaux sociaux et les plateformes vidéos, et qui accepte d’être tracé et fiché de partout. Si cela ne les dérangent pas, je ne me vois leur imposer ma vision.

En revanche, là où il faut combattre, c’est pour que des alternatives existent pour ceux qui refusent ce modèle. Il est nécessaire qu’existent des outils libres, des lieux d’échanges non surveillés et sans traçage. Il faut par exemple, qu’il n’y ait pas de « passage obligé » pour aller sur internet, où il faut montrer une carte d’identité, ou pire, une empreinte biométrique. Cela représente un coût financier (il faut accepter de payer pour ne pas être fiché, car tout service doit être rémunéré), des renoncements, mais aussi un investissement personnel dans la gouvernance et l’entretien de ces lieux et outils qui permettent de rester libre.

L’exemple est Wikipédia, où on peut s’instruire de manière anonyme, sans traçage, sans être bombardé de pubs. Mais si on veut que l’outil demeure tel qu’il est, il faut donner un peu de soi, et participer à la vie et l’activité de la communauté qui fait vivre ce commun. Si Wikipédia a pu vivre 25 ans, c’est parce qu’il y a une taille critique, une utilité sociale perçue, et un narratif fort, qui favorise l’engagement. Ce n’est pas forcément reproductible à plus petite échelle, et c’est bien le problème, si on veut que de tels outils soient présents dans tous nos lieux de vie numérique.

Ce combat doit aussi être mené sur le terrain du droit et de la gouvernance d’internet, afin qu’il soit toujours juridiquement possible de ne pas être surveillé, de ne pas être obligé d’utiliser des outils nocifs. Cela veut dire, par exemple, de refuser le « tout numérique » et d’avoir toujours une alternative « papier » pour les démarches administratives. Ce sera plus compliqué, plus cher, et il faudra peut-être accepter de prendre en charge une partie de ces coûts. Je refuse catégoriquement les compteurs-espions, comme Linky, mais je ne suis pas choqué que le fournisseur d’électricité me facture des frais, pour maintenir l’ancien système de collecte des index de consommation.

Il faut donc admettre que les big tech ont largement gagné la bataille d’internet, mais tout faire pour qu’ils ne la gagnent jamais complètement, et qu’il continue à exister des espaces de liberté.

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Les deux éthiques de la politique

Les périodes électorales, et notamment les entre-deux-tours, sont des révélateurs cruels des réalités de la vie politique. Alors qu’on pensait, au regard des discours des dirigeants, que les ponts étaient rompus entre LFI et le PS, on se rend compte, sur le terrain, qu’il n’en est rien. Quand il s’agit de sauver leur siège, les élus PS arrivent à s’entendre, en moins de 24h, avec des LFI, voire même à se ranger derrière eux comme à Toulouse.

On se retrouve crument devant un dilemme aussi vieux que la politique, entre les convictions, et la nécessité de conquérir le pouvoir, pour mettre en œuvre ses convictions. Faut-il sacrifier son âme pour arriver aux manettes ? Ou du moins, jusqu’où faut-il aller dans la dilution des convictions pour avoir une chance d’accéder au pouvoir ? Quand le choix doit se faire en 48h, les retournements de vestes sont violents et les coutures peuvent craquer.

A gauche, c’est assez spectaculaire, et potentiellement dangereux pour la suite, du moins pour le PS, qui est sans doute tombé dans un piège machiavélique de Mélenchon. En accentuant les tensions, avec des dérapages verbaux voulus (sur la prononciation du nom de Glucksmann par exemple), le leader de LFI a permis à l’aile modérée de la gauche de donner de la voix, et d’occuper l’espace médiatique pour exprimer leurs convictions. Et 10 jours plus tard, les annonces de fusion PS-LFI s’enchainent, provoquant un malaise au sein du centre-gauche, déboussolé par ce changement de pied brutal.

Cela permet de se rendre compte, une fois de plus, que dans la classe politique, l’éthique de la responsabilité (conquérir le pouvoir) est prioritaire sur l’éthique de la conviction (défendre ses idées). Sur le fond, le calcul s’explique aussi par le fait qu’être pur, et dans l’opposition, ne permet pas de peser sur les décisions publiques. C’est donc assez compliqué de faire avancer ses convictions. Mais cela s’explique aussi de manière plus prosaïque. Contrairement aux citoyens et aux militants, qui peuvent tout miser sur l’éthique de conviction, vu qu’ils n’ont pas de postes, les responsables politiques ont une gamelle à remplir à la fin du mois. Ils jouent donc leur emploi, et celui de leur tribu, donc leur carrière et leur statut social. Quand, au soir du premier tour, le résultat des urnes n’est pas à la hauteur des attentes, on regarde différemment les potentiels partenaires, surtout si ça peut permettre de sauver sa place.

Tout l’enjeu, pour les élus contraints à ce grand écart entre les paroles et les actes, est d’arriver à faire passer la pilule aux électeurs, d’abord à ceux qui les ont soutenus au premier tour, puis à ceux qu’ils draguent pour le deuxième tour. Le calcul n’a rien d’évident, car aux municipales, tout dépend de facteurs tellement différents, notamment les personnalités des différents protagonistes, l’ambiance politique locale. A la fin, se pose tout de même une question : Est-ce qu’une certaine trahison des idéaux et des postures suffira à sauver la place, et si oui, jusqu’où aller ?

C’est là que le piège se referme pour le PS, qui est depuis de très longue années, un parti d’apparatchiks, dont l’attractivité repose bien plus sur sa capacité à distribuer des places, que sur son idéologie. D’où une distorsion terrible entre les discours sur les plateaux TV, où l’éthique de conviction des dirigeants nationaux s’exprime d’autant plus librement, qu’ils ne sont pas personnellement concernés par l’aspect « éthique de la responsabilité ». La mise en abime la plus frappante est le cas de Tulle, où le maire PS sortant, très proche François Hollande, vient de fusionner avec la liste LFI, alors même que son mentor passe son temps à cracher sur les insoumis.

Pour la gauche, ce deuxième tour des municipales est une forme de test grandeur nature en vue de la présidentielle. Jusqu’où les électeurs de la gauche modérée laissent de coté leurs convictions pour valider une alliance avec LFI, afin de conserver le pouvoir ?