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L’IA et le génie de l’écrivain

Un roman, mis en vedette par sa maison d’édition, et promis aux prix littéraires de la rentrée, vient d’être retiré des listes de ces fameux prix. L’auteur aurait utilisé l’IA générative pour écrire une grande partie de ce roman. Un tel scandale devait forcément arriver à un moment.

On peut le voir sous de multiple facettes, j’en retiens une, que je ne vois nulle part, mais qui me semble très éclairante. Cet auteur québécois aurait, en s’aidant de l’IA, brisé le mythe de l’écrivain comme génie solitaire, dont l’œuvre sort directement de ses doigts, sans aide et sans intermédiaire. Il a scié la branche sur laquelle est assise une bonne partie du marketing (pas toujours explicité) des maisons d’édition, et plus globalement, du petit monde littéraire.

Ce mythe est en partie vrai et en partie faux. Entre le premier jet de l’écrivain, et le texte qui se trouve dans le livre publié, il y a de multiples intervenants, qui exercent une influence plus ou moins forte sur le contenu. L’écrivain qui signe peut avoir tout écrit, mais aussi avoir des « aides » que l’on qualifie soit de « nègres » ou plus faire plus moderne de « ghost-writers ». Son entourage et ceux qui relisent peuvent aussi faire des remarques et suggestions. L’éditeur est rarement en reste, et lui aussi, peut mettre sa patte, parfois de manière importante, dans le contenu d’un livre. Un ouvrage littéraire est quasiment toujours un travail collectif, coordonné par celui qui signe à la fin, où son influence personnelle peut être variable. Mais c’est lui que les éditeurs « vendent », c’est lui seul qui va dans les médias, où il parle de lui, en occultant soigneusement le processus de rédaction.

Qu’un auteur décide de faire entrer un acteur supplémentaire dans le processus collectif de rédaction n’a rien de surprenant. Plutôt que d’utiliser les services d’un humain pour écrire à sa place la première épreuve, ou pour relire ce que lui-même à produit, il utilise une IA. C’est déjà comme ça que les choses se passent dans beaucoup de secteurs, où en quelques années, l’IA générative est devenue un outil « normal » dans la production d’un écrit professionnel.

Mais voilà, un roman à prétention littéraire est-il un « écrit professionnel » ? C’est là le cœur de la polémique. Reconnaitre que l’utilisation de l’IA est légitime dans le processus d’élaboration d’un roman, c’est reconnaitre qu’il est un « écrit professionnel » comme un autre, avec des qualités propres (comme le style) qui ne sont pas nécessairement recherchées à ce point dans un écrit juridique. Or, le monde culturel, dans son ensemble, a construit son ethos et sa position sur le fait que l’œuvre littéraire est une catégorie à part, irréductible au reste. Il suffit d’écouter les lobbyistes de l’industrie culturelle parler avec emphase de « la créaaation » pour comprendre que derrière, il y a un enjeu d’identité professionnelle et de pouvoir. C’est cette spécificité de la création artistique, relevant du seul génie de l’auteur, qui permet à ce dernier, au titre de ce génie, de s’abstraire des normes applicables au commun des mortels. Cela permet aussi au secteur de réclamer des privilèges et une pluie d’argent public sans aucun compte à rendre de son bon usage.

Notre brave écrivain, québécois et black (donc cible idéale et sans risque, car ne faisant pas partie du petit monde germanopratin) a sans le vouloir, remis sur le devant de la scène la question de la place du « génie » dans la création littéraire, en montrant qu’une IA peut écrire un bon roman.

Car même les gardiens du temple, comme Pierre Assouline, ont reconnu que l’œuvre, en elle-même, est excellente. Mais elle est disqualifiée par son processus d’élaboration, non conforme au standards du monde littéraire. Attendons de voir les ventes (le coup de pub est superbe) et la réaction du public, pour savoir ce qui compte vraiment.

Une réponse sur « L’IA et le génie de l’écrivain »

Si ça ne vous gêne pas d’écrire « nègre », vous pouvez écrire « noir », plutôt que « black », ce qui ne pose aucun problème par ailleurs.
Et si vous cherchez un équivalent français de ghostwriter, « prête-plume » est très joli.
À part ça, tout le monde sait que les politiciens n’écrivent pas leurs livres, et ça ne gêne pas grand monde.
Mais effectivement, là c’est une certaine élite littéraire qui se sent menacée, d’où une réaction disproportionnée (avec une bonne dose de racisme).
Je ne crois pas que l’IA générative en soit aujourd’hui au niveau d’écrire un bon roman, mais si à un moment on y arrive, il y des questions qui se poseront toujours : par rapport au résultat, est-ce que ça vaut le coup de gaspiller autant de ressources pour ça ?
Déjà que les gens ne sont pas chauds pour les data centers, si on leur dit qu’il faut des trucs qui consomment la production d’une tranche de centrale nucléaire pour produire des romans de gare, ça aura du mal à passer.

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