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Les deux éthiques de la politique

Les périodes électorales, et notamment les entre-deux-tours, sont des révélateurs cruels des réalités de la vie politique. Alors qu’on pensait, au regard des discours des dirigeants, que les ponts étaient rompus entre LFI et le PS, on se rend compte, sur le terrain, qu’il n’en est rien. Quand il s’agit de sauver leur siège, les élus PS arrivent à s’entendre, en moins de 24h, avec des LFI, voire même à se ranger derrière eux comme à Toulouse.

On se retrouve crument devant un dilemme aussi vieux que la politique, entre les convictions, et la nécessité de conquérir le pouvoir, pour mettre en œuvre ses convictions. Faut-il sacrifier son âme pour arriver aux manettes ? Ou du moins, jusqu’où faut-il aller dans la dilution des convictions pour avoir une chance d’accéder au pouvoir ? Quand le choix doit se faire en 48h, les retournements de vestes sont violents et les coutures peuvent craquer.

A gauche, c’est assez spectaculaire, et potentiellement dangereux pour la suite, du moins pour le PS, qui est sans doute tombé dans un piège machiavélique de Mélenchon. En accentuant les tensions, avec des dérapages verbaux voulus (sur la prononciation du nom de Glucksmann par exemple), le leader de LFI a permis à l’aile modérée de la gauche de donner de la voix, et d’occuper l’espace médiatique pour exprimer leurs convictions. Et 10 jours plus tard, les annonces de fusion PS-LFI s’enchainent, provoquant un malaise au sein du centre-gauche, déboussolé par ce changement de pied brutal.

Cela permet de se rendre compte, une fois de plus, que dans la classe politique, l’éthique de la responsabilité (conquérir le pouvoir) est prioritaire sur l’éthique de la conviction (défendre ses idées). Sur le fond, le calcul s’explique aussi par le fait qu’être pur, et dans l’opposition, ne permet pas de peser sur les décisions publiques. C’est donc assez compliqué de faire avancer ses convictions. Mais cela s’explique aussi de manière plus prosaïque. Contrairement aux citoyens et aux militants, qui peuvent tout miser sur l’éthique de conviction, vu qu’ils n’ont pas de postes, les responsables politiques ont une gamelle à remplir à la fin du mois. Ils jouent donc leur emploi, et celui de leur tribu, donc leur carrière et leur statut social. Quand, au soir du premier tour, le résultat des urnes n’est pas à la hauteur des attentes, on regarde différemment les potentiels partenaires, surtout si ça peut permettre de sauver sa place.

Tout l’enjeu, pour les élus contraints à ce grand écart entre les paroles et les actes, est d’arriver à faire passer la pilule aux électeurs, d’abord à ceux qui les ont soutenus au premier tour, puis à ceux qu’ils draguent pour le deuxième tour. Le calcul n’a rien d’évident, car aux municipales, tout dépend de facteurs tellement différents, notamment les personnalités des différents protagonistes, l’ambiance politique locale. A la fin, se pose tout de même une question : Est-ce qu’une certaine trahison des idéaux et des postures suffira à sauver la place, et si oui, jusqu’où aller ?

C’est là que le piège se referme pour le PS, qui est depuis de très longue années, un parti d’apparatchiks, dont l’attractivité repose bien plus sur sa capacité à distribuer des places, que sur son idéologie. D’où une distorsion terrible entre les discours sur les plateaux TV, où l’éthique de conviction des dirigeants nationaux s’exprime d’autant plus librement, qu’ils ne sont pas personnellement concernés par l’aspect « éthique de la responsabilité ». La mise en abime la plus frappante est le cas de Tulle, où le maire PS sortant, très proche François Hollande, vient de fusionner avec la liste LFI, alors même que son mentor passe son temps à cracher sur les insoumis.

Pour la gauche, ce deuxième tour des municipales est une forme de test grandeur nature en vue de la présidentielle. Jusqu’où les électeurs de la gauche modérée laissent de coté leurs convictions pour valider une alliance avec LFI, afin de conserver le pouvoir ?

24 réponses sur « Les deux éthiques de la politique »

C’est supposer un peu vite que ce qui s’est joué avant le 1er tour relevait uniquement des convictions (alors que c’était aussi des tactiques pour s’assurer la première place à gauche). On finit alors par voir tout ce qui suit comme un reniement, alors que c’est une simple tactique (s’allier avec LFI en comptant sur l’absence de réservoir de voix centristes vs. ne pas s’allier avec LFI en comptant sur les voix LFI) en fonction de convictions (battre la droite). La fameuse distinction de Weber risque de servir à un cynisme facile et réducteur. D’ailleurs vous vous abstenez de commenter le choix de Bournazel à Paris, qui en termes de reniement est assez magnifique (le pauvre).

Bournazel a trouvé un bon entre-deux. Il fusionne, mais n’est pas sur la liste. Il a donné satisfaction à son parti, et à ceux qui voulaient des places dans son camp, sans personnellement se renier. Compliqué de faire au delà.

Je ne sais pas qui est « on », mais moi, je n’ai jamais cru un seul instant que le PS renoncerait à s’allier à LFI! Je suis plutôt agréablement surpris par Grégoire à Paris et Payen à Marseille!
La droite, par contre, reste soumise aux injonction morales de la gauche et préfère la défaite à des rapprochement avec le RN ou Reconquête, pourtant bien moins outranciers que LFI…

Le chef de Reconquête n’est pas multicondamné pour injures racistes ? En termes d’outrances c’est pas mal.

J’ai quelques doutes sur l’impartialité de la justice, mais soit: admettons que Reconquête et le RN soient tout aussi infréquentables que LFI. Pourquoi la droite dir « républicaine » devrait-elle maintenir le barrage coûte ce que coûte alors que la gauche est prête à s’allier avec ses propres extrémistes ?

Ah, mais EPR c’est là qu’est le désaccord de fond !
Vous dites « admettons que Reconquête et le RN soient tout aussi infréquentables que LFI », sauf que pour nous Reconquête et le RN sont clairement plus infréquentables que LFI!
A qui je ne donnerais pas ce qualificatif d’ailleurs !

En effet, nos positions sont strictement symétriques (quelle surprise !). Toujours est-il que la droite fait barrage à l’extrême droite, tandis que la gauche tend la main à l’extrême gauche. C’est probablement vous qui avez raison !

Ça dépend surtout pas mal des candidats locaux, a priori. Il y a à la FI des personnes et un mode de fonctionnement toxiques (dont Chikirou), mais il y a aussi des élus assez classiquement de gauche qui n’ont rien à voir avec les insanités antisémites de Mélenchon.

Bref, même s’il y a tout un narratif « le PS s’est fait piéger » qui fleurit dans les médias, je n’ai vraiment pas l’impression que sa position soit si précaire. On parle d’une élection locale avec des enjeux, même à Paris, qui sont assez loin des polémiques nationales.

(mais oui, bien sûr, le PS est pas mal un parti d’élus locaux qui sont inquiets de leur propre réélection…)

Vrai question: pouvez-vous m’indiquer ces insanités s’il vous plaît ? (avec des vraies sources si possible pas les propos d’un éditorialiste) J’ai lâche l’affaire depuis quelques temps et je vois cette affirmation passée de temps en temps sans rien derrière.

Si vous êtes abonné au Monde, il y a cette excellente tribune de Robert Hirsch :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/10/robert-hirsch-historien-comment-ne-pas-voir-dans-les-allusions-de-melenchon-sur-les-juifs-un-heritage-des-errements-du-passe_6670171_3232.html

À noter que Mélenchon a présenté des excuses publiques, ce qui est quasi-inédit de sa part :
https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/03/sous-la-pression-et-le-feu-des-critiques-jean-luc-melenchon-fait-son-mea-culpa_6669306_823448.html

Vous avez oubliez la tribune d’Yvan Jablonka, parue le même jour que celle de Hirsch : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/10/ivan-jablonka-historien-l-insistance-sur-les-noms-de-famille-est-une-particularite-de-l-antisemitisme_6670170_3232.html

A un moment, il serait temps que toutes ces dénonciations de l’antisémitisme a-vé-ré de Jean-Luc Mélenchon (et de son parti) conduisent à des poursuites judiciaires.

Quoi ? Personne ne s’y colle ? Avec tout ce qui lui est reproché à longueur d’articles et d’émissions, c’est quand même dingue qu’aucune preuve ne puisse être rapportée et déposée devant la Justice !

Et tiens, au sujet de la prononciation du nom d’Epstein, allez donc lire le Figaro car c’est ce journal qui a commencé à se demander s’il fallait prononcer comme ceci ou comme cela.

Il y a une sacrée bande d’idiots qui se focalisent sur le doigt pendant que Mélenchon ironise en gardant les yeux braqués sur la Lune.

Et il y a aussi des RN qui n’ont rien à voir avec les avanies du feu Jean-Marie le Pen…ah, non, bizarrement ça ne marche pas dans ce sens là.

Oui, des bonnes personnes qui ne pensent qu’à la France.
Puis on regarde leurs traces sur les réseaux sociaux et on découvre de curieuses publications.
Sans doute des comptes piratés, non ?

Le RN aux nombreux candidats aux sorties racistes, à la présidente qui détourne de l’argent, et j’en passe. Oui non un parti parfaitement respectable.

Le RN est très, très loin d’être irréprochable. Je n’ai jamais dit le contraire.
Mon point est qu’il n’est pas pire que LFI, qui revendique sa proximité avec une milice violente (la Jeune Garde), se montre compréhensif envers le Hamas, est soupçonné de proximité avec les frères musulmans… et j’en passe.

Mais alors que le RN, ex-FN a été plusieurs fois condamné par la justice, ce n’est pas le cas de LFI.
Du reste les agissements que vous décrivez ne tombent pas sous le coup de la loi, au contraire de ceux du RN ou de nombreux élus de ce parti.
Dès lors que vaut encore votre mise en équivalence ?

Ce qui me choque plus, vu de ma petite Suisse, c’est la quantité de grabataires qui sont en lice pour des villes relativement importantes: Aulas (77 ans ce dimanche), Estrosi (71 cette année), Ménard (73), Hurmic (71).

L’autre truc lunaire est que l’accomodement des électeurs avec les casseroles judiciaires semble sans limites – avec Dati en premier lieu, mais pas que. Vu le peu de mentions que j’en vois dans la presse, je me demande aussi si elle ne fait que répondre à l’absence d’intérêt du corps électoral pour ce sujet, ou si c’est un simple abandon de fonction.

Voter pour des gens condamnés ou avec beaucoup de casseroles judiciaires aux fesses est une tradition française qui ne date pas d’hier 😀

Bonjour. Après, il y a aussi des situations locales qui peuvent le justifier. J’habite la région grenobloise, et j’ai fait quelques projections personnelles avant d’évaluer si la fusion avec LFI était acceptable ou non. En face, Carignon était assuré d’avoir les voix de toute la droite, incluant le RN et Reconquête. A gauche, si LFI se présentait au second tour, la liste Ruffin pouvait perdre à quelques voix près.

Alors valait-il mieux accepter une « fusion technique » avec LFI, ou que la ville soit à nouveau gouverné par un fossile condamné pour corruption et détournement de fonds?

Maintenant, à Grenoble, il y a aussi une autre réalité importante. C’est que si la gauche c’était présentée unie, elle aurait remporté les élections dès le 1ier tour. Et cela je ne l’oublierai personnellement pas pour les prochaines élections. Que ni LFI, ni Place Publique ne comptent sur ma voix après cette vacherie.

@Brucolaque 20 mars 2026 à 14:36
Sarkozy et Bayrou ont également été condamnés – le LR et le Modem sont aussi infréquentables?
LFI en tant que telle n’a peut-être pas de condamnations judiciaires, mais elle a un député fiché S, des collaborateurs parlementaires mis en examen pour complicité de meurtre, un autre député qui a reconnu avoir vendu de la drogue, un autre qui en a acheté, un autre condamné pour violences sur fonctionnaire… Il faut que je continue?

Bayrou n’a pas (encore) été condamné.
Mais à vous lire il n’est nul besoin de passer devant un juge pour l’être.

Pas Bayrou, en effet. Mea culpa. Mais d’autres cadres du Modem l’ont été, d’où mon erreur.
Peu importe, le sujet n’était pas le Modem, mais LFI. Et là, vous ne pouvez pas me contredire. Ah, j’avais oublié le très galant Adrien Quatennes.
Inutile de répliquer par une liste d’exposants di RN condamnés : mon but n’est pas de défendre le parti à la flamme, que je ne porte pas dans mon cour.

Je crois surtout que ces deux éthiques montrent la déconnexion totale entre l’intelligentsia parisienne, qui reste ancrée sur des positions dogmatiques, parfois même caricaturales, et le monde de la province bien plus terre à terre. Et aujourd’hui, on a une direction du Parti Socialiste clairement désavouée par ses élus de terrain qui ont bien compris qu’avoir plus de 3 candidats au second tour, c’était beaucoup trop.

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