Je trouve que de plus en plus, la fabrique de l’opinion politique ne repose plus que sur l’indignation et la colère. Les faits semblent ne plus avoir d’autre rôle que de servir de support d’indignation. Parfois même, on déforme ou on grossit exagérément un fait, pour lui faire dire quelque chose qui va susciter l’indignation. C’est autant de moins de place dans le débat, pour les sujets de fond, et surtout, cela chauffe à blanc des électeurs, les amenant vers un vote extrémiste.
Le site projet Arcadie, qui connait bien le fonctionnement de l’Assemblée, vient de tomber dans le piège. En regardant le Journal Officiel, il a vu que Marie-France Lorho, députée RN, a été nommée membre de la commission chargée des immunités. Cette élue est passée devant les tribunaux et a été condamnée à 18 mois de prison avec sursis et 5 ans d’inéligibilité. Elle avait en effet salarié le fils de son prédécesseur, dans ce qui a été considéré comme un emploi fictif. C’est typique du RN, pour qui la probité est une notion floue. Il se trouve que cette commission de 15 membres, dite « de l’article 26 », est chargée de donner un avis sur les demandes de suspension de la détention, des mesures privatives ou restrictives de liberté ou de la poursuite d’un député.
Il est vrai que cela peut paraitre cocasse qu’une députée condamnée pour atteinte à la probité, se retrouve dans une telle commission. Toutefois, son champ d’action n’est pas exactement la probité, mais le respect des immunités parlementaires. Elle est composée de 15 titulaires et 15 suppléants, et Marie-Françoise Lorho n’est qu’une parmi 15 personnes, donc sa voix ne pèse pas vraiment. Ensuite, cette commission n’est chargée que de donner un avis, in fine, c’est le Bureau de l’Assemblée qui tranche. Enfin, cette commission ne semble s’être jamais réunie depuis le début de la XVIIe législature.
Il est difficile de dire qu’un pouvoir décisionnaire ou une influence a été accordée à Marie-Françoise Lorho. Cette commission ne sert à rien, mais comme elle est prévue dans la Constitution, elle est formellement constituée. Chaque groupe y a son quota, et décide qui doit y être envoyé. Il se trouve que le groupe RN a choisi Marie-Françoise Lorho, c’est sa responsabilité, pas celle des autres groupes ou de l’institution. On est donc ici dans l’ordre du pur symbole, sans la moindre incidence sur le fonctionnement des institutions.
Pourtant, en mettant en exergue ce fait, ce qui va arriver, c’est une indignation de réseaux sociaux. Les internautes ne creusent pas la réalité, ils gobent ce qu’on leur donne et se contentent de rajouter une couche d’indignation. Et ici, elle sera dirigée contre l’institution parlementaire et la classe politique dans son ensemble, alors même qu’il s’agit juste d’un choix interne du RN.
Notre vie politique est devenue explosive, avec une colère qui fait que la réalité, finalement, importe peu. Même si ici, nous n’avons pas affaire à une Fake News, puisque les faits sont vrais, la manière dont ils sont présentés fait que l’effet sur l’auditoire est le même. C’est un sujet de préoccupation pour moi, car cette dérive systématique sur l’indignation à partir de faits ou de perceptions faciles à appréhender prend toute la place dans le débat public, de plus en plus trusté par les réseaux sociaux et les chaines d’infos en continu.
Cela devrait donc inciter à la prudence les journalistes (les vrais, pas ceux qui officient sur CNews ou dans les torchons d’extrême-droite). L’opinion publique est un baril de poudre, la moindre étincelle peut provoquer des dégâts énormes.