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Le séisme Grasset

Vincent Bolloré vient de répondre personnellement (ce qui est rare) aux polémiques autour du renvoi d’Olivier Nora de la direction de la maison d’édition Grasset. Même courte, cette prise de position dit des choses intéressantes.

Le premier angle d’attaque est le résultat économique. Vincent Bolloré est un financier, qui regarde d’abord les comptes, et ne prendra pas le risque de casser une cash machine. Même s’il est propriétaire de Canal+, on n’a jamais entendu parler de la moindre intervention « politique » de Bolloré sur ce que produit Canal+, car c’est la poule aux oeufs d’or. En revanche, quand le résultat économique n’est pas au rendez-vous, aucune pitié. Les dirigeants sont virés manu militari, avec purge des salariés au passage (pour aboutir à une réduction globale de masse salariale). Si l’entreprise reste économiquement peu rentable, elle est conservée si elle permet de bénéficier d’une influence politique. C’est d’ailleurs pour cela que CNews et les titres de presse de Lagardère restent dans le giron de Bolloré, car c’est bien plus leur impact que leur rentabilité, qui intéresse le big boss. L’édition n’étant un secteur à grosses marges, on peut craindre que Grasset subisse le même sort, et ne serve à propager la propagande d’extrême-droite. Dans l’empire Bolloré, le seul totem d’immunité, c’est la rentabilité financière. C’est ça qui le rend dangereux, car il a les moyens de ses ambitions, contrairement à Stérin. Celui-ci s’est brulé les ailes, avec des difficultés financières liées à ses projets d’influence, qui en ont fait un investisseur radioactif.

Le deuxième angle est celui de l’attaque anti-élites parisiennes. Dans son texte, Bolloré évoque les 38 salariés de Grasset, et la rémunération du patron, à plus d’un million d’euros, pour une rentabilité en berne. C’est assez fallacieux comme argument, car la valeur d’une maison d’édition repose sur le talent relationnel de ses dirigeants à détecter, faire venir et retenir les « bons auteurs », ceux qui marquent leur époque et font vendre. Ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité, et quand on tient la « bonne personne », il ne faut pas chipoter sur la rémunération. Bolloré rajoute une deuxième couche, plus collective, évoquant une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient, et qui, grâce à sa capacité de fracas médiatique, fait peur à beaucoup ». Dans les faits, il n’a pas complètement tort, le milieu culturel parisien donnant, depuis longtemps et très régulièrement, des illustrations des dégâts du copinage, de la consanguinité et de l’entre-soi méprisant. Que des « oligarques culturels parisiens » se fassent bousculer ne me fera pas pleurer. Malheureusement, il ne semble pas que la volonté de Bolloré soit de revoir de fond en comble le système, mais plutôt de s’y faire une place, sans en subir les règles qui ne lui conviennent pas. Quand ça l’arrange, Bolloré sait très bien

Cette affaire est donc une mauvaise nouvelle pour la création littéraire française. Un copinage va juste en remplacer un autre. Si on veut être publié, en bénéficiant d’une appréciable mise en avant médiatique par les médias associés (on fait de la « synergie » chez Bolloré), on sait quelles babouches il faudra aller baiser, et quelles idées mettre en avant. On ne va pas relever le talent global de la scène littéraire parisienne, bien au contraire. Car la place prise par le nouveau Grasset et ses affidés, se fera au détriment du reste, et donc restreindre un peu la visibilité des autres courants d’idées et des talents qui n’auront pas fait allégeance. Il n’y aura pas plus d’argent investi dans le secteur, pour Bolloré, Grasset et ses groupes de presse sont des danseuses, pas des investissements. Il y mettra juste ce qu’il faut pour que ça ne coule pas, en serrant au maximum les coûts. La qualité de ce qui en sort importe peu, pourvu que ça serve ses lubies idéologiques.

Les protestations des auteurs et du milieu littéraire n’y changeront rien, car ils n’ont pas les moyens économiques de conserver le contrôle du secteur. Une fois le tumulte passé, le business reprendra comme avant, Grasset continuera à vendre des livres, car au final, la « grande littérature » n’est pas ce qui fait vivre le monde de l’édition. Lors du salon du livre qui vient de se tenir, ce sont les stands dédiés à la romance qui ont été pris d’assaut et la notoriété de Boualem Sansal, nouvelle vedette de Grasset, ne dépasse par le petit cercle des initiés.

9 réponses sur « Le séisme Grasset »

« on n’a jamais entendu parler de la moindre intervention « politique » de Bolloré sur ce que produit Canal+ »
Pardon ?
La fin piteuse des Guignols de l’info, c’est la patte de Bolloré.

C’est le nettoyage initial, et c’est toutes les équipes de Canal+ « pré-Bolloré » qui ont dégagé, pas que les Guignols. Depuis, quand est-ce que Bolloré est intervenu sur les contenus audiovisuels produits par Canal+ ? Et pourtant, c’est une grosse usine à séries !

Je rejoins iznogoud sur l’interventionnisme de bollore dans ses médias :
Il a viré ceux qui faisaient canal+ public (guignols, grand et petit journal), mis fin à I télé pour créer cnews, ajouté des « docus » flics et immigration sur cstar et même mis des téléfilms sur Bernadette soubirou juste après hanouna du C8.
Et ce n’est pas que de l’initial, la ligne politique de cnews ne cesse de se droitiser.

Sinon merci d’avoir mis le lien de sa déclaration originale, je découvre qu’il se dit chrétien démocrate.
Autant je ne le voyait pas comme catholique, mais le côté démocrate revendiqué m’étonne. Pour moi c’est un « chrétien » à l’américaine: un juif non assumé qui déteste jesus et son message mais adore les anathèmes de l’ancien testament. D’ailleurs l’attaque antielite d’un milliardaire très parisien est dans la droite ligne de ce qui se fait aux usa.

Ne confondez pas médias et société de production. Les médias ne sont pas rentables, donc entrent dans la catégorie des danseuses. La société de production audiovisuelle et ses dépendances (la marque notamment) sont une vache à lait, on n’y touche pas. Cherchez la trace de Bolloré et de l’esprit CNews sur les séries de Canal+, vous ne la trouverez pas, car il n’y en a pas. C’est là qu’il est malin et donc dangereux.

Juste un message pour condamner la partie sur les juifs. Je ne sais pas si c’est votre intention, mais ce qu’on lit dans votre message est relativement inadmissible. En gros, le gros du message diabolise à juste titre les actions de Bolloré, pour en conclure qu’il est juif- comme si il y avait un lien entre les deux. Quand on connait en plus tout les discours antisémites sur les juifs et l’argent, votre commentaire se lit comme franchement antisémite.

J’espère que c’est une erreur, que ce n’était pas l’intention, et dans ce cas une correction serait la bienvenue.

Bolloré aussi peut parfois se casser les dents. Il y a une dizaine d’années, il a tenté de racheter Ubisoft. Il avait pour ça commencer à grappiller des actions au sein des principales sociétés de l’entreprise : Ubisoft (chargé du développement des jeux standards) et Gameloft (chargé du développement des jeux mobiles). Les frères Guillemot, fondateurs et propriétaires d’Ubisoft, avaient laissé une porte grande ouverte en n’étant propriétaires que de 10% du capital de la société, ce qui avait permis à Bolloré de facilement s’accaparer d’un pourcentage plus élevé. Mais les Guillemot, sachant que leur ennemi était bien plus fort qu’eux, ont décidé de sauver l’essentiel quitte à sacrifier certaines activités. C’est ainsi qu’ils se sont progressivement désengager de Gameloft, tout en déplaçant l’essentiel de ses développeurs vers Ubisoft. Ils ont mis tous leurs efforts pour racheter l’essentiel des actifs d’Ubisoft afin d’arriver à près de 50% et ainsi bloquer Bolloré, qui, dans le même temps, rachetait les actifs de Gameloft.
Au final, il a fini par lâcher Ubisoft, et accepté de se contenter de Gameloft qui était devenue une coquille vide.

Il pratiquait surtout les raids financiers, et il me semble qu’au final, il ne s’en est pas trop mal sorti de l’affaire, en faisant une plus value. Pareil avec Vivendi, qu’il a scindé en quatre entitées, pour réaliser une opération financière. On a trop souvent tendance à parler de Bolloré comme d’un idéologue d’extrême droite, alors que c’est d’abord un capitaine d’industrie et un financier.

« Ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité, et quand on tient la « bonne personne », il ne faut pas chipoter sur la rémunération. »
Effectivement, avec un salaire auto-attribué d’un million d’euros annuel, on peut dire qu’Olivier Nora n’a pas chipoté sur sa rémunération. Quel que soit son carnet d’adresses, comment peut-on défendre quelqu’un qui se goinfre à ce point !

Personne ne s’auto-attribue de telles rémunérations, sans le moindre contrôle. Il y a au minimum l’actionnaire. Et ça se voit que vous ne connaissez pas les niveau de rémunération dans le privé. Celle d’Olivier Nora, qui porte complètement la boite sur ses épaules, n’est en rien délirante, par rapport à des cadres supérieurs dans de grosses boites du CAC 40.

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