Catégories
Non classé

Je prends ma retraite de Wikipédien

Le 31 mars, après quasiment 20 ans de contributions, j’ai clôturé mon compte sur Wikipédia. Je raccroche les gants, pour ne pas revenir, sauf de manière très ponctuelle et anonyme. Ma participation à la « vie wikipédienne » est terminée.

Ce départ n’est pas un abandon de l’idéal de libre partage de la connaissance, ni un désintérêt pour les sujets de qualité de l’information et de mise en récit du monde. C’est le point ultime d’une fatigue profonde de la manière toxique dont fonctionne la communauté de la wikipédia francophone. C’est d’ailleurs un sujet en pleine discussion, où certains prennent conscience que la baisse structurelle du nombre de contributeurs est la menace la plus importante pour Wikipédia, avec l’IA générative, qui pollue l’ensemble des contenus sur internet.

La communauté est confrontée, depuis ses débuts, à des problèmes structurels, avec des réponses (ou des non-réponses) qui généraient un turn-over. Tant que des nouveaux arrivaient en nombre suffisant, et prenaient la place des anciens, fatigués ou mis à la porte, on pouvait se mettre la tête dans le sable. Cela va être de moins en moins possible, car les flux entrants vont se tarir. Les nouvelles générations, à cause des nouveaux moyens de recherches par IA, n’auront plus besoin de venir sur Wikipédia pour avoir les informations. S’ils ne viennent plus sur le site, les chances qu’ils découvrent qu’il y a un bouton « modifier » et qu’ils appuient dessus diminuent. Donc si on continue à avoir le taux de perte actuel, ainsi que le (minable) taux de rétention des nouveaux, ça va être la catastrophe.

Le principal problème de Wikipédia, c’est sa communauté. Je connais un peu la francophone, et j’y vois de nombreux soucis (qui ne sont désormais plus mon problème).

L’origine est l’esprit « libertariano-anarchiste » de la communauté, marqué par un refus farouche des institutions, avec un mécanisme de traitement des conflits profondément défaillant. L’esprit du projet est simple sur le papier, mais devient très vite complexe quand on entre dans les détails. Il y a un corpus foisonnant de règles, de recommandations, de traditions, écrites ou non écrites, qu’il faut des années de pratique pour connaitre. Rien n’est fait pour clarifier, synthétiser, et permettre simplement de trouver la bonne information. Certaines de ces règles sont obscures, car résultats de compromis boiteux, où seuls les anciens, qui ont participé au débat, savent où sont les non-dits. Vu de loin, c’est un joli lac tranquille, et une fois qu’on y est, c’est un marécage rempli de chausse-trappes.

La construction de Wikipédia reposant sur la confrontation des opinions et la recherche du compromis, les occasions d’entrer en conflit sont nombreuses. C’est notamment le cas sur les pages les plus exposées, celles consacrées à l’actualité, à la politique ou aux questions de société. Même si la question est bien plus complexe que ne le présentent certains, il y a des militants parmi les contributeurs qui cherchent à pousser, de plus ou moins bonne foi, leurs opinions et leurs narratifs. Certains acceptent le dialogue et le compromis, d’autres croisent le fer, et ne se résolvent au compromis que contraints et forcés. Il y a également de nombreux enjeux de pouvoirs et d’égo, comme on en rencontre dans toutes les sociétés humaines.

Si vous voulez réussir votre « pov-pushing » (mot de jargon désignant le fait de faire la promotion d’un point de vue particulier), il y a plusieurs techniques pour faire trébucher un contributeur qui s’oppose à vous. Il suffit parfois de rameuter quelques copains (sur Wikipédia, on chasse en meute) pour faire nombre, en expliquant au solitaire en face qu’il a tort, parce que seul sur sa position. C’est un peu le « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire », lancé en 1981 par le socialiste André Laignel à l’ancienne majorité de droite. Brutal, mais efficace. Si le contradicteur ne lâche pas le morceau, il peut se faire débarquer après un passage au tribunal.

Vous pouvez aussi finasser, faire le durer le débat, pour énerver votre contradicteur et le faire craquer. Il y a des manières, sur Wikipédia, d’être parfaitement odieux et insultant, sous apparence de politesse exquise. Le premier qui commet un manquement aux règles de savoir-vivre se retrouve au tribunal (appeler aussi requêtes aux administrateurs) et se fait sanctionner. Pas sur le fond, bien entendu, mais sur la forme. Discréditer le messager, pour ne pas avoir à répondre sur le fond, et gagner sur le tapis vert, c’est vieux comme la politique, et ça marche assez bien sur Wikipédia.

Normalement, il existe un mécanisme de règlement des conflits, qui repose sur les instances, avec des contributeurs élus et dotés de pouvoirs. A l’origine, il y avait un comité d’arbitrage, qui a été sabordé depuis de longues années, et n’est plus opérationnel. Sur la fin, il avait dérivé, et n’était plus fonctionnel, ce qui fait que personne ne s’est vraiment battu pour le sauver.

L’essentiel de la charge du règlement des conflits repose sur les administrateurs, qui n’ont pas, à la base, ce rôle. S’ils l’ont pris, c’est par défaut, et tous n’ont pas une appétence pour ça, car c’est une tâche ingrate, où il n’y a que des coups à prendre. De fait, le système repose sur un noyau assez faible de contributeurs, une trentaine tout au plus. Le processus est largement informel, il n’y a quasiment pas de règles de procédure, tout se fait en fonction de qui prend en charge la demande, de la place dans la hiérarchie de celui qui attaque ou est attaqué. On peut avoir des traitements expéditifs, d’autres qui s’enlisent, avec des admins qui regardent le fond du dossier, instruisent à charge et à décharge, et d’autres qui traitent les choses par dessus la jambe. Il arrive qu’il y ait des conflits d’intérêts, des copinages, qui entrainent des « acquittements » scandaleux, ou des exécutions sommaires, avec blocage indéfini, voire des bannissements. Résultat des courses, le règlement des conflits relève de la loi de la jungle avec une violence masquée, et est déterminé par votre place dans la chaine alimentaire.

J’ai vu de tout dans ma vie wikipédienne, et j’ai surtout vu un solide refus des « élites de la communauté » d’admettre qu’il y a un problème, et de le traiter. Depuis 15 ans, rien n’a fondamentalement changé. A la longue, cela amène une usure importante chez les contributeurs, même aguerris, qui partent (comme moi) ou qui se replient sur leurs contributions dans les pages techniques, et fuient les lieux de discussion communautaire.

Je pars avec le sentiment un peu amer que la communauté francophone est irréformable, et qu’il ne sert à rien de continuer à m’user et à me faire du mal dans cette ambiance toxique. Mais comme nul n’est irremplaçable, le projet vivra très bien sans moi et je trouverai d’autres manières d’occuper utilement mon temps.

Une réponse sur « Je prends ma retraite de Wikipédien »

Bonsoir. Cette nouvelle m’attriste. Je suis un vieux contributeur, et je ne peux qu’être d’accord avec votre analyse. Mon expérience est un peu différente parce que je ne suis jamais intervenu qu’en IP (justement parce que certains membres sont parfaitement imbuvables), ce qui m’a permis de garder davantage de distance. Il m’arrive encore de suspendre mes contributions après certains échanges rugueux, mais je finis toujours par y retourner, parce que c’est une sacrée belle entreprise, tout de même. On n’y pense pas tous les jours, mais Wikipedia est un formidable outil qui a été fabriqué juste avec nos petites mains.
Et puis il est insupportable de se dire que les jeunes pourraient un jour n’avoir rien d’autre qu’une IA imbécile pour se renseigner. J’espère que prendre un peu de distance vous permettra de revenir dès que possible. Cdlt.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *