Des chercheurs ont pointé une transformation majeure de la France qui est passée un peu inaperçue, celui d’une transformation profonde de la répartition territoriale de la prospérité.
Les évolutions économiques, à savoir la désindustrialisation et la montée en puissance du tertiaire, ont fait que l’activité économique productrice de richesses s’est concentrée sur les métropoles. Le concept de « désert français » n’a jamais été autant d’actualité, car les territoires ruraux et les petites villes se sont vidés des emplois bien rémunérés, et donc des couches sociales supérieures. Cela entraine une baisse du niveau de vie global (économique et culturel), mais aussi un abaissement du plafond, au delà duquel, si on veut progresser, il faut partir (vers les métropoles). De très nombreux territoires se sont vidés de leurs élites économiques et sociales, et souvent, ne restent que ceux qui n’ont pas pu partir, et ceux qui ont choisi d’y venir, parce que n’étant plus dépendants de l’emploi pour leur train de vie (en gros, les retraités et les assistés).
Une nouvelle géographie se dessine, avec une ségrégation sociale de plus en plus forte. Les pôles métropolitains dotés d’une attractivité forte, concentrent les habitants dans des conditions de moins en moins intéressantes et de plus en plus coûteuses. Le prix de l’immobilier fait qu’on ne choisit pas toujours où on vit, ou alors le choix de la localisation se fait au détriment du confort. Dans les zones « hors attraction métropole », deux situations existent, les zones « agréables » comme les bords de mer ou celles qui ont une certaine proximité avec Paris (Normandie par exemple), et les autres, qui ne sont pas pittoresques et mal connectés aux métropoles. Dans les premières, on trouve des retraités aisés, qui prennent la place des « autochtones », relégués dans l’arrière pays, faute de pouvoir suivre financièrement (certaines zones en Bretagne et Pays basque pour les exemples les plus caricaturaux). Et dans les secondes, on trouve ceux qui n’ont pas pu aller ailleurs, qu’ils soit natifs du lieu, où qu’ils aient été relégués parce que ne pouvant pas habiter proche des métropoles, faute de moyens. Bien évidemment, les potentialités économiques qui vous sont offertes dans les territoires de relégation sont faibles, et donc créatrices de frustrations.
Ces écarts entre territoires provoquent bien évidemment de fortes tensions, qui participent à la dégradation de l’ambiance politique dans le pays. Les Gilets jaunes en sont l’une des expressions, et cela n’a rien changé, car la dynamique est profondément ancrée, et ne s’inversera pas par le biais de décisions politiques. Tout au plus pourra-t-on, si on a l’argent, faire du saupoudrage pour rendre la vie moins désagréable en zone « de relégation »non attractive ». On y maintiendra des services publics (même si plus couteux qu’en zone dense), des dessertes de chemin de fer qu’on ne fermera pas alors qu’elles sont non rentables. Mais on ne pourra pas faire revenir les emplois rémunérateurs et les élites sociales dans ces secteurs, en tout cas pas suffisamment pour y retrouver une vitalité économique et culturelle. Il va donc falloir vivre avec ce nouvel « équilibre » territorial.
Cela se conjugue avec une autre évolution, qui vient de loin, et qui est en train de s’achever, celle de la fin des terroirs. Jusqu’au milieu du XXe siècle, nombre de territoires avaient une véritable identité, avec un nom, des coutumes, des patois spécifiques et donc un sentiment d’appartenance qui créait du lien social. Tout cela a presque complètement disparu. Entre les départs de « locaux » et l’arrivée des néo-ruraux, ces identités ont disparu, ou se sont fortement effacées. Il ne reste donc même plus cette identité, pour permettre de donner un peu de liant à une société de plus en plus déstructurée, où l’écran prend la place du lien social « de visu ». Nombre de zones rurales sont devenues « vides » dans tous les sens du terme.
Comment gérer l’anomie grandissante dans les territoires ruraux « non attractifs » ? C’est un enjeu énorme, qui s’apparente, pour le moment, à gérer la pénurie, et à faire en sorte que la cocotte-minute n’explose pas, comme pour les banlieues. Pour l’instant, il n’y a aucune politique volontariste « d’aménagement du territoire », on laisse « faire la nature », en posant quelques pansements, avec des territoires « reculés » comme la Creuse ou la Lozère, qui sont quasiment en soins palliatifs.
La première option, vers laquelle tout le monde se précipite, est de rétablir les équilibres, en essayant de maintenir en vie, y compris sous respirateur artificiel, des territoires qui sont déjà sous la ligne de flottaison. Nous n’avons plus les moyens de développer de nouvelles infrastructures de transport. C’est déjà bien si nous arrivions à maintenir celles qui existent. Le changement climatique a des effets importants sur les routes et les ponts, et là aussi, un « mur d’investissements » attend des collectivités locales qui n’ont plus d’argent. Nous n’avons pas non plus la main sur les choix des acteurs économiques, qui s’implantent où ils le veulent, et encore moins sur les désirs des gens, qui ne peuvent pas se voir imposer l’endroit où ils doivent vivre. Il n’y a qu’à voir la difficulté à faire s’installer des médecins en zone rurale. Comment imposer à des gens fortement diplômés, nés ou formés dans les métropoles (où ils ont pris des habitudes) de les faire s’installer dans des zones sans charme, mal desservies, où ils ne trouvent rien de ce qui faisait les plaisirs de leur vie dans les métropoles ? J’ai peur que ce soit une voie sans issue.
L’autre alternative est de prendre acte de cette évolution, et de l’accompagner politiquement. Oui, il va y avoir un « désert » français qui va le rester, ce qui pose des problèmes qu’il faut traiter. Le premier problème est celui de l’entretien « physique » du territoire. Quand il y a une déprise agricole et économique, qui finance l’entretien des infrastructures, le curage des rivières, le maintien d’un minimum d’exploitation du foncier, pour éviter le retour à « l’état sauvage » ? Avec le réchauffement climatique, la limite des incendies de forêts estivaux remonte, et on sait que le débroussaillage est un facteur limitant. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Un défaut d’entretien de l’existant rend la situation encore plus précaire pour ceux qui restent.
Ensuite, que proposer aux populations, pour qu’elles ne se sentent pas trop « reléguées », sur le plan culturel et de « l’estime de soi » ? Il y a une dimension symbolique du problème qui est trop souvent évacuée. Tout le monde souhaite de la considération, et pouvoir porter un regard positif sur lui et son cadre de vie. Il faut donc un discours « positif » sur ces territoires en forte déprise, où il se passe des choses qui méritent d’être accompagnées car elles participent de la structuration sociale et de l’identité. Comment faire que les habitants de ces territoires puisse se dire que rester est un choix valorisant, et ne pas les faire se sentir regardés comme des arriérés. Il y a un effort important, de la part des habitants des métropoles, pour ne pas tenir ces zones comme des « trous du cul du monde », méritant juste mépris et ignorance.
Les outils pour y arriver sont de plusieurs ordres. Le premier est bien entendu financier, il est essentiel, mais il ne fait pas tout. Il existe aussi une dimension politique, qui passe par une reconnaissance officielle et par davantage de liberté locale pour s’organiser. Les politiques de décentralisation devraient prendre en compte cet aspect, notamment pour penser la différentiation. La géographie ayant changé, il faut peut-être rouvrir le sujet des découpages administratifs et territoriaux. Le redécoupage des régions, en 2015, a aggravé la situation de certaines zones fragiles, qui ont vu le centre de décision s’éloigner considérablement. Le Limousin a été rattaché à la Nouvelle-Aquitaine, ce qui fait que les habitants de la Creuse doivent aller à Bordeaux, alors qu’avant, c’était Limoges. Pareil pour la Lozère, où la capitale régionale est passée de Montpellier à Toulouse. Le choix a été fait, à l’époque, de rattacher les « pauvres » à des « riches » en se disant que la péréquation allait régler les problèmes. Qu’en est-il 10 ans après ? Est-ce que le Cantal a beaucoup gagné au rattachement à la grande région Auvergne-Rhône-Alpes, dont le centre de gravité est à Lyon ?
Une véritable décentralisation, c’est permettre à ces territoires de décider ou d’adapter les politiques publiques en fonction de leurs enjeux. Puisque la décentralisation se fait « asymétrique », pourquoi ne pas aller jusqu’au bout, et ne pas la réserver qu’aux riches et aux territoires à très forte identité culturelle ? Il faut aussi accepter que les collectivités locales puissent faire des choix qui déplaisent aux habitants des métropoles. La demande de la Bretagne ou du Pays basque de se doter d’outil pour lutter contre l’éviction du littoral des « locaux » par les riches retraités parisiens me semble tout à fait entendable. Pareillement, le choix de certains territoires de maintenir coute que coute des liaisons ferroviaires locales peut avoir une logique, et justifier cette dépense. Mettre tous les territoires sous la même toise peut souvent revenir, sans le dire, à imposer à tous les intérêts des habitants des métropoles, économiques comme culturels.
Voilà en tout cas un sujet politique qui mérite qu’on s’y arrête et qu’on y réfléchisse, car il est profondément structurant.
2 réponses sur « Le déséquilibre des territoires »
Bonjour,
Je vous invite à lire cet article :
https://theconversation.com/non-la-france-rurale-nest-pas-un-desert-culturel-278554
Très intéressant par rapport à votre propos
Oui ! Il est également clé de raisonner en politique d’aménagement et en valorisation des externalités. Tout le monde veut un ramassage des déchets, de l’électricité, de la sécurité, mais personne ne veut d’une centrale, d’une éolienne, d’un incinérateur ou d’une prison dans sa commune. Les taxes locales et les emplois induits ne suffisent pas à compenser vu du citoyen l’externalité négative, il faut organiser une péréquation comme pour la loi SRU sur le logement social.
L’industrialisation est un levier majeur aussi, ce sont des emplois qualifiés, bien payés, à valeur ajoutée, pas comme la longue liste d’une moitié des métiers de service. Mais là aussi on préfère mettre l’usine dans la commune d’à côté et faire tous les recours qui vont bien pour protéger des zones naturelles, renchérir le coût des projets pour limiter au maximum les externalités sonores, olfactives… Et je ne parle même pas d’explorer le sous-sol, la fracturation hydraulique etc…