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Mélenchon court-circuite les journalistes

Jean-Luc Mélenchon a choisi de faire relayer ses prises de parole par des influenceurs et des médias amis, excluant certains médias qu’il considère comme lui étant hostiles. Cela ne me choque absolument pas, et les protestations (parfois ridicules, comme celle de la porte-parole du gouvernement) sont d’une grande hypocrisie. Au lieu d’instrumentaliser cela, à des fins de campagne électorale, il vaudrait mieux s’interroger sur ce que cela dit du nouveau paysage médiatique, et du rapport des citoyens aux moyens d’informations, anciens et nouveaux.

Le but d’une personnalité politique est que son message arrive à un maximum d’électeurs, avec le moins de déformation possible. C’est parfaitement rationnel et cohérent. Jusqu’ici, les politiques n’avaient pas trop le choix, s’ils voulaient toucher un grand nombre de personnes, il fallait passer par les médias de masse, malgré tous leurs défauts et les déformations de leurs messages. Depuis quelques années, les canaux par lesquels s’informent les citoyens ont bien changé. Même si les médias de masse gardent encore une audience tout à fait significative, ils ne sont plus le seul passage obligé. Il existe désormais des canaux numériques, sur lesquels les français sont de plus en plus branchés, qui permettent de faire passer des informations et des messages, sans avoir à passer par des journalistes. Les adolescents (j’en ai deux) ne s’informent quasiment plus que par le biais des réseaux sociaux, avec un mix entre influenceurs et reprises de contenus de médias.

Le filtre que représentaient les médias entre les politiques et les citoyens est devenu de plus en plus troué, avec une concurrence où certains « influenceurs » se montrent tout aussi compétents, voire parfois plus, que certains journalistes. Jean-Luc Mélenchon ne fait que prendre acte de cela, de manière plus poussée et visible car clivante, mais tous sont en train de le faire. Emmanuel Macron n’est pas le dernier à aller chez Brut. En politique, seul le résultat final compte : est-ce qu’on a réussi à toucher la cible visée, et à obtenir qu’elle adopte le comportement attendu (qui est in fine de mettre le « bon » bulletin dans l’urne).

Le « pouvoir » de ces médias de masse venait du fait qu’ils étaient absolument incontournables pour les élus ayant des ambitions nationales. Ce rapport de force, en leur faveur, leur permettait une manière de travailler, un respect parfois à géométrie variable de la déontologie. Ils sont en capacité, en plus d’être relais, d’être aussi des filtres, et d’injecter leurs propres opinions dans les circuits médiatiques. Un certain nombre adorent même ça, et se prennent pour des « faiseurs de rois » et de grands intellectuels influents. Être incontournable permet (en effet) de choisir l’agenda, les sujets à traiter et ceux dont on ne parle pas, l’angle, et les interlocuteurs à mettre en face des élus. Vous n’aimez tel journaliste parce que vous le pensez partial ou incompétent ? Tant pis, vous devrez quand même traiter avec lui, parce que c’est ça ou rien. Et si « rien » c’est prendre le risque d’être inaudible et inexistant, le politique est parfois obligé de manger son chapeau.

Un certain nombre de journalistes et de médias nationaux ont ainsi pris de mauvaises habitudes. Il m’est arrivé, bien trop souvent, d’avoir envie de baffer certains interviewers politique de la télévision, imbus d’eux-mêmes, posant des questions débiles, orientées, ou tellement « par le petit bout de la lorgnette ». Quand on voit le degré de confiance de la population dans les journalistes et les médias, on se dit que le mal est profond, et que je suis loin d’être seul à être agacé. A partir du jour où le rapport de force évolue, et est moins en la faveur de ces journalistes, ils doivent s’adapter et se réinventer, s’ils ne veulent pas être court-circuités et marginalisés. Je pense que c’est d’ores et déjà en cours, certains « influenceurs » étant perçus comme plus fiables que les journalistes.

Ce que Jean-Luc Mélenchon a fait, de manière un peu brutale, quasiment tous les autres élus aimeraient le faire. N’avoir en face de soi que des amis, en ayant la garantie que le message arrivera aux destinataires, c’est le rêve. Et tant pis pour les belles déclarations lénifiantes et hypocrites sur « le rôle démocratique irremplaçable des médias » et autres fadaises, auxquelles plus grand monde ne croit.

Les canaux d’information et de communication évoluent, vouloir empêcher cette évolution, c’est comme vouloir empêcher l’eau de couler. Il faut que les journalistes nationaux (et en particulier ceux des rubriques politiques) fassent leur deuil de leur situation, et se réinventent en urgence. Je ne pense pas, malheureusement, que tous soient conscients de cela, et de l’urgence de le faire.

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