Dans son dernier ouvrage, « Comment pensent les démocraties », Marcel Gauchet a une analyse du « wokisme » que je trouve très intéressante, car distancié, sans agressivité, et lucide. Je tente ici de la résumer, avec mes mots.
Il commence par prendre ses distances avec le mot « wokisme », le considérant comme imparfait et inopérant en dehors du contexte américain, mais comme il s’est imposé dans le débat, il se résout à l’utiliser.
Le premier constat est que ce mouvement est marginal, en nombre de militants et de personnes concernées directement, mais qu’il a un retentissement (notamment médiatique) fort, ce qui prouve qu’il dit quelque chose de l’époque que nous vivons. C’est une critique idéologique du cadre occidental, et de son esprit de domination. Rien d’étonnant, donc, que les thématiques décoloniales y soient fréquemment abordées. Ces attaques « anti-occident » y sont pour beaucoup dans le rejet épidermique dont il fait l’objet.
Il trouve des appuis dans des dynamiques fortes, avec un terreau « métropolitain » particulièrement propice, car rassemblant des jeunes très diplômés, en densité suffisante pour avoir une masse critique, et ayant du temps libre. Mais surtout, ce mouvement s’inscrit complètement dans l’idéal de la primauté de l’individu, qui est présente depuis le XVIIIe siècle. La lutte contre toutes les dominations, qui est le cœur du mouvement woke, c’est la défense de l’individu victime des oppressions sociales, bref, la pointe ultime du mouvement d’émancipation.
Ce mouvement va plus loin dans l’émancipation, en prônant de libérer les individus des « assignations », notamment de genre ou ethniques, avec une revendication de reconnaissance qui est, là encore, la revendication forte de notre époque. Chacun veut être pleinement reconnu pour ce qu’il est, refusant les contraintes collectives qui le « briment » dans l’expression de ce qu’il estime être, et donc dans son plein accomplissement. Le wokisme n’est donc que la partie émergée de l’iceberg, et de ce fait, son combat « parle » à beaucoup, bien au delà des petites cercles militants décoloniaux et aux LGBT++.
Il souligne aussi un paradoxe, qui est une faille dans l’idéologie « woke », qui consiste à se proclamer à la fois « universaliste », citoyen du monde, et en même revendiquer une reconnaissance de son identité et de sa singularité par la société. Quand en plus c’est fait de manière agressive, cela peut donner l’impression de personnes qui veulent à la fois le beurre, et l’argent du beurre.
Le sujet de l’identité de genre est particulièrement illustratif, car il fait jouer les ressorts victimaires classiques, de la minorité brimée. Mais contrairement au racisme ou au sexisme, la solution n’est pas dans un changement de regard et de pratique de la société. La biologie entre en ligne de compte, et ça devient compliqué de brimer la société, puisque c’est la nature qui nous fait « mâle » et « femelle », et on a beaucoup essayer de « déconstruire », on bute sur cette réalité biologique. D’où une exacerbation des susceptibilités autour des singularités, doublées d’un moralisme qui est souvent le miroir inversé des normes sociales que le mouvement woke prétend abolir. Là encore, on tombe bien dans les injonctions contradictoire, avec la revendication de faire une place aux singularités et différences, tout en proscrivant de les « essentialiser », interdisant de fait la mise en place d’outils correctifs.
Ce mouvement exprime donc une tension qui est celle de l’époque : Nous voulons être totalement libérés des « carcans » imposés par la société, tout en recherchant de sa part une reconnaissance explicite de notre identité singulière.
Une réponse sur « Le « wokisme » vu par Marcel Gauchet »
J’avais lu une autre analyse du wokisme, assez cohérente avec celle-ci, que je partage ici pour prolonger la discussion.
L’idée était que le wokisme repose sur trois éléments :
1 une grille de lecture « oppresseur/opprimé » appliquée à toute question de société, de manière absolutiste et moralisatrice ;
2 la formulation de demandes politiques maximalistes urgentes;
3 le recrutement d’une partie des élites — acteurs, universitaires, journalistes, managers — comme alliées, afin d’utiliser la pression sociale pour faire bouger les choses.
C’est ainsi qu’on en arrive, par exemple, à des injonctions venues d’acteurs ou de professeurs d’université appelant à « abolir la police » — surtout aux États-Unis, comme vous le soulignez.
L’analyse que j’avais lue allait plus loin : elle expliquait d’où venait cette tactique, et pourquoi elle ne fonctionne pas toujours.
D’où vient-elle ? Du mariage pour tous. Il y a dix ou quinze ans, on nous a dit, à raison, qu’interdire à deux hommes ou deux femmes qui s’aiment de se marier et d’adopter relevait assez clairement d’un rapport d’oppression. La question morale était relativement simple à établir. La demande maximaliste aussi: égalité totale tout de suite. Une fois qu’une majorité de personnes en étaient convaincues, la stratégie consistant à mobiliser des acteurs, des managers, des professeurs d’université ou des journalistes pour dire publiquement que cette situation était injuste a effectivement fonctionné.
Le problème, selon cette analyse, est que certains progressistes ont ensuite extrapolé cette stratégie à d’autres causes beaucoup plus complexes. C’est là que se serait construit ce qu’on appelle aujourd’hui le wokisme.
Pourquoi cela ne marche-t-il pas toujours ? Parce que cette grille de lecture est unidimensionnelle, alors que le réel ne l’est pas. Autant permettre à des personnes homosexuelles de se marier dés demain ne causait pas véritablement de tort à d’autres, autant d’autres sujets sont plus difficiles à trancher et appliquer de façon maximaliste du jour au lendemain. Le cas souvent cité de la participation de femmes trans à des compétitions sportives féminines pose, par exemple, plusieurs questions à la fois : la dignité et l’inclusion des personnes trans, mais aussi l’équité sportive pour les autres participantes, les critères biologiques, les aspects médicaux, etc.
Réduire ce type de sujet à une simple opposition entre oppresseurs et opprimés semble donc insuffisant. Ce n’est pas nier qu’il existe des injustices ; c’est simplement reconnaître que certaines questions comportent plusieurs dimensions légitimes.
On peut faire un parallèle avec le changement climatique. C’est un problème majeur, mais aussi extrêmement complexe. Il ne suffit pas de s’indigner contre les compagnies pétrolières ou de dire qu’il faut interdire le pétrole dès demain pour résoudre la question, ou tout de suite honir la consomation de viande bovine.
À mes yeux, c’est donc le caractère unidimensionnel de cette approche qui explique à la fois son attrait — elle donne une lecture simple et morale du monde — et son incapacité prévisible à traiter correctement des problèmes qui ne sont justement pas unidimensionnels.