Les rapports de force sont en train de changer, notamment dans le secteur des médias et de la culture. La commission d’enquête sur le service public, menée par l’UDR Charles Alloncle, n’était qu’une mise en scène, un spectacle, qui illustrait symboliquement une évolution industrielle que le patron de Canal+ vient de signifier très brutalement au secteur.
En plein festival de Cannes, Maxime Saada a indiqué que Canal+ cesserait de travailler avec les signataires d’une tribune anti-Bolloré, parue dans Libé. Il y a encore quelques années, une telle annonce, à la fois sur le fond et sur le timing, aurait été inimaginable. C’est ni plus ni moins qu’un bras de fer engagé par le groupe Bolloré avec l’ensemble du secteur, pour imposer une forme de domination, en utilisant la plus grosse carte économique.
Le groupe Canal+ est l’un des plus gros financeurs du secteur de la production audiovisuelle. Il n’est pas le seul, mais les autres sont les chaines de télévision (de moins en moins) et les grosses plateformes comme Netflix et consorts (de plus en plus). Il y a donc quelques gros acheteurs, face à une myriade éclatée de producteurs, dont les plus gros ne peuvent pas se passer du financement de Canal+. Après avoir acquis une position dominante, Bolloré en fait un usage politique, en sommant le monde de la production audiovisuelle de se taire, et par la suite, peut-être, de venir faire allégeance.
Qu’il y ait des entreprises en situation de faire ce genre de chose, ce n’est pas nouveau. En revanche, que cela se fasse de manière aussi directe et brutale est assez rare. Et le coup pourrait frapper juste, car si l’indignation politique va sans doute se faire fortement entendre, il n’en sortira pas grand chose de concret, car nos élus nationaux sont largement impuissants. Une bonne partie du sujet du financement du cinéma relève du droit européen, avec par exemple la directive SMA ou le règlement sur la Liberté des Médias. Le système politique français étant paralysé depuis juillet 2024, aucune réforme d’ampleur ne sortira avant au mieux l’automne 2027, voire 2028. Enfin, il n’y a plus d’argent public en France, avec un État qui fait baisser les financement, en ponctionnant le principal financeur public, le Centre national du Cinéma (CNC). Donc il ne faut pas compter sur le secteur public pour prendre le relais en cas de refus de financement de Canal+. Le groupe Bolloré ne prend finalement pas un grand risque avec une telle annonce, et sa réputation étant déjà bien atteinte, ça ne les touche pas plus que ça.
Quand on dézoome, on se rend compte que cette affaire, si elle fait beaucoup de bruit dans le microcosme, n’aura que peu d’échos dans le pays. Pire, elle pourrait susciter plus d’applaudissements que de réprobation. Si Alloncle et consorts se sont lancés dans le dénigrement du service public de l’audiovisuel, c’est qu’ils savent qu’ils ont plus à y gagner qu’à y perdre. Le monde culturel parisien (et qui se délocalise à Cannes) ne se rend peut être pas encore compte qu’ils ne fait pas pleurer dans les chaumières, et que le coté « donneur de leçon depuis mon loft parisien » de certains est proprement insupportable pour une part de la population.
Cette annonce de Canal+, si elle est suivi de quelques effets, va avoir des effets moralement dévastateurs, car pour nombre de producteurs, rompre avec Canal+ est synonyme de grosses difficultés économiques. Il y aura donc des soumissions et des reculades (certains ont déjà commencé). Quand on demande de choisir entre son gagne-pain et ses idéaux, on sait duquel coté la tartine tombe. Les grands actes de résistance, les vrais, sont ceux où il y a un risque, et ils sont donc peu nombreux. C’est bien pour ça qu’en 1940 et 1944, les résistants n’ont été qu’un toute petite minorité de la population française. Ce n’est qu’en septembre 1944 que beaucoup ont voulu se faire attribuer des titres de résistants, qu’on leur a donnés, car il fallait alimenter le mythe de la « France résistante », dogme politique à la base du gaullisme. On peut penser qu’il en sera de même dans le monde du cinéma, si Canal+ va au bout de sa logique. Et on peut le comprendre.
Cela ne se résout pas à coup de tribunes dans Libé et de vertueuses indignations en public. Les « simples citoyens » sont assez impuissants, les boycotts de produits étant rarement efficaces, surtout quand ils ne sont menés que par quelques milliers de militants. La pression politique pour changer les lois n’y fera rien, car ce que demande Canal+ n’a rien d’illégal. La réponse pertinente est économique. Il faut maintenir un écosystème « non Bolloré » viable, qui puisse continuer à proposer des contenus, que ce soit des livres ou de l’audiovisuel. Pour cela, il faut des moyens financiers, des entrepreneurs qui savent gérer et n’ont pas peur de se mettre à dos Bolloré et ses alliés. Pas simple, mais pas infaisable non plus.
Comme pour beaucoup de sujets, la solution n’est pas de s’ériger contre, mais de construire une solution alternative, un projet positif.
Une réponse sur « La réponse à Bolloré est économique »
À moyen terme, on ne s’en sortira pas sans une loi de déconcentration des médias.
Mais ceux qui les possèdent ont suffisamment cultivé leurs relations politiques pour rendre cela impossible actuellement.
À court terme, effectivement, seuls d’autres acteurs économiques aussi forts peuvent contrer Bolloré.
Pigasse n’est honnêtement pas de taille à lutter, et les autres ne semblent pas disposer à s’opposer frontalement à Bolloré, quand ils ne sont pas assez alignés sur lui.