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Ingérences étrangères et numérique

Dans une tribune publiée dans le Monde, le président d’un collectif qui se revendique de gauche nous explique que pour faire face aux risques d’ingérences étrangères, il va falloir se préparer à couper les réseaux sociaux. On a bien réussi à la faire avec Tik Tok lors des émeutes en Nouvelle-Calédonie, donc on peut le refaire

Il n’y a malheureusement rien de surprenant à ce genre de tribune. Réguler internet, y compris sauvagement, en y mettant des barrières, des porte coupe-feu et des caméras de surveillance, est un vieux fantasme. Jusqu’ici, la porte d’entrée était la lutte contre le terrorisme et la pédopornographie. Puis la lutte contre la grande délinquance et le narcotrafic ont pris le relais. Voilà qu’à l’approche de 2027, il faut se garder des réseaux sociaux, et se préparer à sortir tout l’attirail de la censure.

On sait parfaitement que le Kremlin et d’autres régimes autoritaires, voire certains de nos « alliés », cherchent à intervenir dans notre débat public, et pas seulement en période électorale. Nous sommes dotés des outils pour assurer surveillance et traçabilité sur les réseaux. Le DSA, qu’il faudrait appliquer avec un peu plus de fermeté sur certains aspects comme la transparence et l’ouverture aux chercheurs, donne les outils pour repérer et comprendre, et enjoindre aux plateformes d’agir. Viginum dispose des personnels pour recevoir ces informations, les traiter et les qualifier comme ingérences étrangères. Le numérique et les réseaux sociaux ne sont qu’un vecteur parmi d’autres, et pas le plus problématique. D’ailleurs, les opérations les plus efficaces, comme les étoiles de David ou les mains rouges, ne sont pas passées par les réseaux sociaux.

Le cœur du problème des ingérences électorales n’est pas technologique, mais humain. La manipulation électorale, à coup de calomnie, est aussi vieille que les élections. Cela prend si certains acteurs sociaux y prêtent leur concours, par action ou par omission. Si un contenu balancé par des bots sur X agite notre petit monde politico-médiatique, c’est parce qu’il est repris par des politiques et des journalistes. Si cela fait du bruit, c’est parce que nous sommes dans un pays de plus en plus clivé, où tout est bon à prendre pour déstabiliser son adversaire.

Plutôt que de faire porter tout le poids de la régulation sur les réseaux sociaux (même s’ils doivent prendre leur part), ne faudrait-il pas cibler aussi journalistes, personnalités politiques, influenceurs, en sanctionnant ceux qui colportent, en toute connaissance de cause, des faits qu’ils savent faux, et issus d’une manipulation étrangères ? Pourquoi ne pas imposer des obligations de vérification et de prudence minimale aux internautes qui relaient et partagent ces contenus ? Pourquoi ne pas instaurer des règles « de bonne conduite » où les candidats s’interdisent de reprendre des éléments clairement faux et manipulatoire ?

Le fond du sujet, c’est la qualité de notre débat politique et électorale. Accuser des acteurs étrangers de le polluer, c’est détourner le regard sur les véritables responsables : nous-mêmes ! Nous avons tout en main pour que les tentatives d’ingérences étrangères restent sans grand effet sur notre processus électoral. Pas besoin de s’en prendre à Internet.

2 réponses sur « Ingérences étrangères et numérique »

Contrôler la parole des journalistes et politiques, cela me paraît extrêmement compliqué en restant dans les limites de garantie de la liberté d’expression.
Après tout, en quoi serait-il interdit de dire que la France devrait être alliée des États-Unis, de la Russie ou de la Chine ?
Le seul angle d’attaque, c’est le financement.
Et encore, l’interdiction d’organismes financés par des pays étrangers, cela a été une arme utilisée par la Russie pour interdire des ONG critiques.
Cet instrument peut se révéler dangereux.
C’est sans doute moins polémique dans le cas des partis politiques. C’est tout de même difficilement justifiable pour un parti politique français d’aller chercher un prêt en Russie ou en Hongrie.
Pour les individus, cela passerait sans doute par une obligation d’enregistrement en tant que lobbyiste, à partir du moment où on est rémunéré par un organisme ou un pays pour défendre ses positions.
On saurait au moins d’où parlent les gens.

Vous touchez le fond du problème : les ingérences étrangères, quand elles consistent juste dans la diffusion de provocations ou de fausses nouvelles, ne peuvent avoir de l’effet que si elles sont reprises par les acteurs politiques et médiatiques locaux. Et on entre dans le champ de la liberté d’expression, au nom de laquelle on dit que les principaux « coupables » sont exonérés de toute responsabilité. C’est comme dire que l’incitation au délit est sanctionnée, mais pas l’accomplissement du délit en lui-même. La solution n’est donc pas purement pénale, mais dans la responsabilisation des différents particpants au débat électoral.

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