Le niveau du travail parlementaire se dégrade, tant sur le fond que sur la forme. On ne compte plus les propositions de lois débiles et/ou dangereuses, et souvent c’est elles qui sont mises à l’ordre du jour, car elles permettent de faire du buzz. Leur écriture juridique est catastrophique, et quand les juristes s’y penchent, c’est souvent une boucherie. C’est ce qui vient d’arriver à la proposition de loi proposant d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs, qui a été désossée par le Conseil d’Etat.
Le texte est censé être issu des travaux d’une commission d’enquête, qui s’est penchée sur les ravages (réels) de Tik Tok sur la santé mentale des jeunes. Il comporte sept articles, avec des propositions comme l’interdiction d’accès des mineurs de moins de 15 ans aux réseaux sociaux, un « couvre-feu numérique » entre 22h et 8h pour les 15-18 ans, un délit de « négligence numérique » pour les parents qui laissent leur enfants sans surveillance devant les écrans. Pour faire le buzz, ça fonctionne. En revanche, ça coince sérieusement du coté des libertés fondamentales et du respect du droit européen. Le Conseil d’Etat ayant été saisi, il a examiné le texte, et rendu un avis (pas public pour le moment) mais dont on a un aperçu avec les amendements déposés par la rapporteure (aussi auteure) qui supprime 5 articles sur 7 et réécrit complètement l’article 1, qui comprend les mesures les plus symboliques. En résumé, c’est non seulement contraire au droit européen, mais également à la Constitution. Fromage et dessert.
La rapporteure propose donc une révision drastique, à la baisse, des ambitions de son texte. Pourquoi donc n’a-t-elle pas consulté des juristes avant, et proposé d’emblée un texte qui soit dans les clous du droit ? J’entends que les députés sont là pour « faire de la politique », mais on peut avoir de très bons débats, à partir de propositions techniquement réalistes et bien écrites. Pourquoi donc faire naitre des espérances, avec des buzz médiatiques sur des propositions qui ne verront jamais le jour ? Parce que bien évidemment, les médias qui se jettent sur tout ce qui est excessif, oublieront de suivre le dossier, et de raconter la fin. Le public reste donc dans l’idée que ça va se faire, et ne peut être que déçu quand il constate qu’il ne s’est rien passé, ou que le carrosse s’est finalement transformé en citrouille.
Il faudrait que nos politiques retrouvent le sens des responsabilités, qu’ils ont complètement perdu. Ils se vautrent trop souvent dans les surenchères médiatiques, poussés au crime par des réseaux sociaux et des médias (notamment audiovisuels) qui ne vivent que des buzz et des indignations. Comme il n’y a rien à attendre des médias, dont c’est le modèle économique, il faudrait peut-être que les élus cassent ce cycle infernal, où ils apparaissent surtout comme des clowns. Si l’extrême-droite monte, c’est par rejet d’une classe politique qui a perdu toute dignité et toute crédibilité.
6 réponses sur « De la non-qualité des initiatives parlementaires »
La seule manière de réaliser la responsabilité des élus, c’est qu’ils souffrent des conséquences de leur travail bâclé…
La responsabilité commence au moment où on sait qu’on va prendre des coups dans la gueule si on fait de la merde…
A la lecture de la proposition de loi déposée en novembre, en tant que justiciable et parent, je ne suis pas choqué de son contenu.
Peut être faut il voir à la publication de l’avis du Conseil d’État quels sont les arguments avancés.
Le droit européen et la constitution ne sont pas parfaits non plus, leur interprétation peut être incertaine, tandis qu’ils sont par nature difficilement modifiables.
A l’échelle nationale aussi, la loi ou les réglements peuvent empêcher d’agir, parfois en dépit du bon sens.
Le respect du droit est utile, pour autant ceux qui sont empêchés d’agir en raison du droit n’ont pas forcément fait n’importe quoi.
J’entends votre position, mais sur le numérique, le terrain est très balisé. Cela fait maintenant plusieurs textes où on se prend de grosses baffes de Bruxelles, pour avoir tenté d’empiéter sur le droit européen. A un moment, il faut arrêter les conneries, et c’est ce qui se passe, avec un recul assez spectaculaire, mais nécessaire, pour que chacun reste dans son couloir. La résolution problème, très réel, n’est pas dans de nouvelles lois, mais dans l’augmentation des moyens humains et financiers de ceux qui sont chargés d’appliquer les lois existantes sur la régulation d’internet et des réseaux sociaux.
Tous les organes de contrôles sont sous financés, de la CNIL à la commission qui contrôle les écoutes téléphoniques, en passant par la surveillance des lieux de privation de liberté… Et vous souhaitez que ce gouvernement dépense davantage dans le contrôle et la régulation des réseaux sociaux ?
Bonne chance.
Si on veut vraiment atteindre le but affiché, c’est cela qu’il faut faire, pas une nouvelle loi.
Quand cela n’occasionne pas de dépense supplémentaire pour les plus nécessiteux…
https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/01/13/budget-sur-les-traces-de-l-amendement-technique-qui-coute-2-milliards-d-euros-au-gouvernement_6662060_823448.html