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Le dévoiement des institutions culturelles

La présidente du centre national du Livre vient de donner une interview dans les Echos. Elle est éclairante, à plusieurs titres, des travers et dérives de ces institutions culturelles, qui sont davantage au service des filières industrielles de la Culture, et que des intérêts du public.

L’institution vient de publier une étude sur la lecture du jeunes, et s’alarme d’une baisse de la pratique de la lecture de livres chez les jeunes, présentant cela comme un défi pour le secteur du livre. Dès le départ, il y a une confusion entre le but et le vecteur.

L’important n’est pas le vecteur, mais le but, à savoir la transmission de l’information, du savoir et la culture. Les gens ne lisent pas juste pour lire, mais pour se cultiver et apprendre. Le livre imprimé (format papier ou numérique) est un vecteur, parmi d’autres, permettant au public d’atteindre ce but. Le fait que ce vecteur soit en déclin chez les jeunes ne veut pas dire qu’ils ne s’informent plus ou ne se cultivent plus. La véritable étude, celle qui m’intéresserait, c’est de savoir si les jeunes continuent à se cultiver et à s’informer, et éventuellement, quels vecteurs sont utilisés. Il est clair qu’il y a un basculement des jeunes du support papier vers le numérique. C’est évident que c’est ennuyeux pour l’industrie du livre papier, qui perd des parts de marché, mais en tant que ministre de la Culture tant que le public continue à avoir accès à l’information et au savoir, ce n’est pas trop grave. Le fait qu’une filière industrielle souffre, c’est le problème de mon collègue de l’économie, pas le mien.

Créer une institution culturelle dont le rôle est de protéger le vecteur, et pas le but, est un vice fondamental, qui biaise les politiques publiques. Il faut pouvoir accompagner les évolutions de pratiques du public, afin de continuer à atteindre au mieux les buts. Or, on se retrouve avec des mesures de soutiens aux industries culturelles, y compris (et parfois surtout) en combattant les évolutions de pratiques qui sont défavorables aux intérêts de ces filières industrielles. C’est même l’essentiel des mesures mises en place depuis Jack Lang, et son prix unique du livre, avant tout destiné à sauver les libraires, et qui est poursuivie depuis avec frénésie, pour lutter contre les nouveaux modes de distribution, via internet, y compris quand ça peut limiter l’accès aux livres, pour ceux qui habitent en zone rurale, où la librairie la plus proche est à plusieurs dizaines de kilomètres.

Le deuxième point, lui aussi caricatural et malheureusement habituel chez les cultureux, est la méconnaissance crasse des évolutions du numérique. Interrogée sur l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, la présidente du CNC déclare soutenir complètement la mesure. Parce que le numérique, les réseaux sociaux, c’est mal, ce sont des Gafam qui vous bouffent le cerveau. Au passage, on retrouve l’habituelle agressivité de ces acteurs culturels, avec ce tacle « ceux qui sont contre ne peuvent être que financés par les Gafam », sous-entendant qu’être en désaccord avec elle ne peut que relever de la mauvaise foi. Aucune réponse sur le fond aux opposants, juste de la disqualification. Cela rend d’autant plus savoureux la chute, où la présidente du CNL dit quasiment que mieux vaut lire de la Dark Romance sur livre papier, que d’être sur Tik Tok.

Comment mener de bonnes politiques publiques, quand on part sur de telles bases ?

L’accès des jeunes à l’information, au savoir et à la culture, passe de plus en plus par internet et les réseaux sociaux. Il faut en prendre acte, et s’assurer que cela se fasse dans de bonnes conditions, et notamment que ce nouveau vecteur délivre des contenus de qualité. Cela n’a rien d’évident, car les réseaux sociaux, dans leur fonctionnement actuel, sont problématiques. Outre les enjeux de neurodéveloppement chez les enfants, qui ne doivent pas être exposés trop tôt aux écrans, la qualité des contenus en ligne est assez inégale. Il y a quand même beaucoup de vacuité (pour ne pas dire plus) sur Tik Tok, avec une densité informationnelle et culturelle sans doute faible.

C’est pour cela qu’une politique publique volontariste est nécessaire, pour financer l’émergence de contenus de qualités sur internet (qui ne se résume pas aux réseaux sociaux, qui sont avant tout un canal de distribution). Comment faire pour que les jeunes continuent à lire (avec une neutralité vis-à-vis des supports), à se cultiver, à accéder à un savoir authentique et pas frelaté ? Les enjeux de qualité des contenus me semble bien plus important, que de continuer à subventionner éditeurs et libraires. Mais malheureusement, c’est ce dernier point qui est la « raison sociale » et donc la feuille de route du centre national du livre.

C’est pour cela qu’il faut revoir l’ensemble de l’architecture institutionnelle du ministère de la Culture et de ses établissements ou agences. Ils doivent être au service de politiques publiques tournées en priorité vers l’objectif politique du ministère et l’intérêt du public, alors qu’aujourd’hui, ils sont tournés en priorité vers l’intérêt des industries culturelles.

2 réponses sur « Le dévoiement des institutions culturelles »

Le point de vue qui consiste à distinguer strictement le fond et la forme est à mon avis un peu trop basique.

Je ne sais pas si McLuhan a raison de considérer que le medium est même plus important que le message, mais il me semble difficile aujourd’hui de nier que la forme et le fond forment à minima un tout entremêlé, et que les deux agissent de concert sur l’interprétation faite par le récepteur du message.

L’idée de défendre un « vecteur » de culture ou d’information plutôt qu’un autre (dans quelque sens que ce soit) ne me paraît donc pas aussi absurde que tu l’écris.

Pour aller dans votre sens, lire un livre n’aura pas les mêmes effets que lire sur un écran, en particulier lorsqu’on est un enfant ou un ado.

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