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Quand le sol se dérobe sous nos pieds

Les États-Unis viennent de franchir un cap dans la violation du droit international, en attaquant le Vénézuéla, un État souverain, et en kidnappant son président. On savait que l’administration Trump faisait peu de cas du droit international, mais on sait maintenant qu’ils sont capables de passer à l’acte et d’aller très loin, sans que personne ne puisse s’y opposer. Leur parole, et donc les traités signés avec eux n’ont plus aucune valeur.

Pour l’Europe, c’est un abyme qui s’ouvre, car toute notre organisation, notamment notre sécurité, mais également notre économie, reposaient sur cette alliance et cette imbrication avec les États-Unis. Toutes les virtualités de nos dépendances peuvent devenir des réalités. Les histoires de « souveraineté numérique » et de lutte « anti-Gafam », qui jusqu’ici me faisaient surtout rire, prennent un autre visage. Pareil pour notre sécurité, où le « parapluie » et les approvisionnements américains n’ont plus rien d’automatique. Tout est désormais possible, si l’administration Trump estime que c’est son intérêt de nous couper les vivres, elle le fera.

Il est donc urgent de revoir un certain nombre de choses, à commencer par notre stratégie de Défense et nos dépendances économiques. Travailler avec les entreprises américaines du Cloud est une évidence pour beaucoup d’acteurs économiques, tellement leur avance technologique est forte. Aucun acteur technologique européen n’est au niveau, et refuser de recourir aux services des AWS, Microsoft et Google, c’est flinguer sa compétitivité économique, pour des craintes jusqu’ici largement chimériques. Aujourd’hui, c’est beaucoup moins évident, car la question n’est même plus la capacité du gouvernement américain d’accéder à nos données, mais sa capacité à nous couper purement et simplement l’accès à ces services. Même si les GAFAM ne souhaitent pas se comporter ainsi, leurs dirigeants n’auront pas le choix. Ils auront des ordres, et Trump leur offrira des compensations économiques. Demain, ce n’est plus un simple juge de la cour internationale de justice qui se retrouvera privé de sa boite Gmail, mais peut-être l’ensemble de la Commission européenne, qui sera paralysée car elle utilise les services cloud de Microsoft. Et ce n’est qu’un exemple, qu’on pourrait trouver à foison dans d’autres secteurs. Que se passerait-il si Trump ordonnait aux institutions scientifiques américaines de ne plus collaborer avec leurs homologues de certains pays ? Toutes ces hypothèses, encore absurdes il y a un an, sont devenues crédibles, et face à cela, nous sommes à poil.

Tous nos débats politiques franco-français, qu’on a vu se dérouler au Parlement ces dernières années, comme la réforme des retraites, semblent d’un seul coup bien futiles. Le virage à opérer est énorme, et doit se faire très rapidement, car la menace géopolitique que représente la Russie peut très vite devenir pressante, et nous ne sommes pas prêts, ni militairement, ni psychologiquement. Nous pensons avoir les moyens de résister, mais si notre « allié » américain nous poignarde dans le dos, nous devrons acter la fin de ce qui nous reste d’illusions sur notre puissance géopolitique. La configuration que nous avons connu lors de l’affaire du Canal de Suez, en 1956, pourrait se reproduire. Face à une agression (au hasard russe), non seulement notre « allié » américain ne nous soutiendra pas, mais il pourrait même nous ordonner de nous coucher et de capituler.

14 réponses sur « Quand le sol se dérobe sous nos pieds »

Je trouve ça fou que les bases élémentaires de notre souveraineté nationale aient été balancées avec autant de légèreté par des gens qui se perçoivent comme sérieux et raisonnables, pour se réveiller* maintenant, en panique (avant de se rendormir ?)

*et encore, il reste à prouver que ça sera vraiment suivi d’effet, j’ai l’impression que la majorité du personnel politique actuel est incapable d’envisager le moindre désaccord avec les États-Unis

Rassurez vous il y en a toujours qui veulent taxer Mistral 😉

Cela ressemble quand même un peu à une fuite en avant de l’administration Trump et on se demande quel est l’objectif.. Arrêter le trafic de Drogue vers les USA (le fentamyl passe essentiellement par le Mexique en provenance plutôt de Colombie ou vient du Canada), provoquer un changement de régime, faire main basse sur le pétrole vénézuélien, envoyer un message aux voisins faire peur aux pays voisins (il paraitrait qe les prochaines sur la liste serait Cuba, la Colombie, Panama… et au Mexique), faire diversion à l’affaire Epstein ?

Cela semble presque aussi foireux que vouloir implanter la démocratie en Irak lors de la seconde guerre du golf.

Il est difficile d’évaluer les conséquences de ce coup de force sur le long terme mais je crains que cela ne soit pas très positifs pour les Etats Unis…

Bien au contraire, ce coup de force americain, prévisible pour les observateurs, est une bonne nouvelle géopolitique pour l’Europe.

L’engagement militaire américain au Venezuela va occuper et épuiser la machine de guerre américaine, limitant durablement leurs capacités a nuire et les conduisant à ménager les autres États.

Il y a un phénomène de cyclicité des guerres inutiles américaines, après le départ d’Afghanistan la nécessité des choses conduit à un nouveau départ dans un nouveau pays. Mieux vaut les Vénézuéla que le Groënland.

Le principal client du pétrole vénézuélien est la Chine. L’embourbement potentiel des Etats-Unis au Venezuela accroît fortement le risque d’une attaque chinoise sur Taïwan. L’accroissement des tensions Etats-Unis/Chine conduira les deux protagonistes à ménager l’Europe, ce qui est là encore une bonne nouvelle.

Je pense que vous vous mettez le doigt dans l’oeil. L’opération américaine au Vénézuéla est déjà terminée. Le pays est mis au pas, la présidente par intérim va coopérer, il n’y aura même pas besoin d’envoyer des troupes au sol.
Le vrai sujet, maintenant, va être le Groenland. Si les américains en prennent militairement le contrôle (ils n’auront aucune difficulté), on fait quoi ? On se couche aussi ? Une fois qu’on aura accepté notre vassalisation, on sera offert en cadeau à Poutine, pour le détacher un peu de l’alliance chinoise. Et c’est là que l’affrontement entre Chine et USA va vraiment commencer. En ce moment, on est dans les préparatifs, les USA font le ménage, pour ne pas avoir d’ennuis imprévus à gérer dans leur arrière-boutique au moment critique.

40% du territoire vénézuélien est occupé par la jungle, personnellement je me méfierais des conclusions hâtives, le seul adversaire que les US ont eu toutes les peines du monde à mater dans leur histoire, c’est la forêt tropicale 🙂

Tout dépend du but des Etats-Unis : s’ils veulent mettre la main sur le pétrole vénézuelien, c’est très difficile sans changement de régime ou occupation. Si les Américains repartent sans pétrole, avec Maduro et sa femme sur les bras, et après avoir réinsufflé un peu d’énergie et de légitimité à un régime finissant, l’échec est total. Si le but est simplement de juger Maduro pour trafic de drogue, c’est bien évidemment débile, mais le succès est éclatant – et que grand bien leur fasse, le sol ne se dérobe pas sous nos pieds …

Quant au Groenland, c’est une province autonome qui ne fait pas partie de l’UE (ni de l’Europe d’ailleurs), qui est en passe de devenir indépendante, et dont les ressources naturelles sont déjà exploitées par d’autres, les Américains et les Chinois. L’intérêt de la France est de tirer le meilleur prix en échange de cette pomme pourrie. Il n’y a que dans la fiction du droit international que le Groenland est équivalent à l’Ukraine.

J’ajoute que l’arrestation de Maduro va donner un coup de pied aux fesses des latino-américains pour avancer sur leur intégration régionale, pour contre-balancer la puissance des Etats-Unis dans cette région, et que l’Amérique latine peut devenir à terme un partenaire stratégique important pour l’Europe.

Il faut sortir des naïvetés, nous sommes pacifiques et l’Europe n’est pas comparable à un État cherchant une stature impériale, mais notre intérêt est assurément d’attiser les tensions entre Etats-Unis, Chine et Russie, pour qu’ils nous courtisent plutôt qu’ils nous dépècent.

Vous avez raison. Malheureusement, je crois que notre classe politique est toujours dans le déni et est obsédée par la présidentielle de 2027. Les réactions suscitées par l’avertissement du chef d’état-major sur la forte probabilité d’une guerre ouverte avec la Russie le montrent que trop.

Sans appui militaire, elle risque d’avoir du mal à contrôler le pays la présidente par intérim.

Et la réponse est « oui oui, on va se coucher »

Meilleurs vœux à tout le monde cela dit !

Pour se qui est de « se coucher ». C’est déjà fait. La commission européenne a sur son bureau des enquêtes contre les GAFAM au titre du DSA, qu’elle refuse de rendre public et de conclure par les amendes correspondantes. La taxation minimale des multinationales, quand à elle, est déjà passée à la trappe, sur demande de Trump.

Se coucher « pour faire plaisir à Poutine sur demande de Trump » c’est en revanche un peu plus compliqué. Pour l’Ukraine, il n’y aura aucun problème à l’abandonner lâchement, comme à notre habitude. Mais cela n’a pas attendu Trump. Déjà sous Biden, nous lui livrions des armes, mais avec interdiction d’attaquer la Russie avec. Autant dire que cela ne servait pas à grand chose.

Pour « abandonner l’Europe à Poutine » en revanche cela pourrait être différent. Pas parce que Trump a un intérêt quelconque pour notre continent. Il a largement démontré le contraire. Mais parce que cela supprimerait un gros marché à l’industrie militaro-industrielle américaine.

Après, pour ce qui est de se préparer au lâchage par les États-Unis, il y a eu des progrès. Les Allemands sont devenus un très gros producteur d’obus. Même si l’industrie française, comme à son habitude, est en retard d’une guerre. Parce que d’un côté nous avons du bon matériel (canon Caesar, Rafale, …). Mais de l’autre nous ne faisons aucun effort pour leur équipement. Donc en cas de guerre nous allons avoir 2000 rafales disponibles, et 3 missiles à monter dessus.

je vous trouve tous très optimistes et pessimistes. Le Venezuela est organisé depuis 20 ans pour empêcher des changements de gouvernements brutaux. polices secrètes, groupes para militaires, groupes de narco trafiquants, etc… Tout cela est imbriqué et évite qu’une tête dépasse pour éviter le coup d’état. les forces vénézuéliennes ne sont pas celles des USA mais elles ont eu leurs instructeurs russes, cubains, nord coréen, et… Les pays voisins ne seront certainement pas très accommodants et coopératif. La frontière Colombie / Venezuela est très poreuses et infesté de groupes paramilitaires colombiens… Aller chercher Maduro c’était peut être le plus facile. Faire changer le régime ce sera plus ardu… il faudra y aller avec ces rangers (plusieurs dizaine de milliers d’hommes… on est dans un pays de plus de 20 millions d’habitants)Les dernières expériences US n’ont pas été de franches réussites.. Bref ce ne sera sans doute pas une partie de plaisirs ou si simple qu’espéré.

Finalement, l’arrestation de Maduro est-elle bien différente de l’invasion du Panama par Georges Bush en 1989? Pas joli-joli, mais le monde ne s’est pas écroulé…
L’intervention franco-britannique contre Kadhafi en 2011 a été bien pire.
Ceci étant, je suis entièrement d’accord avec vous sur la nécessité de garantir notre autonomie stratégique, technologique et militaire des Etats-Unis, et cela indépendamment de la présidence Trump. Le grand avantage de Trump est qu’il ne fait rien pour entretenir nos illusions, bien au contraire.

« Sans doute alors, ne voyait-on pas assez que cette Europe rêvée grandissait à l’abri. A l’abri du reste du monde d’abord. Sa sécurité n’était pas son affaire : assurée par l’Amérique. Son économie connaissait déjà le chemin à suivre : rattraper l’Amérique. A l’abri des peuples aussi. […] Mais les digues derrières lesquelles l’Europe pouvait s’épanouir ont disparu. La voici aujourd’hui plus fragile, exposée aux bourrasques de la mondialisation telle qu’elle va, et même ce qui sans doute est pire, à des idées qui se présentent comme des solutions préférables. Ces idées ont un nom : nationalisme, identitarisme, protectionnisme, souverainisme de repli. […] La seule voie qui assure notre avenir, celle dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est à nous, à vous de la tracer. C’est la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique. […] Face à chacun de ces enjeux, nous devons désormais engager des actions concrètes. La première clé, le fondement de toute communauté politique, c’est la sécurité. Nous vivons en Europe […] un désengagement progressif et inéluctable des États-Unis. […] En matière de défense, notre objectif doit être la capacité d’action autonome de l’Europe, en complément de l’OTAN. »

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