La tension monte entre les journalistes et le pouvoir macronien. Ce n'est pas nouveau et c'est une position constante du président, mais cela monte en puissance, car contrairement à ses prédécesseurs, l'actuel chef de l'Etat garde le cap et met en oeuvre ses engagements. Cela donne des lois, comme celle sur les fausses nouvelles, et celle sur la lutte contre la haine sur internet, actuellement en discussion. Le but de ces lois est clair : mettre les plateformes numériques, réseaux sociaux en tête, sous la coupe du CSA, pour la surveillance des contenus diffusés, au même titre que les chaînes de télévision. On assiste également à des provocations, celle du secrétaire d'Etat au numérique, qui évoque la création d'un "conseil de l'ordre des journalistes" ou celle de la ministre de la Justice, proposant de sortir la diffamation et l'injure du régime procédural de la loi de 1881 (ce qui revient à vider cette loi de sa substance).

Derrière ces attaques, il y a une volonté du pouvoir politique de brider un contre-pouvoir. Comme il le fait avec tous les autres contre-pouvoirs. Les syndicats ont subi des attaques très violentes depuis 2017, Emmanuel Macron cherchant à assécher leurs ressources, par la réforme de la formation professionnelle, les ordonnances sur le droit du travail, qui diminuent fortement le nombre de représentants du personnel dans les entreprises. Il sape aussi le paritarisme, en supprimant les cotisations salariales pour certains régimes, comme l'assurance chômage. Résultat des courses, les syndicats de salariés regardent en pleurant, mais impuissants, se faire une réforme discutée entre le gouvernement et le patronat. Les salariés ne participant plus financièrement au dispositif, ils n'ont plus voix au chapitre. Depuis 2017, ce gouvernement est fermé aux compromis. Il discute, échange, mais à la fin, fait ce qu'il veut, ne pliant que devant les rapports de force. La réforme constitutionnelle en est un exemple. Après un premier échec, prévisible, le gouvernement est revenu à la charge en lâchant du lest face aux sénateurs, qui on tenu bon, malgré la difficulté et les menaces.

Les journalistes auraient tort de prendre ces critiques et attaques à la légère, car s'ils laissent faire, les réformes annoncées seront mises en œuvre. La profession est face à un véritable défi politique. Il faut d'abord comprendre sur quelles bases le pouvoir politique attaque, afin d'apporter des réponses. En effet, la presse (en particulier les télévisions, mais pas qu'elles) est critiquable. Les télévisions dite "d'information en contenu" ne font pas de l'information, mais de la mise en scène de l'actualité à des fins d'audience, sans grande pudeur, parce que leur modèle économique les y poussent. La presse écrite, par un manque criant de moyens (les entreprises de presse sont incapables d'investir suffisamment) n'offre pas toujours un produit à la hauteur des promesses, tant sur le choix des sujets que sur la manière de les traiter. Entre suivisme, paresse intellectuelle, déontologie douteuse et réel manque de moyens humains, la voie est largement ouverte à des critiques légitimes du travail des journalistes. Parfois (et c'est un comble), ce sont les journalistes qui se flinguent entre eux.

La défense qui consiste à hurler à l'atteinte à la liberté de la presse à la moindre critique n'est plus audible. Les journalistes sont totalement déconsidérés dans la population. Le mouvement des Gilets Jaunes a révélé une ampleur dans cette détestation, qui va jusqu'au boycott. La presse "classique" n'est plus considérée comme une source fiable par certains. Nombre de citoyens se tournent vers des médias qui se présentent comme "neufs" et dont le travail consiste à présenter un miroir à leurs lecteurs et téléspectateurs, en prétendant faire de "l'info brute", sans commentaire. C'est piégeux, car ce qu'ils montrent est vrai, mais ils ne montrent pas tout, et sélectionnent même soigneusement ce qu'ils montrent, pour obtenir un résultat biaisé, dicté par leurs financeurs. Du fait de leur discrédit, les médias "traditionnels" sont incapables de répliquer, et subissent même un véritable harcèlement en ligne, dès qu'ils remettent en cause les certitudes des militants, ou mettent à mal la comm' du gouvernement.

La solution passe nécessairement par la profession elle-même, qui doit s'organiser, sur deux fronts.

Le premier est celui de la déontologie et des pratiques professionnelles. Certaines critiques formulées contre des articles ou des reportages sont parfaitement fondées. Trop souvent d'ailleurs. Il existe un problème chez les journalistes, où la majorité qui essaye de bien faire son travail se fait tirer vers le bas par des commentateurs verbeux et creux, qui pullulent sur les chaînes d'info. Une petite minorité (souvent dans le très haut du panier de la presse parisienne) se complait dans les conflits d'intérêts, tandis que d'autres ont arrêté de travailler, pour vivre de leur rente de situation, en se faisant les relais des agences de comm', et de ceux qui ont des peaux de bananes à poser sous les pieds de leurs concurrents. Le Canard enchaîné est malheureusement devenu un symbole de cela, avec ses entrefilets non signés, qui tombent pile-poil pour arranger les affaires de certains. Face à cela, quelques mesures simples peuvent être mise en oeuvre. Tout d'abord un peu de transparence, avec des déclarations d'intérêts de la part des journalistes et des chartes de déontologie qui soient autre chose que de la RSE de grande boîte du CAC40. Il n'y a besoin d'aucune nouvelle loi, juste de s'y mettre...

Un récent rapport a proposé la mise en place d'un conseil de la déontologie de la presse. Une instance qui existe dans quasiment tous les pays d'Europe. Son rôle est de recueillir les plaintes concernant le travail d'un journal (article, reportage...) et de la soumettre à l'examen d'autres journalistes, pour voir s'il y a eu un manquement aux règles éthiques ou professionnelles du journalisme. Les chartes et autres guides de ce que l'on peut faire ou pas, sont claires et détaillées. Sans même aller jusqu'à le doter d'un pouvoir de sanction, le fait qu'il existe un lieu vers lequel un lecteur mécontent puisse se tourner, serait un immense progrès, pour regagner la confiance du public. Cette instance aurait aussi le mérite d'obliger les plaignants à lire les articles et à visionner les émissions jusqu'au bout, et à déposer une réclamation étayée et construite. Cela filtrerait beaucoup de râleurs, car au final, ce qu'il reprochent souvent à un journaliste, c'est de dire le contraire de leurs opinions, et de déranger leurs certitudes. Cet organisme peut aussi être une voix de la profession, qui dissuade certains médias, avide de sensationnalisme, d'aller trop loin. Il faudrait, pour cela, que cette instance se dote d'une composition et d'un mode de fonctionnement qui garantisse sa compétence et son impartialité. Là encore, pas besoin d'une loi, juste de s'y mettre. Si la profession ne se bouge pas, le travail sera fait par d'autres.

Le deuxième étage de la réponse est de retrouver une vitalité économique, en se donnant les moyens d'être indépendant et d'investir. Les entreprises de presse française sont dramatiquement sous-capitalisées. A part La Croix, tous les grands quotidiens nationaux sont la propriété de milliardaires, qui s'en servent comme d'un bouclier pour se défendre et essayer d'avoir un peu d'influence, afin de continuer à faire des affaires. Ils y mettent juste ce qu'il faut d'argent pour que le canard ne crève pas, alors même qu'ils ont des moyens très conséquents. Ils dépensent bien plus en mécénat (défiscalisé) qu'en renflouement de leur titres de presse. Les promesses de dons pour la rénovation de Notre Dame de Paris l'ont démontré de manière flagrante, et presque indécente. Il est nécessaire que les journalistes soient aux commandes de l'entreprise, ou au moins, que le patron soit réellement intéressé par la Presse, et en fasse son activité principale. Car le journalisme demande des moyens, le virage numérique exige des investissements parfois colossaux. La réussite de titres comme Le Guardian, ou encore le New-York Times montrent que, quand on y met les moyens et l'intelligence, on peut y arriver. Les obstacles sont nombreux, et viennent d'abord des journalistes, qui souvent, ne veulent pas entendre parler de gestion, parfois par incompétence, parfois par idéologie. Là encore, une révolution culturelle interne est nécessaire, car l'argent existe, il n'y a qu'à voir les levées de fonds que certaines start-up arrivent à faire, sur du vent.