Dans une chronique aux Echos, Dominique Seux met en avant ce qu’il pense être les raisons du déclin de la France. Une analyse plus économique creuse également le sujet. Notre mal viendrait de nos choix collectifs, en faveur de la paresse, où on préfère financer l’État social (les allocations diverses et variées) plutôt que l’Etat central (les services publics), et où on arbitre plus en faveur des loisirs que de l’activité économique.
Je partage ces constats, mais comme trop souvent, l’analyse en reste là, et la chronique s’arrête pile au moment où ça pouvait devenir intéressant. Pourquoi donc faisons-nous ces choix collectifs ? Dominique Seux donne toutefois une piste, qu’il n’exploite pas, mais qui me semble pourtant pertinente : nous aurions « une préférence pour le présent plutôt que pour l’avenir ».
C’est très intéressant, car cela recoupe ce que j’observe du fonctionnement de la France. Nous sommes un pays sans projet collectif d’avenir, où finalement, rien ne nous mobilise vers un but commun, laissant le champ ouvert au « chacun pour soi, et le budget de l’Etat pour tous ». Les idéologies ont largement décliné, ce qu’elles proposent comme horizon ne fait plus envie. Nous sommes par ailleurs en sécurité (la dernière guerre de haute intensité sur notre territoire, c’était il y a 80 ans) et économiquement prospères. On peut ajouter à cela que nous sommes un pays où la confiance interpersonnelle est faible, où « l’autre » est d’abord envisagé sous l’angle de la menace potentielle. Il est donc facile de comprendre qu’on préfère toucher individuellement maintenant, plutôt que se priver, en faveur d’un projet collectif d’avenir.
L’enjeu politique majeur est donc de retrouver un projet collectif d’avenir, quelque chose qui nous anime, et justifie qu’on investisse dans l’avenir et dans le collectif. Nous avons échoué jusqu’ici, car nous n’avons à la fois plus d’idée (la fin des idéologies y est pour quelque chose) et plus de menace ou de défi nous obligeant à une réaction collective.
Dans un avenir proche, je ne vois pas trop de retour des idées, même si la montée des illibéraux nous fera sans doute réévaluer les bienfaits du libéralisme, qu’on pensait acquis, et qui en fait, ne le sont pas. On est en train de sortir des consensus mou, pour retrouver des débats clivants, mais cela ne suffira pas. C’est plutôt de l’autre coté, des défis et des menaces, qui l’on pourrait avoir un moteur plus puissant. Depuis quelques mois, du fait du revirement américain, qui ne se comporte de moins en moins en allié bienveillant, et de plus en plus en suzerain brutal, nous sommes amenés à réévaluer notre niveau de sécurité, et donc de liberté.
Même si nous en sommes encore loin, la perspective de devenir un vassal soumis de la puissance américaine existe. Nous serions alors fermement priés d’être une zone de libre-échange totalement ouverte pour les produits et services américains, qui se laisse exploiter en fonction des besoins américains. Ils l’ont déjà fait avec l’Amérique latine, il n’y aura aucune souci pour dupliquer ça en Europe. Entre la puissance économique des USA, et la pression géopolitique des russes, à laquelle nous ne pouvons faire face qu’avec l’appui américain, tout est là pour que nous soyons obligé de plier. On a déjà eu un avant-goût de notre faible capacité de résistance, lorsque nous avons dû céder au chantage sur les droits de douane, au printemps 2025. L’enjeu pour les américains ne serait plus le fond, déjà acquis, mais juste d’y mettre suffisamment les formes, pour éviter un trop fort sentiment d’humiliation chez les européens.
Si la guerre (comme celle qui se déroule en Ukraine) se rapproche, et commence à nous faire sentir les conséquences concrètes sur notre bien-être, cela peut amener une prise de conscience de la nécessité d’une réaction collective. Est-ce que nous voulons être ce que Trump et sa bande de malfrats souhaitent pour nous ? Si la réponse est non (en tout cas c’est la mienne), que voulons-nous être ? Et ensuite, quels moyens nous donnons-nous pour être ce que nous voulons, et pas ce que les dictateurs illibéraux veulent pour nous ?
C’est à ces questions que j’attends des réponses de la part de ceux qui aspirent à nous diriger. Ces réponses doivent être politiques et idéologiques, le catalogue des mesures technocratiques viendra ensuite, et découlera des choix politiques. C’est un saut qualitatif énorme auquel doit faire face notre classe politique. En seront-ils capables ? Je l’espère.
15 réponses sur « Les raisons de nos choix collectifs »
J’allais postuler qu’avoir un age médian à 42 ans (un age où on est très dans le présent, que ce soit au niveau carrière, enfants, maison, etc.) jouerait aussi un rôle, mais après réflexion je n’ai pas forcément cette impression en regardant la Corée (age médian 46 ans) ou la Suisse (43). Mais c’est vrai que ce sont des pays où l’Etat est beaucoup plus réstreint aux réelles compétences régaliennes.
Je suis peut-être biaisé, mais a l’échelle de l’Europe ce que vous dites me semble bien trop pessimiste.
Entre le succès sur le Groenland, le remplacement des USA par la France dans la fourniture de renseignement militaire stratégique a l’Ukraine, l’accord économique avec l’Inde, l’initiative de défense de l’union Européenne, l’incapacité de Trump a forcer l’Ukraine à « accepter le deal » et la construction d’outils numeriques independants des USA pour diverses administrations européennes, France incluse, c’est l’Europe qui me semble avoir le vent en poupe et les USA qui sont en chute libre actuellement.
Les USA commencent a encaisser salement les conséquences de leur manque de fiabilité : baisse importante du tourisme en 2025 (qu’est-ce que ça va être en 2026 après le Groenland…), diversification de diverses banques centrales aux dépends du dollar, perte à long terme du marché européen de l’armement avec l’initiative de défense européenne (40% de perte d’exportation a 20 ans, sans compter l’alternative pour les démocratie du Pacifique)
Là où je vous rejoins partiellement, c’est sur le cas de la France a l’échelle européenne : d’une la France est régulièrement a contre courant, comme sur l’introduction du Royaume Uni dans l’initiative de défense européenne ou le marché européen commun de la Défense.
On peut donc très bien se retrouver sur le côté, même si la France est aussi un moteur global.
De deux, en effet ces décisions importantes ne font pas l’objet de débats publics.
Les arbitrages sont pris, mais pas discutés dans le débat politique : on est plus proches de ce que vous décriviez comme des dirigeants gérant de la copropriété Europe.
Enfin, la France est devenue un modèle à l’étranger : il faut vraiment aller sur le YouTube anglophone pour le voir, mais pas mal d’américains admirent l’attitude actuelle de l’Europe, France incluse, et surtout beaucoup en Europe disent « sur la souveraineté, faut juste copier le modèle français ».
De plus, l’intervention du sénateur Malhuret (qui date d’il y a un an et s’est revele prophetique sur pas mal de points) a eu un gros impact aux USA.
Mais c’est vrai que l’atonie politique française est inquiétante quand on pense a la prochaine présidentielle.
Et que le soutien massif de Trump aux « indépendantistes de l’Alberta » pour annexer cette province canadienne est inquiétant.
Cela dit ce sui me rassure c’est que Trump semble aussi naze sur l’Alberta que le Groenland : pour le Groenland, le tempo était nul vu que la fenêtre pour lancer des opérations arctique pour les USA c’est en juin.
Et pour les indépendantistes de l’Alberta, le fait que ce soit déjà dénoncé sur le YouTube américain alors que le projet d’annexion n’en est qu’au déblocage des fonds en dit long sur le niveau d’amateurisme!
Le succès sur le Groenland, c’est surtout un recul de Trump, qui n’était pas suivi par ses électeurs sur ce sujet. Ce ne sont pas du tout les européens qui l’ont fait reculer. Pour les aspects économiques, il faut attendre un peu de voir les effets des mesurettes que vous décrivez sur le temps long. Le dollar est et restera longtemps la monnaie mondiale, et les bons du trésor américains resteront dans tous les portefeuilles d’actifs. Les USA sont le seul territoire réellement à l’abri d’une guerre de haute intensité, partout ailleurs dans le monde, il peut y avoir des invasions militaires. La base US est donc très solide, ils en abusent depuis des années, pour faire financer leur déficit par le reste du monde, qui n’a pas le choix que de le faire.
Pour les mesurettes, ce sont des mesures à long terme, et effectivement il faut voir ce que ça fera.
Mais comparé a avant, on ne les faisait même pas ces mesurettes!
De plus, ce type de mouvement est loin d’être purement européen, et l’UE est vu comme un partenaire alternatif aux US, pour bâtir un autre choix que de financer la dette américaine.
Pour le Groenland pas d’accord vu la chronologie :
– envoi de troupes en nombre symbolique le 15/01
– annonce de droits de douane le 17/01
– annonce des modalités de riposte européennes le même week-end
– Plongée des bourses américaines suite a cette annonce
– Davos et retrait des demandes US le 21/01
Ça ne plaide pas pour l’opinion du peuple américain comme facteur décisif, mais comme :
– Retrait de l’option militaire suite aux déploiements européens
– Recul des pressions économiques suite a l’annonce des modalités de riposte de l’UE, et de leur effet sur le marché boursier.
L’opinion américaine a été totalement contre du début a la fin, ce qui n’a pas arrêté Trump avant les contre-mesures européennes.
Bonjour Authueil,
l’algorithme Youtube m’a envoyé sur une discussion très intéressante entre un Youtubeur Britannique et Max Bergmann (Description ici, mais ce n’est clairement pas un random qui ne connait rien au dossier : il a travaillé au département d’Etat et a enchainé sur un think thank portant les relations entre les USA, l’Europe et la Russie.
https://geopolitique.eu/auteurs/max-bergmann/
La vidéo est ici : https://youtu.be/WYDD0RF66DE?si=pXaiA43WpUw8lmN9
Sa théorie est que ce qui a fait reculé les USA est un mécanisme mixant les deux éléments que nous pointions, à savoir :
– Annonce des tarifs de Trump et de la réponse possible de l’UE, en particulier le « trade bazzoka »
– Effet de cela sur les décideurs financiers américains, avec risque d’assez sérieux problèmes économiques pour les USA, dans la panique
– Décision de ne pas y aller en raison de l’effet électoral désastreux en cas de problèmes économiques au Groenland
Mais pour moi il manque trois éléments critiques :
– Le premier recul de l’invasion à la guerre économique a été l’envoi de troupes européennes au Groenland
– Contrairement à ce qui a été dit, rien n’était prêt pour une invasion des USA, notamment un timing désatreux : une armée n’ayant pas l’habitude de l’hiver ne peut pas lancer une invasion du Groenland en plein hiver, parce que son matériel ne survivrai pas (cf vidéo d’analyse d’un officier finlandais : https://youtu.be/8hdthsG8tks?si=htjdKZpb7NF1mvAo)
– Il n’aurait pas suffit d’envoyer des troupes et de planter un drapeau pour prendre le Groenland, pas en raison du rapport de forces militaires mais bien politique : les européens et canadiens auraient su qu’il suffisait de maintenir des combats jusqu’aux mid terms pour gagner la guerre par KO électoral.
Mais après l’élément critique est que les US pourraient être encore plus idiots que le craignait, en poussant J-D Vance comme président dès 2029 (je pensais : impeachment de Trump aux mid terms, président démocarte puis J-D Vance vers 2031.)
Avec lui, on ne serait plus face à des provocations brouillonnes ou des attaques principalement rhétoriques comme avec Trump, mais bien un risque réel de guerre ouverte et préparées avec les USA, par exemple sur une tentative d’annexion de l’Alberta par les USA
SI empeachment de Trump en 2026, c’est JD Vance qui entre dans le bureau Ovale. Les USA ne font pas, à ma connaissance, d’élections avancées. Leur rythme normal est suffisamment rapide : élections générales tout les deux ans.
Bon. Je crois que mon commentaire va être un peu long. Tout d’abord je vais réagir à la « paresse des français ». La destruction menée depuis des dizaines d’années de « l’état social » se base sur l’antienne répétée à longueur d’années que les chômeurs, les malades, les précaires, les retraités, enfin bref « les assistés » sont des profiteurs, des paresseux qui abuseraient du système. Cette vision revient à vouloir cliver la société française entre « les bons » (travaillent 75h/ semaine payés 35h, jamais malades, …) et « les mauvais » (tous les autres). D’autres clivages sont aussi sciemment entretenus par toute la classe politique, comme par exemple les « étrangers non-européens » contre « les français de souche » (plus par tolérance spéciale les européens, et encore pas tous). Ou bien entre la métropole et les « DOM-TOM » (bien que ce terme ne soit plus exact, il est parlant pour tous). Etc…
Donc déjà, pour envisager de créer un « projet » il faudrait accepter de cesser de croire et d’entretenir tous ces clivages qui n’ont aucun sens.
Ensuite, parler des « services publics » c’est bien. Mais c’est quoi un « service public »? L’hôpital est-il un « service public » quand ses médecins y tiennent des consultations privées? Etc…
Après, faudrait-il des « projets d’avenir »? Personnellement j’en suis convaincu. Mais je sais aussi que c’est impossible. Tout d’abord pour lancer un « projet d’avenir » il faut être capable de s’inscrire dans la durée. C’est possible au niveau d’une commune, car les maires sont régulièrement réélus. Mais au niveau national il faudrait des politicien.ne.s qui accepteraient de lancer des projets en sachant que ce sont leurs successeurs qui bénéficieront des retombées.
Ensuite, le passage au quinquennat, et surtout l’alignement de la durée de mandats entre le Président et des Députés, a été catastrophique sur le « temps politique ». En effet, du fait de cet alignement, chaque élection intermédiaire est devenu un « test national » et donc donne droit à un nouveau gouvernement. Sachant que l’on a droit quasiment à une élection par an… Ce qui fait que la seule structure étatique capable de s’inscrire dans un temps long c’est le Sénat. Sauf qu’elle représente la frange la plus conservatrice et immobiliste de la France (on vient encore de le voir avec le « droit à mourir »).
Après, proposer un « projet d’avenir » est une chose. Le mettre en œuvre en est une autre. Entre les contraintes légales, par exemple liées à l’UE, et celles liées à l’absurde mille-feuille administratif français, fait des millions de petites seigneuries, la mise en application promet d’être très compliquée.
Pour terminer l’extension probable de la guerre en Ukraine à l’UE changera-t-il quelque chose? Je me souviens d’une interview d’un spécialiste de la Russie qui expliquait que l’objectif de Poutine c’est de sécuriser la Russie en recréant une URSS. C’est à dire en ayant entre la Russie et l’Europe un ensemble de pays tampons. S’il raison, la France ne serait alors touchée que de manière accessoire. De plus, en ajoutant la lâcheté européenne, et celle des USA, il est certain que nous abandonnerons les pays visés très rapidement.
C’est un discours qui existe depuis longtemps (« l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice ») et qui a fait la preuve de sa propre stérilité. Un marronnier des éditorialistes. La suite logique est la dénonciation du « déclin français » (c’était mieux avant), qui permet de flatter la nostalgie du lectorat âgé.
Personnellement, je ne suis pas certain que maximiser le PIB/habitant (puisque l’article des Echos part de là), au détriment de l’environnement par exemple, révèle un souci quelconque pour « l’avenir ». Au contraire, vouloir tout transformer en richesse relève plutôt du présentéisme – ce qu’illustre la politique de Donald Trump aux Etats-Unis. Nous sommes dans un monde où la seule valeur qui subsiste est l’argent, et qui met beaucoup d’énergie à transformer l’avenir en argent.
Produire davantage de richesses au profit de quelques uns est un projet peu mobilisateur pour ceux qui n’en bénéficient pas. Il est donc normal qu’il s’accompagne d’un discours anti-paresse de la part de ceux qui en bénéficient.
Claude Malhuret 2027 en fait ?
Je l’aime beaucoup, mais il a 75 ans, et est davantage un commentateur et un inspirateur brillant, qu’un acteur encore dans le jeu.
Xi Jinping et Poutine ont 73 ans, Trump 79, je ne pense pas qu’il ferait tâche, surtout si c’est pour leur coller des noms d’oiseaux en mondovision.
(c’était évidemment du second degré sinon)
Bayrou en avait 74. Pas envie de reproduire l’expérience 🙂
Je souscris totalement à tout ceci. Le meilleur moyen d’unir un peuple, c’est de lui trouver un ennemi commun, c’est vieux comme Bismarck. Aujourd’hui, à part l’environnement qu’on a réussi à transformer en clivage politique, et une coupe du monde de foot ou des JO de temps en temps, il n’y a pas de cause commune à défendre. L’Europe reste un machin. On reste globalement protégés des facéties du monde (contrairement aux Lituaniens c’est sûr). Le monde de demain a l’air vachement moins bien que le monde d’hier, et la tendance démographique est d’ailleurs le meilleur indicateur de l’optimisme d’un pays. Il y avait pourtant plein d’idées et de convictions dans le candidat Macron 2017. Mais quelle difficulté à les transmettre et mettre en oeuvre ! La question n’est pas tant les thèmes de la campagne 2027 que notre capacité à choisir quelqu’un qui nous tirera en avant concrètement dans son exercice du pouvoir.
Avant de choisir son destin, si on veut l’adhésion des concitoyens, l’Europe doit d’abord maitriser son récit. Tant qu’elle laissera tout le monde papilloner sur les réseaux sociaux des puissances étrangères, son message restera inaudible, voire suspect.
Et voilà… Ah, mais j’apprends que les GAFAM sont les plus gros lobbyistes de Bruxelles. C’est mal parti.
Il y a des instruments interessants pour reconstruire et reindustrialiser. Malheureusement la cdc et la bpi sont plus occupés a financer les NFT que l’economie réelle, et les institutions comme la CRE sont plus politiques qu’elles ne le devraient. Un petit gang s’accapare les postes, le pouvoir et l’argent qui va avec, pendant que l’EUROPE s’arroge de plus en plus de responsabilités. Je ne vois pas comment retrouver du commun sans renverser la table.