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Faut-il revenir sur le cumul des mandats ?

La petite musique autour d’une réforme des règles sur le cumul des mandats commence à se faire entendre. Les parlementaires en poste, qui ont compris qu’ils sont les perdants du non cumul, font pression depuis longtemps. Ce qui est nouveau, c’est que le Premier ministre, et même le Chef de l’Etat, donnent eux aussi des signaux d’ouverture.

Il est clair que cette réforme a été faite n’importe comment en 2014, pour faire plaisir à l’opinion, avec des élus qui n’en voulaient pas, et n’ont donc pas fait correctement leur travail législatif. Même si le sujet était sur la table depuis très longtemps, la réflexion a été assez indigente, et une foule d’effets secondaires n’ont pas été analysés. De plus, la réforme a été faite à moitié, puisque seul le cumul vertical (mandat national et mandat local) est concerné, alors que le cumul horizontal (deux mandats locaux) reste autorisé.

Le sujet mérite donc d’être repris, mais pas pour faire n’importe quoi (en période électorale, le risque existe). Je n’ai pas d’avis tranché sur la question. Ce qui m’inquiète n’est pas tellement la solution qui sera retenue, mais les mesures d’accompagnement qui seront prises, pour assurer l’équilibre global du système politique français, chose qui n’a pas été faite en 2014.

Il faut être conscient que le cumul des mandats est une modalité de fonctionnement de l’organisation politico-administrative française. Le cumul vertical est la réponse au centralisme parisien. Pour exister et porter ses dossiers, un élu, au delà d’une certaine taille de collectivité, doit être régulièrement à Paris, et de préférence avec un titre ou une fonction lui permettant d’être reçu dans les ministères. Au niveau local, le cumul est une solution pour faire fonctionner un système kafkaïen, où les compétences sont tellement entremêlées que personne ne s’y retrouve. Avoir des élus siégeant dans deux strates différentes assure un minimum de coordination et de cohérence des décisions entre le bloc communal, les départements et les régions. Interdire strictement le cumul implique de trouver d’autres manières de gérer le système français (le réformer en profondeur est trop lourd et compliqué). Je n’ai, jusqu’ici, pas vu de pistes de travail sérieuses là dessus. Il y aura, quoi qu’il arrive, des effets de bord et des adaptations qui peuvent avoir des conséquences lourdes et créer des problèmes encore plus graves que ceux causés par le cumul des mandats.

Un autre point, qui n’a pas été bien appréhendé (ou du moins, dont on n’a pas tiré les conséquences) est le bouleversement des carrières politiques. Le non cumul des mandats rend les carrières plus précaires. Avoir deux mandats, c’est l’assurance, en cas de défaite, de rester dans le jeu politique, et de pouvoir se refaire, à une autre échéance. Quand on n’a qu’un mandat et qu’on le perd, il est plus compliqué de se maintenir, car il faut manger, et tout le monde n’est pas rentier ou retraité. Une véritable réflexion est à mener sur la manière d’insérer un moment « mandat politique » dans une carrière professionnelle, voire dans un parcours de vie.

Si c’est relativement bien géré pour les mandats locaux (qui permettent mieux le temps partiel), la question est entière et délicate pour les mandats nationaux. Les réformes de 2014, en plus d’interdire le cumul des mandats, ont aggravé la situation, en restreignant les possibilité d’avoir une activité professionnelle en même temps que le mandat parlementaire. Un autre problème se pose, par ricochet, celui du temps nécessaire pour accéder à un mandat national. On ne va plus passer 15 ans dans des fonctions subalternes, pour espérer décrocher le graal, si celui-ci se révèle précaire et décevant. Les filières d’accès et de formation politiques sont donc à revoir, car on a bien vu, en 2017, ce que cela donne d’avoir des novices débarquant dans l’hémicycle !

Un autre point est l’équilibre des pouvoirs. La fin du cumul d’un mandat national avec un exécutif local a modifié la répartition du pouvoir, affaiblissant les parlementaires, dont une partie du pouvoir était du au fait qu’ils avaient aussi un mandat exécutif local. C’est particulièrement visible localement, où par endroits, le député est la cinquième roue du carrosse, et passe en dernier dans le protocole. Cette réforme a également rehaussé le poids collectif des maires de grandes villes et des présidents de région, qui sont désormais les seuls interlocuteurs politiques du gouvernement central, par le biais de leurs associations représentatives, ou d’organisations plus politiques. Le choix d’Édouard Philippe de construire son nouveau parti, Horizons, sur son réseau de maires, est emblématique.

J’oublie certainement des sujets et des angles, mais ces trois exemples que je viens de donner montrent bien que cette réforme du cumul des mandats est en fait un jeu de domino. Les effets sont bien plus vastes qu’on ne peut le penser, et nous sommes encore loin d’avoir complètement évalué les effets de la réforme de 2014. Prudence, donc, avant de jouer, une nouvelle fois, aux apprentis sorciers. Je sais bien que les réformes institutionnelles sont souvent des objets de communication politique, destinés à satisfaire la défiance de l’opinion publique vis-à-vis de ses élus (sans que ce ne fasse remonter la confiance). Mais cela n’interdit pas de réfléchir aux conséquences, voire même de les prendre en compte !

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Le rétrécissement socialiste

La candidature à la présidentielle d’Anne Hidalgo est à la peine. Elle ne dépasse que rarement les 5% dans les sondages, et est largement inaudible dans les médias. Et pourtant, elle devrait avoir un boulevard. Elle dispose d’une certaine notoriété, le Parti socialiste l’a investie et met son réseau à son service, et le reste de l’offre politique, à gauche, n’est pas très affriolante.

Ce début de naufrage n’est pas tant celui d’une personne, que d’une posture d’enfermement d’une certaine gauche sur les seules problématiques sociétales.

Une anecdote, en introduction d’un article du Monde, est emblématique. Un militant de gauche, qui prône une candidature unique, demande à Anne Hidalgo, à brule-pourpoint, pourquoi elle ne fait pas équipe avec le candidat de gauche le mieux placé. La maire de Paris lui répond : « Quand je les vois faire, je ne pense pas que les autres soient capables de rassembler… Et puis, se retirer derrière un mec, c’est fini ! ».

L’explication, en deux temps, est révélatrice des impasses du Parti socialiste. Elle commence par une considération tactique, à savoir qu’aucun autre candidat n’est en mesure de faire la différence, et donc de mettre tout le monde d’accord. En cela, elle n’a pas tort mais elle oublie de s’inclure dans le lot des candidats qui ne sont pas en capacité de rassembler.

Mais c’est surtout la seconde considération qui me frappe. « Pas question, pour elle qui est une femme, de se retirer derrière un homme « . Affirmer que le simple fait d’être une femme justifie le maintien de sa candidature me laisse pantois.

C’est là qu’on prend conscience à quel point les socialistes (du moins ce qu’il en reste) ont complètement basculé dans le sociétal et intégré ces questionnements (légitimes et intéressants par ailleurs) comme l’alpha et l’omega de leur action politique. Il n’y en a que pour les droits des femmes et des minorités, les luttes contre tous les « truc-phobie ». Quand l’Unef, organisation dans la mouvance socialiste, pratique la « non mixité » et le langage dit « inclusif » (celui avec des points médians et des pronoms inventés de toutes pièces), ils ne font que traduire, de manière caricaturale, une évolution qui touche toute la mouvance.

Il y a bien longtemps que le social, la défense des précaires, a été abandonné en rase campagne par les socialistes. Par le reste de la gauche réformiste également, mais au moins, les Verts ont derrière eux des positions philosophiques et idéologiques plus construites et plus en phase avec l’esprit de l’époque. Les socialistes n’ont même plus d’armature idéologique, la social-démocratie étant en état de mort cérébrale depuis pas mal de temps.

En fait, seuls quelques petits groupes de gauche radicale s’indignent encore du sort fait aux travailleurs de la logistique et du service à la personne, qui sont les nouveaux prolétaires de notre temps. Pourtant, les sujets de l’emploi, du pouvoir d’achat, de la qualité de vie, de la Santé sont en tête dans toutes les enquêtes concernant les préoccupations des français. Quand on arrive sur le terrain des inégalités, ce sont les inégalités dans la répartition des richesses qui préoccupent le plus les français. L’économique encore !

Comment expliquer cet aveuglement, qui pousse tous les partis de gauche à abandonner ce qui est leur ADN politique, pour se jeter sur le sociétal, au point d’en arriver presque à faire de ce choix une forme d’impensé ?

Je n’ai pas véritablement de réponse, je ne peux juste que constater les dégâts. C’est d’autant plus triste et alarmant qu’un programme économique et social pleinement de gauche, existe avec le pacte du pouvoir de vivre. Des acteurs de la société civile ont fait le travail que le PS aurait dû faire (et n’a pas fait). Il suffirait à Anne Hidalgo de l’endosser explicitement et de le mettre en avant pour répondre aux attentes de son électorat « naturel ». Elle n’en semble même pas capable…

En politique, les structures qui n’écoutent plus qu’elles-mêmes et leurs proches, sont vouées à disparaitre. La Démocratie à cela de bon, qu’elle élimine impitoyablement ceux qui perdent le lien avec les citoyens et les préoccupations qu’ils expriment. Si les socialistes ne réagissent pas, cette présidentielle 2022 sera peut-être la dernière où ils sont en mesure de présenter un candidat.

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Bolloré et Reworld, nettoyeurs de cadavres médiatiques

Depuis quelques temps, les médias français sont rachetés par dizaines, par Reworld et Bolloré. Tels des vampires, ils les vident complètement de leurs journalistes et en font des outils de communication, soit pour la publicité commerciale, soit pour accroitre l’influence politique de leur propriétaire. Autant dire qu’une fois repris en main, ces médias n’ont plus que de journalistique que le nom.

Il semblerait qu’après Europe 1 et le JDD, Le Figaro serait la prochaine cible de Bolloré. Je suis triste pour les journalistes qui travaillent dans ces titres, mais en même temps, j’ai du mal à éprouver un sentiment de perte devant ce mouvement.

En effet, cela fait maintenant longtemps que j’éprouve un malaise devant la manière dont travaillent les médias en matière d’information. Je ne remets pas en cause la bonne foi et la volonté de bien faire de la majorité des journalistes. Mais il s’avère que le résultat final de leur travail ne répond pas à aux attentes et aux promesses. La plupart des titres de presse ne sont plus fédérateurs, mais se replient sur des communautés, dont ils flattent les certitudes et les travers. Trop souvent, ils privilégient, sans s’en rendre toujours compte, leur point de vue parisiano-centré dans le choix des sujets et les angles de traitement, privilégiant le récit anglé, sur l’information pure.

La journalisme arrive à un moment de mutation, où la forme du « titre de presse » avec plusieurs dizaines, voire centaines de journalistes, qui entend couvrir l’ensemble de l’actualité, n’est plus pertinent. Pour réaliser ce travail exhaustif, il faut une masse critique que bien peu de titres ont. En France, il n’y en a pas, mis à part l’AFP (et encore…). Pour couvrir leurs coûts fixes, ils se mettent entre les mains des annonceurs, mais aussi de leurs lecteurs. Ils doivent donc répondre à des demandes qui ne relèvent pas de l’information, au sens « journalistique » mais de la confirmation d’opinions préétablies. Médiapart, qui assume complètement ce modèle (seuls nos lecteurs peuvent nous acheter) est un journal ultra-militant, qui n’a qu’une faible crédibilité en dehors des milieux d’extrême-gauche.

Les quelques fois où je vais sur une page d’accueil de site de presse, j’en repart rapidement et passablement agacé. Ce qui m’est proposé est très partiel, et parfois très partial. Alors que j’attends des informations et des analyses (si possibles intelligentes et pointues) je n’y trouve que des narrations et des plaidoyers pour une cause précise (chaque titre de presse ayant ses marottes). De plus en plus, j’ai l’impression que l’ambition des journalistes des médias nationaux se résume à « raconter le monde tel que le voit le journaliste » et à être un influenceur du débat public.

Ils rejoignent en cela les télévisions dites « d’information en continu » qui ne sont, depuis très longtemps, que des machines à faire le show, sans la moindre pudeur ni déontologie. Je ne suis donc pas étonné de l’état dans lequel se trouve le débat public.

Emmanuel Macron depuis son élection, et les Gilets jaunes, de l’autre coté du spectre ne disent finalement pas autre chose : les journalistes et les médias d’information ne font plus correctement leur travail et sont largement discrédités.

Derrière ce constat un peu désespérant, il y a quand même de l’espoir. Il reste encore la possibilité de s’informer, pour celui qui souhaite faire l’effort (ce qui n’est pas le cas de tout le monde). En tant qu’internaute, j’ai accès à une multitude de contenus intéressants, via internet. Les articles écrit par des journalistes y occupent une bonne place, et certains sont très intéressants et instructifs. Mais à chaque fois, ce sont des articles de journalistes dont je connais le travail, et qui ont gagné ma confiance par leur seule signature, et certainement par le média pour lequel ils travaillent. Mais il y a aussi des sources très diverses, des articles universitaires, des posts de blogs (si si, ça existe encore) et des fils twitter qui racontent des choses ou produisent des analyses de qualité. C’est moi qui fait ma propre « curation », avec des sources que je considère fiable (ou recommandées par des gens de confiance).

Certes, cela demande de l’argent (beaucoup de choses intéressantes sont payantes) et une capacité de discernement et d’analyse que tout le monde n’a pas (ou ne veut pas prendre le temps de développer). L’une des solution repose sur un format en plein essor, celui des newsletters, où des professionnels de la curation de l’information font ce travail, chronophage, de repérage des sources pertinentes sur leurs sujets. Cette voix me semble prometteuse, à condition que ce travail soit fait dans le respect d’une déontologie scrupuleuse (qui est devenue à éclipse dans les médias mainstream) et qu’ils puissent ainsi obtenir et gagner la confiance de leurs lecteurs.

Finalement, Bolloré et Reworld ne sont que les fossoyeurs d’un système déjà moribond, qui doit disparaitre car il n’est plus récupérable ni réparable. Un autre écosystème plus fluide, doit prendre la place, en travaillant différemment. Cela ne sera pas simple, prendra du temps, mais c’est la seule voie pour retrouver une qualité d’information et donc un débat public à la hauteur d’une grande démocratie.

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Le wokisme, nouvel eldorado des débats stériles

Notre débat public français est trop souvent pollué par des querelles stériles, basées sur des constructions imaginaires et fantasmées. Elle permettent à des personnalités politiques et/ou médiatiques de prendre des postures valorisantes, sans trop travailler le fond. La nouvelle croisade de Jean-Michel Blanquer contre le « wokisme » en est un nouvel avatar.

Ce mouvement dit « woke », venu des États-Unis, est présenté comme un nouvel épouvantail idéologique, propre à faire peur aux lecteurs du Figaro, qui fait au moins deux articles ou tribunes sur le sujet par semaine. Tous défavorables, bien entendu. A les entendre, ce mouvement est une attaque violente contre l’universalisme à la française, prônant la non mixité, la déconstruction des genres et utilisant (Vade retro satanas) l’écriture inclusive avec point médian.

Une telle vision n’est pas totalement dépourvue de fondements, mais jette allègrement le bébé avec l’eau du bain, en assimilant un mouvement de fond aux excès de certains de ses partisans, et à l’expression culturellement anglo-saxonne de ses manifestations.

La base de ce mouvement est la prise de conscience des discrimination, et le refus radical des rapports de domination que sous-tendent ces discriminations. Nous sommes là sur l’expression d’une tendance de fond de nos sociétés, celle de la valorisation de l’individu. Par là, j’entends l’importance accordée à la valeur de chaque personne, qui ne saurait subir de brimades ou de dominations injustifiées. Cette logique amène assez naturellement à remettre en question les hiérarchies sociales et les positions de pouvoir, pour davantage d’horizontalité et un combat contre toute forme de domination et de violence interpersonnelle. Cela peut déranger les conservatismes, et ce n’est donc pas si surprenant que cet épouvantail du wokisme fonctionne aussi bien auprès des lecteurs du Figaro.

Ce combat contre le wokisme tient beaucoup de la charge de don Quichotte contre les moulins à vents. Il existe tout de même un point où les partisans de cette idéologie Woke présentent une faiblesse, c’est quand ils se livrent à des actions de violences (même symboliques), pour affronter leurs adversaires, ou faire avancer leur cause. C’est assez paradoxal de prôner le refus des discriminations et des dominations, et de provoquer la perte d’emploi de personnes qui ne vont pas dans votre sens, comme on le voit parfois dans les universités américaines, voire françaises…

Pour autant, il ne faut pas se tromper de combat. Ce sont les méthodes violentes pour entraver les débats qu’il faut combattre, d’où qu’elles viennent. En assimilant une pensée aux méthodes contestables de certains extrémistes, on ne fait pas avancer le débat, on le stérilise. C’est très dommageable, car pendant qu’on s’écharpe sur des totems artificiels, on passe à coté des évolutions de fond, celles qui modèlent réellement la société.

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Le rapport Sauvé n’est pas une surprise

La commission sur les abus sexuels sur mineurs dans l’église catholique vient de rendre son rapport. La seule surprise, c’est l’ampleur : 3000 prêtres et religieux pédophiles, près de 300 000 victimes, sur 70 ans, c’est bien plus qu’on ne pouvait le craindre. Pour le reste, on savait, depuis bien longtemps, que le problème est structurel, et tient à la théologie catholique elle-même. C’est bien pour cela que la « repentance » de la hiérarchie catholique n’ira pas loin, même si les évêques sont sans doute sincères à titre personnel.

Le cœur du problème vient du cléricalisme, un mouvement que l’on retrouve dans toutes les religions, à des degrés divers, qui consiste à faire du prêtre et de l’institution, le centre de tout. La personne du prêtre y est considérée comme « sacrée » donc à part du reste de la société, et devant faire l’objet de révérence, et bien entendu, d’obéissance.

L’église catholique, aujourd’hui encore, est très touché (je dirais même gangrénée) par ce cléricalisme, avec des prêtres qui marquent leur différence, notamment dans le vêtement, et suivent des règles « à part » (le célibat par exemple). Cela est bien entendu associé à un pouvoir au sein de l’institution, où les « non clercs » sont écartés du pouvoir et chargés des tâches matérielles, voire un peu plus, quand on ne peut vraiment pas faire autrement, du fait de la pénurie de prêtres que connaît la France, notamment rurale.

Ce facteur est aggravé par d’autres éléments propre à l’institution catholique, comme le célibat obligatoire, qui fait du statut de prêtre un « placard » à homosexuels de familles bourgeoises, voire pire, à des déviants sexuels graves. En laissant ainsi des prédateurs sexuels, dotés d’un statut d’autorité, en contact régulier avec des enfants, en ayant l’assurance d’être « couverts » en cas de problème, on ne pouvait qu’arriver à ce désastre.

C’est à la fois un désastre pénal et humain, avec des vies brisées, mais aussi un désastre théologique. Une telle déviance au sein d’une institution, en totale contradiction avec le message qu’elle est censée porter, ne peut que discréditer le message. Le risque du cléricalisme, qui est de faire passer la protection et les intérêts de l’institution, avant le message et la cause à porter, s’est ici réalisé.

Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Au XVIe siècle, la rupture protestante est née d’un refus de l’instrumentalisation du message évangélique au profit des intérêts matériels et financiers de l’institution, et de sa quête de pouvoir et d’emprise sur la société. L’un des fondements du protestantisme, qui n’a jamais faibli (du moins dans sa version classique, luthéo-réformée) est le refus du cléricalisme. Le pasteur n’est pas une personne sacrée, dotée d’un pouvoir supérieur à celui des fidèles. Les institutions protestantes sont les plus décentralisées possibles : l’unité de base, chez les calvinistes, c’est la paroisse, et il n’y a pas d’évêques. Les synodes, qui sont les organes collégiaux de décisions, sont composés pour moitié de laïcs. Même si les pasteurs sont très présents, car ils sont à temps plein, là où les laïcs ont souvent une vie professionnelle, ils sont sous surveillance. Un verrouillage autour d’un scandale d’ampleur n’aurait que très peu de chances de réussir chez les protestants.

Ce rapport Sauvé risque malheureusement d’être juste un jalon de plus dans la descente aux enfers de l’église catholique, ce scandale des agressions sexuelles qui a déjà provoqué des départs de fidèles, et va encore amener encore. Même s’ils ne perdent pas pour autant la foi, des fidèles partent, car outre le scandale en lui-même, ils perçoivent l’écart monstrueux entre le message d’amour et de fraternité professé en haut de la chaire et la réalité des pratiques de ceux qui prêchent.

La vraie solution est un changement radical de paradigme de l’église catholique dans son fonctionnement, à savoir la fin du cléricalisme. Cela ne se fera pas, car il est déjà trop tard. L’institution catholique, très fragilisée puis 50 ans, est trop fortement structuré autour de cette place centrale du prêtre, et ne survivrait pas à une révolution. Et comme les fidèles qui sont encore là, semblent attachés à cette manière de fonctionner, rien ne pousse, finalement, l’institution à se réformer.

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La campagne n’est pas qu’un catalogue de mesures

La campagne présidentielle qui s’amorce me déçoit et me frustre. Quand les candidats déclarés s’expriment, il ne proposent que des catalogues de mesures ciblées, souvent insignifiantes et parfois inconstitutionnelles ou inapplicables (et ceux qui les formulent le savent parfaitement). Bien peu échappent à ce travers, et certains y tombent complètement, au point d’être incapables d’esquisser la moindre ligne politique, ni le moindre embryon de pensée un peu construite.

Ce n’est pas ce que j’attends d’un candidat à la présidence de la République. Bien entendu, il faut quelques mesures emblématiques et être précis dans ses promesses. Mais en France (et depuis longtemps), il manque le premier étage de la fusée, celui du système de valeur set de l’idéologie donnant la cohérence et le cap. Avant de dire comment on y va et de quelle couleur sera la voiture, il faut commencer par dire où on va. Bref, faire de la politique et pas juste de la tambouille électoraliste.

J’attends également d’un candidat à la présidence, qu’il me montre qu’il a une pensée structurée, avec une culture politique et une cohérence. Je souhaite voir qu’il connait le pays en profondeur, qu’il a compris les mutations de la société, ses fractures mais aussi ses lignes d’évolution. La France a beaucoup évolué en 10 ans, que ce soit dans ses attentes, son organisation et sa manière de se projeter dans l’avenir (et c’est pas brillant). Allez prendre la pose avec les différents groupes de pression organisés, en leur racontant ce qu’ils ont envie d’entendre, ne démontre rien. C’est une façon de faire de la politique « à l’ancienne » qui, plus qu’inefficace, est un repoussoir pour de plus en plus de français.

En 2017, Emmanuel Macron avait tenté cette voie, avec un certain succès, il faut le reconnaitre. Il lui sera toutefois plus compliqué de renouveler l’opération en 2022, car ses promesses et engagements seront lus au regard de sa pratique de pouvoir depuis son élection. Son principal problème sera la distance qui s’est creusée entre ses postures et promesses de 2017, et sa pratique du pouvoir, assez diamétralement opposée sur la forme.

Une présidentielle se joue, non pas sur le programme, mais sur la personne, sur le message politique qu’il délivre, l’envie et la confiance qu’il suscite sur sa manière d’exercer le pouvoir. Si Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont fait qu’un seul mandat, ce n’est pas tellement à cause de leur bilan de fond, mais à cause de leur manière d’être (Casse-toi pov con, ou « un président ne devrait pas dire ça » en sont des exemples).

La place de président est tellement centrale (ce que l’on peut déplorer, mais il faut faire avec) qu’il faut vraiment faire attention à la personne. Une erreur de casting se paie très cher.

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La droite est très mal partie pour la présidentielle

La « droite classique », celle qui se situe dans l’espace politique entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, avait un coup à jouer pour la présidentielle de 2022. Elle avait le potentiel électoral suffisant pour avoir une chance de se glisser au second tour. Par son incapacité à choisir son candidat, elle est train de laisser passer sa chance.

Le drame de LR s’est joué en plusieurs actes, et tient d’une incapacité à poser le débat du candidat à la présidentielle suffisamment tôt et clairement.

La saignée effectuée par Emmanuel Macron depuis 2017, n’est pas nécessairement un problème. Même si nombre d’élus et de ténors sont partis en Macronie, à la suite d’Edouard Philippe, il reste encore assez de militants et d’élus pour que LR soit viable et puisse s’en remettre (le PS est tombé bien plus bas). Ce qui a plombé LR, c’est la chute de Laurent Wauquiez, et l’incapacité de trouver un leader de remplacement, au point d’installer à la présidence une sorte de gérant de transition, en la personne de Christian Jacob. Les méchantes langues le comparent à Leonid Brejnev, avec une forme de « glaciation » de LR, que l’on met au congélateur, pour le retrouver (espère-t-on) intact quand un nouveau leader prendra le manche.

En politique, cela ne fonctionne pas comme ça, surtout à droite. Le président du parti est le candidat naturel, et l’élection à la tête de LR tient lieu de primaire. Une fois aux manettes, le patron du parti a les moyens de tout verrouiller. Or, Christian Jacob a clairement indiqué dès le départ qu’il n’a pas vocation à être candidat en 2022. Il n’en a ni l’étoffe, ni l’envie, et a suffisamment les pieds sur terre pour pas prendre le melon. Mais c’est une occasion manquée de trancher le débat.

La deuxième erreur a été de croire qu’un candidat pouvait, « naturellement » prendre le leadership et mettre tout le monde d’accord. Cela peut fonctionner, quand il y a effectivement un « gros potentiel » que tout le monde voit venir mais qui a encore besoin d’un peu de temps pour flinguer ses rivaux (façon Sarkozy en 2002). Or, depuis 2017, on a beau regarder l’horizon à droite, rien de tel en vue. On a bien quelques grands élus, anciens ministres, qui pourraient prétendre au poste. Sauf qu’aucun ne sort du lot, car tous ont des faiblesses, et donc « ne cochent pas toutes les cases ».

Christian Jacob a bien tenté de pousser François Baroin, qui aurait pu, en s’y prenant bien, arriver à rallier suffisamment de monde autour de lui pour dissuader ses rivaux d’y aller. Il avait l’appareil LR avec lui, mais a finalement décidé de ne pas y aller. La voie est donc ouverte à des rivaux à quasi égalité, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse. Les deux sont présidents de région depuis 2015, se situent dans l’entre-deux entre LR et la macronie, incarnant un centre-droit un peu mou et sans grand charisme. Bref, des candidats potables, mais qui ne font pas rêver, et ne produiront certainement pas du disruptif.

La troisième erreur est de ne pas avoir définit assez clairement les modalités de désignation du candidat. On y est globalement arrivé, avec le choix, au final, d’un scrutin fermé réservé aux militants LR. Mais ce fut long, laborieux, et surtout, cela arrive bien tard. Les candidats se sont déjà déclarés, les écuries se sont formées, et plus on va avancer dans la campagne, plus les rancœurs et rivalités vont grossir entre les équipes. Comme en 2016-2017, celui qui sortira vainqueur de la primaire ne pourra compter que ses propres forces. Ses rivaux viendront, au mieux, faire la claque au premier rang dans les meetings, mais pas plus. Et une partie de leurs électeurs potentiels partiront, dès le premier tour, chez Emmanuel Macron ou Marine Le Pen.

La droite est donc dans l’impasse, avec trois candidats crédibles, mais pas follement enthousiasmants non plus (Bertrand, Pécresse, Barnier). Aucun n’est en mesure de l’emporter à la présidentielle avec ses seules forces. Déjà qu’une droite unie aurait eu du mal, là, c’est mort. Quelque soit le candidat qui sort du congrès LR le 4 décembre (et cela risque fort d’être Michel Barnier), il fera au mieux 15%. Trop juste pour espérer passer devant Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui ont le potentiel de faire davantage, et donc d’être qualifié au second tour, contre un Emmanuel Macron, qui fera entre 20 et 25%, et qui a donc de bonne chances d’être réélu.

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La crise du journalisme est aussi celle des représentations collectives

Le journalisme est une profession en crise, car la fonction qui est au cœur de son activité, celle de la mise en récit du monde, est en crise.

Il s’agit là d’une fonction sociale aussi vieille que les sociétés humaines, dès qu’elles se sont mises à essayer de « comprendre » et de maîtriser leur environnement. Des théories ont été échafaudées, qui ont beaucoup évolué au fil du temps, avec paradoxalement, des mises en forme qui se sont vite stabilisées sous la forme de récits. D’où l’étonnante postérité de textes, que l’on arrive encore à lire aujourd’hui, car leur forme ne nous est pas étrangère, mais dont nous n’avons plus toutes les clés pour comprendre le sens que leurs auteurs ont voulu leur donner.

Ce problème se rencontre aujourd’hui, à une moindre échelle, dans les heurts entre les journalistes « parisiens » et une partie du grand public.

Un premier heurt vient du fait que le lecteur, se considérant parfois comme aussi (sinon plus) cultivé et intelligent que le journaliste, demande simplement du matériau semi fini, pour écrire lui-même son récit du monde, et n’entend pas se le faire imposer. Il se retrouve face à des journalistes qui entendent livrer des produits finis, conçus comme fédérateurs, dont ils vivent mal la déconstruction. Le débat autour de la séparation entre les faits et le commentaire en est une illustration. Un séparation réclamée par le lectorat, qui se révèle finalement beaucoup plus compliqué dans les faits. En effet, la construction d’un récit, c’est nécessairement la sélection (donc le tri) de faits, et leur mise en forme et en codes, afin de donner du sens à la marche du monde. Un fait journalistique est un construit, croire qu’il puisse être « brut » est une illusion. D’où cette tension perpétuelle entre le mythe et la réalité du produit journalistique.

Le deuxième heurt vient de l’écart entre les codes et centres d’intérêts des journalistes et de leurs lecteurs. La grande homogénéité sociale des journalistes des médias nationaux les amènent à privilégier certains sujets, abordés d’une certaine manière, traités avec des codes et références précises. Autant d’éléments pas toujours partagés par leurs lecteurs, ce qui peut amener frustrations et incompréhension.

Quand on prend les extrêmes, on se retrouve avec un public qui voit lui arriver des récits ne reflétant pas sa perception du monde et son échelle des valeurs, sur des sujets qui ne leur « parlent » pas, traités et écrits avec des références qui ne sont pas les leurs. Le tout, parfois agrémenté d’une forme de posture de supériorité morale du journaliste, qui prétend, plus ou moins explicitement et inconsciemment, dire la norme morale (sans être considéré comme légitime à le faire par le récepteur).

Dans un monde de plus en plus individualisé, ce travail de mise en récit du monde et donc de création de représentations collectives, devient de moins en moins efficace, chacun voulant un produit lui correspondant, ce qui n’est évidemment pas possible. Quand en plus, la société va économiquement mal, ces dysfonctionnements sont encore plus mal ressentis. D’où une crise du métier de journaliste, avec une profession qui se voit attaquée violemment, sans toujours comprendre pourquoi, et sans solution à proposer pour retrouver un rôle de « créateur de collectif », de plus en plus difficile à remplir.

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Pour un christianisme d’avenir

John Shelby Spong, un important théologien protestant libéral vient de mourir à 90 ans. Son dernier livre, une synthèse de son approche du christianisme, s’intitule « Pour un christianisme d’avenir ». Il y pose un constat simple, mais dérangeant pour les autorités religieuses : « Le langage utilisé par les autorités religieuses, pour parler de la foi, est complètement déconnecté de l’époque actuelle, et n’est plus compris par une part grandissante de la population ». Il existe toujours une très forte demande de spiritualité dans la population, c’est juste l’offre « chrétienne » qui est devenue obsolète, et ne rencontre donc plus les aspirations contemporaines, qui se tournent vers d’autres offres religieuses ou spirituelles.

En effet, comment, avec les progrès de la science, faire croire à des gens « ordinaires » que tout ce qui est écrit dans la Bible est vrai, notamment que le monde a réellement été créé en 7 jours, qu’une femme vierge a réussi à enfanter, que des morts sont revenus à la vie, ou encore qu’un type a réussi à marcher sur la mer, et à transformer l’eau en vin. Ce n’est tout simplement plus « crédible » rationnellement, et l’attachement de certains courants du christianisme à ces vieilles lunes ne fait que discréditer l’ensemble de leur propos.

Si ces récits « parlaient » aux populations des époques où ces textes ont été écrits, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les moeurs ont changé, la science et la connaissance ont énormément progressé, la symbolique a évolué. Or, les textes religieux (du moins la lecture qui en est faite) sont restés bloqués sur certains concepts, appelés dogmes, qui en font aujourd’hui du charabia qui ne fait plus sens, quand on sort de la sphère culturelle chrétienne. Or, il se trouve que depuis une cinquantaine d’années, cette sphère va en se réduisant dramatiquement, avec un arrêt de la transmission de la culture religieuse. On en est au stade irréversible, où des enfants naissent dans des familles dont les parents, voire les grands-parents, n’ont pas eu d’instruction ni de pratique religieuse (autre que sociale).

Pour John Spong, si on veut éviter que le christianisme ne disparaisse, ou ne soit relégué au folklore, il faut absolument trouver des mots qui parlent aux contemporains, pour diffuser le message de la Bible, qui est, selon lui, encore valable et recevable.

Derrière cette première étape de la forme, Spong va plus loin, et ouvre une relecture des textes bibliques assez radicale. Il se demande par exemple, si la vision que l’on a de Dieu (un vieux type à la grande barbe blanche qui trône quelque part au delà des nuages) est réellement pertinente. En effet, alors que le judaïsme est resté fidèle à sa tradition de refus de construire des représentations de Dieu, le christianisme (qui est un spin off du judaïsme) s’est coulé dans le moule religieux de l’époque, en donnant de « Dieu le père » une image qui ressemble un peu aux dieux de l’Olympe, avec une imagerie proche, et des pratiques similaires (des rites, accomplis dans des bâtiments spécifiques, avec un clergé dédié, intermédiaire obligé avec le sacré). Une stratégie payante aux débuts du christianisme, car c’est comme cela que les populations de l’époque se représentaient les dieux et la pratique de la religion. Mais un choix théologiquement contestable, car ce n’est pas la seule lecture possible des textes fondateurs du christianisme.

Il enchaine comme cela une relecture des dogmes chrétiens (largement partagés par les catholiques et les protestants évangéliques). Le questionnement est rafraichissant, car il décentre le regard et amène à se questionner sur des points inattendus. Les démonstrations ne sont pas toutes follement convaincantes, mais il lance ainsi un travail de déconstruction, qui permet d’essayer de retrouver ce qu’est le message originel, en enlevant les surcouches rajoutées au fil du temps. Un travail essentiel si on veut pouvoir à nouveau faire entendre ce message.

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Qu’attendre du conseil constitutionnel ?

Les « Sages » de la rue de Montpensier ont rendu une série de décisions, cet été, sur des lois conséquentes en termes de libertés publiques : Séparatisme, Renseignement, Passe sanitaire… Au final, quelques censures et réserves d’interprétation, mais aucun « Grand Soir », aucune censure totale, avec la tête d’une loi qui roule sous la hache du bourreau. De quoi alimenter la déception de bien des commentateurs, qui n’ont malheureusement trop souvent qu’une vision politique et partielle du rôle du conseil constitutionnel, et ce que l’on peut raisonnablement en attendre.

Pour commencer, il faut faire la part de la communication politique et de la technique. Les Sages ne contrôlent pas une loi en tant qu’objet politico-médiatique, avec tout ce que le débat y a greffé d’enjeux et de symboles. il contrôle la conformité à la Constitution de dispositions juridiques. C’est un travail très technique, qui demande, pour le comprendre et l’analyser, une culture juridique que bien des commentateurs (notamment les journalistes) n’ont pas. Cela crée un premier biais et une attente déçue : Le conseil constitutionnel n’est pas le lieu du match retour d’un combat politique perdu au Parlement.

Le conseil constitutionnel est une institution fragile, qui est devenu, au fil du temps, totalement autre chose que ce qu’il était à l’origine, à texte constitutionnel inchangé. Les pouvoirs qui lui ont été donnés par le constituant de 1958 l’ont été pour un objet limité, à savoir protéger le gouvernement des empiètements du parlement. C’est un rôle qu’il continue à jouer, à coté d’autres fonctions bien plus importantes, pour lesquelles sa légitimité est fragile. N’étant pas mandaté pour être un acteur du jeu politique, le conseil se doit d’être prudent dans ses censures, notamment lorsqu’elles sont sur des sujets très politiques. Cette légitimité bancale lui interdit d’aller trop loin. La solution serait une refonte constitutionnelle, mais c’est ouvrir une boite de pandore, avec au final, un résultat qui pourrait être en deçà de ce qui existe actuellement.

La saisine dite « DC », en sortie d’examen au Parlement, ne permet pas un travail approfondi. Les Sages ont un mois pour se prononcer quand ils sont saisis, ce qui est très court pour analyser en profondeur les implications d’une loi qui n’a pas encore été appliquée (et donc, n’a pas fait l’objet d’études et de commentaires de juristes). Quand en plus, quand il y a un embouteillage comme cet été, de plusieurs lois importantes, le conseil n’a pas les moyens de tout traiter. Depuis l’instauration de la QPC en 2008, le conseil a pris l’habitude de gérer en DC les inconstitutionnalités flagrantes, les vices de procédure, et les articles faisant l’objet d’une saisine explicite par les parlementaires. Le reste est renvoyé aux QPC, où la procédure laisse trois mois aux Sages, avec des plaidoiries et des mémoires d’avocats, et un peu de recul sur les effets réels d’une loi. Sur les lois examinées cet été, notamment pour Séparatisme, Renseignement et Passe sanitaire, il existe de réelles possibilités d’avoir des censures en QPC dès cet automne, sur des sujets très importants. Contrairement à ce qu’écrivent un certain nombre de titres de presse, les Sages n’ont validé qu’une toute petite partie de ces textes.

Le contrôle de constitutionnalité est donc quelque chose de diffus, où les Sages jouent un rôle central, mais où la société civile, par le biais du dépôt de QPC, devient de plus en plus importante. Le gros problème du conseil constitutionnel est qu’il ne peut se prononcer que s’il est saisi. C’est par les QPC que se fait le « vrai » contrôle, celui qui permet de faire respecter effectivement les Libertés publiques. En effet, il y a une marge parfois importante entre le texte d’une loi, et son application. Des textes, en apparence liberticides, ne donnent finalement rien, car leur effet potentiellement nocif est désamorcé par la manière dont l’administration l’applique, dont les juges l’interprètent. Et à l’inverse, des textes parfaitement dans les clous constitutionnels sont détournés, parce qu’utilisés pour une finalité autre que celle pour laquelle ils ont été votés. Et cela, on ne peut pas le savoir avant la promulgation de la loi.

Malheureusement, la culture politique française privilégie les actions spectaculaires (qui ne demandent pas beaucoup de boulot à part s’indigner vertueusement), et les commentateurs ne sont jamais autant heureux que lorsque le sang gicle, dans une dramaturgie simple à comprendre, avec une unité de temps, de lieu, et d’action. Malheureusement, la réalité, ce n’est pas du théâtre. C’est plus prosaïque, plus terre-à-terre, avec des avancées modestes, qui demandent du travail de fond, technique et ingrat. Tout ce que détestent les militants politiques à la française, qui préfèrent faire porter toute la charge du travail sur des institutions qui ne peuvent pas répondre à l’intégralité de la demande, et en les critiquant en 280 caractères quand le résultat n’est pas à la hauteur des attentes.