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samedi 13 juillet 2019

Le malaise face à l'attaque de Médiapart contre Rugy

Médiapart vient de tirer une salve de missiles contre François de Rugy, ancien président de l'Assemblée nationale et actuel ministre de la Transition écologique. On y apprend qu'il aurait mené, avec son épouse, la "vie de château" à l'hôtel de Lassay quand il était président de l'Assemblée, qu'il aurait fait réaliser des travaux somptuaires dans son appartement de fonction de ministre, qu'il aurait indument bénéficié d'un logement social, et qu'en prime, sa directrice de cabinet aurait, elle aussi, un logement social, et qu'elle ne l'aurait pas occupé pendant 12 ans...

Cette série d'articles me laisse perplexe, et suscite même chez moi un malaise. Fabrice Arfi est un journaliste rigoureux, qui a sorti des affaires authentiquement scandaleuses (Cahuzac, Bettencourt...). J'ai donc a priori confiance dans ce qu'il écrit. Sauf que cette fois-ci, je trouve son travail un peu léger, pour ne pas dire pire. A partir de quelques éléments réels, toute une mayonnaise a été montée, avec une dose de mauvaise foi et de partialité qui me surprend et me déçoit. En effet, tous les articles sont à charge, et quand on regarde les choses avec impartialité, les baudruches se dégonflent vite. C'est extrêmement décevant de la part de Médiapart, et écorne leur image.

Sur la vie de château. Oui, l'hôtel de Lassay est un endroit splendide, qui illustre bien l'expression "les ors de la République". C'est la résidence officielle du président de l'Assemblée, qui y dispose d'un logement. Pour tout dire, seuls les salons d'honneur du rez-de-chaussée sont splendides. A l'étage (j'y suis déjà allé), ce sont des bureaux tout ce qu'il y a de plus fonctionnel et "normal". L'appartement de fonction est un trois pièces sans prétention. Les lieux sont utilisés pour les missions de représentation, liées à la fonction de président de l'Assemblée. Il y a donc toute l'infrastructure hôtelière (cuisine, caves, services de vaisselle...) ainsi que le personnel dédié. Il faut reconnaitre que la tentation peut être grande d'utiliser tout cela à des fins purement privées. Reste à délimiter ce qui relève du privé et du professionnel, quand vous résidez dans un logement de fonction doté de personnel de service... Je ne vois pas le problème quand les serveurs, par pure gentillesse, mettent quelques fleurs sur une table où il n'y a que deux couverts, à, la Saint-Valentin.

Dans le cas qui nous occupe, il s'agit d'une dizaine de dîners, que le président a demandé à son épouse de lui organiser, pour lui faire rencontrer des personnalités intéressantes, qui peuvent lui apporter des analyses et des informations utiles à l'exercice de sa fonction. Rien que de très ordinaire, vu l'agenda chargé des hommes politiques, les repas sont des moments de travail, qui permettent de voir du monde. Parfois, c'est très directement lié aux dossiers en cours, parfois, c'est plus pour prendre l'air du temps, écouter des analyses politiques, découvrir des gens et entretenir votre carnet d'adresses. Cela ne me choque pas qu'un homme politique le fasse. Quand il dispose d'une résidence de fonction aussi bien équipée que l'hôtel de Lassay, il aurait tort de ne pas l'utiliser. Là où on entre dans la zone grise, c'est que beaucoup d'invités faisaient partie du cercle relationnel de Madame de Rugy, organisatrice de ces diners. Il y a là une imprudence, car même si ces invités répondent à tous les critères objectifs pour être invités à ce genre de dîners, la suspicion existe. Cela amène à se poser la deuxième vraie question posée par cette affaire : faut-il que le conjoint participe ainsi aux activités politiques de son époux ? Tout dépend si le conjoint est conscient des enjeux et doté de suffisamment de sens politique pour éviter les erreurs, et se limiter à de simples fonctions protocolaires. Mais parfois, le soutien moral, le "regard extérieur" du conjoint est précieux pour un élu. Là encore, la frontière est délicate à tracer, il est facile de la franchir sans s'en rendre compte, et de se retrouver exposé aux critiques.

Le fond de la critique portée par Médiapart est de savoir si Séverine de Rugy a fait profiter ses amis de la résidence de son mari, et accessoirement, les a régalés au delà de ce qui se pratique ordinairement. Quand on ramène la question à cela, on voit que l'ampleur potentielle du scandale est assez limitée, mais n'est pas totalement inintéressante. Médiapart a choisi de mettre le paquet pour répondre que la limite a été largement franchie. Ils l'ont fait, non pas tellement par le texte, mais avec un choix de photos qui a beaucoup joué dans l'ampleur médiatique de l'affaire. Il n'y aurait pas eu cette image de homards, les choses n'auraient pas aussi bien "pris" dans l'opinion. Que penser d'un article dont la force de frappe principale est une image non sourcée ? L'article aurait mérité d'être creusé davantage. Un seul invité est cité, Jean-Michel Aphatie, et va dans le sens de la démonstration des auteurs de l'article : "c'était une soirée privée". J'aurais aimé que d'autres soient interrogés. Si Médiapart ne l'a pas fait, FranceInfo s'en est occupé, et le son de cloche est très différent. La plupart des invités ont trouvé ces diners "dans les normes de ce qui pratique habituellement", ni mieux, ni pire que dans les autres ministères. La plupart ont estimé que c'était des rencontres "professionnelles" où ils ont pu discuter, échanger, bref, faire ce qu'on fait habituellement dans les "dîners en ville". Que la pratique choque, je peux le concevoir, mais alors, pourquoi se focaliser sur François de Rugy et lui faire porter tous les péchés des mondanités parisiennes ?

Médiapart a enchainé sur un "logement social" dont aurait bénéficié François de Rugy, à Orvault, dans la banlieue de Nantes. Le papier ne tient pas la route, et fait honte à ceux qui l'ont signé. Un article de Ouest-France démonte complètement l'accusation. En fait de "logement social", il s'agit d'un logement relevant d'un dispositif dit "scellier" où le propriétaire, en échange d'avantage fiscaux, s'engage à louer un peu moins cher. Lorsque François de Rugy a voulu louer, il entrait dans les clous. Personne ne s'est posé de questions, le bail a été signé et c'est terminé. Là dessus, Médiapart surenchérit, en indiquant que cette année là, François de Rugy ne payait pas d'impôts sur le revenu, car il avait fait de gros dons à son parti. Cette pratique est la norme à gauche, où les partis prélèvent des sommes, parfois importantes, sur leurs élus. Il suffit que François de Rugy n'ait pas, pendant quelques temps, réglé ses cotisations, pour se retrouver avec un gros arriéré. Le jour où il a déposé son dossier pour obtenir ce logement, il a juste bénéficié d'une bonne "conjonction des astres" sans que rien ne vienne prouver qu'il l'ait organisée.

Troisième étage de la fusée, le logement social de la directrice de cabinet. Là encore, le dossier est présenté uniquement à charge. Cette personne est une haut-fonctionnaire. En 2001, elle vient de quitter un poste avec logement de fonction, est en procédure de divorce, avec un enfant mineur avec elle. L'Etat s'occupant de ses agents, elle a pu obtenir un logement social, sur le quota réservé aux fonctionnaires. Elle n'a donc pas pris la place d'une personne en liste d'attente, puisque les demandes "ordinaires" relèvent d'autres procédures. En 2006, elle repart sur un poste de préfète, et enchaîne sans discontinuer jusqu'en 2018. Un préfet peut sauter du jour au lendemain, sans préavis, et doit libérer très vite le logement de fonction. Si elle enchaine sur un autre poste, c'est un simple déménagement. Si ce n'est pas le cas, elle est à la rue. D'où l'importance d'avoir, à coté, un autre logement, pour se retourner. Certes, le fait que ce logement de secours soit un logement social pose question, quand on connait la demande à Paris. Mais quand on regarde la situation de cette préfète, on peut comprendre que vu ses fonctions très prenantes, elle n'a pas nécessairement percuté, ni pris le temps de se trouver un autre logement. Si, avant de juger, on se mettait à sa place, et se demandait ce que l'on aurait fait, nous, dans la même situation et les mêmes contraintes ? La plus grande faute de François de Rugy, dans cette affaire, est d'avoir viré immédiatement sa directrice de cabinet. Une attitude à mes yeux bien plus grave et disqualifiante, pour un élu, que d'avoir fait servir du homard à ses invités.

Mon malaise vient aussi du fait qu'on se contente de juger le personnel politique uniquement sur l'utilisation à des fins personnelles, des moyens mis à leur disposition, et sur des questions d'enrichissement illicite. Bien entendu, cet aspect est important, et les époux Balkany méritent largement de faire un séjour en prison. Mais un responsable politique, c'est aussi un personne qui prend des décisions de politique publique qui engagent le pays. Or, il est extrêmement rare que les élus soient attaqués aussi violemment pour les décisions de fond qu'ils prennent. A mon avis, Dominique de Villepin n'a pas été assez attaqué pour plusieurs décisions qu'il a prises, comme la privatisation des autoroutes. Nos dirigeants prennent parfois des décisions contestables, voire dangereuses pour le pays, mais ils ne sont cloués au pilori qu'en cas d'atteinte à la probité.

J'estime que ce biais dans le contrôle de l'action des élus est préjudiciable à la démocratie. La question de la probité est importante, mais elle ne doit pas occulter que lorsqu'en tant que citoyen, on "demande des comptes", ce n'est pas juste de ce que les élus ont fait de leurs frais de mandat, mais de ce qu'ils ont fait de leur mandat.

mercredi 10 juillet 2019

La République en Marche enchaîne les erreurs de casting

Aux élections européennes, la République en marche a désigné comme tête de liste Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes. Sur le papier, ça pouvait coller, car elle maîtrise parfaitement les enjeux européens, connait les règles et les personnes à Bruxelles. La campagne et ses premiers pas à Bruxelles ont révélé qu'il s'agissait en fait d'un choix désastreux, du fait de son absence quasi-totale de sens politique et de charisme. On aurait pu penser que la leçon avait été apprise et que l'erreur ne serait pas reproduite. Et bien non, moins de deux mois après, en Marche s'apprête à nouveau à planter une élection à sa portée, en misant sur le mauvais cheval, avec l'investiture de Benjamin Griveaux pour la mairie de Paris. C'est d'autant plus désespérant qu'en interne, le parti présidentiel avait le bon candidat, en la personne de Cédric Villani.

Les municipales sont une élection particulière, où afficher la trombine d'Emmanuel Macron sur ses documents de campagne ne suffit pas à faire gagner. Il faut que le candidat ait des qualités personnelles qui fassent que l'on ait envie de voter pour lui, et fasse réellement campagne. Car face à Anne Hidalgo, la campagne sera rude, et portera davantage sur les candidats, leur personnalité, que sur leur bilan ou leur programme. Aux municipales, quelle que soit la taille de la commune, les contraintes et les enjeux s'imposent à tous les candidats, et la différentiation ne se fait pas tant sur les choix à opérer, que sur leur priorisation et leur valorisation symbolique. L'une des premières choses que l'on regarde, chez un candidat, c'est son charisme, sa capacité à impulser, mais aussi à représenter. Est-ce que je serais fier que le candidat soit mon maire ? Est-ce qu'il incarne bien la ville, telle que je la vis et la vois ? Dans une grande ville comme Paris, un maire doit avoir une vraie stature, faire rêver et séduire. Sur ce plan, il n'y a pas photo, Villani fait beaucoup plus rêver que Griveaux. Un scientifique internationalement reconnu, qui a enseigné dans les grandes universités américaine, c'est quand même autre chose, aux yeux d'un parisien, qu'un ancien vice-président du conseil général de Saône-et-Loire, qui a fait un passage comme lobbyiste chez un promoteur immobilier.

Sur le plan du dynamisme et de la précampagne, il n'y a pas photo non plus. Griveaux, depuis 2017, clame qu'il est l'oint du président, que cette onction suffit à lui donner toute légitimité pour diriger. Depuis cette époque, il n'a pas fait réellement campagne, il s'est juste contenté de verrouiller les appareils politiques, afin d'empêcher des rivaux d'émerger. Ce n'est pas compliqué, dans un système ultra-centralisé autour du chef, de publier des tribunes signées par des élus sortants qui cherchent à être reconduits. C'est autre chose de remplir un théâtre de 600 personnes, quand on est outsider, et d'attirer autour de soi des personnalités représentatives de la société civile. Une campagne municipale se gagne en allant voir les gens, les forces vives de la ville, pas en réunissant régulièrement les élus en place pour s'autocongratuler. Une campagne, c'est d'abord et avant tout une dynamique. Villani a montré, en toute fin de pré-campagne, qu'il avait la capacité de la créer, d'entraîner des gens, et d'obtenir des ralliements significatifs. A l'inverse de Griveaux, qui n'a rien impulsé de notable depuis sa sortie du gouvernement.

Sur le plan de l'adéquation avec la base militante, Villani surclasse également Griveaux. Ce dernier est un pur produit du PS, passé par les mandats locaux en province, et l'écurie présidentielle de DSK. Son atout est d'être monté très tôt dans la voiture Macron, et d'être un fidèle de la première heure, faisant partie du premier cercle avec lequel le chef de l’État a noué des liens affectifs. Pour le reste, sa pratique des bonnes vieilles ficelles et son attitude cassante ne sont pas franchement en phase avec l'esprit "marcheur". Celui-ci, qui alterne entre fraîcheur et candeur, veut faire de la politique autrement, faire monter de nouvelles têtes, renouveler le personnel politique. Cédric Villani, le mathématicien couverts d'honneur, qui n'avait jamais fait de politique avant, correspond bien mieux à ce qu'attend la base militante. Villani, c'est un peu l'une des belles réussites de la promesse de renouvellement de 2017. Le mettre sur la touche, au profit d'un apparatchik grisâtre, risque de décevoir fortement une base encore imprégné de l'esprit de la campagne de 2016 (avec ses mythes et ses fantasmes).

Sur un plan plus "tactique électorale", Villani était également mieux armé. Par un positionnement et un discours très "écolo-bobo", et une image décalée, il était en mesure d'aller grappiller des électeurs écologistes ou de centre-gauche, qui votent naturellement PS, donc Hidalgo. C'est sur ce segment que va se jouer l'élection, car la droite est atomisée. Les résultats des européennes ont montré que les électeurs LR classiques ont en partie basculé chez Macron. Les maires d'arrondissement de la droite modérée sont prêt à manger dans la main de n'importe quel candidat LRM, pour garder leur place. Encore plus à droite, c'est Rachida Dati qui tient la corde pour mener les listes "LR canal historique". Pas de quoi être inquiet pour le candidat LRM, qui peut donc se déporter un peu vers la gauche. Chose que Villani aurait fait mieux que Griveaux, qui n'arrivera pas à mordre significativement sur l'électorat naturel d'Anne Hidalgo.

La République en Marche avait tout pour gagner Paris, et donc clamer dans les médias que les élections municipales ont été un succès pour le mouvement et le président de la République. En désignant Benjamin Griveaux, elle donne toutes les chances à Anne Hidalgo de conserver son poste.

lundi 1 juillet 2019

Face aux attaques, la Presse a en mains les clés de son destin... si elle veut s'en saisir

La tension monte entre les journalistes et le pouvoir macronien. Ce n'est pas nouveau et c'est une position constante du président, mais cela monte en puissance, car contrairement à ses prédécesseurs, l'actuel chef de l'Etat garde le cap et met en oeuvre ses engagements. Cela donne des lois, comme celle sur les fausses nouvelles, et celle sur la lutte contre la haine sur internet, actuellement en discussion. Le but de ces lois est clair : mettre les plateformes numériques, réseaux sociaux en tête, sous la coupe du CSA, pour la surveillance des contenus diffusés, au même titre que les chaînes de télévision. On assiste également à des provocations, celle du secrétaire d'Etat au numérique, qui évoque la création d'un "conseil de l'ordre des journalistes" ou celle de la ministre de la Justice, proposant de sortir la diffamation et l'injure du régime procédural de la loi de 1881 (ce qui revient à vider cette loi de sa substance).

Derrière ces attaques, il y a une volonté du pouvoir politique de brider un contre-pouvoir. Comme il le fait avec tous les autres contre-pouvoirs. Les syndicats ont subi des attaques très violentes depuis 2017, Emmanuel Macron cherchant à assécher leurs ressources, par la réforme de la formation professionnelle, les ordonnances sur le droit du travail, qui diminuent fortement le nombre de représentants du personnel dans les entreprises. Il sape aussi le paritarisme, en supprimant les cotisations salariales pour certains régimes, comme l'assurance chômage. Résultat des courses, les syndicats de salariés regardent en pleurant, mais impuissants, se faire une réforme discutée entre le gouvernement et le patronat. Les salariés ne participant plus financièrement au dispositif, ils n'ont plus voix au chapitre. Depuis 2017, ce gouvernement est fermé aux compromis. Il discute, échange, mais à la fin, fait ce qu'il veut, ne pliant que devant les rapports de force. La réforme constitutionnelle en est un exemple. Après un premier échec, prévisible, le gouvernement est revenu à la charge en lâchant du lest face aux sénateurs, qui on tenu bon, malgré la difficulté et les menaces.

Les journalistes auraient tort de prendre ces critiques et attaques à la légère, car s'ils laissent faire, les réformes annoncées seront mises en œuvre. La profession est face à un véritable défi politique. Il faut d'abord comprendre sur quelles bases le pouvoir politique attaque, afin d'apporter des réponses. En effet, la presse (en particulier les télévisions, mais pas qu'elles) est critiquable. Les télévisions dite "d'information en contenu" ne font pas de l'information, mais de la mise en scène de l'actualité à des fins d'audience, sans grande pudeur, parce que leur modèle économique les y poussent. La presse écrite, par un manque criant de moyens (les entreprises de presse sont incapables d'investir suffisamment) n'offre pas toujours un produit à la hauteur des promesses, tant sur le choix des sujets que sur la manière de les traiter. Entre suivisme, paresse intellectuelle, déontologie douteuse et réel manque de moyens humains, la voie est largement ouverte à des critiques légitimes du travail des journalistes. Parfois (et c'est un comble), ce sont les journalistes qui se flinguent entre eux.

La défense qui consiste à hurler à l'atteinte à la liberté de la presse à la moindre critique n'est plus audible. Les journalistes sont totalement déconsidérés dans la population. Le mouvement des Gilets Jaunes a révélé une ampleur dans cette détestation, qui va jusqu'au boycott. La presse "classique" n'est plus considérée comme une source fiable par certains. Nombre de citoyens se tournent vers des médias qui se présentent comme "neufs" et dont le travail consiste à présenter un miroir à leurs lecteurs et téléspectateurs, en prétendant faire de "l'info brute", sans commentaire. C'est piégeux, car ce qu'ils montrent est vrai, mais ils ne montrent pas tout, et sélectionnent même soigneusement ce qu'ils montrent, pour obtenir un résultat biaisé, dicté par leurs financeurs. Du fait de leur discrédit, les médias "traditionnels" sont incapables de répliquer, et subissent même un véritable harcèlement en ligne, dès qu'ils remettent en cause les certitudes des militants, ou mettent à mal la comm' du gouvernement.

La solution passe nécessairement par la profession elle-même, qui doit s'organiser, sur deux fronts.

Le premier est celui de la déontologie et des pratiques professionnelles. Certaines critiques formulées contre des articles ou des reportages sont parfaitement fondées. Trop souvent d'ailleurs. Il existe un problème chez les journalistes, où la majorité qui essaye de bien faire son travail se fait tirer vers le bas par des commentateurs verbeux et creux, qui pullulent sur les chaînes d'info. Une petite minorité (souvent dans le très haut du panier de la presse parisienne) se complait dans les conflits d'intérêts, tandis que d'autres ont arrêté de travailler, pour vivre de leur rente de situation, en se faisant les relais des agences de comm', et de ceux qui ont des peaux de bananes à poser sous les pieds de leurs concurrents. Le Canard enchaîné est malheureusement devenu un symbole de cela, avec ses entrefilets non signés, qui tombent pile-poil pour arranger les affaires de certains. Face à cela, quelques mesures simples peuvent être mise en oeuvre. Tout d'abord un peu de transparence, avec des déclarations d'intérêts de la part des journalistes et des chartes de déontologie qui soient autre chose que de la RSE de grande boîte du CAC40. Il n'y a besoin d'aucune nouvelle loi, juste de s'y mettre...

Un récent rapport a proposé la mise en place d'un conseil de la déontologie de la presse. Une instance qui existe dans quasiment tous les pays d'Europe. Son rôle est de recueillir les plaintes concernant le travail d'un journal (article, reportage...) et de la soumettre à l'examen d'autres journalistes, pour voir s'il y a eu un manquement aux règles éthiques ou professionnelles du journalisme. Les chartes et autres guides de ce que l'on peut faire ou pas, sont claires et détaillées. Sans même aller jusqu'à le doter d'un pouvoir de sanction, le fait qu'il existe un lieu vers lequel un lecteur mécontent puisse se tourner, serait un immense progrès, pour regagner la confiance du public. Cette instance aurait aussi le mérite d'obliger les plaignants à lire les articles et à visionner les émissions jusqu'au bout, et à déposer une réclamation étayée et construite. Cela filtrerait beaucoup de râleurs, car au final, ce qu'il reprochent souvent à un journaliste, c'est de dire le contraire de leurs opinions, et de déranger leurs certitudes. Cet organisme peut aussi être une voix de la profession, qui dissuade certains médias, avide de sensationnalisme, d'aller trop loin. Il faudrait, pour cela, que cette instance se dote d'une composition et d'un mode de fonctionnement qui garantisse sa compétence et son impartialité. Là encore, pas besoin d'une loi, juste de s'y mettre. Si la profession ne se bouge pas, le travail sera fait par d'autres.

Le deuxième étage de la réponse est de retrouver une vitalité économique, en se donnant les moyens d'être indépendant et d'investir. Les entreprises de presse française sont dramatiquement sous-capitalisées. A part La Croix, tous les grands quotidiens nationaux sont la propriété de milliardaires, qui s'en servent comme d'un bouclier pour se défendre et essayer d'avoir un peu d'influence, afin de continuer à faire des affaires. Ils y mettent juste ce qu'il faut d'argent pour que le canard ne crève pas, alors même qu'ils ont des moyens très conséquents. Ils dépensent bien plus en mécénat (défiscalisé) qu'en renflouement de leur titres de presse. Les promesses de dons pour la rénovation de Notre Dame de Paris l'ont démontré de manière flagrante, et presque indécente. Il est nécessaire que les journalistes soient aux commandes de l'entreprise, ou au moins, que le patron soit réellement intéressé par la Presse, et en fasse son activité principale. Car le journalisme demande des moyens, le virage numérique exige des investissements parfois colossaux. La réussite de titres comme Le Guardian, ou encore le New-York Times montrent que, quand on y met les moyens et l'intelligence, on peut y arriver. Les obstacles sont nombreux, et viennent d'abord des journalistes, qui souvent, ne veulent pas entendre parler de gestion, parfois par incompétence, parfois par idéologie. Là encore, une révolution culturelle interne est nécessaire, car l'argent existe, il n'y a qu'à voir les levées de fonds que certaines start-up arrivent à faire, sur du vent.

dimanche 2 juin 2019

Le séisme politique des européennes

Le scrutin européen de mai 2019 est une étape de plus dans la reconfiguration politique, et une grande victoire pour Emmanuel Macron. Même si sa liste est arrivée deuxième, à moins d'un point de celle du RN, il gagne sur tous les tableaux, et se relance politiquement. Un petit miracle, après les six derniers mois, où le mouvement des Gilets jaunes a déstabilisé la majorité. Les électeurs sont toujours au rendez-vous, en nombre suffisant pour qu'une présidentielle, organisée maintenant, donne un deuxième tour Macron-Le Pen, avec victoire de Macron.

Première victoire, l'explosion en vol de LR. Le parti de droite a réalisé un score très bas (8,5%) mais surtout, et c'est ça le pire, a vu partir son coeur d'électorat, les personnes âgées aisées. Il suffit de voir le score dans le XVIe arrondissement de Paris, avec LREM à 46,10%, et LR à 24,22%. L'inverse aurait été un score plus attendu. Le choc est très brutal chez LR, qui n'attendait pas un tel décrochage, irrattrapable à un an des municipales. Gérard Larcher s'en est bien rendu compte, d'où sa réaction de panique, dès le mardi matin qui a suivi le scrutin. Laurent Wauquiez n'a tenu qu'une semaine, avant de jeter l'éponge, et les élus LR, désireux de sauver leurs mandats, commencent à quitter le navire. On peut comprendre que le maire de Saint-Cloud ait claqué la porte de LR, quand, dans sa commune, la liste Macron fait 42,45%, contre 17,47% pour LR. Le hold-up soigneusement préparé depuis 2017 a eu lieu, avec l'aide du RN, qui s'est chargé de faire les poches de LR en zone rurale, accentuant la débâcle. Aujourd'hui, la droite, c'est La République en Marche, avec une ligne libérale et modérée, qui visiblement convient parfaitement à une partie des électeurs qui ont voté Fillon en 2017. Ceux qui sont partis de LR ne sont pas prêts de revenir, tant que le duo Macron-Philippe sera aux manettes.

Cette opération rappelle furieusement le siphonnage du CNIP par les gaullistes, en 1962. Ce grand parti de droite avait dominé la IVe République, avec des figures comme Antoine Pinay. D'abord dans le gouvernement au début de la Ve République, le parti subi une chute brutale en 1962, lors des législatives. Ses électeurs trouvent finalement que l'UNR gaulliste est un parti donnant toutes les garanties à des électeurs de droite modérée. De plus, un certain Valéry Giscard d'Estaing créée une scission, en fondant les Républicains indépendants (RI), qui s'arrime à l'UNR. Il suffit aujourd'hui de remplacer CNIP par LR, UNR par la République en marche, et RI par Agir. Dans les années 80 et 90, le CNIP, devenu marginal, a servi de passerelle (et de blanchisserie) pour les transfuges du FN qui voulaient migrer vers le RPR. On voit mal aujourd'hui ce que pourrait être LR, à part une zone tampon entre LREM et le RN.

Deuxième victoire, la gauche est toujours aussi éclatée, et mieux, elle n'a pas réussi à se départager. Si elle a repris une partie des électeurs perdus en 2017, le paysage à gauche est tellement éclaté, que ce gain en électeurs ne se traduit pas en élus. Les scores très proches des Insoumis et du PS ne permettent pas de dire qu'une gauche radicale aurait pris l'ascendant sur une gauche réformiste, ou inversement. Pour LFI, le score est mauvais, et annonce une crise en interne. Les méthodes brutales et autoritaires de Mélenchon pouvaient être excusées, en interne, tant qu'il mène à la victoire électorale. Visiblement, les électeurs LFI ont été beaucoup moins indulgents que les militants, concernant les dérapages du boss, notamment lors de perquisitions. Ça va sans doute secouer, mais ne mènera nulle part, car Mélenchon est à la fois le ciment et le moteur du parti. Aucun autre leader pour LFI n'est envisageable en ce moment. Coté PS, le score est en soi un petit miracle, passant au dessus de la barre des 5% permettant d'avoir des élus, ce qui sauve Olivier Faure. Mais il reste insuffisant pour que les dinosaures proches de François Hollande ne tentent pas quelque chose. Cela risque de secouer aussi du coté du PS, qui pourrait passer pas mal de temps, prochainement, à des querelles internes dont il a le secret.

Entre les deux, il y a ce qu'il faut de ferments de division. Les Verts (dont c'est l'élection phare) ont réalisé un score honorable (ils ont fait déjà mieux) qui leur donne des ambitions. Pour un parti qui s'est replié sur sa base militante, ce score va justifier qu'ils fassent monter les enchères aux municipales, voire qu'ils partent seuls au premier tour. Une stratégie qui peut coûter cher si en face, LREM fait une razzia à droite, et sort largement en tête du premier tour. Coté génération.s, être au dessus de 3% permet d'être remboursé, et donc de ne pas être obligé de déposer le bilan. Cela permet de préparer la présidentielle de 2022, prochaine échéance d'un Benoît Hamon qui va se reposer un peu, histoire de récupérer des trois dernières années, qui ont été raides. Soyez assurés qu'il reviendra dans le jeu, et ce ne sera pas au bénéfice de l'union de la gauche, tellement les haines sont fortes. Elles sont d'autant plus irréconciliables qu'elles sont en partie irrationnelles. On se hait depuis tellement longtemps qu'on ne sait plus pourquoi. Mais on se poignarde allègrement, ce qui remet périodiquement des pièces dans la machine. Enfin, le PCF a trouvé, avec Ian Brossat, un leader qui peut toucher une cible électorale (certes, pas les ouvriers, mais du coté des jeunes urbains, ça cartonne) et qui est le premier, depuis Robert Hue, a être identifiable par les téléspectateurs. On peut gager qu'il ne va pas en rester là.

2017-2019, c'est la période charnière, qui ressemble beaucoup à 1958-1962. Macron n'est pas de Gaulle, mais les processus politiques se ressemblent beaucoup. La droite modérée a désormais un boulevard devant elle...

dimanche 28 avril 2019

Emmanuel Macron s'attaque à l'Etat profond

Dans sa conférence de presse du 25 avril, Emmanuel Macron a lancé une véritable offensive contre la haute fonction publique parisienne. Une vraie déclaration de guerre, même. Et il était temps, car s'il y a bien un point de blocage en France, il est dans un triangle entre Bercy, le Conseil d’État et la Cour des Comptes, dans ces "grands corps" de fonctionnaires, qui sont ceux qui mènent réellement le pays.

Le chef de l’État (lui-même issu et formé par ces grands corps) ouvre plusieurs fronts, tous complémentaires. Le premier, le plus visible, c'est la réforme de la formation, avec la fin de l'ENA et la disparition des "grands corps" dans un vaste chamboulement des déroulements de carrière. Actuellement, ces domaines sont largement auto-gérés par les grands corps, qui programment et placent les gens qu'ils ont repérés aux bonnes places, dans l'administration centrale, bien entendu, mais aussi dans les organismes para-étatiques et les grandes sociétés privées. Le terme "mafia" est souvent employé, il n'est pas totalement faux, tellement il existe une volonté de puissance et d'influence dans ces politiques de placement. Ce qui sauve, finalement, c'est qu'il existe plusieurs "mafias" concurrentes, qui se disputent les postes, ce qui permet parfois aux politiques d'arbitrer. Pas de choisir librement, mais au moins, de ne pas se voir imposer la personne à nommer, sans avoir d'alternative à opposer à la "suggestion" du corps de fonctionnaires concerné.

La deuxième attaque est la réduction du nombre d'organismes consultatifs, en concentrant les consultations et avis sur un Conseil économique, social et environnemental (CESE) dont on a rendu la composition incontrôlable (avec 150 citoyens tirés au sort). Ces organismes sont souvent peuplés de représentants des grands corps, qui, aux côtés des lobbies sectoriels concernés, élaborent les lignes directrices et les positions politiques. Un exemple parfait, dans sa composition comme dans ses dérives : le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA pour les intimes). Il sert de lieu de rencontre entre hauts fonctionnaires et lobbyistes des industries du divertissement. Il rend régulièrement des avis, fait des études (biaisées et confiées souvent aux mêmes...) et sert ainsi à mettre le tampon officiel de la République sur des positions politiques qui sont celles des acteurs économiques (et souvent en plus, bénéficiaires de coquettes subventions publiques). Chacun fait sa petite tambouille dans son coin, entre initiés et en toute consanguinité. Ce pan de la réforme fera quelques heureux au Sénat où, depuis des années, les rapports se multiplient pour dénoncer la spoliation du pouvoir politique, effectué par les hauts fonctionnaires, par le biais de ces autorités et conseils consultatifs. Le dernier en date, du sénateur Collombat, est particulièrement savoureux.

Le troisième volet est une réduction des effectifs dans les administrations centrales, au profit d'un vaste mouvement de déconcentration. En résumé, moins de fonctionnaires à Paris pour pondre des normes, et plus de fonctionnaires sur les territoires, dans les préfectures, pour appliquer intelligemment et avec souplesse, les normes qui existent. Une véritable révolution culturelle pour la fonction publique parisienne, plus préoccupée de raffiner encore et toujours les lois et règlements, que de voir comment elles s'appliquent. Ce volet de la réforme sera particulièrement brutal, car les fonctionnaires en poste à Paris n'iront pas en province. Question de choix de vie, mais également de fonction. Les deux types de postes sont très différents, ce ne sont pas les mêmes profils qui sont recherchés. Dans un deuxième temps, ça va être l'enfer en administration centrale car, comme pour les cabinets ministériels depuis 2017, ils vont essayer de faire autant de choses qu'avant, avec moins d'effectifs. Renoncer à certaines tâches demande un travail de deuil, car c'est une perte de pouvoir et d'influence.

Cerise sur le gâteau (ou dernier clou dans le cercueil), Emmanuel Macron souhaite lâcher la bride aux collectivités locales, en leur donnant un vrai pouvoir politique. Cela passe par une décentralisation accrue, et plus lisible, avec des compétences clairement réparties, et les moyens de les appliquer, autrement que par des dotations versées par l'Etat. Encore un levier de pouvoir en moins pour les administrations centrales. Le pire, c'est que cela s'accompagne d'un droit à la différenciation, les régions à particularisme ayant le droit d'adopter des règles adaptées à leur spécificité. L'horreur absolue pour les jacobins parisiens (dont le nid est au Conseil d'Etat) et l'enfer pour les administrations centrales qui s'aviseraient d'essayer d'encadrer tout cela.

Si Emmanuel Macron arrive à mener à bien ce paquet de réformes très cohérent, il va bouleverser l'armature administrative de la France, et casser cet "État profond" qui est à la fois l'armature, mais aussi le corset. Cela ne va pas se passer dans la douceur. Au contraire, il y aura du sang sur les murs. Le sang de qui ? Je n'en sais rien, car l’État profond a des ressources, et Emmanuel Macron bien peu d'alliés et de capital politique pour mener un combat où tous les coups seront permis.

vendredi 19 avril 2019

Le travers très français des idéologies stériles

Il faut souvent le regard d'un étranger pour faire ressortir les travers structurels d'un pays. Je ne peux donc que recommander la lecture de ce portrait de Juan Branco, le "radical chic", par Richard Werly, du journal suisse Le Temps. C'est un assassinat en règle, non pas tellement de Juan Branco, que de l'archétype qu'il représente, et derrière du romantisme révolutionnaire qui étreint régulièrement la jeunesse française, avant qu'elle ne bascule avec armes et bagages du coté de l'ordo-libéralisme, et aille faire de l'argent dans le privé.

Le délice de ce portrait est dans le dernier paragraphe, où le journaliste fait le parallèle entre Juan Branco et les gauchistes des années 60. Mêmes origines sociales, même parcours scolaire brillant, même radicalité en paroles, en écrits (avec parfois quelques débuts de pratiques). C'est brillant et ébouriffants, sans concession, comme on aime en France. Et puis quand on revient 20 ans après, on trouve des bourgeois assis. Quel meilleur exemple que Daniel Cohn-Bendit, Dany le rouge il y a 50 ans, aujourd'hui fidèle soutien d'Emmanuel Macron, qui mène une politique que ne renierait pas le général de Gaulle. Le journaliste met le doigt sur un problème structurel de l'élite française, qui a malheureusement mené le pays dans le gouffre où il se trouve.

Si la Révolution est belle et romantique (et permet à pas mal de narcissiques de se faire mousser), elle ne mène à rien si elle n'est que le fruit des cogitations de fils de bourgeois, dont l'avenir est assuré, car papa et maman ont de l'argent, et qu'ils sont nantis de bons diplômes, et des réseaux qui vont avec. Pourtant, c'est autour de ces théories fumeuses, pas vraiment partagées par d'autres couches sociales, que le débat politique et médiatique se fait. Il suffit de voir l'écho que peut avoir l'opuscule de Juan Branco, le révolutionnaire de Saint-Germain des prés. Il se vend apparemment très bien, du moins auprès des catégories sociales qui lisent encore des livres un peu "intello". Tout cela ne laisse que peu de place à d'autres formes de positionnements et d'engagements, plus modérés ou plus réalistes dans leurs objectifs (et donc acceptables par un plus grand nombre). La France n'a malheureusement pas une culture de la recherche du compromis et du consensus, mais aime les extrêmes. Et une fois que tout le monde s'est bien épuisé dans un débat stérile dont il ne sort pas grand chose, qu'est-ce qu'il reste quand il faut trouver des idées et des lignes directrices pour gouverner et gérer la réalité, et éviter que la société n'éclate ? Pas grand chose...

L'une des origines du marasme que vit la France vient de ce péché originel du radicalisme politique de la jeunesse bourgeoise des années 60, qui a troqué dans les années 80 ses idéaux de jeunesse pour l'ordolibéralisme. La cassure entre les différentes couches de la population commence à ce moment là, quand les élites au pouvoir décident de faire porter le poids de la crise économique sur les classes populaires. Le chômage durablement à plus de 10% de la population active, ce n'est pas une fatalité, mais une spécificité française. Le résultat d'un choix politique qui est de protéger ceux qui sont au centre du système, au détriment de ceux qui sont aux marges. Cet égoïsme n'a pu naitre que grâce au désert idéologique des années 80. En effet, les vieilles lunes gauchistes des soixante-huitards, ont été larguées, sans être remplacées. Quand plus rien d'autre ne vous guide, que votre intérêt personnel et celui de vos proches, on glisse très vite sur un égoïsme, bien réel, en se complaisant dans la gestion sans vision.

Depuis 1983, et la conversion du PS à l'économie de marché, plus aucune idéologie ne perce, aucun projet commun, à même de fédérer la nation, n'émerge. François Mitterrand avait parfaitement vu cela, quand il disait "Après moi, il n'y aura plus que des financiers et des comptables". Les politiques ne sont plus en mesure de fournir un cap, à même de rassembler des gens très différents autour d'un même but ou d'un même idéal. Dans ces conditions, chaque groupe s'occupe avant tout de son confort et de son avenir, sans chercher à être solidaire. On arrive, 30 ans après, à cette France décrite comme un archipel d'îles, qui ne communiquent plus, ou sinon, pour s'écharper et se refiler les mistigris. La cassure est extrêmement profonde entre des couches urbaines et aisées, et les classes populaire rurales. La crise des Gilets jaunes n'est que le révélateur de cette fracture, où un groupe, les ruraux, a laissé exploser sa colère en voyant que c'est encore eux qui allaient faire les frais du tournant politique de l'écologie. Pourquoi alourdir la fiscalité sur l'essence, qui touche les ruraux, mais pas celle du kérosène qui permet aux urbains (qui n'ont plus de voitures) de partir en week-end à l'autre bout du monde ? Une fois de plus, les "élites conscientisées" au "drame du réchauffement climatique" allaient demander aux autres de supporter l'essentiel du coût, en limitant la charge qui pèse sur eux à des "petits gestes qui sauvent la planète".

Notre pays a un besoin urgent de renouer avec la politique, avec les idéologies, qui font les grands projets collectifs, où une majorité se retrouve à travailler ensemble pour quelque chose de positif. C'est comme cela qu'on crée des liens, des solidarités. Mais cela passe par une culture politique du débat ouvert, de la recherche de consensus, pas une culture de l'affrontement stérile autour de théories intellectuellement séduisantes, mais qui ne mènent concrètement à rien.

vendredi 12 avril 2019

Qui va encore avoir envie de faire de la politique ?

La vie politique est dure, on le sait depuis toujours. Mais jusqu'ici, on trouvait encore des candidats de niveau à peu près convenable pour occuper les postes d'élus. Certes, le niveau avait baissé, imperceptiblement, certaines classes sociales délaissant les mandats électifs préférant faire des affaires (tout en continuant à tirer des ficelles dans l'ombre). On s'est donc retrouvés avec des élus hauts fonctionnaires et apparatchiks politiques, qui avaient au moins le mérite d'avoir du métier et de connaitre leurs dossiers de fond, par l'exercice de mandats locaux. Les élections de 2017 ont fait passer par dessus bord une partie de cette classe politique, au profit d'une "nouveauté" censée apporter la fraicheur. Celle-ci a surtout fait preuve, jusqu'ici, de son inexpérience et de son incapacité à exercer le pouvoir, provoquant une crise politique qui a éclaté au grand jour en novembre 2018.

Aujourd'hui, se pose clairement l'enjeu du recrutement. Quand on voit comment les choses se passent, qui a franchement envie de devenir député ou même élu local (on va avoir un gros problème de candidats aux municipales de 2020). Il existe un véritable malaise politique dans le pays, avec une fracture béante entre une "France d'en haut", qui a largement voté pour Emmanuel Macron, et une "France d'en bas" qui porte un gilet jaune. Les deux monde n'arrivent plus à communiquer et à se faire confiance. Le Grand débat a été un exemple frappant de cette fracture. Initialement lancé pour recevoir les revendications de la France d'en bas, il a été trusté par la France d'en haut et au final, ce sont les électeurs d'Emmanuel Macron qui se sont emparés de l'outil, que les Gilets jaunes ont boycotté. On voit ainsi que l'outil démocratique est profondément abimé : une couche de la population est tellement en décalage culturel, qu'elle n'arrive plus à se saisir des outils existants (formatés par et pour les "éduqués") et à participer au débat public. Le mouvement des Gilets jaunes a été une colère brute, que le pouvoir en place a tenté de faire entrer dans le "cadre démocratique", sans y parvenir (cela ne veut pas dire que c'est impossible, mais il va falloir trouver autre chose). Qui veut se coltiner une telle situation ?

A cela, s'ajoute une pression de plus en plus forte pesant sur les élus, sommés d'être transparents et "vertueux". J'approuve pleinement les évolutions qui ont eu lieu ces dix dernières années, limitant le cumul et imposant aux élus d'éviter les conflits d'intérêts. Mais il faut reconnaitre que cela créé une contrainte qui peut dissuader certains d'entrer en politique. La demande de la population serait d'avoir pour élus des saints, qui exercent bénévolement, en sacrifiant toute carrière, pour eux, et pour leurs proches. Parfois même, les accusations sont lancées à l'emporte-pièce, et tournent au quasi lynchage, où la personne mis en cause est inaudible quoi qu'elle puisse dire. Un exemple nous est offert en ce moment, avec l'embauche de l'épouse de Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l'Assemblée, par la Française des jeux.

C'est l'exemple parfait du mauvais procès (alors même qu'en regardant un peu à coté, on peut trouver plus gênant). Cette femme a fait carrière dans la communication, où elle a été directrice de la communication de plusieurs grandes entreprises, comme GDF. Se retrouver directrice de la communication de la Française des Jeux est parfaitement cohérent avec le fil de sa carrière. La Presse et les commentateurs s'empressent de pointer une concomitance : l'annonce de son embauche intervient en même temps que le vote définitif de la loi qui permet la privatisation de la Française des Jeux. Une loi que son mari a voté (avec 146 autres députés). C'est possible qu'il y ait anguille sous roche, et que le fait que cette personne soit l'épouse de Gilles Le Gendre ait joué dans son recrutement. Mais pour affirmer cela, il faut des éléments, et pour l'instant, je n'ai strictement rien vu. En spéculant un peu, on peut s'interroger sur ce que peut réellement apporter ce lien à la Française des Jeux. Même s'il est président du groupe majoritaire, Gilles Le Gendre n'est pas un poids lourd de la Macronie, de ceux qui ont l'oreille du président. Ce n'est pas lui qui a pris la décision de privatiser la Française des Jeux, et je ne le vois pas, dans un horizon proche, nommé à Bercy et piloter la privatisation effective de la Française des Jeux. J'espère, pour les dirigeants de cette entreprise, qu'ils ont d'autres connexions avec le pouvoir en place, et d'autres sources d'information, que la femme du président du groupe LREM à l'Assemblée. Ce qui m'interroge davantage, ce n'est pas le poste futur de cette personne, mais celui qu'elle occupe actuellement : conseillère spéciale d'une ministre. Il y a un magnifique potentiel de polémique, à base de népotisme, qui visiblement, n'a pas été vu, ou exploité. En tout cas, "Madame Le Gendre", qui ne porte pas le nom de son mari, risque fort, pour cause d'indignation populaire, de devoir renoncer à son poste, et mettre sa carrière personnelle entre parenthèses, pendant le temps où son conjoint occupe un poste en vue dans la majorité.

Avec une situation politique compliquée, un poste exposé, où on peut se faire agresser, qui oblige à des sacrifices financiers et/ou de carrière, pour soi, mais aussi son conjoint et éventuellement ses enfants, pour finalement bien peut de pouvoir, qui va se présenter aux prochaines législatives ? Certainement pas moi ! On va donc se retrouver avec le dessous du panier, des malhonnêtes, des demi-fous et des narcissiques, ou des incapables qui n'ont aucun souci de l'intérêt public. Perspective peu réjouissante, mais malheureusement la plus probable, si les choses ne changent pas.

On le voit, le système est à bout de souffle, et n'est plus réparable. On le savait déjà en 2017, et certains ont pu espérer qu'Emmanuel Macron serait capable d'apporter des solutions. Il n'a fait descendre d'une marche de plus. On avait de l'eau jusqu'aux épaules, on en a désormais jusqu'au cou. C'est un changement systémique qu'il faut pour sauver notre système politique et notre démocratie. Cela demande que tous y prennent leur part et s'impliquent concrètement, apprennent ou réapprennent à écouter et respecter les autres, afin de combler les fractures béantes de la société française, qui avant d'être idéologiques, sont d'abord culturelles et "de classe". Il y a du boulot... mais on ne s'en sortira que comme cela.

dimanche 24 mars 2019

L'Assemblée nationale n'est plus qu'un théâtre d'ombres

Depuis bientôt 15 ans que je hante les couloirs du Palais-Bourbon, je n'ai jamais été aussi désespéré de l'état de l'Assemblée nationale. Ce lieu de pouvoir n'est plus qu'un théâtre d'ombres, qui ne décide plus de rien, et regarde passer les lois, sans avoir la moindre prise. Depuis 18 mois, je vois assez peu (pour ne pas dire aucun) de moments où les députés ont réussi à infléchir concrètement une ligne politique, ou un texte de loi. Certes, il y a parfois quelques ajouts ou reculs, mais bien souvent, ils ont été concédés par le gouvernement, pour donner quelques satisfactions aux députés de la majorité. Jamais le groupe majoritaire n'a réellement réussi à tordre le bras du gouvernement, en lui faisant retirer un texte ou une mesure emblématique. Même sur la loi Asile-Immigration, celle qui a suscité la plus grosse bronca dans la majorité, le texte qui est sorti était globalement celui du gouvernement, dans sa philosophie, avec toutes les mesures clés qu'il demandait.

Cette situation était déjà largement existante avant 2017, mais moins, car les députés avaient du métier, et le gouvernement était davantage obligé de tenir compte du groupe majoritaire. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, où les nouveaux députés marcheurs commencent tout juste à saisir les subtilités et les possibilités de la fonction. Ils ne sont malheureusement pas encore bien nombreux à s'en saisir effectivement, pour aboutir à des résultats tangibles. Il faut du temps pour apprendre à faire de la politique, à se connaitre et à se structurer, à savoir faire la part des choses entre l'essentiel et l'accessoire. Depuis juillet 2017, ils apprennent, mais il leur reste encore beaucoup de chemin. Leur bonne volonté n'est pas remise en cause, ils veulent bien faire et y passent beaucoup de temps. Mais ils se perdent dans des détails insignifiants et concentrent leur énergie dans des procédures et des combats perdus d'avance. Depuis le printemps 2018, où ils ont compris qu'ils avaient le droit de déposer tous les amendements qu'ils veulent, les députés LREM se lâchent. Cela en devient même gênant, quand on voit parfois, l'insignifiance de nombre d'amendements (qui ne sont pas toujours d'ordre législatif) et le temps qu'ils passent à les élaborer et les défendre, alors qu'ils ne changent rien. En effet, s'il y a encore quelque chose qui tient à peu près, au groupe LRM, c'est la discipline de vote. Le gouvernement est encore rarement battu par sa propre majorité. C'est la même chose pour les rapports des missions d'information et d'évaluation, personne ou presque ne les lit, sauf comme ressource documentaire. Et leur capacité à infléchir la politique du gouvernement (de la haute administration, devrait-on plutôt dire) est nulle.

A cette absence d'efficacité, s'ajoute un problème d'image qui va croissant. Le "nouveau monde" né en 2017, malgré ses réformes du fonctionnement de l'Assemblée (louables mais insuffisantes) n'a pas réussi à enrayer l'antiparlementarisme et le rejet des élites politiques par la population. Le mouvement des Gilets jaunes, et leur revendication phare du référendum d'initiative citoyenne, en est l'illustration éclatante. Ils prennent acte de l'échec de leurs représentants à faire leur travail, et demandent à réintroduire les citoyens dans le dispositif de décision politique.

L'existence d'un Parlement est pourtant utile, mais nécessite, en France, une réforme très profonde. Autre chose que des bricoles cosmétiques. Le sujet n'est plus de "renforcer" le rôle du Parlement, mais de le revoir de fond en comble. Dans notre système politique dominé par l'exécutif, le premier rôle du pouvoir législatif est de contraindre le gouvernement à dévoiler ses intentions. C'est d'abord par l'existence même d'une procédure parlementaire, qui oblige à publier des documents, en laissant des délais entre la présentation et l'adoption (sous peine d'invalidation juridique de la décision). Cela permet à ceux qui sont intéressés par le sujet de l'étudier, le disséquer, le commenter et d'amender les propositions qui sont sur la table. Le pouvoir de voter, et donc de valider juridiquement le texte, est juste un outil pour obliger le gouvernement à répondre aux questions des députés, qui peuvent pour cela utiliser diverses ressources, à commencer par la publicité qu'ils sont capables de donner aux débats. C'est particulièrement vrai pour le budget, où la marge de manœuvre des députés pour faire bouger les lignes est inexistante, du fait de l'article 40 de la Constitution, qui empêche les députés d'augmenter les dépenses ou de baisser les recettes.

Le second rôle du Parlement est d'être le relai des débats et questionnements qui remontent du terrain. Je n'ai aucun problème avec un député qui dépose et défend les amendements et propositions d'un groupe d'intérêts, à partir du moment où il l'assume. Les députés ne sont pas équipés pour décrypter les projets de loi, et encore moins pour rédiger des amendements. C'est un travail de haute technicité, et ce n'est pas avec leurs trois assistants (qui doivent tout gérer) qu'un député peut individuellement agir. Il faut en finir avec ce mythe politique du député omniscient et omnipotent, sur lequel l'ensemble de la procédure parlementaire est bâtie, et enfin donner aux groupes politiques des moyens conséquents d'agir. Des moyens techniques et humains, bien évidemment, mais également politiques, afin d'empêcher cet éparpillement des initiatives individuelles. C'est vraiment navrant de voir des amendements identiques, déposés par plusieurs députés du même groupe, surtout quand en plus, l'amendement est insignifiant. Il y aurait beaucoup à dire sur l'organisation lamentable des débats parlementaires, en commission, mais surtout dans l'hémicycle. A cela s'ajoute, en France, ce fétichisme de la séance publique, qui veut que tout soit concentré sur le débat en hémicycle, alpha et oméga de la procédure d'élaboration de la loi. Il faut absolument déconstruire cette vision du travail d'assemblée, et abattre quelque vaches sacrées au passage. Un bon débat, éclairé, passe par plusieurs étapes différentes (et pas une répétition comme on le voit, avec la commission et la séance publique, qui font doublon) avec des phases écrites et orales, et surtout, une prévisibilité du déroulement, qui permet à chacun de s'organiser.

C'est en partant de cette double fonction, obliger le gouvernement à se dévoiler, et porter la parole des parties prenantes, qu'il faut envisager la réforme de l'Assemblée nationale. Le Parlement n'est pas le lieu de la décision politique. Il va falloir que les députés se mettent cela dans la tête, et arrêtent d'essayer de tout régenter dans les moindre détails. Quand on regarde la dernière loi sur la Santé, si on avait adopté tous les amendements sur certains articles, c'est la totalité du programme des études de médecine qui se seraient retrouvée dans la loi (j'exagère à peine). En revanche, l'Assemblée est l'un des lieux, sinon le lieu, où se construit la légitimité politique de la décision, et très accessoirement, sa validation juridique. Cela passe par le débat, l'écoute de tous les arguments et objections, y compris quand cela gêne la majorité. Vu que le gouvernement dispose d'une majorité, le texte passera, le sujet n'est donc pas là, mais de savoir si la loi sera "bien votée" ou sortira en charpie, et donc peu légitime aux yeux des citoyens. Le travail des députés n'est donc pas donc d'écrire la loi (encore un mythe auquel il faut tordre le cou) ni de participer à l'amélioration des politiques publiques. Tout cela, le gouvernement s'en charge depuis fort longtemps.

L'urgence démocratique du moment est d'élargir au maximum l'espace d'élaboration ouverte de la décision publique. Faire en sorte que la partie "émergée" soit la plus longue possible, par rapport à la phase sous-marine, des cabinets ministériels et de bureaux des administrations centrales. Faire en sorte également qu'un maximum d'éléments soient mis sur la table (en temps utile) en allant chercher l'information et en la publiant. Bien des choses ont été mises en place ces dix dernières années, notamment sur l'ouverture des données publiques, et les députés disposent des pouvoirs pour aller chercher l'information. A l'autre bout de la chaîne, Le grand débat a montré que les français s'intéressent à la politique et ont envie de participer. Ils acceptent même de prendre sur leurs loisirs pour venir, certains soirs, discuter de sujets arides et techniques comme la fiscalité ou la transition énergétique. Mais ces outils ne sont pas assez exploités, à la fois par les députés, et par les citoyens.

La réforme des institutions est donc, avant tout, de fixer le principe que dans une bonne démocratie, la décision politique doit être publique et associant le maximum d'acteurs. Une fois cela établi, les modalités techniques ne seront qu'un détail sans grande importance. Tout l'inverse de ce qui a été fait sur le sujet depuis 2017, où le gouvernement est entré dans le sujet par le meccano institutionnel, sans jamais expliciter les principes sous-tendus par sa réforme...

jeudi 7 mars 2019

Le grand débat, début de la fin pour Emmanuel Macron ?

Le "grand débat", lancé par le chef de l’État pour calmer la colère des Gilets jaunes, approche de sa fin. Les dernières contributions sont déposées, et bientôt, une synthèse arrivera, avec derrière, des propositions de réformes formulées par le chef de l’État, seront annoncées. Est-ce que tout cela suffira à répondre aux attentes des français ? Rien n'est moins sur. Et pourtant, l'enjeu est énorme, car si Emmanuel Macron n'arrive pas à prendre la main, je ne sais pas où va aller le pays.

La tâche qui attend le chef de l’État est titanesque, pour ne pas dire quasi impossible. Il va devoir extraire des synthèses d'un débat qui s'est étalé sur deux mois, avec des réponses nombreuses, et souvent très différentes, tant sur le fond des propositions que sur la qualité de la réflexion, et sur les idéologies qui sous-tendent ces positions. L'enjeu, à ce stade, est que les français qui ont participé ne se sentent pas trahis par ce qui ressort de la restitution. La pression est forte, car tous les observateurs ont noté une véritable soif des français de s'exprimer et de débattre. Des échos que j'ai eu de débats et de réunions, c'est que les français ont pris l'exercice au sérieux. C'est rassurant, car cela montre que l'intérêt pour la chose publique et le débat de fond existe toujours dans ce pays. Cela montre aussi que s'il ne s'est pas franchement exprimé ces dix (voire plus) dernières années, c'est parce que le cadre et les médiateurs ne convenaient pas. C'est un premier signal d'alerte pour les élites (notamment politiques et médiatiques), car si le débat démocratique était pauvre, voire affligeant, ce n'était par désintérêt des français.

Cette restitution n'est pas le plus difficile, car au fond, ce n'est pas le pouvoir en place qui va le faire, mais une multitude d'acteurs indépendants. Les données étant largement publiques, chacun va pouvoir faire son propre traitement, des données, mais aussi des métadonnées, en cherchant dans quelles régions les débats ont pris, quels thèmes étaient privilégiés, et en croisant tout cela avec d'autres données déjà existantes (l'Insee a tout ce qu'il faut). Cela prendra un peu de temps, et on en a pour quelques mois, voire années, pour tirer tous les enseignements de ce grand débat.

Là où Emmanuel Macron est attendu, c'est sur les conséquences qu'il tire de ce débat, et les réformes qu'il compte mettre en œuvre pour répondre aux attentes des français. Celles-ci sont fortes, très fortes. Je crains que la demande aille au delà de ce qu'Emmanuel Macron puisse faire, là maintenant, avec les moyens techniques et politiques dont il dispose. Les écueils sont multiples. Il faut déjà qu'il accepte de prendre certaines décisions attendues. Sur des sujets comme l'ISF ou le pouvoir d'achat, ses marges de manœuvres sont faibles. Il a déjà dit qu'il ne reculerait pas sur le premier sujet, et pour ce qui est du second, il n'a plus d'argent dans les caisses. Surtout, l'attente des français, déjà exprimée en 2017 dans les urnes, est une volonté de renouvellement profond des élites qui dirigent le pays. La vague de dégagisme n'a chassé qu'une partie du personnel dirigeant, la classe politique. Les français se sont rendu compte, depuis 18 mois, qu'en fait, ils se sont trompés de cible. La politique menée est restée quasiment la même, voire a été pire sur certains aspects. Il faut bien se rendre à l'évidence que les parlementaires et ministres n'étaient que l'écorce de l'arbre, et que c'est une caste issue des grandes écoles, présente dans la haute administration, les grandes entreprises et les médias, qui dirige réellement le pays.

Non seulement ils sont toujours aux manettes, mais je n'ai pas l'impression qu'ils aient envie de les lâcher, ni même qu'ils soient conscients que le peuple va leur demander des comptes. "Du pain et des jeux" reste (et ça fait 2000 ans que ça dure) le contrat implicite entre le peuple et l'élite. Or, le "pain" vient à manquer, au point que le peuple considère que le contrat moral est rompu, que l'élite ne fait pas son boulot. En plus de ne pas faire le job, ils prennent soin de se préserver, pendant que les autres tirent la langue. Si au moins, tout le monde était dans la dèche, ça serait une consolation. Mais même pas ! La vague de 2017 était un signe fort de ce mécontentement, qui a décuplé quand les français se sont rendus compte que, non seulement ça n'avait pas changé la situation, mais qu'en plus, ceux qu'il fallait dégager réellement étaient hors de leur portée, car pas tenus de rendre des comptes et de passer par les urnes. Le mandat implicite qui avait été donné à Emmanuel Macron était de les virer. Non seulement il ne l'a pas fait, mais en plus, il les a encore renforcés, en faisant de cette nomenklatura française la base et le relais de son pouvoir. Il n'y a qu'à voir la composition des cabinets ministériels : il n'y a jamais eu un pourcentage d'énarques aussi important. Et parfois, certains conseillers ministériels ont moins de 30 ans et sont sortis de l'ENA depuis moins de 5 ans. Les préfets sont les seuls relais avec le terrain, les parlementaires de la majorité se révélant incapables d'assurer correctement ce rôle.

Il ne va pas ressortir du grand débat des choses très différentes de ce qui a été dit en 2016 et 2017. Le ton sera un plus énervé, mais le fond restera le même. Sauf qu'en 2017, Emmanuel Macron était vierge, toutes les options lui étaient ouvertes. L'exercice du pouvoir, depuis 18 mois, a imprimé des plis, donné des tendances, créé des inimitiés et de la méfiance. C'est difficile pour quelqu'un d'aussi orgueilleux d'admettre que les mesures prises depuis 18 mois n'étaient pas toutes bonnes, et de devoir reculer.

C'est surtout compliqué de se donner les moyens politiques de mettre en oeuvre un changement de politique. C'est compliqué de renouer avec les syndicats et les ONG, après les avoir snobés pendant un an, de se réconcilier avec les médias après les avoir méprisés et baladés. C'est encore plus compliqué de changer l'image qui s'est installée dans la tête des français d'un "président des riches". Quand bien même Emmanuel Macron déciderait de renverser la table, avec qui pourrait-il le faire ? Le constat, assez terrible, c'est que le chef de l'Etat est un homme seul. Sa majorité est composée de playmobils tout juste capable sde lever le bras en cadence à l'Assemblée, et d'aller répéter en boucle, sur les plateaux de de télévision, les éléments de langage venus du Château. Le déroulement de la crise de juillet 2018, au moment du déclenchement de l'affaire Benalla (la saison 1) est parfaitement révélatrice de la transparence politique de la majorité.

Je suis très inquiet sur la manière dont le pouvoir en place va gérer la sortie du grand débat. L'écart est immense entre ce que les français attendent, et ce qu'Emmanuel Macron est en mesure de leur offrir. Même s'il est doué, qu'il se démène pour se donner les moyens (en changeant complètement son équipe de conseillers), c'est peut-être au delà de ses forces. La France me semble être un peu dans le cas d'un malade du cancer, qui a enfin trouvé un bon médecin, mais trop tard, à un moment où la tumeur n'est plus opérable.

J'espère me tromper, mais je pressens que la France peut basculer dans les chaos politique dans les mois qui viennent, en particulier si la réponse proposé par Emmanuel MAcron est jugée "pas à la hauteur" et rejetée par une majorité de la population. Si Emmanuel Macron est désavoué, et décide de claquer la porte, je ne sais qui on met à la place...

lundi 11 février 2019

La chute de la "Ligue du LOL", symptôme d'une évolution profonde de la société

Comme beaucoup, j'ai suivi avec sidération, depuis samedi matin, les révélations des agissements des membres du groupe de "la ligue du lol". Je suis d'autant plus sidéré que j'en connais plusieurs, avec qui j'échangeais sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les rencontres IRL, comme "le café des OS", ou la République des Blogs (parfois avant même la naissance de Twitter). J'en apprécie certains, d'autres moins, mais je n'aurais jamais imaginé qu'ils aient pu aller aussi loin dans le harcèlement. Bien que présent et actif sur les réseaux sociaux à l'époque des faits, je suis passé complètement à coté de tout cela, sans voir ce qu'il y avait derrière les clashs et les tweets parfois bêtes et méchants de certains d'entre eux. Ce qui sort aujourd'hui est clairement inadmissible, en 2010 comme en 2019. L'excuse de l'époque qui aurait changé, ou de l'âge des protagonistes (nous étions jeunes et cons) ne tient pas, car cette troupe de jeunes mâles blancs, urbains et ambitieux n'a fait que reproduire (peut-être sans trop s'en rendre compte) des comportements de domination et de conquête du pouvoir très anciens.

Si le scandale éclate aussi fortement, c'est parce que ces comportements, basés sur l'éloge d'une masculinité exacerbée et l'humiliation de l'autre, ne passent plus. Au-delà des comportements individuels qui ont déjà commencé à être sanctionnés, c'est ce que cette affaire dit de notre société qui m'intéresse ici.

Ce groupe est d'abord et avant tout une coalition de jeunes ambitieux, qui ont déjà "toutes les cartes en main", cherchant à briller et à s'imposer dans un milieu ultra-concurrentiel. Pour cela, tous les moyens sont bons : on se serre les coudes, on chasse en meute les concurrents potentiels. Jusque là, rien de très anormal, cela fonctionne comme cela partout, dans tous les milieux. Tout cela se fait avec un sentiment de supériorité, qui fait croire qu'on a le droit d'écraser l'autre, de l'humilier, car au fond "on est les rois". Il existe, chez ces groupes de "jeunes mâles", qui fonctionnent à la testostérone, un comportement de jeunes coqs, qui ont besoin de s'affirmer en mâles dominants, avec ce que cela comporte de bêtise, d'arrogance, et de mépris de l'autre. Cela commence souvent dans la cour de récréation du collège, et se poursuit pendant la période d'études supérieures. Le bizutage n'est rien d'autre que l'institutionnalisation de ce mode de fonctionnement appelé par certains "masculinisme". La ligue du lol coche à peu près toutes les cases, poussant assez loin, à ce que l'on apprend depuis quelques jours, les effets néfastes. On a l'impression que ces jeunes adultes se sont laissés griser par des succès faciles et ont perdu tout sens de la mesure, et même de la prudence. Car on a beau avancer masquer, menacer pour se protéger, ce genre de choses se sait et finit toujours par sortir. François Fillon a procuré un emploi fictif à son épouse pendant plus de 20 ans, en toute tranquillité. Cela a fini par sortir, et ça a fait mal...

Les deux épisodes, la ligue du lol et l'affaire Pénélope Fillon sont liées, car dans les deux cas, nous avions à faire à des pratiques bien ancrées, qui peuvent encore apparaitre comme "normales" au moment où les faits ont lieu. Sauf que la société évolue, et en quelques années, elles deviennent inacceptables aux yeux d'une majorité, et rattrapent les derniers à les avoir pratiquées, en croyant qu'ils pouvaient, en toute tranquillité, reproduire ce qui se faisait avant eux. Payer son conjoint à ne rien faire, sur fonds publics, quand on est un élu, affirmer sa "volonté de puissance" en humiliant, quand on est un jeune coq de monde parisien des médias, ça n'est plus accepté ni pardonné. Les valeurs ont changé et la société demande à la fois transparence, égalité, et bienveillance, avec un refus de plus en plus net des jeux de domination et des rapports de pouvoir violents. Avant 2000, je pense que ni François Fillon, ni ces jeunes journalistes parisiens n'auraient été sanctionnés comme ils l'ont été. Il y aurait eu quelques grincements de dents, mais ils auraient été couverts, car ils faisaient partie de cette petite élite promise aux meilleures places. Il y a encore 20 ans, ils étaient intouchables et seraient passés entre les gouttes. Aujourd'hui, ce n'est plus autant le cas, et c'est pour eux une grande surprise, car beaucoup vivaient dans la croyance de leur immunité complète. Peut-être arriveront-ils, finalement à s'en sortir (merci la prescription pénale...), mais ils y laisseront beaucoup de plumes.

Cette évolution, qualifiée de "féministe", qui monte fortement depuis quelques années (avec des avatars parfois irritants, comme l'écriture inclusive) est d'abord un combat pour une autre manière d'envisager les rapports humains et sociaux. C'est un mouvement profondément égalitariste, de refus d'une structure sociale de domination de certains sur d'autres. On touche là aux structures anthropologiques profondes, et ceux qui pensent qu'il s'agit juste de remplacer une domination par une autre, un patriarcat par un matriarcat, se trompent (ou sont de mauvaise foi). L'évolution, perceptible dans les pays "occidentaux", va vers une société où chacun peut s'épanouir, où l'égalité des chances est une réalité (et pas un miroir aux alouettes) et où personne ne devrait être "de seconde zone". Il reste encore énormément de chemin à faire en France, car les structures de domination (et leurs réflexes culturels) sont encore bien en place. Mais l'ampleur du scandale provoqué par les agissements de cette ligue du lol montre que les choses changent dans les esprits.

lundi 4 février 2019

La France est-elle entrée en pré-révolution ?

Depuis quelques semaines, j'observe cet objet politique mal identifié appelé "le grand débat". L'épisode historique qui s'en rapproche le plus est la rédaction des cahiers de doléances, en 1788, où un roi aux abois financièrement, tente de faire passer une réforme fiscale en ressortant un vieux truc qui n'a pas servi depuis 175 ans, et dont plus personne ne sait à quoi il sert : les États généraux. De cette indétermination, naît une série de malentendus. Alors que le pouvoir en place attend juste une autorisation de lever un peu plus d'impôts, pour remplir les caisses, une partie de la population prend au sérieux la promesse réformiste d'un "grand soir" (on ne convoque pas des États généraux pour rien...) et exprime ses attentes et ses colères dans des cahiers de doléances. On connait la suite : une lente dérive politique où un pouvoir politique sclérosé perd progressivement pied face à une assemblée qui s'enhardit, pour arriver, en août 1792, à quelque chose d'inconcevable en mars 1789 : le renversement de la Monarchie.

Bien entendu, la comparaison a ses limites, et la situation de 1789 n'est pas celle de 2019. Encore que...

En 1789, la France est un pays politiquement bloqué, avec une élite étroite et de plus en plus fermée, qui exerce le pouvoir en étant déconnectée des demandes de la population. La Noblesse d'Ancien Régime, et le haut-Clergé sont deux ordres consanguins, recrutant dans les mêmes lieux, avec un même isolement social et un même mépris pour le reste du pays. C'est cette caste qui contrôle le pouvoir politique, et verrouille complètement le roi Louis XVI, qui est paralysé et contré s'ils veut aller contre eux. Son règne n'est qu'une succession d'échecs de ses ministres (Turgot, Necker, Calonne, Loménie de Brienne) doublée d'une descente aux enfers médiatique (l'affaire du collier de la Reine...).

Aujourd'hui, la situation politique de la France me semble assez similaire, avec un pays dirigé par ce que j'appelle "l'Etat profond", où on trouve des énarques, des normaliens et des polytechniciens à tous les étages, avec une forte unité de pensée et d'attitudes. Un milieu très homogène, formé à Science-Po après avoir été sélectionné par un système scolaire détourné à leur profit. L'école française sert avant tout à repérer et sélectionner les meilleurs profils, pour les orienter vers les "filières d'excellence" dès l'âge de 20 ans, où on va leur donner les meilleures conditions de travail, et où on va les formater soigneusement, avec un esprit de corps et une conscience qu'ils sont "l'élite de la Nation". C'est vrai qu'objectivement, ils sont très bons, mais le prix est élevé pour la Nation, car tout cela se fait au détriment de tous les autres, dont on ne s'occupe que moyennement, à qui on donne des moyens pitoyables (regardez donc l'Université française). Les comparaisons internationales sont éloquentes. Comment ne pas voir dans certains éditorialistes parisiens, les dignes descendants des évêques et abbés de cour...

Comme en 1789, la situation économique, "les subsistances" comme on le disait sous l'Ancien Régime, est l'étincelle qui rend le statu quo intenable. Tant qu'il y a suffisamment à manger et qu'on peut se divertir, le peuple accepte beaucoup de choses. Mais que le pain vienne à manquer, et ça gronde dans les campagnes et les faubourgs. 1789 arrive à la suite d'une mauvaise série de récoltes, les Finances publiques sont au fond du trou et il n'est pas possible de demander plus. Et pourtant, il le faudrait, d'où la tentation de tirer un peu plus sur la corde. En 2019, la situation de la France n'est pas brillante économiquement, avec un problème de "pouvoir d'achat", et nos Finances publiques sont en difficulté. Le taux d'imposition ne peut plus augmenter, mais le déficit qui est toujours là, et un gardien européen du dogme empêche de recourir aux expédients financiers classiques. Dans les deux cas, des réformes structurelles importantes sont à mener, mais le pouvoir en place est trop faible pour y arriver, face à une caste de "privilégiés" qui ne veut rien entendre.

La solution politique apparaît alors, après avoir senti que ça gronde, d'ouvrir une boîte de Pandore, en se disant que les Français vont pouvoir s'exprimer, dire ce qu'ils ont sur le cœur, et que ça les soulagera. Accessoirement, le chef en place et ses ministres peuvent se dire qu'il serait possible, politiquement, de rebondir sur cet évènement, pour faire passer quelques réformes qu'ils ont dans les tiroirs. En 1789, Louis XVI a desserré le couvercle de la marmite, et elle lui a pété à la figure. En 2019, Emmanuel Macron ne serait-il pas en train de faire la même chose, en ouvrant une vaste consultation, qui rencontre un succès dans la population, et fait naître beaucoup d'espoirs. Avec en prime, comme en 1789, le sentiment que cela peut permettre de décoincer une société bloquée et politiquement sclérosée, où le vrai pouvoir est exercé à son seul profit, par une caste sans aucune légitimité politique...

Le grand Débat, tel qu'il se déroule, m'apparaît à très haut risque pour Emmanuel Macron. Même s'il est encore trop tôt pour savoir ce qu'il en sortira comme propositions, il rencontre un succès de participation. Les Français ont visiblement envie de s'exprimer, de débattre, et derrière, de peser sur les choix politiques. Bref, de retrouver un pouvoir dont ils s'estiment privés depuis longtemps, avec un ressentiment vis-à-vis des élites qu'ils exprimaient jusqu'ici par l'abstention ou le vote FN. Or, je crains, à ce que je vois, qu'Emmanuel Macron n'ait pas la même lecture de l'évènement. Depuis le début de l'année, il est de nouveau en campagne électorale, avec une série de meetings qui ne disent pas leur nom, mais qui en sont (une salle, des questions-réponses où le président est la vedette, le tout diffusé en direct) et une tentative de reconquête de la presse. Certains parlent même, à la fin du processus, d'un référendum afin de relégitimer Emmanuel Macron par les urnes. Avec derrière, l'idée, de "clore la séquence" et de repartir comme avant, avec le même programme, un peu maquillé et amendé à la marge, pour faire croire que "les Français ont été entendus".

Si à l’Élysée, ils espèrent garder l'opération sous contrôle et s'en sortir renforcés, je crois qu'ils se trompent lourdement (comme Louis XVI...). Et doublement même ! Je pense que ce serait une lourde erreur de croire que les Français accepteront que le gouvernement s’assoit tranquillement sur l'essentiel des propositions qui vont émerger, et qu'il impose ses priorités, au détriment de ce qu'ils auront exprimé. Le moment de la restitution et de la synthèse sera délicat, et il n'est pas assuré du tout que le gouvernement puisse en garder le contrôle. Si les Français s'estiment bernés, le retour de bâton sera très violent. Or, de l'autre côté, "l’État profond" continue son petit bonhomme de chemin, imposant ses projets et ses orientations à un pouvoir politique qui, en fait, ne maîtrise plus rien. Il n'y a qu'à voir cette proposition de loi "Anti casseur", qui est un clou de plus dans le cercueil des Libertés publiques. C'est la technostructure du ministère de l'Intérieur qui écrit une loi taillée sur mesure pour elle. Ils ont déjà commencé depuis plusieurs années (rappelez-vous, la loi "Renseignement" suivie des épisodes de la série "l’état d'urgence permanent") et à chaque fois, on grignote toujours un peu plus de terrain, ouvrant la voie à un possible État policier. Il suffit juste de virer les politiques en place et d'y mettre des gens "un peu plus musclés". Les étapes sont d'ailleurs franchies avec célérité, les procureurs se permettant de se présenter à la porte d'un organe de presse pour mener une perquisition, sans le moindre mandat d'un juge. Même un député comme Charles de Courson, qui est loin d'être un gauchiste échevelé, s'en inquiète... Et on pourrait trouver plein de choses sur la manière dont les grandes directions de Bercy mènent la politique économique et financière du pays.

La voie est très étroite, pour un Emmanuel Macron très seul et politiquement affaibli comme il l'est depuis quelques mois. Certes, il a du talent, essaie de se battre, mais parfois, la tâche est juste trop lourde, quelque soit le génie du dirigeant. La France est un pays profondément déchiré, idéologiquement et socialement, et je ne vois pas sur qui le chef de l’État peut s'appuyer pour une réconciliation du pays. La Révolution française est avant tout le résultat d'une incapacité de Louis XVI et de ses ministres à réformer l'Ancien Régime, coincés qu'ils étaient entre les profondes aspirations au pouvoir et à l'égalité de la Bourgeoisie et du peuple; et l'égoïsme de la Noblesse et du Clergé, qui n'entendaient pas lâcher une once de leurs privilèges et de leurs pouvoirs. Il ne faut jamais croire que la paix civile est un acquis, l'Histoire peut toujours s'emballer, parfois très vite. Si on avait dit aux ouvriers qui partaient pour la première fois en congés payés, en 1936, que 4 ans plus tard, l'armée allemande défilerait sur les Champs Élysées...

mardi 8 janvier 2019

Le pourrissement du débat public menace la démocratie

La grande consultation souhaitée par Emmanuel Macron pour tenter d'éteindre la grogne du mouvement des Gilets jaunes commence bien mal. La personne désignée pour le piloter, Chantal Jouanno, vient de jeter l'éponge dès les premiers jours. Une polémique a été lancée sur sa rémunération, et elle préfère que cette affaire ne vienne pas parasiter le débat et donc nuire à la consultation qu'elle est censée piloter. Nous avons ici une exemple parfait (on en a plusieurs par semaine) du délitement de la qualité du débat public en France, rongé par les polémiques à deux balles, où tout le monde tire sur tout le monde par le biais des réseaux sociaux. Le drame est que ceux qui sont censés être des modérateurs, les journalistes et les politiques, deviennent de véritables pyromanes.

Ce cas est exemplaire, car la polémique est venue d'un article de Marianne, qui a choisi de faire du clic à base d'indignation populiste. Reprenant une information d'une lettre spécialisée, qui donne des indications sur le montant des rémunérations des présidents d'Autorité administratives indépendantes, il titre "Grand débat national : son organisatrice Chantal Jouanno touchera... 14.700 euros par mois" avec un chapô qui laisse entendre que cette indemnité est liée à l'organisation du grand débat. Information fausse, puisqu'il s'agir de la rémunération "normale" de Chantal Jouanno comme présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP). Elle ne touche rien de plus pour cette mission "spéciale" qui lui a été confiée au pied levée par le chef de l’État. Cela suffit pour allumer le feu, et circuler en boucle chez les gilets jaunes. Les fake news y abondent, alors quand c'est un titre de presse qui sort l'info, tout le monde s'engouffre et crie au scandale, sans réfléchir ni vérifier. Car bien évidemment, ce qui est lu, c'est le titre et le chapô. Tous les contrefeux et les rectificatifs ne servent pas à grand chose, car ils ne sont pas relayés.

Au final, Marianne aura eu "la tête" de Chantal Jouanno, contrainte de se mettre en retrait, et pourrait avoir en prime, celle du débat en entier, que cette polémique fait démarrer sur de bien mauvaises bases. Je ne sais pas si c'est cela que Marianne recherchait, peut-être pas, et c'est sans doute cela qui est le plus dramatique. En choisissant de traiter le sujet de manière aussi irresponsable, en cherchant la polémique et le clic facile, ce média a failli à la mission qui devrait être celle des journalistes : mettre du recul et de la raison dans le débat public, apporter des validations ou des démentis aux faits exposés à tort et travers sur les réseaux sociaux, par des militants de tout poil. Certains médias font cela très bien, mais leur travail devient inutile si certains de leurs confrères alimentent le brasier... D'autant plus que les élus, qui devraient élever le niveau, ne sont pas, eux non plus, au rendez-vous.

Comment, dans ces conditions, débattre, s'il n'est pas possible de poser en confiance les bases de la discussion, et arriver à des constats partagés et indiscutables. Si les arguments mis en avant sont faux, et qu'ils se diffusent à grande vitesse, la délibération éclairée n'est plus possible. Le débat démocratique devient une vaste foire d'empoigne, où celui qui ment et gueule le plus fort occupe le terrain. Aucun accord, aucune transaction n'est plus possible, et l'étape suivante, c'est la guerre civile, où ne se contente plus de s'invectiver sur les réseaux sociaux, mais où on se tape dessus. Les agressions verbales contre les élus, les lettres d'insultes et menaces de mort, les dégradations de permanences parlementaires sont un signal très inquiétant. On passe une étape, et demain, ça sera le passage à tabac d'un élu, qui entrainera les "représailles" contre le camp jugé coupable de l'agression.

On savait la France en mauvais état en 2017, avec des français très divisés, qui ne se reconnaissaient plus dans leurs dirigeants (corps intermédiaires compris). Emmanuel Macron a fait campagne sur cela, avec une promesse de réconciliation qui n'a pas été tenue. Le pays est encore plus divisé, avec des fractures qui se sont creusées à cause des maladresses du chef de l’État. La cocotte a explosé et je crains que le pays ne soit en train de partir en vrille. Les signaux donnés depuis deux mois sont inquiétants, et le pire, c'est qu'on ne voit pas de solution se dessiner. Emmanuel Macron est affaibli, et n'apparait plus en mesure d'assurer un leadership suffisant pour recoudre le tissu social et apaiser les tensions politiques. Ce n'est pas de réformes technocratiques que le pays a besoin, mais d'une refondation de la Nation. C'est qui être Français ? Qu'est ce qui nous uni, et qui fait que nous avons envie de continuer ensemble, malgré nos désaccords ? Quel compromis possible pour continuer à avancer ensemble ? C'est cela qu'il faut rebâtir, avant de se demander si le déficit doit être en dessous de 3%, ou s'il faut moins d'élus et une dose de proportionnelle. Pour cela, il faut "sentir le terrain", comprendre ce que l'on peut faire, jusqu'où on peut aller. Chose que ni le gouvernement, ni la majorité n'ont fait depuis 18 mois, car ils n'en sont pas capables, faute de savoir faire de la politique.

Nous sommes à un moment où il faut que les dirigeants du pays se montrent responsables. Pas seulement les politiques, mais également les journalistes, les "intellectuels", ceux dont la parole porte et qui peuvent choisir d'apaiser ou d'attiser. Depuis deux mois, une partie de ces élites semblent ne pas avoir pris conscience, à la fois de leurs responsabilités, ni du fait que le moment est à haut risque pour le pays, et qu'ils ont sur les épaules une charge et une mission qui est d'apaiser et de ramener le calme. Cela passe par arrêter de polémiquer sur les réseaux sociaux en alimentant la machine à indignation, qui tourne très bien toute seule. Cela passe aussi par l'organisation d'échanges sereins, en sélectionnant les personnalités à qui on donne la parole, tout en laissant toutes parties s'exprimer. Un sursaut s'impose, où chacun s'interroge sur sa place dans le système démocratique, sur la portée de ses actes et de ses prises de position publique, et sur le résultat pour le pays. L'urgence est à un retour au calme.

jeudi 3 janvier 2019

Les promesses du référendum d'initiative citoyenne

Emmanuel Macron a réussi, provisoirement, à calmer la grogne des Gilets jaunes, avec 10 milliards d'euro de prime de Noël. C'est à peu près tout ce qu'il peut faire à court terme sur le sujet du niveau de vie. Il a donc intérêt à dériver vers d'autres thématiques, qui ne coûtent pas d'argent. La revendication concernant le référendum d'initiative citoyenne est donc pour lui une planche de salut, un moyen de concéder des choses, sur un sujet institutionnel où sa réforme est en panne, et trouve ainsi une relance inattendue. Il peut ainsi surfer sur une demande de participation citoyenne qui va bien au delà des Gilets jaunes. C'est une tendance de fond de la société française, où la montée du niveau d'éducation, et les facilités de communication permettent un exercice de la citoyenneté autre que "voter tous les cinq ans et la boucler entre-temps".

Je pense qu'au final, la crise des Gilets jaunes, si elle s'apaise (ce n'est pas encore réellement acquis) n'aura finalement fait qu'accélérer une mutation déjà en cours, concernant la participation des citoyens à la décision publique. C'est finalement un résultat qui n'est pas insignifiant, d'autant plus que cette mutation permet de sortir de l'impasse démocratique des consultations en ligne, qui n'ont eu strictement aucun impact sur les décisions politiques. On repart sur des bases où l'ensemble des français sont appelés à participer, avec une forme connue et simple à comprendre. Mais pour autant, nous sommes encore loin d'être au bout du chemin, car comme bien souvent, le diable est dans les détails.

Je n'ai rien contre le référendum, à condition qu'on ne lui demande pas plus qu'il ne peut donner. L'outil est connu en France, mais occupe une place assez marginale dans notre pratique politique. Depuis le Second Empire, il est assimilé au plébiscite, où la question réellement posée est une question de confiance. De Gaulle a revitalisé le processus, tout en conservant cet usage de relégitimation du chef de l’État par les urnes, condamné à gagner ou à partir. En 1969, les français ne se sont pas tant prononcés sur l'avenir du Sénat, que sur le fait de garder ou de virer le chef de l'Etat. Il faut donc faire très attention que les mécanismes qui seront mis en place permettent d'éviter cette dérive, inscrite dans l'ADN de notre culture politique. Il ne faut pas non plus voir dans le référendum un remède miracle pour trancher des sujets sur lesquels le pays est profondément divisé. On l'a vu avec le référendum britannique sur la sortie de l'UE, une décision a été prise à une courte majorité, sans pour autant emporter l'adhésion des opposants au Brexit, qui continuent à penser et à dire que cette décision est une erreur, et qu'il faudra revenir dessus d'une manière ou d'une autre.

Le référendum peut avoir deux usages. Celui de faire ratifier par le peuple, une décision politique, qui est en général un texte de loi, sur le mode "à prendre ou à laisser" sans possibilité de changer les détails. Il peut aussi contraindre les élus à mettre à l'ordre du jour un sujet qu'ils avaient pas envie d'aborder. C'est d'ailleurs ce qui est l'idée du référendum d'initiative populaire, introduit dans la réforme de 2008, et soigneusement saboté par la classe politique, avec des modalités pratiques qui le rendent quasiment impossible à mettre en œuvre. Ce deuxième aspect est sans doute celui qui peut avoir les effets les plus importants, et inattendus sur notre vie politique.

S'il suffit d'une pétition suffisamment importante (par exemple un million de signature) permette de faire discuter d'un sujet précis par le Parlement, et de soumettre le résultat à référendum, cela ouvre des perspectives politiques. Je ne doute pas que des ONG vont se lancer dans de vastes campagnes d'opinion, afin de recueillir les signatures pour que leur marotte soit mise dans le circuit démocratique. Petit à petit, cela va devenir un but, pour tout groupement qui promeut une cause, et ne pas le faire risque d'apparaitre comme un manque de courage, où il faudra expliquer pourquoi on se lance dans des actions militantes, parfois violentes ou médiatiquement tapageuses, mais qu'on se garde bien "de se compter" en lançant le processus référendaire. Un certain nombre de baudruches militantes risquent de se dégonfler, soit parce que finalement, elles ne représentent qu'une toute petite minorité, où qu'elles n'ont pas (ou ne se sont pas donné) les moyens de collecter les signatures. On peut, avec un tel mécanisme, revivifier des corps intermédiaires dignes de ce nom, capables d'élaborer des projets qui puissent avoir le soutien d'un nombre conséquent de citoyens en aval, mais qui soient également capables de passer la barre des 50% de oui à un référendum. Le militantisme braillard et irresponsable, qui se complait dans la posture, en prendrait un coup, et cela ne serait pas pour me déplaire !

Un autre aspect important réside dans l'articulation de ce mécanisme de démocratie directe avec notre système représentatif. C'est tout à fait faisable, à condition d'éviter quelques écueils. Le champ doit être délimité et le processus balisé, pour éviter des dérives. Je pense qu'il faut absolument écarter toute question portant sur les personnes. Même si les mécanismes de référendum révocatoires existent, et fonctionnent, j'y suis très réticent. C'est facile de démolir et de se faire plaisir en virant un dirigeant, mais encore faut-il savoir qui mettre à la place, et ne pas se poser la question le lendemain du référendum. Le choix des dirigeants et la prise de décisions sur des questions de politiques publiques doivent être dissociés. L'autre point à surveiller est de savoir qui élabore la question, ou le texte soumis à référendum. Si on demande juste aux électeurs de répondre par oui ou non à une question vague, ce sont les dirigeants politiques qui reprennent la main derrière et écrivent la loi. Avec le risque que les électeurs n'y retrouvent pas leurs petits, voire se sentent trahis. Cela est déjà arrivé dans un passé assez récent...

Il me semble nécessaire d'avoir une phase délibérative, entre l'aboutissement de la pétition qui oblige à mettre un sujet à l'agenda, et l'élaboration de la question soumise à référendum. C'est là que les parlementaires pourraient retrouver une place, mais avec d'autres participants (pourquoi pas des citoyens tirés au sort) pour qu'un débat ait lieu sur ce qu'il est possible de demander. Compliqué, par exemple, de réviser la Constitution par cette voie. Cette phase permettra aussi à ceux qui ont suivi distraitement la phase de recueil de signatures, de se pencher un peu plus sur le sujet, et de faire entendre une voix et des arguments qui n'ont pas nécessairement été entendus avant. Le référendum ne peut pas consister juste à demander aux électeurs de dire oui ou non à une question écrite par les élus. Il faut aussi que les citoyens participent à la définition des termes du choix à proposer aux électeurs. Le débat public en sera autrement plus intéressant qu'aujourd'hui.

Ce débat annoncé par Emmanuel Macron pourrait donc se révéler intéressant, voire passionnant, car sur quelques points, dont le référendum d'initiative citoyenne, il sera obligé de lâcher des choses. Pour une fois, rien n'est écrit d'avance, le débat semble complètement ouvert, avec des enjeux suffisamment clairs et "politiques" pour qu'un maximum de français se sentent concernés et s'impliquent. Nous sommes peut-être au début d'une (courte) fenêtre de tir, où des changements profonds sont possibles dans nos institutions.

lundi 10 décembre 2018

Le grand oral raté d'Emmanuel Macron

L'allocution du chef de l'Etat, lundi 10 décembre, est un désastre politique. Le ton était terne, limite implorant, à la manière d'un petit garçon qui fait contrition auprès de ses parents, après avoir fait des bêtises. Sur le fond, c'est exactement ce qu'il ne fallait pas faire. Alors qu'il avait besoin d'une relégitimation politique, il a donné le spectacle pitoyable d'une débâcle en rase campagne, où il ressort, en catastrophe, les bonnes vieilles recettes (dont l'efficacité n'est pas garantie), à coups de cadeaux fiscaux et de promesses vagues de consultations. Une fois encore, Emmanuel Macron s'est montré sous son vrai jour : un technocrate qui n'a pas compris que faire de la politique, c'est jouer sur le symbolique et construire des consensus. L'optimum souhaitable dans l'absolu n'est jamais possible, dans les faits. Il faut savoir écouter, transiger et surtout apparaitre comme capable d'incarner un projet politique qui donne envie aux gens de se mobiliser. Au bout de 18 mois, Emmanuel Macron en est très loin, alors même qu'il avait plutôt bien réussi l'exercice lors de la campagne électorale.

Il commence par lâcher sur l'argent. Une distribution générale, qui ne satisfera personne ou presque, en coutant "un pognon de dingue" au budget de l'Etat. La revendication n'est plus, depuis longtemps, seulement financière, et surtout, la demande n'est pas celle d'une prime exceptionnelle, comme c'est le cas ici. Ce que les gilets jaunes demandent, c'est de la considération et de pouvoir vivre décemment de leur travail, pas une aumône sur fonds publics. Sur l'équité fiscale, Macron refuse de céder sur un point central, la suppression de l'ISF. Il accorde juste, comme compensation, une promesse vague "de faire payer leurs impôts en France aux patrons et aux entreprises qui y font des bénéfices", sans plus de précisions. Il passe complètement à coté de l'enjeu symbolique. En politique, il faut absolument des propositions qui "accrochent" et "parlent". Il aurait officiellement conservé l'ISF, en le mitant de niches tellement profondes, qu'il devenait inoffensif, ça serait passé comme une lettre à la poste. Son erreur est d'avoir touché au totem, en assumant le "je supprime l'ISF". Il aurait, a minima, dû promettre de rouvrir le chantier de l'imposition "des riches" en citant l'ISF comme un élément d'un ensemble plus large, incluant l'optimisation fiscale, qui serait rendue moins facile. Rien de concret sur la présence des services publics en zone rurale, une demande pourtant forte chez les Gilets jaunes, et plus largement, dans les populations concernées.

En ouvrant ainsi les vannes budgétaires, il fait s'effondrer sa crédibilité en Europe. Non seulement la commission européenne va lui taper sur les doigts, mais l'Allemagne va le regarder sérieusement de travers. Tous les chantiers en cours, comme le budget de la zone euro, ou encore l'impôt des Gafa, c'est fini. Macron ne sera plus en mesure de se poser en donneur de leçons, il sera immédiatement ramené à la situation intérieure française : "commence par mettre de l'ordre chez toi, après, on verra". De ce coté là, le quinquennat est terminé...

Le plus dramatique reste le volet "démocratie", où Emmanuel Macron ne semble même pas avoir compris qu'il y avait une demande forte de rénovation en profondeur, qu'il a évoqué pendant sa campagne, sans lui apporter la moindre attention une fois arrivé au pouvoir. Le mouvement des Gilets jaunes a montré que le décalage entre les français et le système institutionnel est devenu un gouffre. Les corps intermédiaires sont en déliquescence depuis très longtemps, parce que le pays s'organise autrement, c'est une lame de fond très bien analysée dans ses différents ouvrages par Pierre Rosanvallon. Dans les annonces, rien ou presque, à part la reconnaissance du vote blanc, qui va achever de désorganiser le système électoral. J'ai toujours été plus que réservé sur la reconnaissance du vote blanc (pour plus détail, lire ici). C'est le dernier clou dans le cercueil des institutions. Entre éclatement des voix entre tendances irréconciliables, manque de légitimité des élus, et désaffection pour les mandats publics, on est partis pour avoir une classe politique du niveau de celle qui sévit aux États-Unis. Qui va avoir envie de se présenter au jeu de massacre électoral, pour se retrouver avec une foule de contrainte de transparence, sans pour autant avoir un pouvoir réel, et servir de punching-ball à la population ?

Une relance du quinquennat passait impérativement par un changement de ton, et des propositions de réformes qui marquent un tournant clair, un peu comme l'a été le tournant de la rigueur, pour la gauche, en 1983. Emmanuel Macron a juste annoncé une grande consultation, appelant à l'aide les maires, qu'il a bien malmené depuis 18 mois. Peu de précision sur la feuille de route, sur le projet soumis à consultation. Ouvrir une boite de pandore et attendre de voir ce qui sort, ça ne fait pas une ligne politique. Qu'est-ce qui nous garantit que les résultats de cette consultation se transformeront en mesures concrètes et en inflexions politiques ? Le vrai enjeu de la prise de parole d'Emmanuel Macron était d'annoncer un nouveau programme, en apparaissant comme suffisamment fort pour le mettre en œuvre, pas d'exposer sa faiblesse en demandant à d'autres de lui dire ce qu'il doit faire. Ce lundi soir, aucun contrat n'a été passé entre le président et la Nation, et pire, le chef de l'Etat n'a pas été franchement crédible sur sa capacité à porter des réformes d'envergure. Emmanuel Macron n'a pas désamorcé les mécontentements, ni remobilisé ses troupes. Il s'est juste enfoncé encore un peu plus. La situation n'était peut-être plus vraiment rattrapable, car les relances politiques ne fonctionnent pas quand elles sont faites sous la pression d'un mouvement social. C'est en septembre, lors du départ de Gérard Colomb, qu'il fallait faire un tournant. La politique, c'est comme l'aviation, il ne faut pas attendre d'être à 100 mètres du sol pour remettre les gaz...

lundi 3 décembre 2018

Les Gilets jaunes, l'épreuve du feu pour la macronie

Les émeutes urbaines autour de la place de l'étoile, samedi dernier, ont mis le gouvernement au pied du mur. Plus possible de jouer le pourrissement, en communiquant crânement que "le cap sera maintenu". Le pouvoir est ébranlé et il faut affronter la contestation en face. C'est la première fois que l'équipe au pouvoir (président, gouvernement et députés de la majorité) est confrontée à une vraie crise politique, celle où la "convergence des luttes" peut s'opérer et bloquer le pays. C'est maintenant que l'on va vraiment voir ce que la macronie a dans le ventre...

Je dois dire que je suis dans le flou, sans trop savoir de quel coté la pièce va tomber. Le mouvement des Gilets jaunes est complexe, et on peine encore à le comprendre, malgré quelques éclairages dont je recommande la lecture (Affordance, econoclaste, the conversation). Cela ne facilite pas le travail pour un pouvoir très parisien, et finalement, assez enfermé dans sa "bulle de filtre". Les préfets, qui sont pourtant des gens loyaux au gouvernement, sont inquiets et le disent. Le président et son entourage ne captent pas grand chose de ce qui passe réellement dans le pays, et en plus, ne semblent pas s'y intéresser. Nombre de députés sont des novices et ne savent pas (certains ne sauront sans doute jamais) "sentir" leur terrain et faire remonter une information "qualifiée". Certains le font certainement, mais ils ne semblent guère écoutés. L'isolement du pouvoir a déjà été pointé au moment de l'affaire Benalla, mais cette fois-ci, il prend des proportions telles qu'il tient de la faute majeure.

A cette première faiblesse structurelle, s'en ajoutent d'autres, davantage liées à la personnalité du président. Il apparait clairement qu'Emmanuel Macron a un talon d'achille : son orgueil. C'est quelqu'un de très intelligent, et il aime avoir le dernier mot et montrer sa supériorité, avec un ton de donneur de leçon particulièrement cassant. En cela, il ressemble beaucoup à Alain Juppé, et ce n'est pas un bon signe. L'un des carburants du mouvement des gilets jaunes, c'est ce sentiment d'être méprisé par un "sachant" qui lâche des petites phrases cinglantes. Arriver directement au pouvoir, sans passer par les étapes de base d'une carrière politique, fait rater quelques apprentissages, notamment l'humilité. Rien ne vaut une petite défaite électorale, lors d'une élection cantonale, pour apprendre à écouter les gens, et surtout, à tenir compte de ce qu'ils vous disent. Plus on monte dans la hiérarchie politique, plus la chute est douloureuse. Là encore, Alain Juppé peut en témoigner, l'épisode de décembre 1995 lui a beaucoup appris. Un peu tard, malheureusement, pour la suite de sa carrière, mais aussi pour la France. Malheureusement pour Emmanuel Macron, il est entouré d'une équipe rapprochée de technocrates, dont aucun n'a suffisamment de sens politique, comme pouvaient en avoir des vieux de la vieille.

A cela s'ajoute un péché d'hubris. La France que récupère Emmanuel Macron en mai 2017 est un pays très abimé. Le lien social est profondément atteint, en grande partie par la faute d'une classe politique incompétente, qui a laissé le pays s'enfoncer, en ne pensant qu'à la manière d'occuper le pouvoir. François Hollande, qui se permet de donner des leçons, a sans doute été le pire du lot. Face à un tel défi, il est illusoire, voire irresponsable de croire qu'un seul homme peut tout rattraper. C'est juste un chantier beaucoup trop colossal pour une petite équipe, aussi brillante soit-elle. Dès son élection, Emmanuel Macron aurait dû travailler à élargir sa base, qui était déjà dangereusement étroite. Il n'a obtenu que 24% des voix au premier tour. Or, qu'a-t-il fait, sinon cracher à la figure et affaiblir ceux qui auraient pu être ses partenaires, comme les ONG, les associations, les syndicats et même les médias. Je trouve que le patron de la CFDT, Laurent Berger, est bien aimable de continuer à tendre la main et à faire des propositions constructives. L'erreur du chef de l'Etat a sans doute été de croire que son élection lui donnait les pleins pouvoirs et le dispensait de tenir compte de l'état des forces du pays. Le retour sur terre en est d'autant plus douloureux.

Cela fait déjà plusieurs mois qu'il est évident que le gouvernement va droit dans le mur. Après l'affaire Benalla, et les démissions de Hulot et Colomb, un virage politique s'imposait. L'état de grâce est terminé, il faut maintenant composer, trouver des alliés, en acceptant de partager le pouvoir. Plus on attend, plus le virage est difficile à négocier. La gauche en fait la très dure expérience, avec le tournant de la rigueur, en 1983, qui est un véritable reniement politique (en partie responsable du marasme politique dans lequel se trouve aujourd'hui la France). Le problème d'Emmanuel Macron est que son entêtement, et/ou son aveuglement, l'ont amenés à différer cette relance et ce tournant politique. Plus il s'enfonce dans la crise, plus il faut forcer les doses, au risque de tomber, car on a dépassé, sans s'en rendre compte, le point de non-retour. C'est le même mécanisme qui est à l’œuvre dans toutes les crises politiques. Lors des Trois Glorieuses, en 1830, si Charles X avait reculé dès le premier jour d'émeutes, il aurait pu éventuellement sauver la dynastie, en abdiquant en faveur de son fils. Trois jours après, quand il s'y résout, c'est trop tard, Louis-Philippe a pris la place. On pourrait multiplier les exemples.

Le mois de décembre va être crucial pour Emmanuel Macron, car il ne tiendra pas jusqu'à Noël si l'agitation continue au même rythme que le week-end dernier. Les députés LRM, qui ne sont déjà pas bien solides en période de calme, vont complètement craquer. Ils commencent déjà à donner des signes d'affolement. L'opinion, toujours clairement en soutien des Gilets jaunes, va charger le président et son gouvernement de tous les maux. Alors que pendant un an, tout glissait et Macron pouvait faire ce qu'il voulait, il est maintenant dans la spirale inverse. Son exercice du pouvoir ne lui permettra même pas d'avoir un fusible en renvoyant son premier ministre. Ou alors, s'il le fait, c'est pour en nommer un autre qui sera le véritable patron, reléguant le locataire de l'Elysée à l'inauguration des chrysanthèmes. Le pouvoir du président de la Réoublique ne tient, dans la Ve République, que s'il a la majorité parlementaire derrière lui. Il suffit que le groupe LRM à l'Assemblée vacille et se trouve un autre sauveur, et s'en est fini du quinquennat d'Emmanuel Macron...

lundi 19 novembre 2018

Les "Gilets jaunes" et "Nuit debout", même combat ?

Le premier week-end d'action des "gilets jaunes" a incontestablement été un succès. Ils ont monopolisé l'attention médiatique, créé des perturbations, avec un nombre important de personnes mobilisées. C'est la preuve d'un réel malaise de la part d'une France rurale et "périphérique" qui se sent mise à l'écart et méprisée. Je ne m'empêcher de faire le parallèle avec "Nuit Debout", qui venait des jeunes urbains diplômés, tant les points communs m'apparaissent évidents.

C'est d'abord un mouvement spontané, qui ne répond à aucun appel d'un "corps intermédiaire". La mobilisation s'est faite par les réseaux sociaux, sans chef ni leader, car justement, à chaque fois, il n'y avait plus de "corps intermédiaire" jugé légitime pour recueillir et exprimer leur malaise. C'est un mouvement de grogne, une réaction, qui n'a finalement pas grand chose à proposer de construit. Pas de leader ni de programme ou de revendications cadrées, qui permettent de trouver un accord de sortie de crise. Comme Nuit Debout, les Gilets jaunes sont un mouvement qui pourrait s’essouffler au bout de quelques semaines ou mois, et ne débouchera probablement pas sur grand chose d'autre que des mesurettes et de l'amertume.

Cela illustre le grave problème que pose la déliquescence des corps intermédiaires. Il n'y a plus personne pour encadrer ce mouvement, le structurer et lui donner un débouché concret. Les organisations en place, qui pourraient avoir la tentation de prendre la direction, car proche idéologiquement de la base du mouvement (l'extrême gauche pour Nuit Debout, le FN pour les Gilets jaunes) n'ont pas de prise et sont incapables de "récupérer" un mouvement qui refuse d'être embrigadé par des "élites" jugées illégitimes. Cette déficience envers les corps intermédiaires n'est pas de la faute d'Emmanuel Macron, qui ne fait qu'en tirer parti pour faire passer en force ses réformes. C'est le résultat de décennies de décrépitudes, où les corps intermédiaires ont creusé leur propre tombe en se bureaucratisant et en se coupant de leur base. Ils sont aussi victimes de mouvements de fond de la société, qui privilégie l'individu au détriment du collectif, où chacun cherche d'abord à faire reconnaitre son identité, mettant en avant ce qui différencie plutôt que ce qui rassemble. Le mal est profond, et concerne la société dans son ensemble, où faute de grande cause à défendre, chacun se replie sur son pré carré.

A mesure que l'on avance, le problème devient de plus en plus grave. Nuit Debout n'a guère dérangé que quelques bourgeois irascibles qui habitent aux abords de la place de la République, à Paris. Après le premier week-end d'action des Gilets jaunes, nous en sommes déjà à un mort et plusieurs blessés graves. Plus on va avancer, plus la violence sera présente, car un mouvement de colère comme celui qui est derrière ce mouvement ne se règle pas avec quelques piécettes jetées au bon peuple. Le mouvement permet de voir la fracture profonde de la société française, entre élites urbaines et "populations périphériques". Le mépris, hallucinant et caricatural, affichés par les premiers, envers les seconds, aggrave encore la crise et la fracture.

Cette colère, qui s'exprime par ce mouvement des Gilets jaunes, est réelle, et justifiée. Le monde rural crève, avec des territoires qui sont économiquement "en dessous de la ligne de flottaison", où il n'y a plus de médecins, de services publics, voire de commerces. L'emploi y est rare et il faut en permanence prendre sa voiture pour faire quoique ce soit. En marchant, sans s'en rendre compte, sur cette mine, le gouvernement a fait exploser un ras-le-bol d'une population délaissée; et qui en est parfaitement et douloureusement consciente. Ils l'ont dit et répété par les urnes, en votant FN (ou en ne votant pas), ils le disent maintenant plus violemment, et en dehors des clous de la légalité (et ça reste gentillet pour le moment). Tout cela vient de choix politiques pris face à la crise, consistant à protéger certains, ceux qui au centre du système, au détriment de ceux qui sont à la périphérie.

Le gouvernement est très désarmé face à cette mobilisation, le Premier ministre n'étant pas en mesure d'aller plus loin qu'un "j'ai entendu la colère", très insuffisant pour répondre aux attentes. C'est parfaitement compréhensible, car Emmanuel Macron est l'élu du centre, pas des périphéries. Il vient du cœur du pouvoir, la technocratie française, qui est celle qui a imposé ces politiques qui prônent la concentration des moyens sur les métropoles, au détriment des territoires ruraux. L'actuelle majorité n'a pas le mandat pour opérer un véritable retournement politique vers plus de cohésion de la société et des territoires. Car le fond du problème est là : la Nation française est profondément fracturée et l'urgence est à rétablir le lien social.

La solution passe en partie par le renforcement des corps intermédiaires. Comme lien entre le "haut" et le "bas", mais également dans les liens transversaux. Le lien social se retissera parce que les gens se parleront et travaillerons ensemble pour des causes qui les dépassent, et qui vont bien au delà de leur entourage social proche. De grandes causes, comme l'écologie, sont en mesure de toucher tout le monde, et de générer des mouvements collectifs de grande ampleur, autour de réalisations concrètes. Les grandes institutions d'autrefois, comme l'armée ou les églises, malgré leurs défauts, avaient cet avantage de couvrir un très large spectre et de faire se mélanger les différentes populations. Pour cela, il faut des structures et des causes, qui soient capables de faire se bouger les gens. Beaucoup de français sont prêts à s'investir, et le font, sur des sujets très variés. Il manque juste un cadre global, qui donne du sens au bénévolat, à l'engagement citoyen. C'est le rôle du politique, que de donner ce sens. Emmanuel Macron a tenté de la faire pendant sa campagne, mais de manière un peu brouillonne et superficielle. Il s'est enlisé, depuis son élection, dans les sables mouvants de l'exercice au quotidien du pouvoir. Il en paye aujourd'hui le prix.

vendredi 19 octobre 2018

L'échec annoncé de la "révolution" des pratiques politiques

Deux jours après que Jean-Luc Mélenchon se soit moqué de l'accent toulousain d'une journaliste, en salle des quatre colonnes, une députée LRM, Laetitia Avia dégaine une proposition de loi destinée à faire de la "glottophobie" une discrimination sanctionnée par la loi. Le pire du pire du de l'ancien monde : une PPL à vocation médiatique, destinée avant tout à faire parler de la députée, qui crée une nouvelle "minorité discriminée". Au bout d'un an et demi de République en marche, les vieux travers reviennent au grand galop, au grand désespoir des électeurs LREM, qui justement, espéraient ne plus voir ce genre d'âneries au Parlement avec la nouvelle majorité.

Ce cas n'est pas isolé et on voir de plus en plus d'exemples de retours d'anciennes pratiques, pour le meilleur et pour le pire. C'est logique, car les marcheurs n'ont rien changé à l'organisation du travail parlementaire et à la manière de faire de la politique. La "loi de moralisation de la vie publique", votée à l'été 2017, n'a été qu'une très fine couche de vernis, sans effet autre que cosmétique. La procédure parlementaire n'a pas changé, les règles du jeu médiatique non plus. Les attentes des électeurs sont toujours aussi contradictoires. Il est donc évident que passé un moment de flottement, les vieilles habitudes reviennent, car elles sont induites voire imposées par les règles de l'exercice du pouvoir. Le député qui veut exister n'a guère que le coup d'éclat dans l'hémicycle, l'amendement et la proposition de loi pour essayer d'exister médiatiquement (et donc politiquement). Leur inexpérience accroit encore les effets néfastes de la reprise de pratiques qui demandent parfois beaucoup de duplicité et d'art de l'esquive, quand ce n'est pas de la mauvaise foi pure et simple. On ne s'improvise pas politique. Tout cela n'a absolument rien de surprenant.

L'élection d'Emmanuel Macron est le résultat d'une aventure politique menée par un commando, et ne s'est appuyée sur aucune force structurée, qui aurait pu préparer le mouvement En Marche à l'exercice du pouvoir. Normalement, le processus commence par un groupe qui, en dehors des cercles du pouvoir, élabore une nouvelle doctrine politique, tant sur le plan des idées que des pratiques. Ce n'est qu'ensuite que vient la prise du pouvoir, souvent à l'occasion d'une crise où ceux qui sont aux manettes se retrouvent discrédités et emportés par le mécontentement populaire, et où le pouvoir est à prendre. Emmanuel Macron n'a pas eu le temps de mener à bien cette phase préalable, ce qui fait qu'il est arrivé au pouvoir avec une ébauche (et je suis gentil) de doctrine politique, et strictement aucun plan de transformation des formes de l'exercice du pouvoir, si tant est qu'il ait eu l'envie d'y changer quoi que ce soit.

Résultat des courses, les novices élus au Palais-Bourbon en juin 2017 ont été laissés complètement à eux-mêmes. Le groupe a été incapable de se structurer et de se staffer correctement pour assurer une tâche, il est vrai titanesque. Un an après, on en est toujours au même stade, sauf que des mauvais plis sont en train d'être pris. Aucune doctrine politique digne de ce nom n'a été élaborée, et la barque va comme elle peut, au gré des coups de barre (souvent à droite), du grand timonier Macron. Les seuls, au sein de la majorité, qui ont à la fois une doctrine élaborée et une expérience de l'exercice du pouvoir, le Modem et les juppéistes, prennent progressivement la main. Faute d'avoir des troupes aguerries, Emmanuel Macron est bien obligé de faire avec eux.

C'est un véritable problème pour Emmanuel Macron, car il a été élu sur une promesse de changer la manière de faire la politique. C'est une demande de profonde des classes jeunes, urbaines et diplômées qui sont le cœur central de son électorat. Des choses bougent, les pratiques évoluent, mais restent anecdotiques. Les budgets participatifs, c'est bien, mais ça ne doit pas se limiter à faire voter les gens sur des montants et des projets minimes, où on a l'impression que c'est de l'argent de poche octroyé par l'élu pour faire du "participe washing". C'est la même chose pour les "consultations citoyennes" et les grandes marches. C'est bien en deçà de ce que les gens attendent. Si les partis écologistes progressent un peu partout en Europe, c'est en partie du au fait qu'ils sont porteurs d'une idéologie de la participation citoyenne réelle. L'attente est la même en France, et les marcheurs sont (parfois à leur corps défendant) en train de la décevoir. Il est encore possible d'inverser les choses, à condition d'en faire une priorité politique et d'y mettre les moyens. J'ai de plus en plus de doutes que ce soit le cas.

vendredi 12 octobre 2018

La nomination d'Yves Levy au Conseil d'Etat n'a rien de scandaleux

Le mari d'Agnès Buzyn, ministre de la Santé, vient d'être nommé conseiller d’État en service extraordinaire. Le chœur médiatique a immédiatement crié au scandale et au copinage. Beaucoup sont restés à la surface des choses, et n'ont pas compris les ressorts profonds de cette nomination et les vraies questions qu'elle pose.

Yves Levy est un professeur de médecine qui a fait une belle carrière hospitalo-universitaire. Un mandarin, comme on les appellent dans ce milieu. En 2012, il décide de bifurquer légèrement pour entrer au cabinet de la ministre PS de la Recherche, Geneviève Fioraso. Une voie d'accès à des fonctions plus importantes. Ce qui devait arriver arriva, Yves Levy décroche en 2014 la direction générale de l'Inserm, très gros centre de recherche médicale (9000 chercheurs). Une nomination par copinage politique, comme il existe tant, et qui ne semble pas avoir choqué à l'époque. Yves Levy présente en effet tous les titres pour occuper ce poste, et la proximité politique avec le pouvoir en place n'a été que le "petit plus" qui a fait qu'il a pu être préféré à d'autres tout aussi reconnus que lui. En 2014, il a 57 ans, et peut légitimement espérer faire deux mandats de 4 ans, ce qui l'amène à 65 ans. C'est son dernier poste, et c'est une belle fin de carrière.

Mais voilà, chose totalement imprévisible, son épouse Agnès Buzyn, elle aussi professeure de médecine, est nommée ministre de la santé en mai 2017. Or, l'Inserm est sous la co-tutelle du ministère de la Recherche et de la ... Santé ! Le conflit d'intérêt est évident et problématique.La solution la plus simple aurait été qu'Yves Levy démissionne de ses fonctions. Fin du conflit d'intérêt. Mais voilà, il n'a pas souhaité sacrifier sa carrière professionnelle au profit de celle de sa femme. Une solution bâtarde est trouvée, avec un décret qui transfère la tutelle de l'Inserm du ministère de la Santé vers Matignon. On préserve les apparences, mais dans la réalité, l'Inserm continue à faire partie de l'éco-système du monde de la Santé, la tutelle administrative n'étant que la partie la plus visible. Le problème se pose de manière beaucoup plus délicate en mai 2018, lorsque le mandat d'Yves Levy à la tête de l'Inserm arrive à échéance. Là encore, il aurait pu choisir de ne pas candidater au renouvellement de ses fonctions. Il n'a pas choisi cette voie et a candidaté, malgré le malaise que cela provoquait un peu partout.

Pour le gouvernement, la situation est épineuse, car s'il était possible en 2017 de laisser Yves Levy en place, pour un an, c'est très problématique de lui confier un nouveau mandat. Cela aurait provoqué des hurlements au copinage et au scandale, quand bien même son bilan aurait été satisfaisant. Son entêtement provoque un véritable blocage de l'institution. A l'expiration de son mandat, le 12 juin, aucune décision n'a été prise, et Yves Levy reste en poste pour assurer l'intérim. Pour le pouvoir politique, l'urgence est de "débrancher" Yves Levy, afin qu'il accepte de lui-même de renoncer, et que le processus puisse reprendre sur de bonnes bases. En effet, l'annonce par Yves Levy de sa volonté de continuer à pu dissuader des personnalités compétences de présenter leur candidature. Un accord est finalement trouvé et Yves Lévy renonce le 30 juillet. Cela évite au gouvernement d'humilier publiquement une personnalité qui n'a pas démérité, en ne renouvellant pas Yves Levy. Cela aurait peut-être pu (je n'en sais rien) mettre en danger la survie du couple.

Cette renonciation n'a pas été sans contrepartie. Il devient conseiller d’État en service extraordinaire. C'est un CDD de 5 ans, qui permet de siéger dans les sections administratives du Conseil d’État. Pas besoin, donc, d'être un juriste de haut vol, puisqu'il ne participera pas aux activités contentieuses. D'ailleurs, le Conseil d’État regorge de juristes de très haut niveau. Ce qu'on attend d'un conseiller d’État en service extraordinaire, c'est qu'il apporte une connaissance approfondie d'un secteur afin que les avis soient éclairés, non seulement en droit, mais aussi en opportunité. L'expérience d'Yves Levy comme professeur de médecine et ancien patron de l'Inserm sera sans aucun doute très utile à la section sociale du Conseil d’État. Pour Yves Levy, c'est déjà une semi-retraite, voire un placard, car il passe d'une fonction exécutive prestigieuse, qui lui donne un vrai pouvoir décisionnaire, à une fonction de conseil, certes également prestigieuse, mais sans pouvoir. Cette nomination au Conseil d’État n'est donc pas plus scandaleuse que sa nomination à la tête de l'Inserm en 2014.

Cette affaire est intéressante, car elle marque une étape dans la montée en puissance de la parité dans les instances de l'Etat. Nous avons un cas où un époux se retrouve en situation de devoir sacrifier sa carrière au profit de son épouse. Jusqu'ici, c'était très souvent (voire quasi systématiquement) les femmes qui renonçaient à faire carrière, au profit de celle de leur époux. On voit que cela se heurte à des résistances culturelles. Par deux fois, Yves Levy a refusé de le faire, mais il a bien été obligé de lâcher. Cela montre aussi que la question des conflits d'intérêts n'est pas simple, et qu'elle oblige parfois des personnes qui n'ont rien demandé, ni rien fait pour ça, à se sacrifier. Cela peut engendrer un grand sentiment d'injustice chez ces personnes, qu'il faut aussi entendre.

mercredi 10 octobre 2018

La couverture du remaniement, miroir des problèmes du journalisme politique

Depuis quelques jours, les journalistes politiques de la presse parisienne et des télévisions d'information en continu sont en transe. Un remaniement ministériel approche. C'est un peu comme la période du rut pour les animaux : plus rien d'autre ne compte. Le pouvoir politique a intérêt à ne pas faire trop durer l'attente, au risque de les frustrer et de se voir taxer de faiblesse, avec une floraison des rumeurs, plus ou moins vérifiées. Le remaniement, c'est le summum de ce que les rubricards politiques adorent : le choc des ambitions, les querelles de personnes, avec une promesse de coups tordus pour alimenter les "exclusif" et autres "info trucmuche" qui permettent aux journalistes de se gargariser. Derrière, en service après-vente, ça sera le grand récit "les coulisses du remaniement" raconté sur le mode "les secrets qu'on vous a cachés" par ceux qui y ont participé.

Ce travers du journalisme, qui raconte plus qu'il n'analyse, est abondamment documenté et constaté par les lecteurs. Un éditorial du Monde, daté du 3 septembre 2010, montre à quel point cela est bien ancré. Il est très intéressant à relire, car il suffirait de changer quelques noms (remplacer Sarkozy par Macron) pour qu'il soit publié aujourd'hui. Je sais que la politique a des constantes et des invariants, mais la situation politique du pays n'est pas la même en 2018 qu'en 2010. Macron n'est pas Sarkozy, et pourtant, les journalistes ressortent les mêmes analyses. Cela est inquiétant pour le journalisme politique, et par ricochet, pour la presse.

Il est nécessaire de creuser un peu pour essayer de comprendre les raisons de ce que j'estime être un travers préjudiciable pour la démocratie. En effet, même si ces journalistes politiques parisiens sont numériquement très peu nombreux, ils ont un poids et une influence énorme sur la lecture faite par les français de la vie politique. Même si le gouvernement n'est pas réellement en difficulté, le fait que le remaniement dure plus longtemps que ce que les journalistes estiment être "normal", ils décrètent que c'est parce qu'il a des rivalités entre le président et le Premier ministre, ou encore parce que personne ne veut venir. A force de le seriner, en chœur et sur tous les canaux, cela provoque une inquiétude et un doute, qui a pour effet de mettre réellement le gouvernement en difficulté. C'est régulièrement que la montée en épingle d'un incident lui donne des proportions qu'il n'aurait pas dû avoir et crée une "affaire" là où il n'y avait parfois que maladresse ou bêtise.

La première cause du problème vient, à mon sens, des raisons pour lesquelles les journalistes ont voulu faire ce métier. Ce qui attire souvent, c'est l'aspect littéraire de la profession. Devenir une grande plume, un nouvel Albert Londres, qui éveille les consciences et fait bouger la société est un moteur puissant. Nous avons donc en France une prééminence du journalisme de récit, souvent très bien écrit par ailleurs, où l'essentiel du travail est de raconter comment les choses se sont passées. Quand on a le bon carnet d'adresse, il suffit de passer quelques coups de fils, de vérifier qu'on ne se fait pas enfumer par une source. Cela donne un papier pas trop compliqué à produire, qui va plaire au public et mettre en valeur le journaliste. En revanche, le travail d'analyse en profondeur, à partir de chiffres, de séries statistiques, d'hypothèses de chercheurs, est souvent délaissé. On ne devient pas journaliste politique pour remplir des tableurs excels. Qui plus est, cela demande beaucoup de temps, et coûte donc plus cher à produire, et cela arrive en décalage avec "l'actualité". Le fait analysé est déjà "old" et n'intéresse plus les rédacteurs en chef, qui veulent alimenter leurs manchettes avec de l'inédit et du croustillant. Tout le monde trouve finalement son compte à ce système, sauf peut-être le lecteur.

Le deuxième problème est la tentation, pour le journaliste, de passer du statut d'observateur à celui d'acteur, surtout quand il travaille dans un média à forte visibilité. Il est tellement facile, en publiant la bonne information au bon moment, de changer le cours des choses. C'est profondément grisant. C'est le drame de ce journalisme qui n'est plus d'information mais d'influence, tout en continuant à se présenter au grand public comme parfaitement neutre et objectif. Les exemples abondent, ces derniers jours, d'articles "boules puantes" visant des ministres en place. Comment expliquer que, comme par hasard, les problèmes de conflits d'intérêt potentiels d'Elisabeth Borne ou encore la fortune de Delphine Geny-Stephann sortent pile maintenant ? Comment croire qu'ils sont le résultat d'une enquête approfondie, commencée il y a des mois, sur laquelle le journaliste a sué sang et eau ? Il a juste reçu l'information, destinée à nuire, et a accepté de s'en faire le relais. Certes, l'information peut être parfaitement vraie, mais le journaliste doit-il accepter de se faire instrumentaliser en se pliant au calendrier, forcément intéressé, de sa source. Certains journalistes ont des scrupules, d'autres beaucoup moins, comme on peut s'en rendre compte en lisant les rubriques "indiscrets" et autres "téléphone rouge". Et c'est malheureusement à l'aune de l’éthique de ces derniers que l'ensemble de la profession est jugée.

L’entre soi parisien et la plongée dans le microcosme renforcent encore ces risques, en faisant perdre au journaliste le contact avec la réalité. A force de ne rencontrer que des confrères et des personnalités politiques, de multiplier les déjeuners, on s'enferme dans une bulle et on prend la doxa de ce microcosme pour la vérité révélée. Ce travers est accentué par l'allergie au risque des rédacteurs en chef, qui poussent leurs journalistes à couvrir ce que les autres couvrent aussi, en prenant les mêmes angles. Choisir un point de vue trop décalé ou s'intéresser à un sujet qui n'est pas dans ce que les "grandes rédactions" ont décrété être l'actualité, c'est quasiment impensable. D'où ce caractère panurgique des médias, qui irrite bien souvent les lecteurs.

Comment s'étonner, après tout cela, que la presse soit en crise et que l'image des journalistes soit profondément dégradée. Il suffit de faire un pas de coté, comme par exemple cet éditorial d'un journal suisse, pour se rendre compte à quel point les rubricards politiques creusent la tombe du journalisme français. En critiquant la manière dont travaillent les journalistes politiques, Emmanuel Macron se fait détester dans le microcosme, mais apprécier dans le reste de la population. Il ne prend donc aucun risque politique majeur à faire mariner dans leur jus, pendant une semaine, toutes les rédactions parisiennes...

vendredi 28 septembre 2018

Emmanuel Macron va devoir accepter de lâcher prise

La rentrée est difficile pour le chef de l'Etat, beaucoup plus qu'on ne pourrait le penser. Il est arrivé à la fin du premier cycle de sa présidence, celle où il était porté par son élection et où il bénéficiait de l'étourdissement de l'opposition, sonnée par le raz-de-marée du printemps 2017. Tout cela est en train de se terminer. L'opposition reprend progressivement du poil de la bête, et si elle reste encore éclatée, les choses se clarifient, tant à gauche qu'à droite. L'affaire Benalla a été le révélateur de cette remontée des profondeurs. Les premières mesures prises par le gouvernement ont pu créer des frustrations et des rancœurs chez certaines catégories de la population comme les retraités, car dans tout choix politique il y a des gagnants et des perdants.

Pendant cette période, le président peut être en mode "commando", où avec un petit cercle de proches, il peut faire à peu près ce qu'il veut. L'opposition est atone, la légitimité des urnes est encore forte. C'est ce que nous avons vécu de manière très forte depuis mai 2017. Un président "vertical" qui gouverne avec son clan, celui qui est à ses cotés depuis le début de la campagne, en qui il a une confiance absolue, et qu'il ne sait pas toujours sanctionner quand il le faudrait. La médaille a des revers, qui apparaissent avec le temps. Ce petit groupe soudé court le risque d'apparaitre arrogant et de s'isoler, en refusant d'intégrer de nouveaux éléments et en trustant tous les lieux de pouvoirs.Le risque est réel de frustrer et de provoquer des réactions de rejet ou de grogne chez des gens pourtant bienveillants au départ. Quand des ministres commencent à claquer la porte, c'est un signe qui ne trompe pas.

Nous sommes dans la phase où ce mode de fonctionnement vole en éclat. Le rythme de travail et d'engagement demandé par le président est juste ahurissant. Nombre de personnes sont en burn-out dans les hautes sphères du pouvoir, certains étant à plein régime depuis deux ans. C'est le moment où les erreurs d'analyses se produisent, parce qu'on est le nez dans le guidon, fatigué, incapable de prendre du recul et surtout, de prendre conscience qu'on s'est isolé. C'est le piège dans lequel est tombé Emmanuel Macron. Doté d'une intelligence et d'une force de travail impressionnantes, il s'est lancé à corps perdu dans l'exercice du pouvoir, voulant tout contrôler. Il s'est perdu dans les méandres de la machine gouvernementale et s'y est épuisé. Communiquer par SMS, le soir, avec des personnes extérieures au système, cela tient quelques mois, le temps d'un coup de bourre. Sur la durée, ce n'est pas suffisant pour s'aérer l'esprit, comprendre et sentir les tendances. C'est toujours la même chose, partout et en tous temps. Les gouvernants sont grisés par leur pouvoir de décider et de trancher, et abandonnent ce qui est le fondement de leur position : leur capacité à comprendre le pays, ses aspirations, ses craintes, et y répondre de manière adéquate. Emmanuel Macron ne fait plus assez de politique.

Cet automne, il va devoir changer de braquet en élargissant son cercle de pouvoir. Il faut accepter de déléguer davantage, à des gens qui ne sont pas du premier cercle, voire qui ne sont pas des alliés proches. Il va devoir faire davantage de place au Modem, aux radicaux mais également au centre-droit. Cela veut dire leur confier des fonctions d'envergure, en acceptant de leur laisser une part de pouvoir, c'est-à-dire accepter qu'ils prennent des décisions que Macron n'aurait pas prises. Le président l'a très peu fait depuis un an. Il a concédé au Premier ministre l'abaissement de la limitation de vitesse de 90 à 80 km/h. Nicolas Hulot a pu quitter le gouvernement avec la tête de Notre-Dame des Landes. Mais guère plus. C'est clairement insuffisant. Le Modem commence à le faire savoir, aimablement pour l'instant, mais cela pourrait être plus brutal par la suite. Il va devoir aussi composer avec les autres organes politiques en place, qu'il n'a pas été mesure de capturer, à savoir le Sénat et les collectivités locales. L'affrontement est violent depuis plusieurs mois déjà, et Macron ne va pouvoir continuer 4 ans sur ce pied. A un moment, il faudra transiger, sous peine de les braquer définitivement. Le Général de Gaulle a cru qu'il pouvait se passer du Sénat et l'a braqué. Il l'a payé en 1969. Emmanuel Macron devrait faire attention, car le jour où il sera réellement en difficulté, et qu'il aura besoin d'aide, il ne trouvera plus personne.

Au delà du personnel politico-administratif, il va bien falloir que Macron lâche également du lest aux corps intermédiaires, comme les religions, les syndicats ou les ONG, qu'il a souverainement méprisés et piétinés depuis son élection. On peut penser ce qu'on veut de leurs travers (et il y en a) mais ils sont indispensables pour faire le lien entre le sommet et la base. C'est bien pour cela qu'on les nomment "intermédiaires". Ils ne sont pas simplement des liens, ils sont également des contre-pouvoirs. Cet aspect a été bien perçu par Emmanuel Macron, qui les a d'autant maltraités qu'il était conscient que ce sont des lieux de pouvoirs sur lesquels un hold-up électoral ne donne pas prise. Avoir des relais dans les corps intermédiaire demande du temps, de l'investissement, pour les connaitre et s'en faire connaitre. Macron et son équipe n'ont bien évidemment pas eu le temps de se créer des racines dans ces lieux où s'exprime la "société profonde", celle qui s'organise pour faire de la politique et de l'action publique en dehors des structures électives et étatiques. Là encore, il faudra que Macron accepte de transiger, car son pouvoir n'est pas absolu. Ce n'est pas parce qu'il a gagné l'élection présidentielle qu'il est habilité à prendre le pays à rebrousse-poil. Certaines réformes peuvent être nécessaires, mais impossibles à mettre en œuvre car le pays n'y est pas prêt. C'est justement ces corps intermédiaires qui expriment les limites et les impossibilités qui s'imposent au pouvoir politique. Il faut savoir les entendre, sinon, c'est l'échec assuré.

En plus partager son pouvoir et d'accepter qu'il soit davantage borné et délimité, Emmanuel Macron va devoir apprendre à moins l'exercer personnellement. Si dans la première phase, une implication très forte est importante pour faire avancer le maximum de réformes lourdes, les étapes suivantes imposent de prendre du recul. Le président est celui qui impulse, explique et donne le cap. C'est aussi lui qui écoute et prend le pouls du pays. Cela demande d'écouter beaucoup, d'échanger réellement, en présentiel, de bien choisir les interlocuteurs en évitant de ne rencontrer que ceux qui lui disent ce qu'il a envie d'entendre. S'il y a un président et un Premier ministre, c'est bien parce qu'il y a deux fonctions à la tête du pays. Ses deux prédécesseurs ont cherché à être à la fois le président qui donne le cap et le Premier ministre qui gère, avec les résultats que l'on connait.

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