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L’étrange campagne des européennes

Je dois avouer avoir beaucoup de mal à m’intéresser aux élections européennes. Ce scrutin est complètement bâtard, car on vote pour désigner des élus à un niveau européen, tout en faisant campagne à un niveau strictement national. C’est une forme de dissonance cognitive qui ne peut que nuire à l’Union européenne.

J’ai par exemple beaucoup de mal à prendre au sérieux les « programmes » proposés par les différentes listes. Une fois arrivés à Bruxelles, ces élus vont se retrouver dans des groupes transnationaux, où ces « programmes » vont se diluer, et n’être que des briques d’une ligne politique faite de compromis. Au final, il peut ne rien en rester, et cela ne peut que décevoir les électeurs.

Un autre point d’achoppement, tient à la construction institutionnelle européenne, où on vote pour des députés qui n’ont pas de pouvoir d’initiative législative. Le Parlement européen vote sur des textes législatifs proposés par la Commission. Il n’y a pas de proposition de loi, et si les eurodéputés peuvent s’exprimer sur pleins de sujets, par le biais de « rapport d’initiative », ils n’ont pas valeur législative. Les vrais débats européens devraient donc se faire sur la base de ce que propose la Commission. Or, celle-ci est renouvelée en même temps que le Parlement, avec un mode de désignation un peu baroque, où ce sont les chefs d’États qui décident et nomment, et où les députés ratifient (ou pas), après coup.

Le degré d’information sur ce que veut vraiment faire le PPE, principal groupe politique au Parlement européen (qui devrait donc récupérer la présidence de la Commission), est proche de zéro. On ne sait même pas quelle sera la configuration exacte à droite, entre le PPE (droite classique conservatrice), l’ECR (droite dure, limite facho) et ID (carrément facho) et quelles sont les possibilités de coalition. Vu les projections en siège au niveau européen, cela change tout si PPE et ECR arrive à s’entendre dans une coalition.

Faute d’avoir les informations pertinentes, on se retrouve à un scrutin « national » où l’électeur se fait idéologiquement plaisir, en sachant parfaitement que cela n’aura pas de conséquence nationale directe. Pas de gouvernement renversé ni de villes qui basculent. Cela me désole, car l’échelon législatif européen est le plus important, le droit européen s’imposant aux droits nationaux. Dans beaucoup de sujets essentiels (en particulier l’économie), tout se décide à Bruxelles, sans qu’il n’y ait de véritable « rendez-vous » électoral, pour valider ou sanctionner des choix politiques passés, et valider des lignes. D’où un réel déficit démocratique qui va en se creusant, et mine l’Union européenne.

Si on veut vraiment relancer l’Europe, il faut revoir complètement ce dispositif et forcer à l’européanisation des listes, et donc des programmes et des débats. En 2019, Emmanuel Macron avait demandé la possibilité de faire des listes transnationales, qui auraient permis d’européaniser un peu la campagne et les programmes. Rien n’a avancé sur ce plan. Il faut aussi clarifier la responsabilité politique de la Commission européenne, dont le poids dans le dispositif institutionnel est trop important pour se passer d’une quelconque forme de légitimation électorale directe. A défaut d’une désignation directe par les électeurs du président de la Commission, qu’il y ait au moins une obligation de rendre des comptes aux citoyens à l’occasion des échéances électorales. On en est très loin, et les quelques éléments d’information existant là-dessus passent sous le radar des médias français, mis à part quelques titres très spécialisés.

5 réponses sur « L’étrange campagne des européennes »

Bonjour.
Concernant une « européanisation des listes », je ne suis pas convaincu que cela incite les français à voter plus. Voter pour une liste de 700 noms dont 620 seraient « étrangers » mettrait en avant le peu de poids de notre pays. Poids réel très éloigné des discours de nos dirigeants, et des fantasmes d’une « France qui compte en Europe ». Et encore, nous faisons partie des pays qui envoient le plus de députés à l’Assemblée.

Concernant le rôle, et la désignation de la Commission, je suis en revanche d’accord avec vous. Même s’il ne faut pas oublier qu’une partie du travail est effectué par les conférences intergouvernementales.

Concernant les « programmes » de nos listes, j’avoue ne pas arriver à comprendre pourquoi les partis qui se disent « européens » et « démocratiques » ne concourent pas sous la bannière du groupe parlementaire dans lequel ils savent qu’ils s’intégreront. Ils pourraient alors proposer un programme déjà négocié avec leurs futurs partenaires, et faire des affiches avec l’ensemble des têtes de liste des éléments composants leur groupe.

Présenter des listes européennes oblige à définir une ligne politique et un programme commun. Si vous n’avez pas cette contrainte, les partis européens ne pourront rien imposer, car ce n’est pas eux qui font la liste. Pour ce qui est des personnes connues sur les listes au européennes, regardez un peu les actuelles listes, et dites-moi qui vous connaissez. J’ai déjà du mal à repérer les sortants !

Le problème, au delà de l’européanisation des listes, est l’absence quasi totale de pouvoir du parlement européen.
Même pour un pro-européen, cette élection n’a aucun intérêt : aucun parti ne milite pour donner un véritable pouvoir législatif au parlement (avec pouvoir de sanction de la Commission, et un rôle clé dans l’élaboration des lois).

Dans ces conditions, il est fallacieux de dire que cette élection serait essentielle : le droit européen qui s’impose aux droits nationaux n’est pas construit par le parlement, mais par la commission, qui, elle, est nommée par les gouvernements.

Le jour où le parlement européen votera et imposera aux français un directive dont ils ne veulent pas, ce jour là l’élection européenne deviendra centrale. Et ensuite, tout en découle. S’il y a un véritable enjeux à contrôler le parlement européen, les alliances transnationales -et donc des partis transnationaux- deviennent importantes.

bonjour,
j’apprécie ce billet, comme habituellement sur ce blog. (Et il conclut une fois de plus qu’il faut que les élus étudient l’impact de leurs lois lors de la rédaction et après l’application.)

Petit reproche : vos analyses sont intéressantes parce que mesurées et voilà que vous utilisez deux fois le mot facho dans dans la qualification des groupes. Ce terme n’a plus de sens à notre époque, puisque les deux tiers de l’éventail politique l’emploient pour qualifier n’importe quel avis qui lui est opposé.
Votre vocabulaire est bien plus riche que ça, non ?

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