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L’expression démocratique ne passe pas que par les réseaux sociaux

Une réflexion se développe actuellement, qui me semble intéressante, sur la place et le poids des réseaux sociaux dans notre démocratie. Enfin, on commence à avoir des visions et des analyses construites qui émergent du brouillard cognitif des experts auto-proclamés du numérique, qui souvent n’y connaissent rien, et pensent sincèrement qu’appliquer au numérique, les schémas de fonctionnement du « hors numérique » est la solution.

Deux livres récents, sur des registres un peu différents, offrent des perspectives, et surtout, tirent dans le même sens. Le premier, la démocratie du like de Nelly Garnier, est la vision, tirée de sa pratique personnelle, d’une jeune élue parisienne, qui se rend compte que la démocratie ne tourne pas rond, et qu’il est un peu facile de tout mettre sur le dos du numérique. Le deuxième, un peu plus costaud et aux analyses plus profondes, « le business de la haine » est écrit par deux vieux routiers du numérique, Jean-Louis Missika et Henri Verdier.

Ces deux lectures, rapprochées dans le temps, ont aiguisé ma réflexion, et ouvert des perspectives de réflexion (sur un cheminement qui se poursuivra, et n’est exclu de revirement et de franchissement de cap). Je réduis volontairement mes remarques au champ démocratique, les réseaux sociaux et le numérique en général posant parfois des problèmes sociétaux plus vastes.

Le premier constat commun à ces deux ouvrages est celui d’une dégradation du débat public en France, qui est devenu profondément insatisfaisant, et qui en vient à saper notre démocratie. Il y a effectivement un changement profond dans la manière dont nos concitoyens envisagent la vie politique, et l’expression des opinions. Le cadre de la très classique démocratie représentative est en train de dépérir à grande vitesse, les citoyens s’en désaffiliant, comme le montre l’augmentation inquiétante de l’abstention. Beaucoup de commentateurs voient les choses sous l’angle de la déploration d’un modèle perdu, qu’il faudrait à toute force restaurer, éventuellement en y mettant une dose de numérique (d’où l’idée, catastrophique selon moi, du vote en ligne). Cette option est comme souvent celle qu’on entend le plus dans la bouche des élites en place, qui bien souvent ne comprennent pas ce qui se passe (votant des lois à coté de la plaque, comme Hadopi), mais comprennent quand même que les cartes sont en train d’être rebattues, et qu’ils ont tout à perdre au changement. Ils ont d’autant plus à perdre que ne comprenant pas ce qui se passe, ils sont incapables de savoir ce qu’il faut faire pour conserver une position de pouvoir dans le dispositif qui se met en place. Ils ne voient pas qu’en fait, c’est la manière même d’envisager la démocratie représentative, qui est questionnée.

Le deuxième point commun à ces analyses est que la responsabilité principale de cette évolution négative ne repose pas que sur les plateformes, les réseaux sociaux et le numérique. Ce qui leur est reproché se retrouve aussi, à forte dose, sur les médias audiovisuels classiques. CNews et la polarisation politique qu’il impose à ses concurrents, vers toujours plus de clash et de trash, est le moteur, que les réseaux sociaux ne font qu’amplifier. Les analyses d’Henri Verdier et Jean-Louis Missika sont éclairantes sur la déliquescence du système médiatique, dont les dérives ont commencé avant l’arrivée des réseaux sociaux, qui n’ont fait que les amplifier et les accélérer.

Cette responsabilité des médias n’est pas assez mise en avant. Quand on est sur Twitter et Facebook, on se rend bien compte que l’essentiel des contenus qui sont commentés viennent des médias traditionnels, les internautes ne faisant qu’y réagir avec leurs tripes et leurs convictions. Dans un cercle vicieux, des journalistes paresseux, et/ou manquant de moyens, ont les yeux rivés sur ces réseaux sociaux, et rétroagissent à coup d’articles facile à écrire, sur l’air du « les réseaux sociaux s’enflamment » et l’agenda politique se retrouve plié, les élus étant sommés de réagir au sujet qui mousse dans une micro-communauté que les journalistes prennent pour la France.

Les différents auteurs estiment que les réseaux sociaux jouent actuellement un rôle dans les débats démocratiques qui est excessif et néfaste. Le problème vient effectivement en partie de la manière dont leur conception et leur modèle économique les amènent à jouer sur les émotions violentes plutôt qu’à apaiser. Même si elle est plus optimiste, Nelly Garnier est sur la même focale, à savoir l’analyse des réseaux sociaux. C’est là que je commence à avoir des divergences avec leurs analyses, qui ne prennent pas assez de recul et ne sont pas assez prospectives.

Le premier point qui me dérange dans l’analyse est l’importance, excessive à mon avis, qu’ils accordent au poids des réseaux sociaux dans la vie démocratique. En effet, ces forums numériques ne produisent pas grand chose, ce sont d’abord des lieux de réaction à ce qui est produit par les médias. Je n’ai jamais vu une pensée politique émerger sur Twitter. Le problème démocratique ne vient pas vraiment des réseaux sociaux, mais de la manière dont les médias (au sens large) les alimentent, et surtout, dans la manière dont ces mêmes médias exploitent ce qui sort des réseaux sociaux, dans une forme de boucle de rétroaction particulièrement malsaine. Pour résumer, le poids de Twitter dans le débat démocratique tient beaucoup à l’importance que les journalistes accordent à ce qui s’y passe ! Il faut absolument retrouver une vie politique digne de ce nom hors ligne, en s’aidant éventuellement des outils numériques.

Le deuxième point où je diverge est une vision trop figée de l’avenir et des évolutions possibles. Verdier et Missika partent du principe que les réseaux sociaux sont désormais au centre du jeu, qu’on ne peut rien faire sur ça, et que l’outil est tellement vérolé et tordu (en cela, ils n’ont pas complètement tort), qu’il faut en changer radicalement le mode fonctionnement pour sauver la Démocratie. Ils proposent de dessaisir les actuels gestionnaires des réseaux sociaux, et d’en faire des « biens communs » pour les transformer en forums démocratiques vertueux, débarrassés de la haine. C’est à mon sens largement utopique. D’abord, cela demande du temps et de l’énergie et des batailles homériques, pour des résultats aléatoires, tant le numérique échappe aux régulation. Ensuite, les réseaux sociaux ne sont qu’un outil, et la haine n’y apparait pas spontanément, mais parce qu’elle y est déversée par des « vrais gens » et elle provient de frustrations qui ne naissent pas sur les réseaux sociaux, mais dans la « vraie vie ». Tarir ce robinet à haine peut être utile pour la démocratie, à condition que cette haine n’aille pas se déverser ailleurs. Casser le thermomètre ne fait pas baisser la température.

Une autre voie, plus intéressante pour la démocratie, peut être de mettre en place d’autres outils d’expression citoyenne, qui soient hors numérique, ou en hybride, avec une part de présence physique, et le soutien d’outils numérique. La Convention citoyenne pour le Climat a montré que, lorsque l’on met des citoyens « ordinaires » en situation de la faire de la politique « de fond », ils se comportent bien autrement que les réseaux sociaux. Il est indispensable de développer d’autres outils numériques (qui existent déjà en partie) plus adaptés à la délibération citoyenne de qualité que nous attendons tous de nos vœux.

Le fond du problème, c’est que les réseaux sociaux, avec tous leurs travers, ont juste occupé un vide. C’est aux politiques et à la société de bâtir quelque chose permettant une expression politique citoyenne, qui offrirait une alternative crédible à l’expression sur les réseaux sociaux, permettant de les reléguer à une place subalterne, voire anecdotique, dans les mécanismes du débat démocratique. La haine sur les réseaux n’est qu’un symptôme de la déliquescence de notre société, qui se défait et se délite politiquement. Retrouver une vie démocratique digne de ce nom, c’est un projet global, où l’aspect « numérique et réseaux sociaux » n’est qu’un volet d’un ensemble plus vaste.

Retrouver un vie démocratique « réelle » implique que les élites en place acceptent de déverrouiller le dispositif démocratique français. C’est à eux de mettre en place les outils, et surtout, de faire en sorte que l’expression citoyenne qui en sorte soit écoutée, respectée, et suivie. Quand on a vu ce qu’il est advenu de ce qu’à produit la convention citoyenne pour le climat, et plus généralement, les résultats des consultations citoyennes, depuis 10 ans, on se dit qu’on n’a en fait jamais vraiment démarré, et ce faisant, on discrédite des outils et des pratiques qui sont pourtant une partie de la solution.

Je crains en fait qu’une bonne partie des décideurs de l’élite, préfèrent finalement conserver le verrouillage démocratique. Il n’y a pas de volonté d’avoir une véritable démocratie participative, sauf sous la forme de poudre aux yeux. Le numérique et les réseaux sociaux deviennent les bouc-émissaires, responsables de tous les maux de la démocratie française e de la réforme de leur fonctionnement, viendra le salut démocratique. C’est une vision étroite, qui ne sortira malheureusement pas la France de son marasme démocratique.

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Fabien Roussel a-t-il occupé un emploi fictif ?

Médiapart vient de publier une série d’articles accusant le candidat communiste à la présidentielle, Fabien Roussel, d’avoir occupé un emploi fictif, comme collaborateur parlementaire de Jean-Jacques Candelier, député PCF du Nord entre 2008 et 2014.

A cette époque, Fabien Roussel est secrétaire fédéral du PCF dans le département du Nord. Il exerce donc une activité réelle et documentée, dans le secteur politique. Rien à voir, donc, avec Pénélope Fillon, qui n’exerçait pas la moindre activité tout court.

Le cœur du problème, ici, est l’appréciation du caractère « rattachable à l’activité parlementaire » du travail effectué par Fabien Roussel. On est sur un terrain complexe, où les appréciations ont évolué ces 20 dernières années.

Le rôle d’un député est double, à la fois « personnalité faisant de la politique » et « technicien de la législation et de l’évaluation de l’action du gouvernement ». Selon la définition, large ou restreinte, que l’on retient, le champ de l’activité d’un assistant parlementaire n’est pas le même.

Si on retient la définition large, Fabien Roussel est globalement dans les clous. Patron départemental du parti, surtout au PCF, c’est un poste stratégique, important à contrôler pour les parlementaires membres de ce même parti. En effet, cela permet d’avoir des réseaux, qui rayonnent au delà de la circonscription. Quand on est une personnalité politique ambitieuse, on cherche à se déployer au delà de son seul territoire d’élection, et avoir une influence, au moins départementale, si ce n’est nationale. Avoir une personne dédiée à ce volet spécifique peut alors se justifier.

Dans une mouvance politique où le parti pèse beaucoup (notamment pour obtenir l’investiture aux élections), avoir avec soi le patron local permet de sécuriser sa propre place, et se mettre à l’abri d’un vote défavorable des militants, au moment de la remise en jeu des mandats. Ce n’est pas un hasard si, dans certains partis, les postes à responsabilité au niveau départemental (président ou secrétaire départemental) sont occupés par les parlementaires. Un partie des tâches techniques sont alors effectuées par les collaborateurs du parlementaire en question, sans que personne, au sein du parti, voire au delà, ne trouve cela incongru, tant que l’action du collaborateur est clairement perçue comme étant « au bénéfice de son parlementaire ».

Mais il se trouve que la conception du rôle du parlementaire a progressivement évolué, vers une vision plus restrictive, celle du parlementaire « technicien de la loi », concentré sur ce qui se passe à Paris. Dans cette conception, il faut que les assistants parlementaires en circonscription soient cantonnés à la permanence et dévolus à des tâches comme la rédaction de courriers aux administrations, la réception d’électeurs (pour une finalité, le piston, qui n’est pas vraiment dans la liste des tâches d’un parlementaire) et la rédaction d’amendements ou de questions écrites. Dans ce cadre là (celui que retient Médiapart), la situation de Fabien Roussel est beaucoup plus bancale.

Cette « dépolitisation » du mandat parlementaire s’observe depuis une bonne dizaine d’années, avec des étapes législatives qui marquent le basculement, comme l’interdiction du cumul des mandats. Cette loi, en spécialisant le parlementaire sur l’aspect national du mandat, contribue à l’isoler du tissu politique local. Les parlementaires, anciennement cumulards, et qui sont restés au Parlement après 2017 l’ont fortement ressenti, et l’ont souvent mal vécu, au point pour certain, de revenir à la politique locale. Ils ne sont plus invités aux manifestations locales et aux cérémonies officielles, ou alors en mode « cinquième roue du carrosse », prenant la parole en dernier, quand on la leur donne. Les lois sur la Transparence et la déontologie (en 2013 puis 2017) ont eu également un rôle, en apportant des précisions aux règles relatives à l’exercice concret du mandat, appuyant clairement la vision restrictive.

Sentant la montée en puissance de cette évolution, Jean-Jacques Candelier décide en 2014, de ne plus salarier Fabien Roussel comme assistant parlementaire. Il est conscient que cette pratique, ancienne et jusque là « normale », est de moins en moins bien acceptée, et que ça pourrait lui valoir des ennuis. Son flair ne le trompe pas, des actions en justices étant engagées en 2017 contre le Modem ou encore le FN, pour des faits similaires (mais dans proportions quasi industrielles). C’est cela qu’il exprime dans la conversation privée diffusée par Médiapart, datant de 2018, se disant qu’il a eu le nez creux, et s’est ainsi évité des ennuis.

L’emploi de Fabien Roussel n’était donc pas fictif dans son esprit, car il remplissait bien un rôle d’assistant parlementaire, en « tenant » et animant le parti local, pour le compte et le bénéfice de son député. Un raisonnement qui pouvait encore être majoritaire en 2012, qui l’est beaucoup moins en 2022. Les accusations de Médiapart, ont donc une logique compréhensible et une cohérence par rapport à une certaine vision du mandat parlementaire, technique et dépolitisé.

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Le vaste pipeau des réseaux sociaux

Il va falloir un jour, que les journalistes en finissent avec ces regards frénétiques rivés sur les réseaux sociaux, croyant y scruter la réalité et confondant ainsi une carte floue, partielle et déformée, à la réalité du territoire.

Les fameux réseaux sociaux, à commencer par Twitter, le plus scruté, ne rassemblent qu’un nombre très limité de personnes, absolument pas représentatifs de la population. Ils sont un forum, largement déformant par rapport à la réalité, d’où il peut parfois sortir de bonnes choses, à condition de savoir trier. C’est d’abord un lieu d’expression purement individuel, d’où il est difficile de sortir une conclusion « collective ». Les journalistes commettent une lourde erreur en accordant une valeur de « signal social » à ce qui se dit sur Twitter, qui rassemble des gens qui s’expriment à titre individuel. Quand ils le font à titre collectif, c’est souvent par le biais d’un effet de meute. Les manipulations à base de publications automatiques et de robots, achèvent de fausser complètement les résultats « collectifs ». Et pourtant, régulièrement, on voit des publications comme celle-ci, où on dissèque doctement de savoir ce que « pèsent » les différents candidats à partir des données recueillies sur les réseaux sociaux. Ailleurs, on va prétendre vous mesurer « l’influence » de personnalités sans jamais avoir défini, d’ailleurs, ce qu’on entend pas influence.

Le même raisonnement s’applique dans le domaine du marketing, où des consultants fumeux font croire que les pubs et les « influenceurs » très suivis ont un réel impact, alors qu’en fait, on n’en sait rien. Quel est l’impact réel sur le public ? Avoir généré beaucoup « d’impressions », au final, cela a quel effet ? A-t-on réussi à toucher durablement une personne, à la faire changer d’avis ? On n’en sait pas grand chose et toutes ces évaluations relèvent trop souvent du pifomètre et de l’analyse au doigt mouillé.

De tout cet écosystème n’émerge que du bruit et assez peu de signal, avec des « médiateurs » (comme les journalistes ou les publicitaires) qui leur font dire ce qui les arrangent, et arrivent, en plus, à faire gober que cela est réellement représentatif de ce que pense la population. Tout cela n’est, au final, qu’une vaste escroquerie intellectuelle.

Comment s’étonner, ensuite, de la dégradation de la qualité du débat public, quand il prend appui sur de telles bases ?

Les personnes en charge d’animer le débat démocratique, journalistes et personnel politique (quand il est de bonne foi), doivent prendre leurs responsabilités, et ne pas prendre ces mirages numériques pour des lanternes. Il y a d’autres moyens de connaitre (un peu) la société, ses attentes et ses refus, il suffit d’écouter les gens, avec les bons outils. C’est d’abord leur parler, en vrai, en face-à-face, en prenant le temps d’entendre leur complexité, de suivre les nuances d’un raisonnement. Les sondages, quand ils sont bien fait, avec des questions intelligentes et une partie « qualitative » apportent également une matière utile. Mais c’est vrai que cela demande du travail et une expertise que tout le monde n’a pas (ou ne souhaite pas se donner).

Un débat démocratique digne de ce nom ne peut pas se bâtir sur la paresse et les facilités.

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Comment regarder les nominations de « Sages »

Les autorités de nomination viennent de procéder à la désignation des trois nouveaux membres du Conseil constitutionnel, qui vont entrer en fonction en mars prochain, pour neuf ans. Cette promotion 2022 est aussi bien équilibrée et intéressante sur le fond et sur les compétences, qu’elle peut prêter le flanc à la critique sur la forme.

Il y a plusieurs manières d’envisager ces choix, et les commentaires vont bon train. Comme à chaque fois, le regard le plus utilisé est celui de la politique, avec d’abondants commentaires sur la proximité politique des nominés avec l’autorité de nomination.

Il est évident que la tentation existe, pour celui qui nomme, d’utiliser ce pouvoir au mieux de ses intérêts politiques, comme par exemple recaser un proche. Pour les trois nominés, cette grille de lecture fonctionne. Emmanuel Macron nomme une ministre en exercice, venant du Modem, son allié auquel il n’a pas toujours donné tout ce qu’il attendait. Gérard Larcher nomme son ancien directeur de cabinet, et Richard Ferrand nomme une magistrate qui a pu éventuellement jouer un rôle dans le classement sans suite d’un dossier judiciaire qui lui pourrit la vie depuis quelques années. Même si dans les faits, on n’en sait rien de son rôle exact, les apparences rendent cette critique plausible. Ne pas prendre cela en compte relève de l’erreur politique, en ces temps suspicieux.

Ces remarques et commentaires sur la forme sont légitimes, mais malheureusement, trop souvent, les commentaires et analyses s’arrêtent à ce stade, postulant presque naturellement que, puisque nommés sur critères politiques, ces personnalités sont incompétentes. C’est ce point qui me chiffonne, car l’élément le plus important n’est pas la manière dont les personnes sont arrivées au poste, mais leur capacité à contribuer efficacement aux missions de l’organisme où ils sont nommés.

Évacuons d’abord le soupçon de renvoi d’ascenseur pour service rendu, qui entoure souvent les nominations à un poste prestigieux. Une place au Conseil constitutionnel est très souvent un dernier poste. On y est pour neuf ans, avec un boulot à plein temps et des règles déontologiques qui empêchent de faire autre chose à coté. On sort du conseil retraité à temps plein, car trop âgé pour reprendre une activité, et surtout, largement déconnecté du monde des affaires et de la haute administration. On n’a donc rien à attendre pour la suite, d’autorités de nomination qui de toute manière, ne seront sans doute plus au pouvoir (donc en mesure de récompenser) neuf ans plus tard.

L’analyse intéressante est de voir si les personnes nommées correspondent aux besoins. Sont-ils compétents ? Ces compétences sont-elles utiles à l’institution ? C’est à ces questions que j’aimerais apporter quelques éléments, en n’oubliant pas que le Conseil constitutionnel est un organe collégial, qui rend des décisions à l’issue d’une délibération collaborative. Il faut donc un panache de profils et de talents.

Jacqueline Gourault a une longue carrière politique derrière elle, d’élue locale, puis au Sénat et enfin au gouvernement. Elle vient du Modem, parti « minoritaire » pas réputé pour être un cocon douillet. Elle a donc fait preuve d’une solide capacité de survie. J’ai le souvenir qu’en 2011, elle a tout de même réussi à être réélue sénatrice, en battant le président du conseil départemental de l’époque, Maurice Leroy, qui était alors ministre en exercice, et très très loin d’être un perdreau de l’année.

La présence d’anciens élus nationaux, qui connaissent bien la vie politique est utile pour deux raisons. La première est que le Conseil constitutionnel est juge électoral des législatives et des sénatoriales, et qu’il y a rien de mieux qu’un « vieil élu expérimenté » pour comprendre ce qui s’est passé, détecter les embrouilles, et poser les « bonnes questions ». La deuxième est que le processus législatif est politique, et qu’il n’est pas inutile de comprendre la genèse d’une loi et la manière dont elle a été discutée. Le droit parlementaire est assez particulier, et il n’y a rien de mieux que d’avoir été un acteur du processus, pour en comprendre les ressorts. C’est d’ailleurs pour cela qu’à plusieurs reprises, d’anciens secrétaires généraux de l’Assemblée ont été nommés au Conseil.

La seule critique à ce choix est le nombre, sans doute trop élevé dans les trois prochaines années, d’ancien élus. On aura Laurent Fabius, Alain Juppé, Jacques Mézard, François Pillet et donc Jacqueline Gourault. Cinq sur neuf, c’est trop. La faute a été commise au précédent renouvellement, en 2019, avec trois anciens élus nommés, là où il aurait fallu n’en nommer qu’un.

Un conseiller d’Etat, François Seners, a également été nommé. Le profil est très intéressant. Après avoir commencé dans la préfectorale, il s’est occupé de l’Outre-Mer dans les années 1990, notamment du statut de la Nouvelle-Calédonie, juste après les accords de Matignon. Il continue depuis à suivre ces sujets ultra-marins. Une compétence rare et précieuse pour le Conseil constitutionnel, en cette période d’incertitude sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Il a également exercé des fonctions juridictionnelles au sein du Conseil d’Etat, notamment contentieuses. C’est donc un juriste de droit public confirmé, compétence loin d’être inutile à la Rue de Montpensier. Enfin, il connait bien le monde politique, pour avoir fait plusieurs passages en cabinet ministériel : Chez Juppé quand il était premier ministre, chez Rachida Dati quand elle était ministre de la Justice, et surtout, il a été secrétaire général adjoint du gouvernement, de 2009 à 2012. On se dit que finalement, le fait d’avoir été directeur de cabinet de Gérard Larcher, entre 2014 et 2017, était un « creux » de sa carrière, et qu’elle lui a surtout servi à se faire connaitre personnellement par Gérard Larcher. Le « petit plus » qui fait qu’à profil égal, la balance penche en votre faveur.

Enfin, nous avons une magistrate judiciaire, Véronique Malbec. Après une carrière très classique de magistrate, elle devient directrice des services judiciaires du ministères, où elle succède à Dominique Lottin (qui quitte le conseil constitutionnel en mars 2022…). Elle devient ensuite procureure générale de la cour d’Appel de Rennes (de 2013 à 2017), puis à Versailles (poste encore plus sensible et prestigieux) avant de passer, en 2018, secrétaire générale du ministère de la Justice. Elle aussi, connait donc les rouages de l’administration. En 2020, c’est elle qui se retrouve directrice de cabinet d’Eric Dupont-Moretti, à devoir réaliser la mission de haut vol de gérer à la fois le ministère, mais aussi le ministre, personnalité totalement novice en politique, particulièrement éruptive et ingérable. Je pense que si cette nomination est pour « services rendus », c’est sans doute plus pour son travail de directrice de cabinet, que de supérieure hiérarchique du procureur qui a classé sans suite une plainte qui embarrassait Richard Ferrand, à une époque où il était simple député PS.

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Penser les chocs externes

Nous vivons dans un monde de plus en plus inquiétant, avec le retour d’une instabilité forte, génératrice de chocs externes. Sur le temps long de l’histoire, c’est une situation plutôt normale, mais dans le temps court de notre occident post-seconde guerre mondiale, c’est un peu déstabilisant de penser que notre quotidien puisse être lourdement impacté par un évènement, imprévu, ou sur lequel nous n’avons aucune prise.

La pandémie de Covid a été un premier avertissement, sur la capacité perturbatrice d’un évènement à dérégler notre économie et notre vie sociale. Nous avons finalement pu encaisser le choc, notre résilience étant forte. Le problème pourrait devenir autre si les chocs venaient à s’enchainer, ou à frapper sur nos faiblesses, questionnant sérieusement nos capacités de résistance.

A ce jour, des menaces, pour l’instant non réalisées, peuvent survenir plus ou moins vite, et constituer de nouveaux chocs déstabilisants. Je pense notamment à la menace d’invasion militaire russe en Ukraine, dont les conséquences peuvent être délicates à gérer. Nous sommes en plein hiver, et si le gouvernement russe décide de couper les approvisionnements en gaz de l’Europe, nous serions face à une sérieuse crise énergétique. Dans le même ordre d’idée, si la tension continue à monter entre la Chine et Taïwan, au point d’interrompre le commerce international dans cette zone, nous pourrions connaitre une pénurie critique de semi conducteurs (l’usine située à Taïwan fournit une part substantielle de la production mondiale). Le choc peut aussi être climatique, un tsunami dévastant cette usine produirait les mêmes effets.

Nos sociétés occidentales devraient davantage intégrer ces aléas, qui vont se multiplier avec le dérèglement climatique, dans leur réflexion autour de leur organisation. Y compris sur le quotidien. Le premier confinement a été un révélateur que, du jour au lendemain, on peut se retrouver bloqué chez soi. Si demain, ou la semaine prochaine, nous nous retrouvions avec un black-out énergétique, avec de l’électricité seulement 12 heures par jour, et/ou plus de gaz ?

Le problème est que si notre société est encore solide, elle m’apparait moins résiliente qu’on ne pourrait le penser. On commence seulement à voir les conséquences psychologiques et les séquelles, de long terme, des confinements et restrictions sociales. Nous avons réussi à passer ce cap, économiquement, au prix d’un endettement qui nous met à la merci d’une remontée des taux d’intérêts qui pointe le bout de son nez.

Il faut absolument que la réflexion publique, politique et au-delà, retrouve un regard prospectif, avec l’élaboration de scénarios permettant de dérouler les conséquences (économiques, sociales, politiques…) d’un choc externe. Je pressens que nous entrons dans une période où les décisions politiques se feront beaucoup plus en fonction des réponses à apporter à des chocs, qu’en fonction de projets de société construits sur des souhaits ou des désirs de la population.

Il faut se garder de penser que nous serons toujours résilients. Beaucoup de sociétés qui se pensaient solides (et l’étaient) se sont effondrées du fait d’un choc externe auquel elles n’ont pas su répondre.

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Orpea, révélateur de nos choix de société

Une entreprise gérant des maisons de retraite, Orpéa, est dans la tourmente à la suite du livre d’un journaliste, dénonçant la manière indigne dont son traités les personnes âgées résidant dans les établissements de ce groupe. Les révélations ne sont malheureusement pas une surprise pour ceux sont déjà allés visiter des parents ou grands-parents dans des maisons de retraite. Même quand ils y sont bien traités, cela reste un peu sordide, et souvent, on est soulagé d’en sortir, une fois la visite terminée, en souhaitant « ne jamais finir comme ça ».

La question va bien au-delà de la simple maltraitance physique, le problème de fond, c’est la place que notre société réserve au grand âge. Nos modes de vie et l’augmentation du nombre de personnes lourdement dépendantes, ne permettent plus aux familles de prendre en charge les parents âgées. Il y a également un refus de regarder en face la déchéance physique et intellectuelle, qui nous rappelle notre condition mortelle. Il y a un immense problème dans notre société, qui développe une médecine formidable pour augmenter l’espérance de vie (et donc sa durée), tout en étant incapable de traiter politiquement la question de la fin de vie et en refusant de se donner les moyens financiers et sociaux de s’occuper dignement des personnes très âgées.

Le grand âge n’est pas, ou mal pris en compte, car c’est le moment de la fin de la vie sociale et de l’isolement. Entre ceux qui sortent de la société, car ils n’ont plus toute leur tête, où ne sont plus assez valides pour aller vers les autres, cela fait beaucoup de « morts-vivants » dont la voix n’est plus audible, avec personne pour les représenter. Les quelques uns qui restent encore en forme vivent une forme d’isolement, car ils voient partir tous ceux de leur génération et se sentent bien seuls. De ce fait, le financement de leur dépendance dépend largement de leur fortune personnelle, du soutien de leurs enfants (voire petit-enfants) et des structures mises en place, soit par les collectivités locales, soit par le secteur privé lucratif.

Le scandale Orpea est juste un dépassement de ligne jaune, mais est le fruit du choix collectif de reléguer les personnes âgées invalides dans des lieux clos, loin de nos regards et à l’écart de la société. Car de ce choix, découle une allocation de moyens qui ne peut être que « juste à la limite de ce qu’il faut » voire un peu en dessous, tant que ça tient et que ça ne se voit pas trop.

Le livre les fossoyeurs a mis cela en lumière. C’est heureux que cela mette mal à l’aise, mais je crains que cela ne change finalement pas grand chose, sinon réduire un peu la rentabilité financière des entreprises privées dont l’activité est de gérer des Ehpad. Le choc n’est pas suffisant pour questionner, et encore moins remettre en cause, les choix de société autour de la longévité et du grand âge. Car il faut être lucide, jamais les jeunes et les valides n’accepteront de supporter les sacrifices financiers nécessaires pour assurer une fin de vie vraiment digne pour tous. Les lois sur la dépendance, tant promises, ne sont jamais venues. Le pouvoir politique se contente de remettre quelques financements supplémentaires, quand c’est vraiment nécessaire. Et tout le monde s’en accommode…