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vendredi 8 décembre 2017

Les journalistes devront, eux aussi, rendre des comptes

J'ai souvent pesté contre les éditorialistes et les starlettes de l'audiovisuel, qui se prennent pour des influenceurs et des prescripteurs d'opinion. Ces gens là, une petite cinquantaine, mais très visibles et audibles, nuisent à l'ensemble de la profession. Jean-Michel Aphatie vient à nouveau de montrer à quel point ce genre est complètement hors sol. Par un tweet, il critique Jean-Luc Mélenchon qui n'aurait pas exprimé l'émotion qu'il faut à propos de la mort de Johnny Hallyday. Sauf qu'il n'a pas réellement lu la totalité du propos du leader de la France insoumise, qui est d'un autre teneur que la phrase d'introduction. Première faute professionnelle. Le pire, c'est que notre éditorialiste poursuit en reprochant à Mélenchon de ne pas faire échos aux médias audiovisuels, qui nous ont saturé sur cet évènement. En clair, il y a des "émotions obligatoires" quand on est une personne publique, dictée par les grands médias audiovisuels, et tous sont tenus de s'y conformer.

Nous avons quelques échanges "musclés" sur Twitter, où Aphatie ne considère dans son rôle de journaliste en agissant ainsi. Je le pense de bonne foi, et c'est là tout le problème, car à mes yeux, il est complètement sorti de son rôle. Le cœur du problème du journalisme est son absence de définition. La carte de presse, qui est le seul marqueur officiel, est attribuée aux personnes dont au moins la moitié des revenus sont issus d'une entreprise de presse. C'est purement tautologique et très insatisfaisant. La faute en revient aux journalistes eux-mêmes et au monde de la presse en général, qui refuse de clarifier les choses et de poser des limites sur des bases objectives. Cela permet de faire ce que l'on veut, sans rendre de comptes.

C'est comme cela qu'on en arrive à la situation de défiance profonde des citoyens vis-à-vis des médias. La proposition de Jean-Luc Mélenchon de mettre en place une instance de régulation du journalisme surfe sur cette vague. Le sujet est réellement important, car la qualité d'une démocratie passe aussi par la qualité de l'information qui est délivrée aux citoyens. Les médias restent très largement au cœur de cette fonction, les promesses de désintermédiation des débuts d'internet sont bien loin.

Le rétablissement de la confiance passe par une délimitation claire du champ du journalisme, avec des droits et obligations dont la violation ferait l'objet de sanctions, par un organisme indépendant. Cela commence par une définition de ce qu'est le journalisme. Elle existe déjà, elle est dans toutes les chartes professionnelles avec suffisamment de précisions pour avoir valeur obligatoire. Être journaliste, c'est établir des faits, en s'assurant de leur véracité factuelle et en écoutant toutes les analyses possibles pour en rendre compte, afin que chacun puisse se construire son opinion sur des bases solides. Le reste n'est que commentaire et ne relève pas du journalisme. Hiérarchiser l'information, c'est déjà adopter une posture intellectuelle qui relève de l'opinion. C'est parfaitement légitime de faire des choix, car on ne peut pas tout mettre sur le même plan, et c'est bien pour cela qu'il est utile d'avoir des journaux et médias aux lignes différentes, le pluralisme assurant une bonne information de la population.

Cela implique un respect des règles de base par les journalistes, avec des sanctions en cas de dérapage. C'est rarement le cas et les vedettes de la profession prises en flagrant délit de plagiat ou de bidonnage d'informations ou d'interviews peuvent continuer leur carrière sans être trop inquiétés. Les conflits d'intérêts et le mélange des genres vérole complètement certaines rubriques. Les liens incestueux entre les pages "littérature" des journaux et le monde de l'édition en est un exemple le plus frappant. On oblige les élus à faire des déclarations d’intérêts, il m'apparaitrait logique que les journalistes fasse de même, pour tous sachent d'où ils parlent. Il faut ensuite que les journalistes restent dans leur rôle, qui est d'informer, pas d'influencer. L'un des malheurs de la presse française est que, justement, trop de journalistes font passer pour des informations ce qui n'est que leur opinion, et abusent des tribunes dont ils disposent pour donner leur avis, et le faire passer pour celui de la majorité. Enfin, il faut que les entreprises de presse et les médias mettent la priorité sur la production d'information. C'est loin d'être le cas actuellement, la seule chose qui compte étant la satisfaction de l'annonceur. Le modèle économique basé sur la publicité est un véritable pousse-au crime, amenant les télévisions à privilégier le spectaculaire et l'émotion, car cela fait de l'audience. On en arrive à des cas extrêmes, où toutes les télévisions d'information en continu (et pas qu'elles) ont consacré, le 6 décembre, l'intégralité de l'antenne à la mort de Johnny Hallyday. Pourtant, le même jour, le président des États-Unis a pris une décision aux conséquences potentiellement très lourdes, en transférant son ambassade en Israël à Jérusalem. L'information est passée sous silence ce jour-là, ce qui relève de la faute professionnelle quand on se prétend "chaîne d'information".

Le chantier est énorme. Tout ne sera sans doute pas fait tout de suite, et certaines choses ne seront peut-être jamais faites. Un sursaut de la profession est pourtant indispensable et les réformes sont une question de volonté. Le principal blocage, aujourd'hui, est le refus collectif des journalistes, et en particulier des "dirigeants" de rendre des comptes. C'est aux journalistes eux-mêmes de prendre les choses en mains. Des initiatives existent, il faut les soutenir et les développer. Sinon, les réformes seront imposées à la profession, par la pression de l'opinion publique, comme elles l'ont été aux parlementaires. Eux non plus, ne voulaient pas des déclarations d'intérêts et de patrimoine, du non cumul des mandats. Ils y sont passés quand même...

mardi 14 novembre 2017

La fausse bonne idée de la délocalisation de l'Assemblée

Un député En marche, Adrien Taquet, avec toute la candeur du néophyte, propose dans une note publiée par la fondation Jean-Jaurès, de délocaliser l'Assemblée nationale. Reconnaissons-lui au moins le mérite de participer au débat, et de soulever quelques questions.

Les réponses qu'il propose, malheureusement, impliquent une transformation profonde de la manière dont le pays fonctionne, et relèvent, pour une part, d'un manque d'appréhension des limites des outils numériques. Un bel enthousiasme, dont il ne sortira pas grand chose de concret, sinon d'avoir agité des idées. Une spécialité bien française...

Notre député propose, de manière provocatrice bien entendu, de raser le Palais-Bourbon, arguant du caractère peu fonctionnel des locaux. Un constat largement partagé. C'est la même chose pour certains ministères, installés dans des hôtels particuliers du XVIIIe siècle, composés de salons en enfilade. C'est oublier un peu vite que des locaux parlementaires, sont aussi des lieux historiques, avec une forte charge symbolique. Le Palais Bourbon est quand même le siège de la représentation nationale depuis la Révolution, et qu'il s'y est passé un certain nombre d'évènements. L'hémicycle en lui même, aussi peu confortable qu'il soit, est l'endroit qui est identifié par les français comme le siège de la chambre des députés, avec ses fauteuils en velours rouge et sa tribune de l'orateur qui date du Directoire. En France, il ne faut surtout pas occulter la force de ces symboles, et l'attachement des français au décorum. Je ne suis pas certain que nos citoyens arriveraient à tisser le même lien avec une institution qui siège dans un amphithéâtre contemporain, certes fonctionnel, mais sans âme.

Il propose également de siéger hors de Paris, soit de manière ponctuelle, soit plus définitivement. L'idée est sympathique et revient périodiquement. Mais c'est une impasse. Les délocalisations ponctuelles relève du pur gadget de communication. Ce n'est pas parce que l'Assemblée plénière siège une fois à Marseille ou Poitiers que les décisions qui s'y prendront seront différentes. Comment croire qu'un aller-retour en TGV, dans une ville de province, pour quelques jours, va rapprocher les représentants des citoyens ? Il faudrait que les députés qui viennent siéger sortent du bâtiment où ils se trouvent, et où ils ont un programme très chargé. Mis à part des discussions de comptoirs dans les cafés avoisinants, je ne vois pas bien comment se feront les interactions entre les députés et les habitants de la ville en question, et encore moins ce que cela va apporter. La problématique de l'écart entre représentants et représentés, qui est un classique de la démocratie représentative, ne se pose pas en termes de contacts physiques. Nos députés, tous les week-ends, rencontrent leurs électeurs et discutent avec eux. Le souci, c'est ce, qu'ensuite, ils font de ce que le terrain leur a dit. La question n'est pas d'entendre ce que disent les citoyens, mais d'en tenir compte.

Pour ce qui est de la délocalisation à temps plein du Parlement dans une autre ville que Paris, c'est juste totalement à rebours du fonctionnement de la France. On peut le déplorer, mais notre pays est ultra centralisé, et toute institution qui n'est pas au contact permanent avec les autres, ne pèse plus. L'Assemblée nationale ne fonctionne pas en vase clos, mais au contraire, a des contacts permanents avec l'exécutif. Cela impose d'avoir tout le monde à proximité. Si on veut déplacer les institutions, c'est tout le monde qu'il faut faire partir. Cela ne revient qu'à déplacer le problème ! Dans le contexte français, c'est quasiment impossible, du fait de l'organisation même du pays. Les transports sont organisés en étoile autour de Paris, et accueillir un gouvernement implique d'avoir une capacité à loger les gens. Si en 1940, l'errance des institutions s'est terminée à Vichy, c'est à cause de la grande capacité hôtelière de cette ville thermale. Les déplacements ponctuels, mais réguliers, comme le pratique le Parlement européen, qui va une semaine par mois à Strasbourg, représentent un gaspillage monstrueux d'argent public. Seules la France, pour des raisons politiques et de prestige, et la ville de Strasbourg, qui en tire une manne économique, sont pour. J'attends qu'on me démontre les avantages "démocratiques" de cette délocalisation.

Là où notre député s'égare probablement le plus, c'est dans sa confiance, très forte, dans la capacité des outils numériques à organiser une bonne délibération. Il est dans un mythe malheureusement assez largement partagé. Une visioconférence n'est pas équivalente à une réunion physique, et ne permet pas nécessairement d'avoir une bonne délibération. Surtout à 577. L'échange d'idées, d'arguments, doit se faire en face-à-face si on veut être réellement efficace. L'ambiance d'un débat, les réactions dans la salle participent à la cristallisation et à l'avancement de la délibération. C'est le socle même de la démocratie. Si tout peut se faire par visioconférence et à distance, on peut très bien se passer des députés et organiser des modalités de prise de décision en ligne. C'est complexe, mais parfaitement faisable. Je ne suis pas certain que ce soit souhaitable. Contrairement à Adrien Taquet, je considère que la délibération démocratique, qui est le cœur même de la fonction de député, exige que tous ceux qui participent à la décision soient ensemble, en même temps, au même endroit. Les outils numériques sont une aide, qui peut grandement faciliter la vie, mais ils ne remplacent pas tout.

mardi 7 novembre 2017

L'évaluation des parlementaires est d'abord politique avant d'être chiffrée

La question de l'évaluation des députés est un sujet de friction récurrent, les parties intéressées ayant du mal à trouver les bonnes modalités, même si tout le monde semble d'accord sur la nécessité de cette évaluation.

La première étape est de définir ce que l'on attend d'un député. Deux volets importants sont à séparer, celui du pur travail parlementaire, qui consiste à écrire la loi et contrôler l'action du gouvernement, et l'autre, plus diffus, mais tout aussi important, qui consiste à assurer sa position politique. Les deux sont liés, car pour peser dans les débats parlementaires, il faut mobiliser des ressources externes. Il faut déjà s'assurer, à minima, de pouvoir être réélu, et donc "travailler son terrain" en cajolant ses électeurs. Un député qui d'emblée, annonce qu'il ne fera qu'un mandat, perd une partie de son influence. Il faut pouvoir s'inscrire dans la durée, ou au moins donner l'illusion, car souvent, vous obtenez des choses en fonction de votre capacité de nuisance, ou de considérations liées à la place que vous pourriez obtenir dans un futur plus ou moins proche. L'influence se joue sur les travées du Parlement, mais aussi ailleurs, à commencer dans les instances du parti. Ce n'est pas un hasard si nombre de parlementaires En marche, parmi les plus prometteurs (ou ambitieux...), acceptent de s'investir dans le parti, poste ingrat à court terme, car tout est à mettre en place.

Ce volet de l'activité parlementaire est très compliqué à évaluer, car les données sont très partielles et pas forcément publiques. Outre que ce volet soit très chronophage, bien plus que l'activité purement parlementaire, il en reste peu de traces, car bien souvent, il ne produit que peu de "livrables". Les parlementaires assistent à plein de réunions qui ne servent à rien ou si peu, mais où il faut être présent. Pareil pour les cérémonies et autres activités de représentation, où l'essentiel du résultat est d'avoir été vu et de pouvoir délivrer quelques messages symboliques, ne laissant pas de trace évaluable. Mais tout cela contribue à consolider la place, et sert derrière, dans le travail parlementaire, par le poids politique ainsi obtenu. Richard Ferrand serait-il devenu ministre puis président du groupe majoritaire, s'il n'avait pas passé beaucoup de temps, en 2016-2017, à s'occuper du mouvement en marche, au détriment de son activité parlementaire à l'époque ? Cela lui permet aujourd'hui d'occuper LA place centrale du dispositif parlementaire, et d'avoir une influence non négligeable au Palais-Bourbon.

Il faut donc accepter que l'évaluation proprement dite ne couvre qu'une partie de l'activité que l'on peut attendre d'un parlementaire. C'est même très partiel, car le travail du député est de participer à une délibération collective, où l'influence et l'apport réel au débat ne se mesurent pas seulement au nombre de mots prononcés. Les éléments quantitatifs actuellement mesurés par Regards citoyens sont très utiles, mais ne peuvent pas être utilisés "brut de décoffrage", sans la moindre analyse. Si dans un premier temps, la mise en place de ces indicateurs a été un net progrès, il faut aujourd'hui passer à la vitesse supérieure. Ayant quelques années de présence au Parlement, j'ai quelques idées, qui ne sont que des pistes exploratoires.

Première piste : disposer de plus de données, et les enrichir. Si les assemblées fournissent beaucoup de renseignements, il manque encore des données essentielles. Regards Citoyens se bat, à juste titre, pour que les délégations de vote soient publiques, afin que pour chaque scrutin, on sache qui était réellement présent. Il est possible d'aller encore plus loin, en modernisant le système de vote de l'assemblée, qui est tout ce qu'il y a de plus archaïque : le vote à main levée. Techniquement, aujourd'hui, il est possible de donner à un boitier de vote à chaque député qui entre dans l'hémicycle. Il l'active en entrant, le désactive quand il sort, et à chaque fois qu'il faut voter, ce n'est pas plus compliqué d'appuyer sur le bouton que de lever le bras. Certes, c'est beaucoup plus "traçant" pour les députés, mais cela permettra aussi d'avoir des données beaucoup plus fines sur leur présence et leurs votes. Qui n'a jamais pesté de ne pas avoir la liste des votes pour des amendements cruciaux à une heure du matin, adoptés ou rejetés à main levée, alors qu'il n'y a personne dans les tribunes et que le réalisateur de la retransmission vidéo évite soigneusement de faire faire un plan large à ce moment là... Pourquoi ne pas imaginer de mesurer également la présence dans les auditions, les groupes d'études ? Tout ne sera pas possible, mais la marge de progression existe.

Deuxième piste : croiser les entrées. Il n'est pas possible d'avoir une bonne évaluation en se contentant d'une seule entrée quantitative, par parlementaire. Il faut multiplier les points de vue, en comptant les interventions des députés par sujet thématique. Tel député à parlé tant de fois sur le sujet X ou Y, et a assisté à X% des réunions ou des activités liées à cette thématique (débats, auditions, examen d'un texte en séance ou en commission...). Rien que cela permet de voir s'il existe des spécialisations, avec des députés qui, dans l'absolu, parlent peu, mais dont les interventions sont concentrées sur des sujets précis. A chaque fois que le thème est abordé, le député est présent, actif, et donc pèse davantage sur le processus délibératif et la décision. Un exemple : Charles de Courson, député UDI. En dehors de la commission des finances, on l'entend peu, mais il est absolument incontournable sur les questions budgétaires. Une chance pour lui, cette thématique occupe beaucoup de temps. Mais dans d'autres cas, où le sujet revient une ou deux fois par mandat, c'est plus compliqué d'avoir de "bons chiffres", alors même que qualitativement, on a pu peser sur la rédaction d'une loi, bien plus qu'un bavard qui papillonne sur tous les textes. Bâtir une typologie thématique et effectuer la répartition des interventions des députés n'est pas hors de portée.

Troisième piste : pondérer les critères. Toutes les interventions ne se valent pas. Il y a des étapes dans une procédure, qui n'ont pas le même impact. Des parlementaires ont des rôles précis dans la mécanique parlementaire. Il est normal que le rapporteur d'une loi parle beaucoup, pareil pour le président de la commission, ou encore le président de séance. Mais il n'est pas possible d'évaluer de la même manière les chiffres de la participation de ces trois personnes. Pareillement, tous les rapports ne se valent pas. Entre le rapport d'un loi comme la loi Macron (2 tomes, 715 et 952 pages), et l'avis budgétaire sur la protection judiciaire de la jeunesse (74 pages), il y a un gouffre. Pourtant, dans les données brutes, les deux ont le même poids. Même si une loi donne lieu à plusieurs rapports (à chaque lecture), le compte n'y est pas au regard de la masse de travail préparatoire que cela demande. Là encore, la mise en place d'une typologie et d'une grille d'analyse est possible, même si cela peut présenter des difficultés concrètes.

Quatrième piste : en finir avec les classements. C'est une illusion de croire qu'il suffit de mouliner quelques chiffres dans un tableur excel pour arriver à un classement des députés qui puisse dire quelque chose. En général, c'est du grand n'importe quoi qui génère des effets pervers. Les députés les plus vicelards comprennent très vite comment faire "tourner les compteurs" pour obtenir des classements élogieux qui vont flatter leur ego et leur donner une image de député travailleur auprès de la presse locale, celle que lit leurs électeurs. L'évaluation d'un parlementaire ne peut pas se faire globalement, mais comme en football, par "compartiment du jeu", soit par thème, soit par type d'activité. Certains sont davantage investis dans le contrôle, dans l'écriture de la loi, d'autres dans les relations internationales. Les trois sont utiles, mais ne peuvent pas être comparés pour dire que l'une est supérieure à l'autre. Si classement il doit y avoir, c'est en fonction d'une moyenne (ou d'une médiane) qui permet de voir si le député fait honnêtement son travail ou pas dans une catégorie donnée, en sachant que tous ne seront pas "bien classés" dans toutes les catégories. La course à l'échalote du classement unique, où la norme, c'est le premier, et les autres, derrière, ne sont que des fainéants, est profondément délétère pour le fonctionnement du Parlement, et donc la qualité de la démocratie.

Cinquième piste : en finir avec le mythe du député individuel. Le processus de travail et de décision de l'Assemblée est collectif. Un député seul ne pèse rien et les actions qui aboutissent sont nécessairement le fait d'un collectif. Savoir créer une dynamique, entrainer et convaincre ses collègues et/ou les personnalités réellement influentes, est une qualité cardinale. Il faut donc arrêter d'évaluer les parlementaires de manière strictement individuelle, comme s'il travaillaient tous les uns à coté des autres, sans la moindre interaction. C'est tout le contraire ! Il faudrait arriver à mesurer cela, et c'est compliqué. La seule donnée actuellement existante, c'est la cosignature d'amendements ou de proposition de lois, et cela reste compliqué à évaluer. Le groupe LRM, comme le PS avant, ne laisse en principe passer que des initiatives validées par le groupe. Tout le travail se fait donc en interne, sans la moindre donnée...

Malgré tout cela, le résultat ne sera qu'imparfait car une bonne partie de la décision publique ne se prend pas nécessairement au Parlement. Il se décide infiniment plus de choses dans le bureau d'Emmanuel Macron ou dans les réunions interministérielles que dans l'hémicycle du Palais-Bourbon. Il faut être conscient que la décision publique est un continuum, dont le Parlement n'est qu'un rouage. Une intervention dans l'hémicycle peut aboutir, non pas à changer la moindre virgule de la loi en discussion, mais à infléchir la ligne politique du gouvernement, ou à contraindre un ministre à changer une décision qui relève de son champ de compétence propre. Tout se mélange et amène à la question centrale, quasi-philosophique, celle de la définition de ce qu'est un travail parlementaire de qualité...

C'est là qu'on se rend compte qu'il n'y a rien de neutre et de mécanique dans l'évaluation du travail parlementaire. Bien au contraire, c'est ultra-politique et bourré de biais. Il faut l'admettre, et accepter qu'en préalable de toute réutilisation de données, il faut d'abord définir ce que l'on veut mesurer. C'est une étape que tout le monde, pourtant, évacue. Pas étonnant, ensuite, que personne ne soit satisfait du résultat !

mercredi 1 novembre 2017

Le langage inclusif masque le vrai débat sur l'égalité

Depuis quelques temps, la polémique enfle autour du langage dit "inclusif', connu aussi sous le nom de langage "épicène". Même l'académie Française s'en mêle, pour déplorer les nouveautés (c'est son rôle...). Tout le monde s'étripe joyeusement autour de la féminisation des noms et des "e.es" et autres "iels", accusés de détruire la langue française. Ce faisant, la plupart des protagonistes passent, volontairement ou pas, à coté du vrai débat, celui de la demande d'inclusivité, qui va bien au-delà du langage.

C'est un sujet que je vois monter de manière impressionnante depuis quelques années, voire ces derniers mois. Une demande de plus en forte existe pour refuser toute forme de domination ou de violence symbolique exercée de manière "institutionnelle". Dans la langue française, la règle "le masculin l'emporte sur le féminin" est juste inacceptable. Les promoteurs de l'inclusivité veulent au contraire une véritable égalité, où tous se sentent à l'aise et libres, respectés dans ce qu'ils sont. Est "inclusif" tout ce qui fait que personne ne se sent brimé dans son identité, ni enjoint de changer pour se couler dans un moule social. Tout ce qui est considéré comme une "violence" et l'expression d'une domination est violemment rejeté. Cela explique par exemple l'extraordinaire impact de la campagne menée contre le harcèlement et les violences sexuelles, à la suite de l'affaire Harvey Weinstein. Pas plus tard qu'aujourd'hui, le ministre de la défense britannique est contraint à la démission pour avoir mis la main sur la cuisse d'une journaliste, il y a quinze ans. Certains vont hurler à l'excès, comme pour le langage inclusif, sans entendre (parfois volontairement...) le message et la demande sociale qui est derrière.

C'est pourtant une lame de fond qui déferle sur nous. Elle vient des États-Unis, comme bien souvent, et ne se limite à ces "excès" médiatiquement exploités pour leur aspect polémique. C'est une véritable révolution de la sociabilité qui arrive, et qui entend "déconstruire" pas mal de structures sociales (à commencer par le langage et les rapports interpersonnels), avec en ligne de mire, une redistribution du pouvoir au sein de la société. Les vieux mâles blancs ont un peu de souci à se faire pour rester au sommet de la pyramide. D'autant plus que ces inclusifs refusent justement le système pyramidale, pour quelque chose de plus horizontal, où la "norme sociale" est beaucoup moins forte et écrasante pour les individus. C'est encore balbutiant et maladroit. Il est clair qu'une partie des critiques contre l'écriture inclusive, telle qu'elle est pratiquée actuellement, sont justifiées. Les textes en deviennent illisibles, et ses promoteurs butent sur l'absence d'un genre neutre autonome dans la langue française. Mais les choses évoluent, et rien n'est figé dans ce domaine, tant les pratiques évoluent vite.

Il ne faut donc pas se tromper de débats, et s'étriper sur le symptôme, sans voir la transformation sociale profonde qui est à l'oeuvre. Même si elle reste encore confinée à certains milieux, elle est présente en force chez les jeunes générations, ces fameux "millénials" dont on nous dit tant de choses, sauf l'essentiel, à savoir les valeurs auxquelles ils adhèrent et cherchent à mettre en œuvre concrètement.

jeudi 26 octobre 2017

Garrido et Simonnet, des insoumises en trompe-l'oeil

La conseillère de Paris Danielle Simonnet, élue France Insoumise, vient de se faire épingler parce que malgré des revenus très confortables, elle occupe un logement dit "social", pour un loyer de 30 à 40% en dessous des prix du marché. Le premier problème est que son bailleur est une dépendance de la ville de Paris, dont elle est une élue. Elle n'est pas la seule, mais quand on se dit de gauche, ça devrait gêner aux entournures. Le pire est qu'elle explique ne pas vouloir le quitter, pour ne pas participer à la spéculation immobilière et enrichir un propriétaire. Elle devrait prendre quelques cours de communication, cela lui éviterait de se tirer ainsi des balles dans le pied. Comment arriver à faire entendre, ensuite, un discours de rupture de gauche, où il est question de dénoncer les "cadeaux aux super-riches" ?

Elle n'est malheureusement pas seule à se retrouver dans une situation aussi scabreuse. Raquel Garrido, elle aussi militante "insoumise" et épouse d'un lieutenant de Jean-Luc Mélenchon, fait encore plus fort. Elle aussi occupe un logement dépendant de la ville de Paris, à un tarif en dessous des prix du marché. Avocate, militante, elle amorce il y a quelques mois un virage professionnel, en rejoignant la chaîne de télévision C8 comme chroniqueuse (en refusant de dévoiler le montant de ses émoluments). Son employeur est donc Vincent Bolloré, un homme d'affaires dont la manière d'agir est aux antipodes des positions de la France insoumise. Un grand écart qui ne semble pas la troubler. Si encore cette activité était destinée à "hacker le système médiatique", on pourrait éventuellement comprendre. Mais même pas, Raquel Garrido se servant de la tribune pour faire la propagande de son mouvement politique et se vautre dans les coups médiatiques tous plus ridicules les uns que les autres.

Ces comportements et attitudes pourrissent complètement le discours et la crédibilité du mouvement de la France insoumise. Ce mouvement se veut l'incarnation d'une gauche radicale, en quête de pureté militante et de rupture. Cela me semble assez incompatible avec l'acceptation, pour ne pas dire pire, du mode de vie bourgeois, bien confortable, avec un logement social, des mandats politiques dans des fiefs, qui vous mettent à l'abri du besoin. Comment peut-on se dire "insoumis" et accepter d'être une marionnette de la société du spectacle ? Surtout, comment des militants que cela choque également laissent-ils cela se faire ?

On arrive aux limites du modèle de la France Insoumise, qui est le cul entre deux chaises, se prétendant radicale, en rupture, mais jouant quand même le jeu du système. Il y a là une tension qui va être délicate à gérer. Le trou d'air du FN, complètement groggy, si ce n'est en coma politique, positionne Mélenchon en principal opposant, et donc alternative à Macron. Les très bons débuts de la France Insoumise à l'Assemblée nationale renforcent encore cette position, montrant qu'ils sont seuls à exister à gauche, à coté d'un PCF fossilisé et d'un PS mort-vivant. La droite se neutralise entre LR canal historique et constructifs, et ne semble pas en mesure d'occuper le terrain dans les deux ans qui viennent. Les attentes de la gauche vont être très forte, et donc la responsabilité n'en sera que plus pesante. Avec de telles failles, qui montrent qu'en fait, une bonne partie des dirigeants FI sont des bourgeois déguisés en révolutionnaires, ce mouvement va à l'échec.

Il ne sera pas en mesure de continuer à représenter de manière crédible ces franges de la population qui sont en marge du système. A un moment, la gauche "vraiment" radicale va les mettre devant leurs contradictions. Je vois mal Raquel Garrido et Danielle Simonnet prendre le maquis et vivre dans la clandestinité, dans le Larzac ou dans les cités de banlieues. Leur engagement politique est narcissique avant d'être au service d'idées et une partie des dirigeants de la gauche insoumise n'est certainement pas prête à aller au bout de la logique du discours qu'ils portent. On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas...

mercredi 13 septembre 2017

Les JO, symbole de la déconnexion des élites

L'organisation des Jeux olympiques d'été 2024 vient d'être attribué à Paris, au terme d'un simulacre de compétition, qui s'est terminé par la désignation de la seule ville assez stupide pour maintenir sa candidature. Tout ce que la ville et le pays comptent de dirigeants, à commencer par la maire de Paris et le Président de la République, ont affiché leur "mobilisation", dépensant au passage des sommes qui seraient bien mieux employées ailleurs (à la propreté de Paris par exemple...). Pour l'élan populaire, par contre, il faudrait un microscope pour arriver à la repérer, la population étant globalement hostile à cette candidature, comme ce fut le cas dans les autres villes candidates. Les raisons de ce refus sont aisément compréhensibles.

Il y a d'abord le coût, absolument démentiel, qui ne manquera pas de retomber sur le contribuable, parisien bien entendu, mais aussi francilien et national. On risque de se retrouver endetté pendant longtemps, pour des investissements qui n'ont guère d'utilité pour le quotidien des Parisiens. Ce qui est encore plus rageant, c'est que le CIO sera exonéré d'impôts (c'est déjà dans la loi française) pour tous ses gains. Le jeu n'en vaut franchement pas la chandelle pour un mois de compétitions sportives, qu'on voit beaucoup mieux devant son téléviseur que dans les stades.

Le deuxième point est le rejet de cette orgie consumériste qu'est devenu le sport spectacle, avec des dérives portées à incandescence par le comité olympique. L'utilisation de certains termes, comme "olympique" est strictement réservée au CIO, sous peine de poursuites. Seuls les sponsors officiels, qui sont passés à la caisse, peuvent apparaître à l'image. Le sport est réduit à un simple prétexte pour faire apparaître des bandeaux de pub et des placements produits. Nous "vendre" cela comme une "fête" est profondément indécent. Ce point de refus a sans doute beaucoup joué dans la renonciation de plusieurs villes candidates, dont les élus ont compris qu'une telle orgie n'est tout simplement plus en phase avec les attentes et aspirations des populations.

L'engouement existe encore pour suivre les JO, pas pour les accueillir. Il semble que les élus français soient complètement passés à côté de cela, ou alors aient choisi de n'en tenir aucun compte. Cela pose un véritable problème démocratique, car une telle dépense sur fonds publics et une telle utilisation de l'image de marque d'une ville devraient faire l'objet d'une consultation des citoyens, pas d'une décision autocratique d'élus surtout intéressés par leur propre promotion.

dimanche 10 septembre 2017

Quel malheur d'être député non inscrit

Le député LRM, M'Jid El Guerrab a choisi de quitter son groupe parlementaire, et de siéger parmi les non inscrits, après sa mise en examen pour violences aggravées. Cela entraine plusieurs conséquences, à commencer par un changement de commission. Alors qu'il était aux Finances, voilà qu'il se retrouve à la Défense.

Les places en commission sont attribuées aux groupes parlementaires, qui les répartissent entre leurs membres. Quitter son groupe revient à perdre sa place en commission. Mais comme tout député doit obligatoirement être membre d'une commission permanente (il y en a 8), les services de l'Assemblée lui attribuent une autre commission. Cette réattribution est une loterie, qui repose sur des clés de répartition très compliquées, car jouant sur les équilibres numériques entre les groupes, afin de permettre une répartition équitable. Les députés non-inscrits se retrouvent avec les restes, et prennent ce qu'on leur donne. Ni Richard Ferrand, président du groupe LREM, et encore moins le gouvernement, n'ont eu un quelconque pouvoir de décision sur l'attribution d'une place en commission de la Défense à M'jid El Guerrab.

C'est clairement moins avantageux pour lui. La commission des Finances est sans doute la plus intéressante pour un député, car tous les projets, à un moment donné, passent par la case "budget". Cette commission voit donc tout passer. Elle est dotée d'importants moyens de contrôle (que les députés sous-utilisent, mais c'est un autre problème). Tous les ans, elle a un gros boulot à la rentrée avec le budget. A l'inverse, la commission de la Défense n'a que peu de textes législatifs, la matière se prêtant peu aux lois. Ses membres passent surtout leur temps à écouter des militaires et des experts géostratégiques. Elle jete un oeil sur le budget de la Défense, mais pour avis seulement, car cela relève de la commission des Finances. Elle est intéressante pour un député qui se passionne pour ces questions, et pour ceux qui ont un régiment, une base aérienne ou un port de guerre dans leur circonscription. Cela permet d'entretenir des contacts avec l'armée, qui est parfois le premier employeur de leur circonscription. Ce n'est pas par hasard que la présidente de la commission, de 2012 à 2017, était la députée de Brest... M'Jid El Guerrab est député des français de l'étranger (circonscription de l'Afrique du Nord) et n'a donc pas d'enjeu autour des questions militaires.

Être député non inscrit, c'est également perdre les moyens du groupe, et se trouver réduit à ses propres moyens, à savoir trois assistants. Fini les notes techniques du groupe, l'accès aux informations politiques, les contacts privilégiés avec les membres du gouvernement et leurs cabinets. Les temps de paroles sur les textes de lois étant attribués aux groupes, les députés non-inscrits n'ont que des miettes. le nouveau député non inscrit peut espérer, au mieux, avoir droit de poser, le mardi et le mercredi, une question au gouvernement par an.

Seul et sans moyens, le député non inscrit est un parlementaire de seconde zone, qui ne pèse absolument rien et n'est pas en mesure, hormis sur quelques textes ponctuels, d'effectuer un véritable travail parlementaire.

mardi 15 août 2017

Quand les députés refusent d'être évalués

Cet été, l'association Regards Citoyens, qui gère le site nosdéputés.fr a été contacté par les nouveaux questeurs de l'Assemblée. On aurait pu penser qu'au regard des principes mis en avant par Emmanuel Macron pendant sa campagne (Transparence...), de nouvelles avancées étaient en vue sur la transparence du travail parlementaire. Il n'en a rien été ! A l'inverse, les responsables de Regards Citoyens ont quasiment été insultés et les questeurs leur ont demandé d'arrêter de rendre publiques les statistiques d'activité des députés, les accusant de favoriser le populisme et l'antiparlementarisme.

Cet incident est révélateur du refus de toute évolution qui amènerait à une professionnalisation de la fonction de député et à un bouleversement de fond de la manière dont le Parlement travaille et fait la loi. Une réforme démocratique pourtant réclamée par un nombre croissant d'électeurs...

Depuis quelques années, une demande monte pour que l'exercice du mandat de député soit calqué sur ce qui se pratique dans le monde du travail : fiche de poste, compétences minimales, transparence des conditions d'exercice financier du mandat, application du droit social (congé maternité...). Le mandat politique n'étant pas un contrat de travail, l'assimilation totale n'est ni possible ni souhaitable, mais la demande de fond n'en demeure pas moins valable et devrait amener les parlementaires à clarifier et à expliciter la manière dont un député doit exercer son mandat. Cherchant à préserver leur totale indépendance, qui leur permet de ne pas avoir de comptes à rendre, les parlementaires ont toujours été vent debout contre les réformes qui leurs imposent des contraintes. Le dernier texte en date, sur la suppression de la réserve parlementaire et l'interdiction des emplois familiaux, n'est qu'un exemple parmi d'autres.

A la suite de multiples abus, l'étau se resserre progressivement sur les élus, accentuant la panique dans les palais de la République. Dernière victime, Michel Mercier, qui a dû renoncer cet été à sa retraite dorée au Conseil constitutionnel, pour cause de suspicion d'emploi familial fictif. A chaque fois, le même scénario : le parlementaire salarie conjoints et enfants, sans être en mesure d'apporter la preuve d'un travail qui a servi à quelque chose. Le cas Mercier est tristement banal : sa fille, qui habite Londres au moment où elle est censée travailler pour son père au Sénat, est chargée de lui rédiger des fiches sur des sujets culturels. Or, Michel Mercier est membre de la commission des Lois, spécialiste des questions de justice, et n'est jamais intervenu, d'une quelconque manière, sur les sujets culturels. Quelle idée d'aller embaucher quelqu'un pour lui produire des fiches techniques sur des sujets qui ne sont pas les siens, et sur lesquels il n'est jamais intervenu ? On serait raisonnablement en droit de poser cette question à Michel Mercier, et d'en attendre une réponse de fond...

S'il existait une véritable formalisation de ce qu'on attend d'un parlementaire et une meilleure organisation des travaux de l'Assemblée, il serait beaucoup plus facile de demander des comptes sur ses choix en matière d'agenda (pourquoi n'étiez vous pas présent à cette réunion pourtant très importante ?) ou d'organisation de son équipe (pourquoi avoir embauché votre fille, qui n'a pas les diplômes et les compétences nécessaires pour traiter les sujets relatifs à la commission dont vous êtes membre ?).

C'est cette absence de formalisation, et donc de critères d'évaluation que pointe Regards Citoyens, en cherchant à donner aux électeurs, des éléments factuels pour qu'ils puissent poser ce type de question à leurs élus. Faute de pouvoir faire autrement, ils fournissent essentiellement des indicateurs quantitatifs (nombre de présence en commission et en séance, nombre d'amendements déposés, de rapports écrits...) pour mener un travail d'évaluation qui est nécessairement qualitatif. Pour arriver à cette évaluation qualitative, il est nécessaire de commencer par répondre à la question : c'est quoi, un "travail de qualité" pour un député ? C'est une fois qu'on a défini cela, que l'on peut chercher les critères les plus pertinents pour l'évaluer. La violence de la réponse des questeurs (et à travers eux des députés) à Regards Citoyens vient de ce refus de permettre une véritable évaluation qualitative du travail des députés.

On touche ici un enjeu démocratique fondamental, celui de la marge de manœuvre des élus dans le cadre d'une démocratie représentative. Il est essentiel que les députés gardent des espaces de liberté et puissent opérer des choix, dans leurs votes, dans le choix des sujets sur lesquels ils s'investissent, dans leur manière de s'organiser. Mais il faut que ces choix soient explicites, afin que leurs électeurs puissent leur demander des comptes. En refusant obstinément d'évoluer, alors même que la demande citoyenne est de plus en plus forte, les députés s'excluent d'un débat qui les concerne pourtant très directement.

On aurait pu espérer que cette attitude change, avec l'arrivée d'une majorité de nouveaux députés, qui nous ont promis monts et merveilles sur la transparence et le renouveau démocratique... Pour l'instant, c'est clairement raté !

dimanche 16 juillet 2017

Macron et le retour du politique

Le président de la République, chef des armées, vient de remettre très sèchement en place le chef d'état-major des armées, qui est allé se plaindre, devant les députés, des coupes franches dans le budget des armées. Même si la réunion était à huis clos, c'est encore un très bon moyen de faire filtrer des informations, les députés, même en marche, restent bavards. Une méthode qu'Emmanuel Macron n'a pas du tout apprécié. Cet épisode n'est que l'une des nombreuses remontées de pendules opérées par le chef de l'Etat, depuis son arrivée au pouvoir.

Tous n'ont qu'un seul sens : rappeler qu'en France, désormais, il y a un patron, qui entend affirmer son pouvoir. La maitrise de sa communication est également un élément fort de cette affirmation. Emmanuel Macron verrouille, et produit lui-même la mise en scène et en image de sa présidence. Là où ses prédécesseurs subissaient et se retrouvaient toujours dans la réaction, Macron prend les devants et entend écrire lui-même l'histoire de son quinquennat. C'est le réflexe normal de tous les pouvoirs politiques, que d'avoir les chroniqueurs à leur botte, et de maitriser l'image qu'ils donnent. Au XVIIe siècle, les portraits officiels étaient avant tout des instruments de propagande et de communication. Le premier "journal", la gazette de Renaudot, était sous une tutelle étroite du pouvoir. A la presse de ne pas se laisser faire et de continuer à jouer son rôle d'information indépendante. Certes, cela va demander un peu plus de boulot, mais rien d'insurmontable. Quand on se pose en contre-pouvoir, il ne faut pas être surpris qu'un jour, on vous demande de faire effectivement le job que vous vendez à longueur d'éditos à vos lecteurs !

Il m'apparait compliqué de reprocher à Emmanuel Macron de vouloir exercer son pouvoir plus loin que ne le faisaient les autres présidents avant lui. Ce choix d'un pouvoir fort peut surprendre, car nous n'y étions pas vraiment habitués. François Hollande ayant montré ce que pouvait donner un pouvoir faible, son successeur dispose d'une marge de manœuvre appréciable pour bousculer et affirmer son autorité. Il ne s'en prive pas, mais pour l'instant (c'est mon avis personnel) et loin d'avoir atteint les limites acceptables en démocratie. Pour savoir ce qu'est vraiment une dictature, allez regarder un peu ce qui se passe en Turquie. Les opposants qui cherchent à jouer actuellement la carte du "dirigeant autoritaire" se fourvoient. C'est inaudible pour quelque temps, mis à part dans les petits cercles parisiens, qui n'en reviennent pas encore de se faire remettre en place par le président.

Un président aussi politique, et qui entend s'affirmer aussi fortement est pourtant une bénédiction pour la politique. Pour l'instant, un seul parti l'a compris et exploite le filon : la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Ils sont aujourd'hui la seule vraie opposition crédible dans le pays. Leur groupe parlementaire s'est montré remarquablement efficace dans les premiers débats parlementaires, avec du fond, de la prestance dans le discours et une redoutable efficacité en communication. Plus de 100 000 vues sur Youtube pour une défense de motion de rejet préalable, c'est du jamais vu ! Pendant ce temps, le droite classique se perd dans ses querelles internes, et ce qui reste du PS achève de sombrer dans le ridicule (une direction collégiale de 28 membres...). Le FN est aphone, et n'est pas en mesure de suivre le rythme imposé d'emblée par Mélenchon et ses troupes. Les uns et les autres, faute de colonne vertébrale doctrinale, sont inaudibles, et pourraient le rester longtemps.

Le paysage politique se recompose, avec une opposition de gauche vraiment à gauche (et pas le cul entre deux chaises comme le PS) et une majorité, pour l'instant silencieuse, mais qui pourrait ne pas le rester longtemps. Les députés de la République en marche sont en phase d'atterrissage et d'apprentissage. Ils découvrent leurs nouvelles fonctions, et ne sont pas franchement rôdés au travail parlementaire, ni même aux jeux politiques. Mais des petits signaux, en provenances du Palais-Bourbon, montrent qu'Emmanuel Macron va devoir composer avec des députés qui croient sincèrement aux valeurs portées pendant la campagne (comme la transparence...), et entendent les mettre en œuvre. Cela mettra un peu de temps, mais cela viendra, car une majorité de députés en Marche savent qu'ils ne feront pas de vieux os en politique, et ne cherchent donc pas à "jouer le coup d'après" dans une logique de carrière personnelle. La limitation du cumul dans le temps, doublé du non cumul avec un mandat local, ne permettent plus de penser la politique comme une carrière qui vous amène jusqu'à la retraite.

Tout cela devrait amener, je l'espère, nos élus à se pencher un peu plus sur les questions qui sont soumises à leur examen, et à trancher sur des critères politiques, en fonction de l'intérêt général, et pas de considérations d'écuries présidentielles et de carrière personnelle. La vie politique n'en aura que plus de saveur. La XVe législature n'a qu'un mois, et déjà, on sent qu'elle va être plus passionnant que la XIVe, qui a touché le fond du pathétique, et justifiait qu'on mette à la porte 75% des sortants.

vendredi 9 juin 2017

La nécessité de contrepouvoirs forts face à Macron

Emmanuel Macron est un président limpide, pour qui sait où regarder et comment analyser. C'est un président qui entend exercer la plénitude de son pouvoir. Un président fort, qui ira au fond des choses et des réformes, et surtout, qui ne lâchera rien. Pour ceux qui ont pris l'habitude, depuis Chirac, d'un président qui se débine au bout de 48 heures de manifestation, cela va être un choc.

Deux éléments, a priori sans le moindre lien, ont été le déclic. D'abord l'avant-projet de loi sur le terrorisme. Un texte liberticide que Eric Ciotti pourra voter des deux mains. Il va au bout de la logique de la Police, en mettant la totalité des pouvoirs de l'état d'urgence dans le droit ordinaire. Je suis contre, au point d'avoir des scrupules (sinon plus) à voter En Marche dimanche prochain. Mais je reconnais une cohérence dans cette décision politique. Emmanuel Macron ne fait pas dans la demi-mesure. Autre élément, la ministre du Travail qui porte plainte suite à la fuite dans la Presse de documents de travail sur la réforme du droit du travail. Cela ne fait que confirmer une orientation de non-complaisance vis-à-vis de la Presse. Journaliste d'investigation va devenir un vrai sport de combat. Fini les leaks qui arrivent par porteur spécial avec gyrophare. Il faudra désormais aller les chercher avec les dents, en faisant prendre des risques aux sources. On peut ne pas approuver, mais il faut reconnaitre une forme de cohérence dans ce refus des complaisances dans lesquelles le pouvoir politique a sombré ces 5 dernières années.

C'est une manière d'exercer le pouvoir qui me convient assez bien. Un président est élu, il a une majorité, il fait le job, en ne se laissant pas intimider, et en restant à sa place. L'inverse de ce que faisait François Hollande. Les choses seront claires, et cela permettra plus facilement de voir qui est responsable, afin de demander des comptes. C'est comme cela que je conçois l'exercice du pouvoir politique.

Mais cela implique l'existence de vrais contre-pouvoirs. Je n'attends rien des députés de la majorité, qui ne tiennent leur légitimité que du résultat de la présidentielle. Ce sera encore plus criant en 2017 que les fois précédentes. Toute opposition de leur part sera un bonus, une bonne surprise. Les vrais contre-pouvoirs, ce sera la magistrature judiciaire, la société civile et la Presse. Or, les trois sont pas très en forme, même si dans les trois cas, les ressources existent pour rebondir. Le premier test va être la manière dont les magistrats vont traiter la plainte de la ministre du Travail. Il est évident que la divulgation des projets d'ordonnances sur la réforme du travail relève du débat d'intérêt général. Il n'y a donc aucun abus de la liberté de la presse, bien au contraire. Les journalistes qui ont sortis ces documents ont fait leur boulot. Les personnes qui leur ont passé les documents sont des lanceurs d'alerte, car ils permettent un débat public sur un sujet majeur.

La société civile va aussi avoir un grand rôle à jouer. Je n'attends pas grand chose des syndicats et autres organisations encroutées, qui vivent en rentiers du dialogue social et ne représentent plus qu'eux-mêmes et vivent d'argent public, versé directement ou de détournements sur lesquels le pouvoir politique ferme les yeux. La vraie opposition, ce sont des organisations réellement indépendantes, qui ne dépendent pas financièrement du pouvoir politique. Ce sont celles qui n'hésitent pas à aller au bout de leur logique, au risque de mécontenter le pouvoir en place. Malheureusement, cette société civile française est fragile, car elle est mal financée (si vous voulez faire un geste, ils vont en avoir besoin) et les français n'ont pas la même tradition d'investissement et d'engagement que les anglo-saxons.

Pour ce qui est de la Presse, on ne peut avoir que de bonnes surprises, vu le niveau où elle est tombée. Je ne suis pas désespéré pour autant, car je sais que nous aurons des bonnes surprises. Je ne sais pas d'où elles viendront, ni sur quels sujets. Je sais qu'il reste en France des journalistes qui font leur boulot. Il faut juste que les rédacteurs en chef se fassent greffer des couilles...

jeudi 1 juin 2017

La moralisation a minima de Bayrou

François Bayrou vient de donner les grandes lignes de sa loi de moralisation de la vie publique. Nous sommes au tout début du processus, j'attends donc d'avoir le texte, et surtout, de voir comment tout cela va finir à l'issue du parcours parlementaire. Ce qui nous a été présenté m'apparait comme un minimum. Certes, c'est un pas de géant au regard de l'immobilisme qui régnait auparavant sur ces questions. Mais à mes yeux, c'est juste une remise à niveau, sans vraie révolution, et bien en deçà de ce qu'on pourrait raisonnablement attendre pour rétablir une véritable confiance dans nos institutions démocratiques.

Premier étage de la fusée, une réforme constitutionnelle, avec la suppression de la Cour de justice de la République, l'exclusion des anciens présidents du conseil constitutionnel et l'interdiction de cumuler plus de trois mandats identiques et successifs. J'ai cru aussi comprendre que les réformes embourbées de Hollande, sur le statut des magistrats et le Conseil supérieur de la Magistrature seraient reprises. Je ne peux qu'approuver toutes ces propositions. Sauf que ça aurait dû être fait depuis très longtemps, tellement les mesures supprimées sont de véritables scandales démocratiques. J'ai un peu peur que l'interdiction du cumul dans le temps ne soit pas suffisante pour favoriser un vrai renouvellement de la vie politique. Rien n'interdit, après trois mandats de députés, d'en faire trois autres au Sénat, avant de revenir à l'Assemblée. Si cela n'avance pas assez, on ne recule pas, ce qui est déjà bien.

Deuxième étage, une loi organique, qui va toucher au statut des parlementaire. La suppression de la réserve parlementaire est une évidence, tellement cette prime au clientélisme apparait complètement d'un autre temps. Mais il n'y a pas besoin de loi pour ça, il suffit juste de ne plus voter les crédits affectés à cette ligne budgétaire. C'est une simple question de volonté politique. Pareil pour l'interdiction d'embaucher des membres de sa famille. Cela relève d'une manière de faire de la politique qui est d'un autre temps. Un mandat politique, ce n'est pas une PME familiale où on fait sa petite tambouille, en priant tout le monde d'aller voir ailleurs. La manière dont sont utilisés les moyens du mandat doit être public, et les élus doivent aussi rendre des comptes là dessus. Le remboursement des frais professionnels sur facture est dans la même logique. Les parlementaires savaient que cette IRFM, touchée et dépensée sans le moindre contrôle, était dans le collimateur. Ils ont été incapables de s'auto-réguler, tant pis pour eux, qu'ils ne viennent pas pleurer maintenant. J'entends toutefois la critique, qui pointe chez certains, d'une atteinte à la liberté des élus. Il faut que les parlementaires puissent rester maîtres de la structure de leurs dépenses. Il faut fixer un cadre, suffisamment souple pour que tous les cas de figure s'y retrouvent, en sanctionnant ceux qui sortent de ce cadre. Par contre, le parlementaire, s'il reste dans le cadre, doit être libre de faire ce qu'il veut, sans qu'on vienne lui chercher des poux. S'il doit en permanence justifier ses choix, ce n'est plus gérable. Je ne suis donc pas contre un certain secret sur les détails des dépenses, à condition qu'un organe de contrôle crédible (c'est à dire indépendant des députés) fasse le travail de vérification.

Sur le traitement des conflits d'intérêts, je note une avancée intéressante : la création d'un registre public des déports. Dès qu'un député est en conflit d'intérêts sur un dossier, il ne doit pas participer aux discussions et/ou au vote. En signalant publiquement qu'il se déporte, un député met en lumière un conflit d'intérêt. Ce dispositif va permettre un véritable contrôle citoyen, car les déclarations d'intérêts étant publiques, il sera intéressant voir, en creux, les députés qui auraient dû se déporter et ne l'ont pas fait. Dans ces cas là, il faudra demander des explications, et ne pas lâcher le parlementaire tant qu'il n'aura pas donné une explication crédible, ou alors reconnu publiquement qu'il a commis une erreur en ne se déportant pas, alors qu'il aurait fallu le faire. Un beau terrain de chasse pour Médiapart !

L'interdiction de commencer une activité de conseil relève de l'évidence, et malheureusement, le texte proposé ne fait que boucher quelques trous de la raquette. Il aurait fallu interdire, depuis bien longtemps, aux parlementaires en exercice, de devenir avocat. Surtout après les affaires Copé et consorts, où la volonté de fraude était manifeste. Même chose pour l'interdiction de garder une activité de conseil commencée quelques semaines, voire quelques jours avant le début du mandat. Là où il faudrait aller plus loin, c'est sur la transparence de ces activités de conseil, en obligeant les parlementaires à donner les noms de leurs clients.

Sur le financement des partis politiques, les réformes vont dans le bon sens, mais restent bien gentillettes. Que la Cour des Comptes aille mettre son nez dans les comptes des gros partis politiques, c'est une évidence. Et cela reste bien timide, car c'est juste de la certification, sans aucune appréciation d'opportunité. Mais rien qu'avec ça, on devrait avoir des progrès importants, tant les comptes des partis sont opaques, et cachent bien des turpitudes. L'affaire Bygmalion a levé un coin du voile, et c'est pas beau à voir. Là dessus, le PS n'est certainement pas mieux que LR. Encore une fois, c'est le minimum ! La commission nationale des comptes de campagne est à peine touchée, on lui donne quand même une arme, en sanctionnant pénalement les refus de répondre à ses questions. Encore faut-il qu'elle ait les éléments pour poser des questions pertinentes, et qu'elle ait le courage d'envoyer des dossiers à la justice. Je n'ai pas entendu parler de mesures aussi évidentes que la publication des noms des gros donateurs, où la restriction du statut de parti politique, actuellement accordé bien trop généreusement, d'où les dérives des micro-partis.

Ce qui me dérange surtout, dans ce volet sur le financement de la vie politique, est le refus de sortir de l'interdiction de financement par le privé, qui rend la création et le fonctionnement de partis encore plus dépendants de l'aide publique. Il s'agit d'un verrou majeur à la fluidité de la vie politique, avec une barrière à l'entrée énorme. Tout le monde n'est pas Emmanuel Macron, capable d'aller lever des millions auprès du monde de la Finance. La création de la "banque démocratique", aussi sympathique soit-elle, ne fait que renforcer cette dépendance de la vie politique aux financements publics. Je crains que les banquiers, qui ne veulent plus s'ennuyer avec des prêts aux candidats, ne prennent prétexte de l'existence de cet organisme pour refuser les prêts et renvoyer les candidats vers ce guichet, qui deviendrait ainsi la source principale de prêts aux candidats. A terme, il pourrait même apparaitre suspect de ne pas y recourir, car "cela cache quelque chose". C'est le seul point vraiment négatif que je vois à ce projet de loi, même si je ne doute pas de la bonne foi des inventeurs de la mesure.

Tout cela reste quand même très insuffisant, si cela ne s'accompagne pas d'un changement dans le comportement des élus, mais aussi des électeurs. Prévoir des peines quasi automatiques d'inéligibilité de 10 ans, pour des atteintes à la probité, c'est un constat d'échec. Normalement, c'est aux partis politiques de ne pas sélectionner des candidats qui ont un casier judiciaire, et surtout, aux électeurs de ne pas voter pour eux. Si les époux Balkany ont été élus et réélus, malgré leurs turpitudes connues de tous, c'est bien de la faute des électeurs et de leur parti, qui les a réinvestis.

Ce changement dans les comportements, cette révolution de l'éthique, aucun texte de loi ne pourra l'imposer. C'est à la collectivité des citoyens de la prendre en charge et de décider de le faire. Cette loi peut servir de levier et provoquer un effet d'entrainement. Encore faut-il que les élus soient irréprochables. Il y aura toujours des problèmes, ne nous leurrons pas, car la nature humaine est ce qu'elle est. Il faut juste que les responsables politiques aient le courage d'appliquer réellement, et sans pitié, les textes qu'ils font voter. Jusqu'ici, la classe politique française, dans son ensemble, a été en dessous de tout sur le sujet. Il semblerait que ça change. Attendons de voir...

mercredi 31 mai 2017

La délicate affaire Ferrand

La polémique autour de Richard Ferrand est le premier vrai test pour Emmanuel Macron et sa volonté de moraliser la vie politique, à plein de niveau. C'est une affaire à tiroirs, qui la rend à la fois passionnante, et très délicate à analyser et à commenter.

L'accumulation des faits, que même Richard Ferrand ne conteste pas, pose une vraie question. Entre son fils embauché en CDD comme assistant parlementaire, sa compagne qui achète un local destiné à être loué par la mutuelle dirigée par Richard Ferrand, les marchés passés avec son ex femme, ça fait beaucoup. Pris individuellement, chaque dossier est parfaitement défendable. Le fils n'a été employé que 5 mois, pour un peu plus du SMIC, pour un emploi effectif (et que personne ne dit fictif). L'ex-épouse a eu des contrats en rapport avec ses qualifications professionnelles, pour des prestations effectives qui ont donné satisfaction. La compagne a acheté un local, destiné à abriter des services de la mutuelle, dans des conditions très claires. Le local convenait parfaitement au besoin, dans une ville où l'offre n'est pas hyperabondante. Il fallait saisir l'occasion dans des délais très courts, car le local allait être saisi, et vendu par adjudication, sans aucune garantie que l'acheteur veuille bien le louer à la mutuelle, aux conditions financières consenties par la compagne de Richard Ferrand. Quand on se met à la place du ministre, en 2011, on peut comprendre qu'il y ait fait "au mieux" avec les moyens du bord. Vu les procédures exigées pour que la mutuelle se porte acquéreuse, l'affaire leur serait passée sous le nez. Richard Ferrand a donc fait "au mieux", au regard des contraintes et des objectifs qui étaient les siens, en 2011. Que dans l'absolu, la procédure suivie ne soit pas complètement orthodoxe, pure et parfaite, on est d'accord. Mais il faut toujours analyser les actions des gens au regard des informations dont ils disposent et des contraintes qui sont les leurs. Aucune situation ne peut être analysée "in abstracto".

Au final, à chaque fois, rien d'illégal n'est commis, et surtout, personne n'a été lésé. L'ex-femme a réalisé les prestations attendues, à des prix conformes à ceux du marché. Le fils a bossé, pour un salaire pas très attractif (il s'est même fait avoir, à mon avis...) et la mutuelle a pu avoir des locaux conformes à ses attentes, à un prix situé dans la fourchette basse du marché. Elle semble toujours occuper les locaux, preuve qu'ils lui conviennent.

Le souci vient de l'accumulation et du moment où l'affaire sort. Tous ces dossiers mis bout à bout, donnent l'impression que Richard Ferrand fonctionne "à l'ancienne", en cherchant à favoriser ses proches par le mélange des genres. Sa défense est audible, mais malheureusement pour lui, la critique est également audible, surtout quand on regarde les faits rapidement, sans creuser. Le pire, c'est que tout cela arrive à un moment doublement critique. Les élections législatives ont lieu dans moins de deux semaines, et la moralisation de la vie publique est au centre des promesses du candidat Macron, devenu président. Que son premier lieutenant se fasse prendre les doigts dans le pot de confiture peut être politiquement et électoralement dévastateur. Ceux qui ont lancé la polémique le savent, et l'ont fait à dessein. C'est le jeu et on ne peut pas le leur reprocher.

Cette polémique est un test à plusieurs niveaux pour Emmanuel Macron.

Premier niveau : peut-il lâcher un fidèle de la première heure, à qui il doit beaucoup, pour des faits où les apparences jouent contre lui, mais où, quand on regarde sur le fond, c'est beaucoup moins tranché ? Emmanuel Macron n'a pas beaucoup de vrais fidèles, car les fidélités mettent du temps à se forger. Il a autour de lui beaucoup de gens qui ont fait un pari audacieux, qui peuvent gagner énormément à sa réussite, mais qui ne perdront pas tant que cela à son échec. La macronie est plus fragile qu'on ne le pense. Si le nouveau président se montre impitoyable avec son premier lieutenant, tous les autres vont se dire qu'il peut aussi l'être avec eux. Donc prudence. C'en est fini de l'engagement sans limite, des risques insensés pris pour un homme qui vous largue comme une vieille chaussette à la première secousse. Dans cette affaire, Emmanuel Macron joue le niveau d'engagement et de fidélité de ses proches. C'est capital pour le reste du mandat, et pour la solidité de l'édifice le jour où les vraies tempêtes vont arriver, et où il faudra que tous soient soudés et résistants à la pression.

Deuxième niveau : quelle capacité à résister à une campagne de presse hostile. Ne nous leurrons pas, les médias testent Emmanuel Macron. Il a voulu jouer au bras de fer avec la presse, lors de l'épisode de la "sélection des journalistes", il se prend le retour de flamme. Là encore, rien à redire, c'est le jeu, c'est normal. A Emmanuel Macron d'arriver à tenir quand c'est lui qui est sous le feu, et qu'il est sur la défensive. S'il lâche Richard Ferrand, alors même que le dossier n'est pas clair, et que la justice n'a pas ouvert d'enquête, c'est fini pour lui. Tout le monde saura qu'il suffit de mettre un peu la pression pour qu'il lâche. C'en est fini de son autorité et il ne sera pas capable de faire adopter la moindre réforme un tant soit peu controversée.

Troisième niveau, celui de la réforme de la moralisation de la vie publique. En lâchant sous la pression de la "vox populi" sur l'affaire Ferrand, Emmanuel Macron se laisse imposer la définition de la moralité de la vie publique. Si un besoin de moralisation est évident, je ne suis pas du tout certain que l'exigence de blancheur absolue, et la conformité à des apparences, soient le bon chemin. Que les époux Balkany soient bannis définitivement de la vie politique, c'est une évidence. Que Richard Ferrand soit écarté, au regard des éléments retenus contre lui, c'est beaucoup moins évident. Quel est le niveau de moralité attendu ? Quels faits sont répréhensibles, lesquels ne le sont pas ? Ce n'est pas un débat que l'on peut avoir à chaud, pendant une campagne électorale, sur un cas précis. Cette réforme est beaucoup trop importante pour être posée dans de pareilles conditions.

Quatrième niveau, celui de la capacité à faire accepter qu'il ne va pas arriver à passer au blanc immaculé du jour au lendemain. Emmanuel Macron a réussi un exploit, en se faisant élire président de la République, avec 66% des voix, en partant de rien, deux ans avant. Vu les conditions dans lesquelles il a travaillé, il est évident qu'il a dû pactiser, faire des compromis et avaler quelques couleuvres. L'alliance avec Bayrou, qui est un dinosaure politique, est l'exemple le plus éclatant. Mais c'est la même chose pour les candidats En Marche, où on se rend compte, trop tard, qu'un tel est homophobe, que tel autre n'a pas signalé qu'il avait été condamné à une peine d'inéligibilité, et qu'un troisième est un vrai con, incapable de gagner une élection. Il faut qu'il arrive à faire accepter, sans casser sa belle image, que son dispositif est loin d'être parfait. Il ne peut réaliser la moralisation de la vie publique que pour l'avenir, en prenant les gens qui l'ont soutenu comme ils sont, avec leur passé. Si on veut des gens qui tiennent la route, et soient capables de gérer le pays, il faut accepter aussi qu'ils aient un coté obscur. Le plus dur est de accepter les promesses de ces personnes, quand elles affirment qu'elles regrettent leurs comportements passés, et qu'elles ne referont pas les erreurs commises dans le passé.

J'ai eu l'occasion d'échanger avec Richard Ferrand et de le voir travailler. Je pense que c'est un "honnête homme" qui a pu, dans le passé, être "borderline" parce que les choses se faisaient comme ça, que les circonstances étaient ce qu'elles étaient, et qu'on privilégie tous les solutions de facilité. C'est humain, ça peut devenir un boulet par la suite. Le plus grand défi de Macron est là : Faire accepter qu'il bosse avec des personnes qui n'ont pas toujours été parfaites, pour des raisons très bien explicables et compréhensibles, mais que maintenant, tout cela est fini. Cela implique de lui faire confiance, et de faire confiance à la parole de ceux qui l'entourent. Il en demande beaucoup, en ayant montré très peu de choses, parce qu'il n'a pas eu le temps de fournir les preuves nécessaires pour qu'on lui fasse confiance.

Cette affaire Ferrand est un vrai test pour Emmanuel Macron. Il est évident que, quelque soit la solution retenue, elle aura un coût pour le nouveau président. S'il cède tout de suite, et vire Ferrand, il peut sauver ses législatives et se poser en "super-moralisateur", qui n'hésite pas à se couper le bras droit pour des raisons éthiques. Mais à long terme, il se crée des problèmes bien plus graves, qui entameront durablement sa crédibilité. En politique, on se trouve très souvent en situation, non pas de choisir la meilleure solution, mais la moins mauvaise. La vraie grandeur des politiques est d'être capable de sacrifier le court terme au long terme.

jeudi 18 mai 2017

Macron et la Presse, c'est parti pour 5 ans de désamour

Les premiers incidents entre Emmanuel Macron et la Presse sont arrivés très vite. Le président effectue un déplacement au Mali, et a souhaité emmener des journalistes, mais en indiquant aux rédacteurs en chef les noms des journalistes qu'il voulait. La réaction ne s'est pas fait attendre, avec un tir de barrage de toutes les sociétés de journalistes, qui y voient une entrave à la liberté de la presse.

Les journalistes ont absolument raison de protester ainsi. Le choix du journaliste que l'on envoie couvrir un évènement relève d'une décision purement éditoriale. C'est au rédacteur en chef de décider sous quel angle un évènement doit être couvert, et certainement pas à l'organisateur de l'évènement, fut-il président de la République. Je pense que les rédacteurs en chef devraient, collectivement, boycotter les évènements qui sont organisés dans de telles conditions, ou alors les couvrir de manière indépendante, quand cela est possible.

Cet incident est révélateur de l'attitude d'Emmanuel Macron face à la presse, qui est décrite dans un excellent article du Monde. Le nouveau président veut maîtriser sa communication, ne faire sortir que ce qui l'arrange, et taire le reste. C'est partout pareil, dans toutes les rubriques. C'est normal, et c'est aux journalistes de faire en sorte que cela ne se passe pas ainsi. C'est toute la difficulté, mais aussi l'honneur de leur métier, que d'amener sur la place publique les débats qui le méritent vraiment, en délivrant au public les informations pertinentes, même lorsqu'elles dérangent.

Mais pour cela, la Presse doit être irréprochable, et c'est là que le bât blesse, notamment chez les journalistes des rubriques politiques. Dans l'article du Monde, on sent une forme de mépris d'Emmanuel Macron pour les journalistes politiques, qui se nourrissent de off et passent leur temps à chroniquer les petites querelles du microcosme, analysant tout par le prisme des luttes de pouvoir et d'ambition. Le reproche est peut-être injuste, et ne concerne pas forcément tous les journalistes politiques. Mais il y a un fond de vérité. Un journaliste français, travaillant pour Politico à Bruxelles, livre en quelques tweets, sa vision du travail et du comportement des journalistes politiques parisiens, quand ils viennent couvrir un sommet européen à Bruxelles. Sa vision est corroborée par d'autres journalistes bruxellois. Pour résumer, c'est du "travail de sagouin" : les journalistes attendent, tranquillement dans leur coin, qu'un officiel français, de préférence le ministre, vienne les débriefier, et ils ne posent que des questions en lien avec la politique nationale, en général au ras des pâquerettes.

Bien souvent, je suis déçu en lisant les pages politiques de la presse nationale. J'y trouve beaucoup de récits, où il suffit d'appeler quelques protagonistes qui, complaisamment, balancent les infos. Cela donne un bel article, souvent très bien écrit car il y a de belles plumes dans la presse française. Ce type d'article est utile pour comprendre ce qui se passe. Mais il manque clairement une dimension d'analyse, de mise en perspective, notamment intellectuelle. Trop souvent, c'est le rubricard politique qui couvre seul un sujet, auquel un autre journaliste, couvrant le fond du sujet traité, pourrait apporter beaucoup. On constate malheureusement que beaucoup de journalistes de la presse parisienne ont une conception très individualiste de leur travail, ce qui est un vrai problème. Un autre travers de cette manière de travailler est la trop grande dépendance aux sources. Si les politiques et leurs entourages fournissent de la matière, ce n'est pas par altruisme. Soit ils ont intérêt à ce que les informations fournies sortent, soit cela leur permet d'entretenir une connivence qui permet ensuite de mieux "utiliser" le journaliste quand il en a besoin. Même si la plupart des journalistes politiques ne sont pas dupes, il n'empêche qu'ils marchent dans la combine, car ils ne peuvent pas faire autrement : ils ont besoin des sources à l'intérieur pour pratiquer ce type de journalisme de récit.

La situation est donc beaucoup plus complexe qu'on ne le pense. Les journalistes sont pris dans des contraintes fortes et ont raison de protester contre les tentatives de les museler et de les soumettre au bon vouloir des communicants. Mais cela ne doit pas les empêcher d'avoir un regard lucide sur leurs pratiques, et d'accepter les remises en cause. Ce qu' a tenté Emmanuel Macron, c'est à la fois une manière d'essayer de verrouiller la comm', mais également un message aux rédacteurs en chef : arrêtez de nous envoyer de mauvais journalistes, qui attendent qu'on leur mâche le travail et analysent tout par le petit bout de la lorgnette. On attend autre chose des journalistes de la presse présidentielle, qui couvrent un évènement, que de se prendre en selfie dans le bureau ovale...

Les protestations sont davantage écoutées quand on fait le nécessaire pour être respecté. Visiblement, Emmanuel Macron a peu d'estime pour les journalistes politiques français. Il n'a pas totalement tort. Si c'est exclusivement aux rédacteurs en chef de choisir quels journalistes couvrent les évènements, c'est aussi de leur responsabilité d'envoyer des journalistes qui fassent honneur à la profession.

Un début de mandat presque parfait

Une première phase du quinquennat vient de s'achever, celle de la constitution du gouvernement et des investitures aux législatives. Elle fixe en partie le champ et les premiers équilibres de pouvoirs au sein de la future majorité présidentielle. Elle est très riche d'enseignements.

La période se prête aux séismes et aux recompositions politiques. La nomination d’Édouard Philippe, un élu LR inconnu du grand public, mais venu du cœur du système politique de droite, n'a pas donné, pour l'instant, de grands résultats, même s'il est un peu tôt pour tirer un bilan complet. Seulement deux ministres de droite sont entrés, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin. Un certain nombre d'entre eux ont répondu à l'appel, mais cela ne s'est pas traduit, pour l'instant, par autre chose que signer une tribune prudente. Pour le moment, Emmanuel Macron n'a pas cassé le parti LR, mais l'affaire n'est pas terminée, et il faut attendre le résultat des législatives. Dans ses investitures, Emmanuel Macron a laissé le champ libre à des députés du centre droit, qui peuvent éventuellement former un groupe parlementaire autonome, ou au moins montrer une compréhension de sa politique. Si le groupe LR n'explose pas, il va être soumis à des tensions importantes, qui pourraient neutraliser une partie des ardeurs de l'opposition, plus occupée à se chamailler qu'à combattre le gouvernement.

A gauche, Emmanuel Macron a achevé sa razzia, en accordant une grâce à certains députés, dont Manuel Valls. Ils ne seront pas investis par En Marche, mais n'auront pas de candidat contre eux. C'est une demi mesure que je regrette un peu (notamment pour Valls, qu'il aurait fallu achever politiquement). Je peux toutefois comprendre ce choix, par une volonté de ne pas avoir un "assassinat politique" sur la conscience. Si jamais Valls est battu, Macron ne veut pas que son fantôme politique revienne le hanter pendant tout le quinquennat. Le PS va probablement exploser, en se prenant un branlée mémorable aux législatives. Il va finir comme son homologue grec, le Pasok, qui est passé d'une majorité absolue au Parlement à 10 députés. S'il n'y a plus de poste à préserver, chacun sera libre de partir de son côté. Une partie d'entre eux, les hamonistes notamment, pourraient se rapprocher des Verts et éventuellement des communistes, pour créer un parti de "gauche radicale", qui pourrait absorber les restes du mélenchonisme. Le champ de la gauche réformiste serait complètement absorbé par En Marche.

La composition de la majorité a été plus compliquée, et porte en germe des problèmes futurs. François Bayrou a montré qu'il n'entendait pas se fondre dans un grand parti, et que le Modem conservera son autonomie. Le coup de gueule politique qu'il a poussé, pour avoir davantage d'investis, a payé. Il a réussi à forcer la main d'Emmanuel Macron. C'est sans doute là son principal échec. Il risque, pendant tout son quinquennat, de devoir sans cesse courir après le Modem, qui a le potentiel d'être le groupe des frondeurs d'En Marche. Je pense qu'il n'aurait pas dû céder car, en lâchant prise, il a montré que "la politique à l'ancienne" fonctionne encore. Si on veut changer la manière de faire de la politique, dans les moments décisifs, il ne faut pas avoir la main qui tremble, et il faut savoir flinguer. Même si Macron peut être reconnaissant à Bayrou de l'aide qu'il a apporté, et de la loyauté dont il a fait preuve pendant la campagne, il a quand même été élu avec 66% des voix. La donne a changé, c'est lui le patron, il doit s'imposer.

J'attends maintenant la suite, pour voir la révolution dans les pratiques de gouvernement. Le casting du gouvernement est un excellent signal, car tous les ministres ont une légitimité à être là où ils sont. On est à des années lumières des pratiques de Hollande, qui nommait ministre un incompétent notoire comme Harlem Désir, juste pour le faire dégager de la tête du PS. Mis à part Nicolas Hulot, où j'ai des doutes sur sa capacité à assumer politiquement son rang de numéro 3 du gouvernement, ce gouvernement est parfait. Ce n'est qu'une première étape, nécessaire mais non suffisante. C'est sur la manière de gouverner que j'attends maintenant la nouvelle majorité, sur sa capacité à apporter des changements profonds, et à les faire durer.

mercredi 10 mai 2017

Une nouvelle abolition des privilèges

L’imbroglio autour de Manuel Valls, exclu du PS et refusé chez En Marche est une illustration parfaite de la sidération des élites en place, face à Emmanuel Macron, qui refuse de jouer avec leurs règles du jeu. Que ce soit les intéressés ou les commentateurs issus du sérail, ils ne comprennent pas que les choses sont en train de changer vraiment, et qu'ils vont en être les victimes.

Manuel Valls est un homme politique de l'ancienne époque. Il a trahi le Président de la République en le poussant à ne pas se représenter, après avoir poussé dehors son prédécesseur à Matignon. Il se plante lors des primaires de son parti, puis bafoue ouvertement son engagement de soutenir le vainqueur de la primaire, en annonçant qu'il votera pour un autre candidat, avant même le premier tour. Voilà qu'une fois Emmanuel Macron élu, il tente de s'inviter dans la majorité présidentielle, en mettant le pied dans le porte et en jouant l'épreuve de force. Il a toujours procédé ainsi, et se dit que cette fois-ci, ça marchera encore. Il n'est plus à une trahison près, et de toute manière, le respect de l'électeur, de ses camarades et de ses engagements n'est pas sa tasse de thé. Il pense qu'il "apporte" quelque chose à Emmanuel Macron, de part son statut d'ancien Premier ministre, de sa notoriété, et que le nouveau président n'osera pas le laisser sans rien sur le bord du chemin, lui Manuel Valls, ancien Premier ministre. Et il s'aperçoit que le nouveau président a osé...

Et là, c'est la sidération, pas seulement chez Valls, mais également chez tous les habitués de la vie politique française. J'ai entendu, à plusieurs reprises, une réflexion qui dit tout de l'état d'esprit de la caste des installés : "mais comment peut-on traiter ainsi un ancien Premier Ministre ?". Cela résume tout. Les insiders ne comprennent pas que l'on puisse traiter l'un des leurs comme une personne ordinaire. "Comment cela, refuser un passe-droit à un ancien Premier Ministre, juste inimaginable, et franchement impoli et inélégant". Le pire, c'est qu'en plus, on le laisse à la porte, sans parachute doré, sans recasage. On ne lui laisse même pas un poste de simple député, que les grands fauves de la politique considèrent comme leur RSA. Là, d'un seul coup, ils découvrent qu'en fait, c'est non seulement possible, mais c'est maintenant la norme. L'une des promesse de Macron est de renouveler en profondeur la vie politique, à commencer par ses visages. C'est juste ce qu'il est en train de faire, en virant les caciques socialistes qui sont dans le circuit depuis beaucoup trop longtemps. Emmanuel Macron montre avec cette affaire qu'il est résolu à changer également les pratiques. Il n'y a plus la file d'attente des privilégiés, et celle du menu peuple. Tout le monde est logé à la même enseigne. Si tu veux être candidat pour En Marche, tu vas sur le site, tu remplis le formulaire, que tu sois caissière en supermarché ou ancien Premier Ministre. Pour certains, c'est une humiliation infligée à Manuel Valls, et ils s'en indignent. Pour moi, c'est juste un grand bol d'air, et un retour à une égalité républicaine normale.

Depuis dimanche soir, la plupart des commentateurs politiques, notamment ceux qui hantent les plateaux de télévision, sont comme perdus. Ils cherchent à plaquer les vieilles grilles de lecture sur l'action d'Emmanuel Macron, d'où l'impression qu'ils donnent d'être complètement à coté de la plaque dans leurs analyses. Ils n'ont tout simplement compris qu'Emmanuel Macron fait un truc qu'il na pas été fait depuis des décennies : il tient ses promesses, et n'accepte pas de jouer avec les règles du jeu en vigueur jusqu'ici. Il suffit d'écouter ses discours de campagne, tout y est. Il a été élu sur la promesse de rénovation et dès le premier jour, il s'attaque au cœur du problème, l'existence d'une élite consanguine, qui se croit à l'abri de tout, et qui prétend diriger le pays en ne tenant pas compte du peuple. Ce qu'il met en œuvre, c'est une forme d'abolition des privilèges, une nouvelle nuit du 4 août 1789. La France en a bien besoin, c'est même vital si le pays veut redémarrer et sortir du marasme politique dans lequel elle se trouve.

lundi 8 mai 2017

Pour une nouvelle étape de la participation citoyenne

Le nouveau président, Emmanuel Macron, semble vouloir renforcer la participation des citoyens à l'élaboration de la loi. En tout cas, c'est dans l'esprit de son programme. Le sujet monte depuis quelques années, sous l'impulsion notamment de Thierry Mandon, avec de nombreuses expérimentations, comme celle de la loi d'Axelle Lemaire. Des travaux de réflexion ont été menés dans les assemblées, en particulier par le président de la commission des Lois, Dominique Raimbourg. On commence donc à avoir des idées claires sur ce qu'il faire, ce qui marche et ne marche pas. La participation citoyenne ne doit pas se faire n'importe comment, et ne peut pas être la même à tous les stades. Il faut en particulier qu'elle s'articule avec la démocratie représentative, qu'elle intervienne là où les citoyens ont réellement une valeur ajoutée à apporter, et qu'elle soit organisée.

Il existe plusieurs étapes dans l'élaboration de la loi et des politiques publiques. Il y a la décision politique, celle qui arrête les grandes orientations. Elle relève des choix politiques, donc des élus, qui ont été désignés pour cela. Ils peuvent organiser, à cette occasion, des débats. Cela peut se faire à plusieurs niveaux, avec des outils comme des plateformes numériques, mais aussi des rencontres de terrain, quand le sujet n'intéresse qu'une frange restreinte de personnes. L'idée n'est pas de pondre un texte, mais d'arrêter les directions et les limites du projet. C'est par exemple, décider qu'il y aura une grande loi de moralisation de la vie publique, en fixant les grandes mesures phares qui permettent de comprendre le sens politique voulu par le président, sans que cela ne soit complet ni précis dans les détails. Un processus qui n'existe pas de manière formalisée en dehors des cercles de pouvoir. Même le Parlement est assez peu associé à cette phase, qui se déroule dans les ministères.

La deuxième phase est celle de l'écriture concrète du texte. On entre dans les détails, et on peut rajouter des mesures qui ne sont pas annoncées initialement, mais qui sont cohérentes avec la direction politique qui a été donnée. Au cours de cette phase, qui commence dans les administrations des ministères, pour se poursuivre au Parlement, les citoyens commencent un tout petit peu à être associés. La consultation lancée par Axelle Lemaire, sur sa loi numérique, s'inscrit dans cette phase. Les citoyens peuvent également intervenir en s'organisant collectivement, pour participer aux auditions et consultations officielles, menées par les ministres et les rapporteurs des textes. Nombre d'organismes de la société civile se sont organisés, depuis longtemps, afin de faire du lobbying, ce qui est parfaitement légitime. L'action collective a toujours été plus efficace, car elle permet d'avoir les moyens. Il faut que davantage d'acteurs de la société civile s'emparent de cet outil pour faire avancer les causes qu'ils défendent, et intervenir dans des temps et des lieux où cela est utile. Travailler sur des textes législatifs et pouvoir "tenir la route" lors d'une audition demandent des compétences qui sont souvent hors de portée de la grande majorité des citoyens, malgré leur bonne volonté. Il faut être capable de s'insérer dans le processus tel qu'il existe, si on veut peser. Croire qu'on peut changer le processus est illusoire à court terme, et demande des efforts énormes, et notamment arriver à convaincre une majorité qu'il faut révolutionner la fabrique de la loi, dans un sens bien précis.

La troisième phase, trop souvent oubliée, est celle de l'évaluation. Une fois la loi votée et appliquée, il faut voir ce qui a marché, ou pas, et en tirer les leçons. C'est souvent à ce stade que se forgent les diagnostics qui vont inspirer la loi suivante. C'est à ce stade que les citoyens peuvent être très utiles, car l'application de la loi, ils la vivent, et peuvent apporter des témoignages concrets de ce qui va bien, ou pas. Une bonne évaluation de la loi ne peut se faire qu'avec des données de terrain. Plus les sources sont diversifiées, plus l'évaluation sera pertinente, et donc utile.

La quatrième phase est celle de l'évaluation, par les citoyens, du travail de leurs élus. Des choses existent, avec l'excellent travail de Regards citoyens. Mais cela reste encore insuffisant, car on se contente pour l'instant d'une évaluation quantitative, là où il faudrait du qualitatif, et pas seulement sur l'action des élus, qui a fait quoi, mais sur la pertinence des choix. On est sur un terrain quasi vierge, car les journalistes politiques, dont cela devrait être le rôle, préfèrent raconter les belles histoires et les petites querelles mesquines de la vie politique, plutôt que d'analyser les enjeux de fond.

Jusqu'ici, ce processus était inaccessible au simple citoyen, ou au petit groupe qui n'a pas les moyens (ou la volonté) de se doter des outils du lobbying. Le numérique et la mise en place de plateformes ont levé une partie des obstacles. La consultation sur la loi Numérique a montré les avancées, mais aussi les limites des outils. Le problème est venu du manque d'organisation de la société civile. Seuls les "geeks" sont venus, chacun a déposé ses idées un peu n'importe comment, de manière plus ou moins formalisée, pour une consultation qui intervenait à un moment tardif du processus d'élaboration de la loi. En effet, les principaux arbitrages avaient déjà été rendus, et la loi ne pouvait qu'évoluer à la marge. Cette consultation a été surtout servi à Axelle Lemaire, afin d'essayer de rattraper des arbitrages perdus, et de donner une estampille "consultation citoyenne" à des propositions recalées ou pas vraiment défendues auparavant. Cela a plus ou moins fonctionné, les parlementaires n'ayant pas hésité à faire usage de la matière trouvée sur le site de la consultation.

Mais cela reste insatisfaisant, car cette consultation est venue uniquement d'en haut. C'est le gouvernement qui décide s'il y a, ou pas, consultation, qui en fixe les modalités, et surtout, le moment. En clair, les citoyens se font mener en bateau, car quand on daigne ouvrir une consultation, ce n'est pas nécessairement sur les choses les plus importantes, et au moment le plus pertinent pour que son résultat soit pris en compte.

Il manque un élément pour donner vraiment du poids à des consultations citoyennes, c'est la capacité, pour les citoyens de les imposer aux politiques. Tous les éléments sont là pour cela soit possible, il manque juste une organisation citoyenne dont le rôle serait triple. D'abord recueillir l'information sur les décisions, les textes en préparation, les évaluations en cours, et rendre cela public de manière structurée et lisible, afin que tous puissent avoir une information qui reste encore trop confidentielle, et que la plupart des acteurs actuels du système n'ont aucun intérêt à diffuser hors du cercle des initiés. Libre ensuite à chacun de s'emparer de cette information. Ce n'est peut-être pas grand chose en apparence, mais cela peut avoir de grands effets, en empêchant les petites consultations confidentielles entre amis et les décrets pris en catimini.

Elle organiserait elle-même les consultations, comme tiers de confiance. Un gros de travail de mobilisation des citoyens serait également nécessaires, pour faire venir ceux qui ont des choses pertinentes à dire, et écarter les trolls. C'est titanesque, car bien souvent, cela se vérifie dans le monde associatif, ceux qui prennent spontanément la parole sont parfois les "chieurs" qui n'ont rien à dire sur le fond mais cherchent des satisfactions d'ego, ou encore les militants, dont le but est d'imposer leur opinions. Il faudra aussi faire venir les autorités chargées de l'élaboration d'un texte, et qui ne sont parfois pas demandeuses d'une consultation ouverte. Il faut arriver les contraindre à se plier à l'exercice. Cela prendra du temps.

Le troisième volet est l'évaluation du travail des élus, par un suivi, mais surtout une analyse de leurs activités, faisant ressortir la réalités des choix politiques effectués. Pour qu'un citoyen puisse évaluer son élu, et exercer ainsi un contrôle démocratique, il faut qu'il soit informé de ce qui a été décidé. Connaitre les statistiques de présence en séance ou en commission des parlementaires est très insuffisant. Il faut pouvoir comprendre les arbitrages, ce qui demande souvent la médiation d'experts, capables d'expliquer, en termes compréhensibles par tous, les choix des élus. Ce travail devrait être celui des journalistes, qui ne le font malheureusement que très imparfaitement, même si certains d'entre eux, spécialistes de leurs sujets, arrivent à fournir de belles analyses. Encore faut-il que ces perles puissent être extraites de la masse des médiocrités produites par la presse et diffusées auprès d'un public pertinent.

Un tel organe citoyen aurait un poids politique énorme. Les journalistes, trop heureux qu'on fasse leur boulot à leur place, donneraient un écho médiatique à des consultations et des prises de positions qui en seraient issues, obligeant ainsi les élus à les prendre en compte. Cela demande quelques moyens humains et matériels, mais rien d'insurmontable par rapport aux ONG déjà existantes, qui ont plusieurs dizaines de salariés et quelques millions d'euros de budget. Cela comblerait un vide dans le tissu des associations et ONG qui militent pour une meilleure transparence de la vie publique et de la démocratie.

samedi 6 mai 2017

Corinne Erhel, une députée comme on aimerait en avoir plus

Députée des Côtes-d'Armor, Corinne Erhel est morte hier soir, foudroyée en plein meeting, alors qu'elle s'exprimait à la tribune. Comme pour les comédiens qui meurent sur scène, elle s'est littéralement tuée à la tâche, à 50 ans. Ce départ brutal a suscité chez moi beaucoup d'émotion.

J'ai eu l'occasion de la croiser très régulièrement, car elle travaillait sur les sujets numériques, qui me sont un peu familiers. C'était une députée qui bossait ses sujets et les maitrisait réellement. Elle a produit des rapports, notamment en tandem avec Laure de la Raudière, qui est quelque part son "miroir inversé", car la principale différence entre elles était que l'une était PS, l'autre LR. C'est une député à qui on a confié le suivi de nombreuses lois relatives au numérique : rapporteure du volet télécom de la loi Macron, rapporteure pour avis sur le projet de loi numérique. Elle était partout où il fallait être pour faire avancer les dossiers de fond, jouant véritablement le rôle qu'on attend d'un parlementaire : écouter tous les acteurs, creuser son sujet pour le maitriser, et arbitrer dans le cadre de l'élaboration des lois, en expliquant tout cela par des rapports. Par contre, vous ne risquiez pas de la voir parader aux quatre colonnes et jouer au jeu des petites phrases avec les journalistes de BFM. Elle avait horreur de ça.

Elle avait des convictions. Elle a toujours été loyale au gouvernement, même lorsque cela tanguait avec les frondeurs. Par contre, elle a été l'une des premières à rejoindre Emmanuel Macron, sans le moindre état d'âme ni la moindre réserve, quand d'autres de ces collègues jouaient l’ambiguïté et gardaient soigneusement un fer au feu de chaque bord, histoire d'être du bon coté quoi qu'il arrive. L'aventure Macron se serait mal terminée, elle aurait sans doute eu des soucis pour être réélue députée, même si son implantation locale l'aurait bien aidée. Perdre l'étiquette du parti peut parfois couter la place, même quand on est un sortant qui se croit indéboulonnable. Elle n'a pas hésité à prendre un risque pour sa carrière, à un moment où personne ne croyait en Emmanuel Macron, parce que, justement, elle y croyait et y voyait la solution raisonnable à l'impasse dans laquelle François Hollande avait mis la gauche réformiste.

Corinne Erhel était une députée comme on aimerait en voir davantage : humaine, bossant ses dossiers et faisant avancer concrètement les sujets qui lui tiennent à cœur, sans chercher à faire de l’esbroufe dans les médias. Si les jeunes députés de la cuvée 2017 pouvait la prendre en exemple, le Parlement s'en trouverait grandi et renforcé. Sans même qu'il y ait besoin de changer la moindre ligne du règlement de l'Assemblée.

jeudi 4 mai 2017

Marine Le Pen refuse le jeu démocratique

Le débat de l'entre-deux-tours de la présidentielle 2017 restera dans les annales. Opposant Emmanuel Macron a Marine Le Pen, ce débat a permis de voir à l’œuvre deux conceptions, radicalement différentes, du débat politique.

Emmanuel Macron s'est inscrit dans le schéma classique du débat politique, où on expose son programme, ses convictions, en les confrontant avec celles de son concurrent. Le but est d'arriver, soit à des consensus, soit à des constats des différences qui permettent à l'électeur de savoir où positionner chacun, et de pouvoir ainsi faire son choix en toute connaissance de cause, à la fois sur le positionnement politique, mais aussi les principales promesses de chaque candidat. Il n'a rencontré que du vide, car Marine Le Pen a refusé de jouer le jeu.

La présidente du FN est venu à ce débat pour démolir son adversaire, pour lequel elle a affiché, dès les premières secondes, un mépris total. Elle n'avait pas un concurrent en face d'elle, mais un ennemi à abattre, multipliant les insultes, les attaques en dessous de la ceinture et les mensonges les plus grossiers, cherchant à pousser son concurrent à la faute en lui faisant perdre ses nerfs. Fort heureusement, elle n'y est pas parvenue à ses fins, Emmanuel Macron faisant montre d'une patience inébranlable, refusant de se laisser entraîner au pugilat. En refusant cette règle du jeu du débat, Marine Le Pen a dévoilé qu'elle n'accepte, tout simplement pas, de s'inscrire dans le cadre de la démocratie. Elle refuse de s'inscrire dans un cadre où les adversaires politiques se respectent, et échangent sur le fond en vue d'arriver à une délibération, acceptant que les urnes puissent venir trancher les options qui n'ont pas donné lieu à la construction d'un consensus.

Marine Le Pen a montré qu'elle veut d'abord conquérir le pouvoir, par tous les moyens, et que si jamais elle y arrive, elle compte l'exercer à sa manière, et certainement pas dans le dialogue, l'échange et la délibération. Ce 3 mai 2017 au soir, Marine Le Pen a montré que le FN est resté, au fond le même, à savoir un parti politique qui se place hors des règles du jeu démocratique, dont la civilité et l'écoute de l'autre font partie. Maintenant, les choses sont claires, je sais que le relookage et la "dédiabolisation" menée par Marine Le Pen ne sont qu'un trompe-l'oeil, et que ce parti est toujours aussi dangereux pour la démocratie.

C'est le seul enseignement que je tire d'une soirée qui n'a pas fait honneur à la vie politique française, et qui devrait appeler une réaction vigoureuse de tous les démocrates, pour fustiger et sanctionner cette sortie de route. Jacques Chirac avait raison, en 2002 : on ne débat pas avec l'extrême-droite, car ils refusent les règles de base du jeu démocratique.

jeudi 27 avril 2017

Renouveler le fonctionnement des assemblées

Le fonctionnement des assemblées est une véritable catastrophe. Tout ceux qui l'ont approché et y ont participé ont fait le constat de son inefficience et du caractère assez vain des efforts qui peuvent y être déployés. Le gouvernement a quasiment toujours le dernier mot sur le contenu des lois. Et des rapports d'évaluation et de contrôle, souvent très fouillés, ne trouvent aucun débouché et prennent la poussière sur les étagères. Une réorganisation de fond en comble s'impose pour rendre au travail parlementaire sont utilité et son intérêt. Ce n'est pas juste une question de nombre de députés et de moyens humains et matériels. C'est l'ensemble du processus qu'il faut revoir.

Il faut commencer par s'interroger sur le rôle des députés et la temporalité de leur intervention dans le processus d'élaboration des normes. Actuellement, tout est déjà verrouillé lors du travail gouvernemental. Quand le texte arrive à l'Assemblée, les arbitrages sont rendus. Si des choses bougent, c'est parce que le gouvernement le veut bien, ou parce que les députés, en fournissant un gros travail collectif, ont réussi à le faire évoluer. Parfois, en vain, l'administration reprenant la main dans la rédaction des décrets d'application. Quand on regarde une loi dans son ensemble, décret compris, la part qui revient aux députés dans les choix effectués est faible.

La première chose à faire est d'associer les parlementaires au tout début d'un texte, avant même que les arbitrages ne soient rendus au sein du gouvernement, afin que le Parlement puisse être une voix qui pèse. Il ne faut pas que les phases gouvernementale et parlementaire se succèdent, mais qu'elles se chevauchent. Cela permettra au passage de mettre un peu de lumière dans le processus, qui en manque singulièrement au stade gouvernemental. Il faut également dissocier deux phases, celle de la décision politique et celle de l'écriture juridique de la loi. Elles sont actuellement entremêlées, ce qui crée une pollution du processus.

Ce qui intéresse les parlementaires, c'est de faire de la politique et de peser sur les choix, pas de pinailler sur des alinéas de code législatif et de faire de la dentelle légistique, qui relève de juristes spécialisés, qui seront d'ailleurs très heureux que les députés ne viennent pas saloper leurs textes avec leurs amendements rédigés avec les pieds. Il faut donc organiser le travail législatif sur cet aspect politique, en discutant, non pas de l'écriture du texte, mais des enjeux politiques. Cela peut se faire par plusieurs débats, décalés dans le temps, ou dans des commissions différentes. Dans le cadre d'un premier débat, très en amont, le ministre qui veut légiférer doit venir exposer aux députés les problèmes qui se posent, et en quoi il est nécessaire de voter une loi. A ce stade, rien n'est écrit, il s'agit juste de valider - ou pas - les grands axes politiques. Le gouvernement écrit ensuite un texte sur lequel les députés se penchent, pour vérifier que les arbitrages décidés lors du premier débat sont globalement respectés, et voir si le texte proposé contient des nouveautés. Un second débat aurait alors lieu, et ne porterait que sur ce qui pose problème. Pas question de faire le match retour des débats déjà tranchés en amont. Il en sortirait un texte, qui serait écrit par les services de l'Assemblée et servirait de base à une ultime négociation entre Parlement et gouvernement. Six mois ou un an après le promulgation du texte, le gouvernement serait tenu de soumettre les décrets d'application à un contrôle parlementaire, avec la possibilité, pour l'Assemblée, de demander la révision d'un décret, s'il va à l'encontre des arbitrages politiques rendus lors des débats ultérieurs. Le travail dit "de contrôle et d'évaluation" serait ainsi intégré au processus législatif, avec possibilité, pour les députés, de sanctionner par un vote, qui aura des effets concrets, une mauvaise application de la loi.

De là découlerait une nouvelle organisation du travail parlementaire. Fini les amendements ultra-techniques, les discussions byzantines sur des rédactions ultra-techniques, qui rebutent les députés et sont une barrière à l'entrée très élevée pour les débats. La répartition entre commission et séance publique s'articulerait autrement. L'hémicycle serait réservé aux grands débats politiques, comme les discours de politique générale, les motions de censure, les questions d'actualité, les explications de vote sur les lois, en fin de processus. Tous les débats auraient lieu en commission, et le travail de contrôle et d'expertise sur les textes pourrait se faire librement, en dehors de toute contrainte de réunions, avec des dates limites pour que les députés puissent éventuellement rendre des contributions écrites.

Il faut prévoir que les députés puissent travailler à distance, par écrit, afin de permettre à chacun d'exprimer ses positions. Lors de la délibération, en commission, cela permet de n'aborder et de discuter que les points qui posent problème, en connaissant déjà les objections des uns et des autres, le vote permettant, in fine, de trancher si le discussion n'a pas permis d'aboutir à des consensus. Cela revaloriserait grandement le rôle des assistants parlementaires, qui auraient pour tâche de préparer les positions de leur patron, de lire celle des autres et d'en faire la synthèse. Pour les députés, c'est un moyen intéressant de communiquer, autrement que par le biais de propositions de loi ou d'exposé des motifs d'amendements qui ne sont écrits que pour être transmis à la presse locale ou à un groupe d'intérêt bien ciblé.

Plusieurs lois pourraient être examinées en parallèle, de manière sereine, avec des calendriers prévisibles, permettant à tout le monde de s'organiser. Une seule semaine par mois, sauf cas exceptionnel, serait consacrée aux séances plénières de validation des lois, les autres étant consacrées aux réunions de commission. Dans ces conditions, il y aurait du sens à imposer des obligations d'assiduité aux députés. Ces derniers ne feraient pas de difficultés à venir, si c'est une fois par mois, pour des activités qui présentent un réel intérêt et une vraie utilité. Les parlementaires sont comme tout le monde, quand ils ont plusieurs choses en même temps, ils choisissent sur deux critères : est-ce important et utile que j'y sois ? Est-ce intéressant ou ennuyeux ? Si c'est utile et intéressant à suivre, pas de souci, les députés viendront et s'empareront du travail législatif.

Tout cela ne nécessite pas une grande réforme politique, même si une réforme constitutionnelle sera nécessaire. L'essence de la répartition des pouvoirs, c'est que le législatif donne le cap politique, rend les arbitrages, et que l'exécutif rédige techniquement les textes et veille à leur bonne application. Cela ne tranche pas la question de savoir si l'exécutif doit avoir les moyens, ou pas, d'imposer ses choix au législatif. C'est encore un autre sujet qui relève de choix politiques que je n'aborderai pas ici.

L'espoir démocratique peut naitre de la boucherie des législatives

Le premier tour de l'élection présidentielle a été un coup de tonnerre, avec l'élimination du candidat PS et de celui de la droite, laissant en lice Le Pen et Macron. Le deuxième tour, quoi qu'on en dise, devrait voir une large victoire d'Emmanuel Macron, qui a mis 48 heures à comprendre qu'il fallait cogner et ne pas se laisser déborder.

Reste à compléter le travail avec les législatives. Contrairement à beaucoup, je n'ai pas de doutes sur une large victoire d'En Marche, qui peut obtenir soit une majorité absolue, soit un socle suffisant pour être le pivot d'une alliance stable de gouvernement. Pour la droite, ces législatives seront une défaite classique, comme elle en a connu en 1997 ou 2012. Un score élevé du FN, qui provoque des triangulaires, un recul des voix LR, du fait de la démobilisation de l'électorat. On sait globalement où la droite va surnager, où elle va couler. Je ne suis pas certain que le FN ait beaucoup plus d'un quarantaine de députés, car dans beaucoup d'endroits, le vote Macron et surtout Mélenchon, ont pu récupérer des protestations qui s'exprimaient auparavant par un bulletin FN dans l'urne. Pour la droite classique, 2017 sera une mauvaise cuvée, mais pas forcément un désastre.

Par contre, pour le PS, le naufrage complet est possible. Dans beaucoup de circonscriptions de gauche, ou centristes, Macron arrive en tête, suivi de Mélenchon. Il serait logique que les électeurs d'Emmanuel Macron aillent au bout, et votent En Marche aux législatives. La victoire d'Emmanuel Macron, s'il réussit bien le premier mois de gouvernement, peut même amplifier un peu ce vote. Mais la véritable clé est l'attitude des électeurs de Jean-Luc Mélenchon. S'ils refusent massivement de voter pour des candidats PS aux législatives, c'est le désastre assuré. Beaucoup de socialistes ne passeront tout simplement pas la barre du premier tour, car ce n'est pas avec les 6,36% de Benoît Hamon qu'ils pourront aller loin. Dans de telles conditions, Emmanuel Macron est libre de prendre avec lui, ou pas, des sortants socialistes, qui ne sont pas en mesure d'imposer quoi que ce soit, car ils n'apportent rien, voire plomberaient un mouvement qui a fait du renouvellement réel son cheval de bataille.

Si on va au bout de la logique du premier tour de l'élection présidentielle, on peut avoir plus de 400 nouveaux députés, sur 577, soit un renouvellement d'une ampleur totalement inédite, qui ouvre des perspectives intéressantes, que je vais essayer de détailler dans des billets de blogs successifs.

Ce sera le moment ou jamais de changer radicalement le mode de fonctionnement de l'Assemblée, sans attendre que les nouveaux députés reprennent les mauvaises habitudes des anciens. La première loi d'Emmanuel Macron portera sur la moralisation de la vie publique. Il faudra aller au fond des choses sur la Transparence et la lutte contre les conflits d'intérêts, dans les assemblées mais aussi l'administration et le gouvernement. Les avancées du quinquennat de François Hollande, qui sont réelles, ne sont toutefois pas suffisantes.

La question du statut de l'élu doit être abordé, afin d'encadrer une nécessaire professionnalisation du rôle de l'élu. Il faut qu'avant de s'engager en politique, un citoyen soit parfaitement informé des critères de sélection, de la durée de son engagement, des compétences qu'il lui sera nécessaire d'acquérir, de la rémunération, des contraintes qu'il devra accepter, et des conditions de sortie. C'est comme cela que l'on peut motiver des citoyens à s'engager, en leur permettant de s'y préparer et d'intégrer ce moment dans un parcours professionnel ou de vie.

Les méthodes de travail de l'Assemblée doivent également être profondément revues. Il faut en finir avec le fastidieux travail d'écriture de la loi, qui amène les députés à passer des heures sur des détails, en laissant passer l'essentiel des enjeux. Le temps parlementaire doit être revu, avec une association, bien plus en amont, des députés et sénateurs à l'élaboration de la loi, que ce soit au niveau national ou européen. On l'oublie souvent, mais le Parlement européen n'est pas le seul acteur politique à Bruxelles. Il en existe un autre, le Conseil, qui regroupe les États membres. Ce qui s'y passe est soigneusement caché à la vue du public, et les positions de la France sont élaborées dans l'opacité la plus totale.

Il faudra enfin que les français acceptent de se comporter en citoyens responsables, et fassent vivre la démocratie, en ne se contentant pas de voter une fois tous les cinq ans, en râlant sur des élus dont ils ne cherchent pas à comprendre les contraintes. La participation citoyenne est nécessaire, mais elle ne doit pas se faire n'importe comment. Au contraire, il faut qu'elle soit articulée avec le travail des élus, pour éviter les chevauchements, mais également permettre un contrôle par les citoyens, qui seront ainsi pleinement informés de l'action de leurs élus et pourront mieux les évaluer, sur le fond, au moment des échéances électorales.

La victoire d'Emmanuel Macron, que je souhaite la plus large possible, ne pourra être qu'un début. Elle ne servira à rien s'il ne lance pas, rapidement, des réformes radicales du fonctionnement de notre démocratie.

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