Authueil

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 13 avril 2020

Une crise pour rien ?

Depuis le début du confinement, et donc de la prise de conscience de la gravité de la crise sanitaire, chacun y va de son analyse et de ses prédictions sur "le jour d'après". Je dois avouer ma grande perplexité, si ce n'est scepticisme devant tout cela. Beaucoup semblent considérer que cette crise ne fait que valider leurs analyses et leurs opinions, ressortant leurs vieilles lunes et leurs fantasmes en les projetant sur le futur. J'ai l'impression que le débat public fait du surplace, et qu'il ne sortira rien de positif de cette période difficile.

Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste sur cette sortie de crise, trop d'éléments manquent pour savoir où nous en seront dans un an. Il y aura des dégâts, des gagnants (ceux qui étaient déjà forts) et des perdants (ceux qui étaient déjà fragiles), mais aussi probablement beaucoup de continuité. En fait, un moment de crise, c'est d'abord un révélateur de l'état dans lequel se trouve une société, de ses forces et de ses faiblesses. C'est sous cet angle que la période est intéressante à observer, en ce qu'elle dit ce que nous sommes, collectivement. Et je trouve que ce n'est pas très joli à voir (ce qui n'est pas une surprise).

Le premier point qui me frappe est le degré d'impuissance de l'Etat, du moins dans sa technostructure faîtière, qui contraste avec la robustesse de la base. On ne peut pas dire que le gouvernement ait fabuleusement bien géré la crise. Que dire d'un Emmanuel Macron qui, peu de temps avant de confiner tout le monde, disait qu'il faut continuer à sortir, à faire comme avant ? Que dire d'un gouvernement qui dit à la fois de rester chez soi, et d'aller voter ? Que dire de l'ancienne ministre de la Santé, partie juste avant la crise, qui dit qu"elle l'a vue venir, mais n'a été en mesure de rien faire ? L'image qui se dessine du pouvoir en place, c'est beaucoup de communication et de posture, et pas grand chose derrière. Un résumé de ce qu'est finalement, le pouvoir macronien, depuis 2017.

En revanche, la base tient. C'est le système de santé, qui n'a pas craqué, malgré les cures d'amaigrissement infligées depuis une dizaine d'années, pour des raisons purement comptables. C'est aussi la population qui, globalement, joue le jeu du confinement. Le dispositif d'autorisation de sortie qu'on se donne à soi-même, c'est un décor en carton-pâte, qui ne tient que si la population ne cherche pas à jouer massivement avec les limites. Le système d'approvisionnement tient également toujours, avec des magasins toujours achalandés correctement au bout d'un mois de confinement, La Poste qui livre toujours les colis, le réseau internet qui fonctionne toujours sans anicroches. Tout tient parce que les français le veulent bien, je serais presque tenté de dire, sans que les dirigeants aient à intervenir. Ce ne sont certainement pas les trop nombreuses interventions télévisées d'Emmanuel Macron et d'Edouard Philippe qui y sont pour quelque chose. Elles auraient même plutôt tendance à contre-productives, tant elles montrent un pouvoir réduit à ne faire que de la communication. Rien qui ne puisse recréer un lien de confiance entre le pays et ses dirigeants. Pendant ce temps, en Allemagne, Angela Merkel, au pouvoir depuis 15 ans, est à 80% d'opinions favorables, ce qui montre qu'il n'y a pas de fatalité.

Et pourtant, on aurait besoin d'une classe politique à la hauteur, pour gérer la sortie de crise. Au delà de la question économique, pour laquelle je ne suis pas fondamentalement inquiet (on s'en remettra, même s'il faudra un peu de temps), c'est la manière dont la société française sortira de cette crise qui me questionne. Je ne vois pas grand chose de bon émerger des débats publics depuis un mois. La société française est politiquement très fragmentée, et cela se ressent. La gauche ne fait qu'utiliser la crise, comme une occasion de faire avancer leurs idées et propositions, chacun estimant qu'elle justifie ses analyses passées. Aucune proposition nouvelle n'apparait, sinon ce qui est existait déjà avant, poussé un peu plus loin. De l'autre bord, ce n'est pas mieux, la droite étant à sec de propositions. Son seul discours audible, c'est d'annoncer qu'il faudra que le gouvernement rende des comptes, et surtout, que les français travaillent plus une fois la crise passée. Ils se font, ainsi les porte-voix du Medef et des milieux économiques, qui n'expriment absolument aucune préoccupation sociétale. Ils ne regardent que leur tiroir-caisse. Je comprends qu'ils soient inquiets pour leur avenir, mais jusqu'ici, les autorités en France et en Europe ont ouvert comme jamais les robinets d'argent public. La succession de tribunes de lobbies, qui demandent davantage d'aides directes et d'avantages fiscaux, n'en est que plus indécente.

Le fameux "jour d'après" ressemblera finalement beaucoup au "jour d'avant". Je crains que cette crise n'amène aucun changement de fond, sinon une société encore un peu plus fragmentée et fragilisée, avec un pouvoir macronien encore plus isolé et fragilisé, sans la moindre alternative crédible. C'est quelque part désespérant, de voir que même une épreuve comme celle-ci n'arrive plus à ressouder le pays, à rapprocher le peuple et les élites, et permettre de reconstruire du collectif.

dimanche 23 février 2020

La Transparence ne règlera pas le problème de confiance des citoyens dans leurs élus

Depuis quelques temps, certains députés tentent une expérience "démocratique" en sourçant leurs amendements. Ils indiquent, quand c'est le cas, qui leur a inspiré l'idée, dans un but proclamé de transparence, afin que les citoyens soient informés de la manière dont la loi s'élabore. Malgré l'enthousiasme et la bonne foi de ses promoteurs, je pense que c'est une fausse bonne idée.

Cette volonté de transparence, qui est d'abord un dévoilement, est vouée à l'échec, car c'est un mouvement qui amène à en demander toujours plus. Or, tout ne peut pas être dévoilé et mis sur la place publique. Toute société humaine, tout individu, a besoin d'avoir des secrets. Il en va ainsi de la politique, où les meilleurs deals, ceux qui sont appelés à tenir parce qu'ils actent un compromis, ne peuvent se faire que dans la discrétion. On en parle après, une fois que c'est fait, en racontant une histoire qui n'est pas nécessairement celle qui a effectivement eu lieu. Car dans un compromis, chaque partie doit lâcher des choses, qui tiennent parfois à cœur. Le fameux programme du conseil national de la Résistance, que certains continuent à brandir comme un totem, est à la base un compromis entre gaullistes et communistes. Deux camps aux idéologies assez éloignées. C'est sur cette base que la politique française s'est reconstruite après la guerre, avec deux camps antagonistes, qui ont choisi de ne pas s'affronter frontalement. Il n'aurait jamais été possible si toutes les séances de discussions étaient annoncées à l'avance et diffusées en streaming. Les choses n'ont pas changé aujourd'hui. Il faut donc que les élus, mais aussi tout le milieu qui gravite autour de la "surveillance citoyenne" ait une réflexion de fond sur ce qu'est la Transparence et ses limites. Cela ne me semble pas être le cas actuellement, ce qui laisse perdurer ambiguïtés et incompréhensions.

Il existe un deuxième obstacle, celui de la réception de l'information. Lâcher des données brutes ne suffit pas, il faut que derrière, elles soient interprétées pour produire un discours sur l'activité des parlementaires. Là encore, nous sommes sur un impensé du dispositif, qui pose problème à deux niveaux. En premier lieu, se pose la question de savoir qui sont les personnes ou groupes qui récupèrent ces données, et les exploitent. Il existe quelques organismes reconnus, comme Regards Citoyens ou encore Transparency international, qui sont au clair sur leurs positionnements et leurs motivations. Mais dans bien des cas, on se rend compte qu'il y a une instrumentalisation des données par des lobbies de tout poil, pour tirer dans leur sens. Ces données d'activités des parlementaires peuvent aussi être une arme politique, où un camp pointe les défaillances d'un autre. Le deuxième problème est celui de la capacité des citoyens à comprendre les informations. La plupart d'entre eux ne maitrisent pas les subtilités de la procédure parlementaire, et il est difficile de le leur reprocher. Beaucoup vivent sur des clichés qui ne correspondent pas à la réalité de l'exercice du pouvoir. La vie parlementaire française est vue par le biais exclusif de ce qui se passe dans l'hémicycle. Or, ce lieu n'est pas celui de la décision, qui est prise bien avant, mais celui de l'habillage politique et du storytelling. Bien souvent, la donnée qui retient le plus l'attention, et suscite donc le plus de bruit, est le taux de présence en séance publique des parlementaires. On passe ainsi complètement à coté du sujet en matière de contrôle démocratique de la décision politique. Voire même, on fait plus de mal que de bien, en orientant l'activité des élus, par la pression de leurs électeurs, vers des activités non essentielles. On les amènent ainsi à déserter les lieux où se décident réellement les choses. Et ensuite, on vient pleurer sur la perte de pouvoirs de nos élus !

Enfin, et ce n'est pas le moindre des problèmes, la classe politique y va à reculons, et ça se voit. La droite n'a jamais caché son hostilité à toutes les lois relatives à la Transparence et à la déontologie des élus. La gauche n'en pense pas moins, mais ne peut pas l'afficher aussi franchement. Les personnes réellement convaincues et allantes sur le sujet, dans la classe politique, sont bien peu nombreuses. Quand des initiatives sont prises, c'est sous la pression d'un scandale, avec des dispositifs soigneusement conçus pour ne pas fonctionner. Un exemple, la loi Sapin 2 de 2016 sur la transparence du lobbying. Le but officiel est de favoriser la transparence de "l'empreinte législative", qui consiste à identifier qui a pesé sur la confection de la loi. Alors même que le point de collecte de l'information devrait être l'élu, qui centralise toutes les interventions, la charge de la déclaration a été mise sur les lobbies. Le système, lourd et pesant, ne donne des informations peu exploitables qu'avec retard. Et cerise sur le gâteau, on a créé des exceptions, exonérant certaines organisations du statut de lobbyiste. Comme par exemple les cultes. Cela dispense ainsi l'église catholique de déclarer toutes ses actions sur les lois de bioéthique. Mêle quand les élus sont de bonne volonté, on arrive vite aux limites de ce qu'ils veulent bien faire. Sur le sourcing des amendements, c'est facile et valorisant de citer une ONG. J'attends de voir si certains feront aussi le sourcing des amendements qui viennent de Total, Google ou Monsanto !

Ce n'est pas avec cela que l'on va faire remonter la confiance des citoyens dans leurs élus. Bien au contraire, cette cotte mal taillée renforce encore la défiance et fait plus de mal que de bien. Le problème de défiance vient d'autre chose. Les citoyens ne demandent pas à leurs élus de se mettre à poil et de tout déclarer. Ils leur demandent juste de respecter leurs promesses, et de mettre en cohérence ce qu'ils disent et ce qu'ils font. L'affaire Cahuzac, qui a amené les lois sur la transparence de 2013, ce n'est pas un problème de transparence, c'est juste le mensonge d'un homme politique, chargé de la lutte contre la fraude fiscale, alors qu'il a un compte non déclaré en Suisse. Problème qui n'aurait pas été réglé si la haute autorité de transparence de la vie publique avait existé à l'époque, vu que Jérôme Cahuzac n'aurait probablement pas déclaré ce compte occulte ! Il est devenu un symbole de cette duplicité "Faites ce que je dis, pas ce que je fais" qui est proprement insupportable à une France qui a l'égalitarisme chevillé à la culture politique.

Le problème de confiance des français dans leurs élus, ça vient d'un président de la République qui fait campagne sur "mon ennemi, c'est la Finance" et qui propose, en cours de mandat, 20 milliards d'allègements fiscaux sans contrepartie pour les entreprises (le fameux CICE) qui démantèle le code du travail (La loi El Khomri) et va même jusqu'à piétiner un tabou de la culture politique de son camp, en proposant d'inscrire dans la Constitution, la déchéance de nationalité comme sanction pour certains crimes. La confiance des français, elle se perd aussi quand, depuis plus de 40 ans, la demande politique prioritaire du peuple est la lutte contre le chômage de masse, et que les élites ne s'en préoccupent pas. Comment expliquer qu'ailleurs, les autres pays y arrivent, et pas en France ? Les citoyens ne sont pas idiots, ils se rendent bien compte qu'ils sont pris pour des imbéciles par des élites en roue libre. C'est cela qu'il faut changer pour rétablir la confiance des citoyens dans leurs élus.

vendredi 14 février 2020

De la sélection naturelle en politique

Déjà très affaibli, Benjamin Griveaux, candidat à la mairie de Paris, vient d'être abattu en plein vol. La divulgation d'une vidéo à caractère sexuel l'a contraint à retirer sa candidature, ce qui devrait mettre fin au passage à sa carrière politique, ou du moins en limiter la portée. Nous sommes ici devant un grand classique de la vie politique, l'attaque en dessous de la ceinture, destinée à tuer. Celle-ci est particulièrement glauque mais s'est révélée efficace. Ce n'est ni la première, ni sans doute la dernière fois, qu'une révélation, portée à la connaissance du public au "bon moment", met par terre des ambitions électorales. Cela rappelle ce qui est arrivé à Jacques Chaban-Delmas, dont la feuille d'impôt s'est retrouvé sur la place publique. Elle montrait que par une habile optimisation fiscale, celui qui était Premier ministre, et aspirait à la présidence de la République, était non imposable. Légal, mais immoral. Résultat des courses, il termine troisième à la présidentielle de 1974, et quitte le haut de la scène politique.

La violence est intrinsèquement lié au pouvoir et à sa quête. La vie politique, à travers les âges, est jonchée de cadavres. Si aujourd'hui, les assassinats politiques sont très rares dans nos sociétés libérales occidentales, l'élimination des rivaux a toujours cours. Parfois par des moyens peu orthodoxes, voire franchement infâmes. On a peut-être un peu trop oublié cela, avec ce "nouveau monde", qui prétend faire de la politique de bisounours, où "tout le monde il est, tout le monde il est gentil". La nature, avec sa sauvagerie, reprend parfois le dessus, parce que la conquête et l'exercice du pouvoir, c'est une affaire sérieuse, pas un jeu.

Dans cette histoire, Benjamin Griveaux a fait preuve d'une imprudence confondante, pour quelqu'un qui aspire à de hautes fonctions. En 2018, réaliser une vidéo où on se masturbe, et l'envoyer à quelqu'un, c'est lâcher des bombes à retardement dans la nature. Une personnalité politique de haut niveau ne commet pas ce genre d'erreur et il ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Ce qui devait arriver arriva, la vidéo est tombé entre des mains malveillantes, et un idiot utile en mal d'exposition médiatique l'a révélée, en la publiant sur un site. Quelques personnalités en vue se sont empressées de partager le lien sur les réseaux sociaux, et l'affaire est pliée en moins de 24 heures. Le développement du numérique, qui permet de publier sans passer par les filtres d'autrefois, a sans doute accéléré la chute. Mais derrière l'outil, c'est bien un processus classique d'assassinat politique qui a eu lieu. Accuser "les réseaux sociaux", comme l'ont fait nombre de personnalités politiques, relève de l'erreur d'analyse, qui vient de la frayeur de passer, eux aussi dans cette moulinette. Voir la foudre tomber sur le type juste à coté, cela fait peur. Si ça pouvait amener à faire réfléchir, ça serait encore mieux.

Il serait naïf de croire que cela pourrait cesser par des appels au respect de la vie privée, en criant à la dictature de la transparence. Cela va même s'amplifier, car le numérique permet de contourner le filtre des journalistes, qui a si souvent protégé des hommes politiques importants, en empêchant la révélation, en temps utiles, de leurs turpitudes. Il faut savoir, quand on se lance en politique, que les casseroles qu'on traine ont plus de chances qu'autrefois de ressortir. C'est comme ça, il faut en prendre acte et en tirer les conséquences. Personne n'est obligé de se lancer dans l'arène politique, et ceux qui veulent quand même y aller le font à leurs risques et périls. Certains succombent, par leurs imprudences, car bien souvent, la faute initiale est celle de la personnalité qui tombe. C'est une forme de sélection naturelle, qui au fond, malgré sa grande brutalité, a son utilité pour faire en sorte que le pouvoir revienne à des personnes capables de l'exercer. Car diriger un pays, c'est non seulement le gouverner, mais encore le défendre face aux attaques qui peuvent venir de l'étranger.

On ne peut pas se permettre de laisser arriver au sommet un type qui se filme en train de se masturber et envoie la vidéo dans la nature. S'il est capable d'être aussi bête sur ce sujet, c'est qu'il doit l'être également pour des choses autrement plus importantes.

dimanche 2 février 2020

LREM va se prendre une raclée mémorable aux municipales

Le parti présidentiel risque de subir une défaite électorale qui restera dans les annales, avec une descente aux enfers que l'on peut déjà apercevoir. Ses dirigeants, qui partaient de loin, vu l'état liquide de la structure, ont fait à peu près tout ce qu'il ne fallait pas faire. Cette élection était le vrai test de la solidité politique du parti présidentiel, c'est tout sauf concluant.

Les bases sont quantitativement faiblardes. Le parti est très jeune, donc avec peu de militants, très mal répartis. Dans les grandes villes, ça peut aller, dans les villes moyennes (50 000 habitants) ça commence à être juste et dans les petites villes, sauf accident, il n'y a plus personne, ni militants, ni candidats. Plutôt que d'admettre humblement cet état de fait, le pouvoir a tenté de maquiller la réalité, avec une classification politique qui jette un voile sur la situation dans les communes de moins de 9000 habitants. Le ministre de l'Intérieur a tout simplement demandé aux préfets de ne pas mettre d'étiquette politique à ceux qui se déclarent sans étiquette. Le but est de fausser dès le départ les statistiques, en altérant les données. La circulaire de Castaner a également inventé la catégorie "divers centre" pour y masquer les dissidences et les noyer dans les "sans étiquettes" vaguement centristes. L'opération a échoué, car les autres partis politiques se sont rendus compte de la manœuvre et ont fait suspendre la circulaire. Ce genre de petit traficotage peut être efficace, à condition que personne ne se rende compte de rien. Comment croire que sur un sujet aussi sensible, cela allait passer inaperçu ?

Qualitativement, le niveau n'est pas meilleur. L'idée de "faire de la politique autrement", du "tous capable de tout, il suffit de le vouloir", c'est mignon, mais ça ne colle pas avec la réalité de ce qu'est la lutte pour le pouvoir, où il n'y a pas de place pour les bisounours. Un certain nombre de parlementaires se sont lancés, croyant qu'ils avaient été élus sur leur nom en 2017, et qu'ils étaient les mieux placés. Certains ont eu l'investiture, d'autres pas (et sont partis quand même en dissidents). Ils vont quasiment tous se planter magistralement. Certains pourraient même être en dessous de 5%, donc pas remboursés. Au delà de cet absence de sens politique de ses élus, le parti s'est montré incapable de gérer les dissidences. Ils ont ouvert la boite de Pandore en donnant un bon de sortie à Cédric Villani à Paris. La brèche est ouverte, tout le monde s'y engouffre, et dans plus de la moitié des villes où il y a une liste estampillée LREM, vous avez une dissidence (à commencer par Paris et Lyon). Non seulement cela va faire perdre les deux, mais ça donne surtout une image pitoyable du parti politique, qui montre clairement ses limites : il n'est pas en mesure de faire gagner ses candidats, quand la recette miracle, mettre la tête de Macron sur ses affiches, n'est pas opérante. Cette perte de crédibilité risque de peser lourd dans les années qui viennent, et ouvrent la voie à la création, dans le même champ politique, d'une structure réellement "professionnelle". Édouard Philippe et le centre-droit ont un boulevard devant eux !

Le problème ne vient pas que de la base. Le sommet est également touché, avec une commission d'investiture qui a accumulé les erreurs. La plus grosse bévue est la désignation de Benjamin Griveaux à Paris, qui va se prendre une défaite aussi lourde que d'Ornano en 1977. Ailleurs, comme Vannes ou Quimper, c'est la désignation d'un candidat face à un maire sortant de centre-droit, qui était venu faire allégeance. Vu comment les choses évoluent, ces maires sortants ont toutes les chances de repasser, et risquent de ne plus jamais revenir vers un parti qui leur a planté un couteau dans le dos. Ceux qui n'ont finalement pas eu de candidats LREM investis contre eux, en ont sans doute été refroidis aussi. Il y a eu également de grossières erreurs de casting, dans des villes importantes. Le cas d'Argenteuil est emblématique. Dans cette ville de 100 000 habitants, la candidate investie en octobre 2019 a échappé à tout contrôle et partait visiblement dans le mur. Fin janvier, LREM change de pied et lui retire l'investiture, pour la donner à une autre personne qui, n'ayant pas été retenue pour l'investiture, était partie en dissidence. Au delà du ridicule, on peut s'interroger sur la manière dont la commission d'investiture a travaillé. En 2017, les investitures s'étaient faites dans l'urgence et la précipitation, mais là, pour les municipales, il y avait le temps de voir venir.

En janvier, comme ils ne sont pas complètement idiots, les dirigeants de LREM se rendent compte que c'est en train de partir en vrille un peu partout. Le pire est peut-être encore à venir, avec des descentes aux enfers de certains candidats, qui peuvent y laisser leur carrière. Là encore, ils prennent les plus mauvaises décisions. Exclure Cédric Villani, c'est lui donner un magnifique coup de pouce, face à un Benjamin Griveaux qui s'enfonce avec des promesses qui font rire tout le monde. Les dissidences, cela se règle avant que les têtes de listes soient désignées, que les dépenses de campagne soient engagées, et que les militants s'investissent. A un mois et demi du scrutin, c'est trop tard, tout est cristallisé, il faut laisser les choses aller. Mais non. Autre initiative risible, qui discrédite encore un peu plus le parti présidentiel, celle des jeunes avec Macron, qui prétendent "lutter contre le RN" à coup de happening médiatiques. La bonne vieille recette socialiste des incantations rituelles est de retour. Qui va se laisser prendre par une ficelle aussi grosse ? Comme si quelques meetings de militants "bien-pensants" étaient en mesure de convaincre des électeurs RN de changer d'opinion ! Là encore, c'est prendre le risque de remettre en selle un RN qui est vraiment à la peine sur les municipales. Le vrai sujet de ces municipales, ce n'est pas le risque de progression du RN.

Au final, LREM ne gagnera aucune grande ville, à part peut-être Le Havre, car c'est Édouard Philippe lui-même qui mène la liste. Ailleurs, ils seront, au mieux, les arbitres du second tour, par leur capacité à se maintenir, et donc à créer des triangulaires ou des quadrangulaires. Quel maire sortant irait s'embêter à prendre sur sa liste des amateurs, certes parfois sympathiques, membres d'un parti en voie de discrédit accéléré ? L'équation était compliquée dès le départ pour LREM, mais à aucun moment, il n'auront réussi à sauver le moindre meuble. Il n'y a aucune raison pour que les départementales et les régionales se passent autrement que les municipales. Emmanuel Macron risque d'aborder la campagne présidentielle de 2022 avec un parti politique dans le même en état qu'en 2017, voire pire, car même plus crédible.

vendredi 24 janvier 2020

L'étrange méthode du gouvernement sur la réforme des retraites

Le gouvernement vient de présenter le texte du projet de loi de réforme des retraites, accompagné des documents annexes. Ce n'est rien de dire que je suis perplexe, si ce n'est un peu atterré par la méthode, qui sera probablement enseignée, plus tard, comme le cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire. Cette réforme dite "systématique" du système des retraites est annoncée depuis le début du mandat. C'est même une promesse de campagne, qui justifie aux yeux des marcheurs qu'il ne faille rien lâcher. Le gouvernement a tellement dit qu'il y tenait absolument, que tout recul ou retrait sera considéré comme une défaite politique majeure pour Emmanuel Macron. Pourtant, cet sujet s'enfonce tous les jours un peu plus dans l'impasse. Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à comprendre où le gouvernement veut en venir.

Je n'arrive pas à comprendre ce qu'à pu faire Jean-Paul Delevoye, pendant les deux années où il était censé discuter et négocier avec les partenaires sociaux. Il a sorti des préconisations en juillet 2019, mais le projet a tellement bougé, qu'au final, ce qui est présenté n'est plus vraiment ce qui a été discuté. Au point qu'il est nécessaire de recommencer un round de négociations, avec une conférence de financement qui s'ouvre prochainement. Cela donne un sentiment de grande impréparation, qui ne fait pas sérieux, alors même qu'on nous serine que c'est l'un des "marqueurs" du quinquennat. Une telle méthode ne peut que semer le doute, et faire croire qu'il existe des intentions cachées. La polémique autour du gestionnaire d'actifs BlackRock, est emblématique. Alors même que le système de retraite par répartition est conservé, certains suspectent le gouvernement de vouloir instaurer, en douce, une part de retraite par capitalisation. La crédibilité de la parole gouvernementale sur ce dossier est basse, et Emmanuel Macron ne doit s'en prendre qu'à lui-même.

Après avoir traîné, voilà que d'un seul coup, le gouvernement veut accélérer, en bâclant les débats parlementaires. Le texte vient d'être publié ce vendredi 24 janvier, avec une étude d'impact de plus de 1000 pages, alors que les députés n'ont qu'une semaine pour tout lire et rédiger leurs amendements. En effet, la commission commencera l'examen des amendements dès le lundi 3 février. C'est un délai totalement intenable, qui ne permettra aucun examen au fond. Le Conseil d'Etat, dans son étude, considère que, lui non plus, n'a pas eu le temps de faire son travail, et ne garantit pas la solidité juridique de la réforme. C'est une première, qui n'augure rien de bon, sur le plan technique, et pourrait très mal se finir. Une telle précipitation est un signe de mépris pour le Parlement, qui ne manquera pas d'être souligné. On sait qu'Emmanuel Macron s’assoit volontiers sur les contre-pouvoirs et les corps intermédiaires, mais à ce point là, c'est inédit. Au bout de deux ans et demi de mandat, il n'a toujours pas compris que le rôle profond des débats parlementaires, c'est de permettre un débat, qui à défaut de créer un consensus (là, ils n'essayent même pas) canalise les expressions politiques et évite que cela ne parte dans tous les sens, dans la rue.

Politiquement, la manière dont est menée la réforme est une catastrophe. L'opposition ayant été totalement écartée, les débats parlementaires vont être houleux (et j'euphémise) avec une obstruction comme on n'en a pas vu depuis longtemps. Ça risque de secouer autant qu'en juillet 2018, pendant l'affaire Benalla. Les députés LREM ont intérêt à avoir les nerfs solides. Le tout devrait se terminer par un passage en force du gouvernement (je prends les paris sur un vote bloqué) et le dépôt d'une motion de censure par l'opposition, qui veut ainsi finir en apothéose. Tout cela en pleine campagne des municipales, où les candidats LREM (quand il y en a) sont assez mal embringués. Je me demande qui a eu l'idée d'un tel timing. En effet, si l'opposition gagne la guerre de communication pendant les débats parlementaires, c'est un désastre électoral qui attend la majorité. Je n'avais pas compris la promesse du candidat Macron de "faire de la politique autrement", comme une volonté de passer en force. Même si ses troupes parlementaires tiennent le choc, c'est une partie de l'électorat modéré qui pourrait ne pas apprécier, et décrocher. C'est d'autant plus qu'ils pourront le faire immédiatement, à chaud, les 15 et 22 mars.

Ce qui est encore plus dangereux, c'est qu'on ne passe pas en force dans un pays aussi divisé que la France de 2020, qui connait un niveau de tension et de violence jamais vu. Les éléments les plus radicaux de l'opposition à la réforme sont en roue libre, et les leaders de la CGT semblent ne plus avoir vraiment le contrôle de leurs troupes. Entre coupures de courant sauvage, et dégradations de permanences électorales de parlementaires de la majorité, on est très haut dans le risque. Continuer à accélérer, en faisant un doigt d'honneur à ses opposants, c'est juste totalement irresponsable de la part du gouvernement.

jeudi 16 janvier 2020

Actualité de la pensée de Bonhoeffer

Voici un texte du théologien protestant Dietrich Bonhoeffer, publié dans "Résistance et soumission" pendant sa captivité (il meurt exécuté par les nazis). La force de ce texte est que près de 75 ans après avoir été écrit, il garde une telle résonance quand on regarde ce qu'est le débat public, en France, en 2020...

La sottise est une ennemie du bien plus dangereuse que la méchanceté. On peut protester contre le mal, le mettre à nu, l’empêcher par la force; le mal porte toujours en soi un germe d’autodésagrégation, en laissant derrière soi un malaise. Nous sommes impuissants contre la sottise. Nous n’obtenons rien, ni par nos protestations ni par la force; le raisonnement n’opère pas; les faits qui contredisent ses préjugés, le sot ne voit pas la nécessité de les croire - dans ce cas, il va jusqu’à devenir critique- et lorsqu’ils sont inattaquables, il peut les mettre de côté comme cas isolés sans signification.

Contrairement au méchant, le sot est entièrement satisfait de lui-même; il devient même dangereux lorsque, facilement irrité, il passe à l’attaque. C’est pourquoi la prudence est de mise davantage face au sot que face au méchant. Nous n’essaierons plus jamais de convaincre le sot par le raisonnement; ce procédé est absurde et dangereux. Pour avoir prise sur la bêtise, il nous faut chercher à comprendre son essence. Elle est un manque qui n’est certainement pas intellectuel, mais bien plutôt humain. Il existe des gens d’une grande souplesse intellectuelle qui sont sots, et d’autres qui, bien qu’engourdis intellectuellement, sont intelligents. A notre grande surprise, nous avons fait cette découverte dans des situations précises. On constate que la sottise n’est pas un défaut inné, mais que, dans certaines circonstances, les gens s’abêtissent ou se laissent abêtir. Nous observons en outre que chez les solitaires ce défaut est plus rare que chez les gens ou dans les groupes qui penchent vers la sociabilité ou qui y sont contraints. Ainsi, la sottise semble être un problème sociologique plutôt que psychologique. Elle est une forme spéciale de l’influence des circonstances historiques sur l’homme, une manifestation psychologique qui accompagne un certain état de choses. En y regardant de plus près, nous constatons que n’importe quel grand déploiement de puissance extérieure, politique ou religieuse, frappe de sottise une grande partie de l’humanité. Cela semble être carrément une loi psycho-sociologique. La puissance des uns a besoin de la sottise des autres.

Dans ce processus, certaines aptitudes de l’homme, comme l’intelligence, ne viennent pas à manquer brusquement, pas plus qu’elles ne s’étiolent, mais, sous l’influence écrasante de ce déploiement de puissance, l’homme est privé de son indépendance intérieure et renonce consciemment ou inconsciemment, dans telle ou telle situation, à une attitude personnelle. Qu’on ne s’y trompe pas: l’obstination fréquente du sot ne doit pas nous faire croire qu’il agit ou pense de façon autonome. Dans la discussion, on sent nettement que ce n’est pas à lui personnellement qu’on a à faire, mais aux grands mots qui le possèdent. Il subit un charme, il est aveugle. On abuse de sa personne, on l’aliène. Devenu ainsi un instrument dépourvu de volonté propre, le sot sera prêt à commettre n’importe quelle mauvaise action, et en même temps incapable de la reconnaître comme telle. C’est là le danger d’un abus diabolique. Par là, des hommes pourront être abîmés pour toujours.

Il saute alors aux yeux, précisément, que seul un acte de libération peut vaincre la bêtise, et non pas le raisonnement. On est obligé de convenir qu’une vraie libération intérieure ne peut intervenir que lorsqu’elle est précédée d’une libération extérieure; jusque là, il nous faut renoncer à toute tentative de convaincre le sot. Cet état de choses explique d’ailleurs pourquoi nous nous efforçons toujours en vain de savoir ce que “le peuple” pense réellement, et pourquoi cette question est si inutile pour celui qui pense et agit de façon responsable, toujours dans certaines circonstances. Le texte biblique qui dit : “la crainte de l’Eternel est le commencement de la sagesse” (Ps 111:10) déclare que la libération intérieure de l’homme responsable est la seule victoire véritable sur la sottise. Du reste, ces pensées sur la bêtise sont consolantes en ce sens qu’elles ne permettent absolument pas de croire sotte la majorité des hommes en toute circonstance.

Les autorités attendront-elles davantage de la sottise des hommes ou de leur intelligence et de leur liberté intérieure ? Tout dépendra de cela.

mardi 10 décembre 2019

Le problème central de la France est l'affaiblissement de l'Etat

La France est politiquement malade. Cela fait bien plus longtemps que 2017 que le processus délétère de la dissolution de l'appareil d'Etat a été engagé. Depuis une vingtaine d'années, à force de restructurations et de coupes dans les effectifs, il ne reste plus grand chose de l'Etat régalien, celui de l'ordre public, des services à la population et du vivre ensemble. Un recul qui se paie aujourd'hui par un sentiment d'abandon et de colère de larges pans de la population, et surtout, par une véritable incapacité des politiques à agir.

Le maillage de l'appareil d'Etat sur les territoires est réduit à son strict minimum. Il est même par endroit en dessous de la ligne de flottaison. L'administration territoriale, avec ses directions départementales, ça n'existe plus. Le préfet, débordé de boulot, est environné de services "transversaux", c'est à dire faisant un peu de tout, se replie sur les tâches essentielles. Quand on se penche sur ce qui se passe concrètement dans une préfecture (ou pire, une sous-préfecture) de province, on a l'impression d'être dans un service des urgences d'un hôpital. Les agents n'ont plus de moyens, plus de motivation, et cela se ressent sur le niveau de recrutement des cadres supérieurs de la "territoriale". Il faut vraiment avoir la foi dans le service public pour entrer dans la préfectorale. Le désossage des services publics a touché des secteurs sensibles, comme le renseignement territorial. La casse des Renseignements Généraux, a rendu l’État, et donc les politiques, myopes sur les menaces. Ce n'est pas à coup de lois liberticides qu'on lutte contre le terrorisme, le communautarisme ou les extrêmes, mais avec des agents sur le terrain.

Aujourd'hui, il ne reste plus qu'une administration centrale déboussolée. Les directions de ministères à Paris sont devenues des machines à produire de la norme et des rapports, pour justifier ses effectifs et son existence. Entre l'abandon de missions, et l'absence d’appréhension de ce qui se passe réellement sur les territoires, elles sont en roue en libre. Cela donne des amendements législatifs comme celui qui prévoit que la délivrance de médicaments à l'unité nécessite d'être prévue par la loi, et organisée par un décret en Conseil d’État et un arrêté ministériel. Comme si les pharmaciens n'étaient finalement pas les plus à mêmes de le décider eux-mêmes, en fonction du médicament et du patient. Cette machine à réglementer tourne à vide et ne veut pas mourir, ce qui provoque encore davantage de chaos et de complications dans un appareil d’État de plus en plus dysfonctionnel, qui peine à recruter car il n'a plus les moyens de rivaliser avec les rémunérations du privé.

Cela donne ce que l'on voit aujourd'hui. Un État autrefois puissant et efficace qui n'est plus que l'ombre de lui-même et ne remplit plus la mission que la culture politique des français lui assigne. Les élus de la Nation en ont perdu toute capacité à agir efficacement et toute autorité morale. Cela était particulièrement criant avec François Hollande, mais pouvait déjà être perçu sous Sarkozy. Les Français ont cru que les problèmes venaient de leur classe politique, consanguine et déconnectée, et l'ont très largement renouvelée en 2017. Force est de constater aujourd'hui, que le mal est beaucoup plus profond, et vient du démantèlement de la puissance publique, tant dans ses fondement politiques et symboliques, que dans ses moyens d'action.

Le pays ne peut pas esquiver un débat sur le sujet. La demande de plus et de mieux d’État est de plus en plus criante. A raison, car derrière ces structures, c'est un des piliers de la Nation française, de ce qui est au fondement du "génie national", qui a été attaqué. La France est un pays qui a été construit par son appareil d’État. Ne pas le voir amène à des déconvenues douloureuses. Encore aujourd'hui, les français attendent beaucoup de la puissance publique, en partie par héritage historique, mais également parce que la société civile a toujours eu du mal à émerger pour prendre le relais. Là encore, c'est un héritage profond qui est en jeu : nous sommes un pays où les gens ne se font pas spontanément confiance. On passe son temps à regarder dans l'assiette de son voisin, pour s'insurger s'il en a un peu plus que nous, au nom d'une prétendue "égalité" qui est en fait une acrimonie entraînant un nivellement par le bas. L’État est le lieu où s'élabore les règles du "vivre-ensemble", par des processus parfois occultes ou détournés et propres à la France. Casser le système étatique, c'est casser la colonne vertébrale politique du pays. Il en résulte une violence qui ne cesse de monter, car une fonction vitale pour la communauté nationale, n'est plus assez bien remplie.

On est là des fondamentaux, sur lesquels un homme, fut-il de grande qualité, n'a aucune prise. Croire qu'on peut changer la culture politique profonde d'un pays en quelques mois, par la grâce d'une élection au suffrage universel relève de la méconnaissance profonde de ce qu'est la politique. C'est pourtant dans ce panneau que les marcheurs sont tombés, à la suite d'Emmanuel Macron. La crise des Gilets jaunes les a amenés à prendre conscience qu'ils ont fait fausse route, et que quelque chose ne fonctionne pas dans leur démarche et leur manière d'agir. Ils ne semblent malheureusement pas, et la réforme des retraites le montre, avoir trouvé les clés pour aller sur le bon chemin, en posant les bonnes questions. La crise que vit la France est avant tout la crise de son système étatique, qui a été trop affaibli et ne répond plus aux attentes des français. C'est par là qu'il faut commencer si on veut réparer le pays.

jeudi 7 novembre 2019

Les dangers de l'instrumentalisation politique du travail législatif

Le rôle des parlementaires est de faire la loi, et pour cela, ils disposent d'outils, comme les propositions de loi. La tentation existe, parfois, de détourner ces outils pour faire de la politique. C'est parfois risqué, car la procédure parlementaire n'est pas conçue pour servir de tribune médiatique, ni d'outil, pour l'opposition, de déstabilisation du gouvernement. La droite sénatoriale vient d'en faire l'expérience douloureuse.

Régulièrement, des créneaux sont réservés aux initiatives parlementaires, avec une semaine dédiée, tous les mois, aux propositions de loi de la majorité. Dans le cadre d'une de ces semaines, le groupe LR du Sénat a décidé de se faire plaisir, en inscrivant un texte visant à interdire le port du voile islamique aux personnes accompagnant bénévolement les sorties scolaires. Le sujet n'est pas choisi par hasard. La question est ultra sensible, et fait l'objet d'une compétition entre LR et le RN, à qui captera l'électorat hostile aux immigrés. Attaquer par ce biais des signes religieux permet à la droite d'envoyer des "messages" sans tomber sous le coup des accusations de xénophobie, mais si c'est cela le vrai moteur politique. La droite espère aussi, à cette occasion, obliger le gouvernement à venir sur un terrain où sa majorité est divisée, et se déchiquète régulièrement. Il était évident pour tous que cette proposition de loi n'avait strictement aucune chance d'arriver au terme du processus législatif et d'être promulguée au Journal officiel. Il s'agissait juste d'utiliser l'hémicycle comme une caisse de résonance médiatique.

Malheureusement pour le groupe LR, rien ne s'est passé comme prévu. Entre le moment où le texte a été inscrit à l'ordre du jour, et celui des débats, un élu régional RN, Julien Odoul, a allumé un incendie médiatique en s'en prenant à une femme voilée, dans le public, lors d'une session du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Immédiatement, la polémique démarre et enflamme des médias audiovisuels, qui n'attendent que ça. A ce moment, on peut reconnaitre que les sénateurs ont du flair, et que leur proposition de loi arrive à point nommé, pour essayer de bénéficier de la vague médiatique. Au départ, les choses se présentent bien, avec une foule de journalistes en tribune de presse, attirés par l'odeur de la polémique politicienne. Mais au fil des débats, le jeu des postures dérive, et la droite sénatoriale se fait doubler par un trublion, le sénateur Jean-Louis Masson. Personnage atypique, il évolue politiquement quelque part entre Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, et ne recule devant aucune outrance. Il se lâche complètement et finit par comparer les femmes musulmanes voilées aux sorcières d'Halloween, dans un monologue qui tient du café du commerce, tant sur le fond que sur la forme. Les médias sont ravis et se précipitent sur la séquence, qui en arrive à occulter le reste des débats.

Bien entendu, la gauche surfe sur la vague, en cherchant à assimiler les sénateurs LR à ce propos très extrême, les accusant d'avoir ouvert la boite de Pandore, en inscrivant ce texte, et de faire ainsi le jeu du RN. L'attaque est facile, et n'est pas dénuée de fondement. Les LR se retrouvent sur la défensive, obligés de clamer qu'ils ne partagent pas cette position outrancière. Dans l'hémicycle, ils ne disposaient d'aucun moyen d'éviter le dérapage. Si un sénateur, même non inscrit comme Jean-Louis Masson, veut prendre la parole, il suffit de déposer des amendements, pour avoir automatiquement la parole. Il peut alors proférer les pires horreurs, car l'immunité parlementaire interdit toute sanction pour les propos tenus dans l'hémicycle.

Au final, la droite sénatoriale aura juste réussi à hystériser un peu plus un débat qui l'est déjà suffisamment. Cela s'est d'ailleurs retourné contre eux, la rapporteure LR et les sénateurs ayant voté le texte se faisant trainer dans la boue et insulter sur les réseaux sociaux. En effet, le droit parlementaire oblige à rendre public les votes des députés quand un scrutin public est demandé... et les noms sont ainsi livrés en pâture !

mardi 5 novembre 2019

Au bord du précipice

La fin de l'année risque de s'annoncer très tendue pour l'actuelle majorité au pouvoir. La chute n'est peut-être plus très loin. Le climat social est très dégradé, et le chef de l'Etat, s'il a pu stabiliser sa situation à l'issue du mouvement des gilets jaunes, n'a pas réussi à remonter la pente et à reprendre l'initiative. La Rentrée politique a été très molle, et le président n'arrive pas à prendre la main. Ce débat sur l'immigration, qui traîne et dont il n'arrive pas à se dépêtrer politiquement, en est l'illustration. Il multiplie même les erreurs, montrant qu'il n'a pas tiré toutes les leçons de ses déboires.

La première erreur est de laisser durer les discussions sur la réforme des retraites. Lancée depuis 2017, elle n'aboutit pas à un texte, qui mette sur le table la volonté du gouvernement noir sur blanc. Résultat des courses, tous ceux qui craignent d'y laisser des plumes agitent les peurs, et le pouvoir est incapable de répondre, faute de positions écrites et donc explicables. On en reste aux incantations, quand il faudrait donner des chiffres en réponse aux inquiétudes. Les entreprises de transport public, SNCF et RATP sont bouillantes et les grèves annoncées risquent d'être très dures. Il suffit d'un rien pour que le feu prenne. Il y a 10 jours, les TGV Atlantiques ont été très perturbés par une grève sauvage et ponctuelle dans un centre d'entretien de rames à Paris. Derrière, d'autres services publics comme les hôpitaux, en réelle souffrance, se joindront au mouvement. Emmanuel Macron, ayant trouvé une dizaine de milliards d'euros aux Gilets jaunes, aura du mal à expliquer que cette fois-ci, il ne peut rien donner. Quand on a lâché une fois...

La deuxième erreur, très lourde à mon avis, est la réforme de l'assurance chômage. Je peux comprendre l'argumentation développée par le gouvernement, qui nous dit que le système français est l'un des plus généreux d'Europe, et que nous n'avons plus les moyens d'être aussi généreux. C'est un point de vue très "macronien", en surplomb, qui ne regarde que les statistiques et les grands agrégats économiques, et ignore totalement la réalité vécue. La réforme est passée largement sous les radars médiatiques, car il n'y a pas eu de débat au Parlement, les réformes étant passées par décret. Ce n'est que maintenant, quand on voit ce qui sort, que l'on mesure l'ampleur du désastre pour les personnes en situation de fragilité. La baisse inattendue des allocations et indemnités chômage va mettre en difficulté un certain nombre de foyers, pour qui la perte de 200 euros par mois remet tout en cause, parfois de manière très concrète. C'est le loyer qu'on ne peut plus payer, les déplacements, nécessaires pour trouver du travail, qui deviennent compliqués. Le pouvoir en place semble avoir ignoré à quel point il va déstabiliser les équilibres économiques de secteurs entiers, et à quel point cela va être mal vécu.

Même la CFDT, pourtant assez conciliante avec Emmanuel Macron, est vent debout. Faire cette réforme maintenant, dans des conditions sociales pareilles, c'est approcher une torche d'un wagon de poudre. Et le gouvernement le fait, droit dans ses bottes. Comment s'étonner que la France populaire, celle des Gilets jaunes, qui est toujours en colère, se joigne aux cortèges de revendications ? Après être tombé une fois, à cause de cette incapacité sensorielle, avec le mouvement des Gilets jaunes (que le Pouvoir en place n'a pas vu venir), ils s'apprêtent à récidiver moins d'un an plus tard.

Face à cette vague qui monte, le pouvoir en place est dans un état de fragilité réelle. Emmanuel Macron n'a toujours pas réglé ses problèmes de ressources humaines. Lorsque ses conseillers du début, cramés physiquement et politiquement, sont partis, il a eu beaucoup de difficulté à les remplacer, et les recrutements sont loin d'avoir été tous convaincants. Il n'a pas réussi à élargir sa base, et est toujours aussi seul. Sauf qu'il n'a plus la baraka des débuts, celle qui est partie avec l'affaire Benalla, où tout le monde a vu que "le Roi est nu". Les Gilets jaunes ont les premiers à s'engouffrer dans la brèche. Emmanuel Macron, qui a un talent indéniable, a réussi à la colmater, avec une grande tournée, qui ressemblait fort à une nouvelle campagne électorale, espérant se relancer avec un nouveau contrat politique, le fameux "acte 2 du quinquennat". Force est de constater, arrivé en novembre 2019, soit six mois après les annonces du 25 avril, que cela reste largement au stade des incantations, et que pas grand chose de concret n'est sorti, à part une distribution de pouvoir d'achat aux ménages, sur fonds publics. Une vieille ficelle qui n'a rien d'une réforme structurelle, et qui ne fonctionne qu'une fois...

La situation est d'autant plus inquiétante qu'il n'existe plus grand chose pour prendre le relais et exercer effectivement le pouvoir en cas de désastre politique. LFI et le RN sont totalement incapables de prendre les manettes du pays. Ils n'ont pas assez de cadres compétents pour prendre le contrôle de la machine étatique, et sont incapables, du fait de leurs tensions politiques internes, de résister au choc de l'exercice du pouvoir. Le PS et LR sont en lambeaux, et pourraient éventuellement prendre le relais. Mais si c'est pour faire revenir François Hollande ou Nicolas Sarkozy et leurs équipes, je doute que ça prenne dans la population. Une solution alternative au sein de la majorité actuelle apparait compliquée à trouver, tellement la personne d'Emmanuel Macron est centrale. S'il vient à quitter la scène politique, son parti, dont il est le seul ciment, explose en vol. La solution d'un "mouvement citoyen" qui avait le charme de la nouveauté il y a encore quelques années, ne me paraît guère crédible aujourd'hui, quand on voit l'échec de la République en marche à exercer le pouvoir en partant de rien, avec des novices.

Et pourtant, si ça pète cet hiver, il faudra bien trouver des solutions...

jeudi 17 octobre 2019

Les limites de la politique par le happening médiatique

Depuis quelques temps, un "nouveau" mouvement politique, baptisé extinction rébellion, a fait son apparition dans les médias. A la base, les bonnes vieilles méthodes du happening médiatique, pratiquées de longue date par les militants gauchistes. Montrer ses fesses, bloquer la circulation, autant de moyens d'attirer les médias, permettant d'utiliser le micro ainsi tendu pour placer son message. La promotion de produits de l'industrie culturelle fonctionne aussi comme ça. Dernier exemple en date, ce cher Alain Souchon, gentil papy de 75 ans, qui trouve que Paris est devenue sale et violente. La mini-polémique ainsi déclenchée permettra de faire parler de son dernier disque, qui ne sera certainement celui qu'on retiendra le plus de sa longue carrière.

Certes, ce type d'action peut avoir une utilité, par la pression que cela met sur les dirigeants politiques. L'oeil rivé sur les chaînes d'information en continu, ils se sentent obligés de réagir à la moindre polémique. Un voile contesté, dans un hémicycle de province, et c'est tout le système polico-médiatique qui trépigne pendant 72 heures. Ces actions peuvent néanmoins avoir le mérite de faire émerger des questions, des causes, si elles trouvent une certaine résonance dans la population. Cette fonction de mise à l'agenda est à peu près tout ce que les actions médiatiques permettent. Après, quand il faut résoudre le problème, faire avancer une politique publique, changer les comportements des gens, ou des entreprises, c'est une autre paire de manche. Cela demande de travailler, de se plonger dans la technicité, de déployer des moyens importants, pour des processus qui prennent du temps, et n'intéressent absolument pas les médias.

Pourtant, ce sont ces actions concrètes qui font changer le monde. Le blocage de la rue de Rivoli à Paris, ou le fait de provoquer des retards dans le métro de Londres ne permettront pas d'éviter la catastrophe climatique. C'est un véritable changement culturel qui doit être mené pour modifier les modes de vie. Trier ses déchets, c'est bien, mais c'est largement insuffisant. On en est à se poser la question du régime alimentaire (viande ou pas, produits importés ou locaux), des déplacements (faut-il encore prendre l'avion, voire, faut-il renoncer aux voyages lointains). Si la conscience de la nécessité de changer radicalement arrive progressivement, les gens (moi le premier) sont un peu désemparés pour la mise en œuvre concrète, faute d'une offre de biens et services réellement "sauvetage de planète" et surtout, d'une bonne connaissance de ce qui existe. Il faut qu'il existe une alternative entre continuer à flamber comme hier, et revenir à l'âge de pierre, à vivre dans des grottes. Je vis dans une grande ville, avec des contraintes sur lesquelles je n'ai, individuellement, que peu, voire pas d'emprise.

La première étape consiste à rétablir une intermédiation de confiance. L'avenir des médias n'est plus dans le scoop et le fait d'être le premier à donner une information. Ce qui compte, c'est la confiance établie avec le lecteur/spectateur. Sur ce plan, les médias audiovisuels touchent régulièrement le fond (il n'y a qu'à voir le week-end d'emballement autour de l'affaire Dupont de Ligonnès). C'est une opinion personnelle, mais je pense que l'image est un mauvaise vecteur d'information, qui vire presque toujours au divertissement. Mieux vaut l'écrit, ou pour ceux qui n'aiment pas lire, le son. C'est largement suffisant pour s'informer. L'autre travers est le biais militant, avec un but qui n'est pas d'informer mais de diffuser des opinions, en s'efforçant de les faire partager (en se dissimulant plus ou moins derrière une apparence de "neutralité"). Là encore, la confiance ne peut pas s'établir, si on cherche de l'information (et pas des confirmations de ses opinions). Vouloir sauver la planète nécessite de documenter et de diffuser ce qui se fait, les "bonnes pratiques" mais aussi les débats et controverses autour de ses sujets, en pariant sur l'intelligence des gens, qui sont assez grands, dans leur immense majorité, pour se faire leur propre opinion. Noyé dans la masse du flot médiatique, je ne vois pas où trouver cette information non faussée que je cherche, qui me permet de répondre à une question simple : "qu'est ce que je dois faire, concrètement, à mon échelle, pour essayer d'enrayer le désastre du changement climatique ? Quels comportements individuels, quels engagements collectifs ?"

La deuxième étape est d'organiser la pression citoyenne, non pas pour imposer aux politiques de se bouger, mais pour que les citoyens prennent eux-mêmes les choses en mains. Des initiatives existent, mais elles restent isolées, et n'arrivent pas à passer à la massification pourtant nécessaire. En France, on attends trop de choses de la puissance publique, ce qui est un problème de fond. Là encore, trop de gens de bonne volonté, qui s'engageraient volontiers dans quelque chose de concret, ne sont pas outillés, informés, pour lancer ou rejoindre une initiative de transformation réelle de la société. Même au sein des entreprises, petites et grandes, les gens sont mûrs pour changer et faire évoluer les pratiques. A condition de savoir quoi faire, qu'on leur propose des choses réalisables, avec une feuille de route, et pas seulement des objectifs, parfois irréalistes, avec l'injonction de les atteindre.

La prise de conscience, c'est bien, mais c'est assez largement fait. Il faut arriver à passer à l'échelon supérieur, à l'accélération des changements de comportements. Nous ne sommes malheureusement pas assez bien outillé. C'est là qu'il faudrait mettre les forces et énergies disponibles, pas dans de l'agitation médiatique, flatteuse pour l'ego de ceux qui s'y adonnent, mais aux effets limités (quand ils ne sont pas contre-productifs) pour la cause qu'ils prétendent défendre.

mardi 24 septembre 2019

Greta Thunberg, figure de la submersion écologiste des élites

Les périodes de grands changements voient souvent poindre des figures étranges, qui portent et incarnent ces changements. La Bible est pleine de ces prophètes, qui viennent annoncer des catastrophes à venir, et qui se font haïr (voire pire) des puissants en place. Le prophète dérange l'ordre établi, de manière souvent spectaculaire, et trouve un écho dans la population, car au fond, il dit des choses vraies, même si sombres et désagréables à entendre. Greta Thunberg m'apparait comme une incarnation du XXIe siècle de cette fonction prophétique. Elle met sur la place publique un problème qui menace la survie de la société, une chose sue de tous, mais que personne ne veut regarder en face. Le prophète oblige à regarder en face le cataclysme qui arrive, et à envisager les changements nécessaires pour tenter d'y échapper. Dans la Bible, ça ne marche pas toujours, et la catastrophe vient régulièrement frapper les Hébreux, sous forme de catastrophe naturelle ou d'invasion étrangère.

Aujourd'hui, la catastrophe climatique est à nos portes. Elle est parfaitement documentée, par les scientifiques les plus éminents, et les signes sont franchement perceptibles par la population. La réaction impose des mesures plus que drastiques, quasiment un changement de mode de vie, et donc un bouleversement économique et social rude. Les "petits gestes qui sauvent la planète" sont juste ridicules au regard de ce qu'il faudrait faire. Ce bouleversement amènerait des changements qui toucheront aux équilibres de pouvoirs. D'où l'hostilité des castes dirigeantes, dont le premier réflexe est de faire taire le porteur de mauvaise nouvelle, en le supprimant, ou, si ce n'est pas possible, en le discréditant. Nous ne sommes plus aux périodes anciennes, où les déviants étaient envoyés au bucher. Donc on prend la deuxième voie, en cherchant à disqualifier celle qui oblige le monde à regarder en face la catastrophe qui vient. Le tombereau d'insultes qui tombe sur Greta Thunberg est absolument impressionnant, que cela viennent des élites politiques ou médiatiques. Aucune réponse de fond, juste de l'insulte et du mépris. Ils n'ont absolument rien à proposer...

Dans cette affaire, ce n'est pas Greta Thunberg qui a le plus souffrir, mais les élites en question, qui sont tellement déconnectées des réalités, qu'elles ne se rendent pas compte qu'elles achèvent de se discréditer. La mobilisation des jeunes dans la rue, à travers le monde, sans organisations structurées, est impressionnante. Cette prise de conscience écologiste est le marqueur de la génération qui vient, celle de mes enfants. Tout comme mai 68 à été le marqueur de celle de mes parents. Ceux qui râlent après ces manifestations et leurs figures de proue me font penser à la réaction du général de Gaulle et de ses barons, qui ne voient dans Mai 68 que de la "chienlit", passant à coté de l'aspect politique, culturel et générationnel de l'évènement. Un an après, il quitte le pouvoir, complètement dépassé et à coté de la plaque. Il arrivera la même chose à ces leaders qui insultent Greta Thunberg, et continuent à prôner la croissance à tout prix, et à refuser le moindre effort pour lutter contre le changement climatique. Ils risquent fort d'être balayés.

L'option dure, c'est la survenue de catastrophes climatiques, entrainant de vastes mouvements de population, et donc des guerres. Le mode de vie occidental est très fragile. Il suffit de quelques drônes chargés d'explosif sur un site pétrolier saoudien, pour que le prix du pétrole, donc de l'essence, grimpe. Imaginez demain, ce sont des coulées de boues, suite à des pluies torrentielles, qui détruisent des infrastructures vitales ? On sait très bien qu'une crise économique ou énergétique entraine derrière des crises politiques et sociales. Le monde occidental n'est pas du tout à l'abri de conséquences difficiles, qui amèneront à des changements de mode de vie, contraints et forcés.

L'option douce, c'est le changement politique par les urnes. La situation en France murit lentement, pour qu'un renversement politique, comparable à celui de 2017, se produise. Emmanuel Macron et ses marcheurs ont échoué à remplir la promesse du changement. En fait, rien n'a changé, sinon qu'on a des politiques inexpérimentés à la place de vieux briscards. Les politiques menées sont les mêmes, avec des attitudes assez semblables. C'est même pire, car les élus n'arrivent même plus à cacher qu'ils ne maitrisent plus grand chose. Les lois votés au Parlement sont insignifiantes et ne changent pas grand chose dans la réalité. Le mouvement des Gilets jaunes a exprimé de manière brutale cette insatisfaction d'une couche de la population. Il existe une véritable frustration, qui peut profiter à une nouvelle force politique, qui serait capable d'emporter la mise en portant un projet de transformation écologique qui soit crédible. Cette jeunesse qui défile ne se reconnait pas dans les élites en place, pas plus que les gilets jaunes. Ce qui sauve le pouvoir en place, c'est l'absence d'une offre alternative crédible. L'attelage PS-UMP a pu ainsi se maintenir longtemps grâce à cela, avant de se faire dynamiter en deux ans par Emmanuel Macron.

Demain, il peut arriver la même chose à l'actuel chef de l'Etat, si un leader qui incarne un projet de rupture sur la question climatique arrive à émerger et à participer au processus électoral. Cela pourrait arriver vite, plus vite qu'on ne le pense. Il suffit de pas grand chose, quand on voit ce qu'une adolescente suédoise a été capable de faire...

mercredi 18 septembre 2019

Macron, l'immigration et l'emballement de la presse parisienne

Lundi 16 septembre, Emmanuel Macron a fait un discours d'une heure devant les députés, façon patron de boite lors du séminaire des cadres. En cette rentrée, il rappelle quelques règles, indique les sujets prioritaires, développe sa pensée et son état d'esprit. Tout cela dans un huis clos très relatif. Entre les députés qui twittent directement et une dizaine de journalistes politiques, qui eux aussi, semblent suivre en direct ou en léger différé, tout sort rapidement. Du moins, un verbatim incomplet, reconstitué avec des morceaux recollés, sans le contexte et l'ambiance. Il n'en faut pas plus pour que les journalistes et commentateurs parisiens s'enflamment, à partir d'un passage consacré à l'immigration parsemé de petites phrases et mots chocs. On en arriverait à croire, en lisant rapidement tous ces articles, qu'Emmanuel Macron est sur le point d'adopter le programme de Marine Le Pen sur le sujet, que la moitié du groupe LRM est en feu, et que c'est le fait politique du jour, si ce n'est de la semaine.

Reprenons les mots, tels qu'on peut les reconstituer à travers différents articles de presse. Il explique que la politique française en matière de traitement des demandes d'asile ne fonctionne pas bien, qu'il y a encore trop de fraudes, avec des failles exploitées par des passeurs. Cette défaillance du service public provoque des tensions sociales, le sujet de l'immigration étant particulièrement sensible. Il explique également que les classes dirigeantes (dont lui et la totalité de l'assistance, ce soir-là, font partie) n'apportent pas une attention assez soutenue à ce sujet, ni une réponse adéquate, car il n'y sont pas confrontés dans leur quotidien. Or, c'est loin d'être le cas des couches populaires, qui vivent très différemment le problème, car ils en supportent tous les inconvénients et désagréments en termes de qualité de vie. De ce fait, Marine Le Pen trouve une audience très forte dans les couches populaires, car elle formule des constats et des propositions qui y trouvent une résonance forte, car ils répondent à un vécu. Chose que les autres partis n'arrivent pas à faire, faute d'écouter réellement (ou pire, s'en foutant complètement) la situation de ces couches populaires. Cela se traduit pas des résultats électoraux élevés pour le RN, et que cela embête bien Emmanuel Macron. En effet, vu qu'il a éclaté la gauche en 2017, puis la droite en 2019, Marine Le Pen reste le seul adversaire politique à faire des scores à deux chiffres aux élections.

Qu'Emmanuel Macron veuille aller sur le terrain de la politique migratoire, à des fins électoralistes et politiciennes, cela ne fait guère de doute, et c'est compréhensible. On peut penser que le fonctionnement du système de traitement des demandes d'asile devrait connaitre prochainement des modifications (et rêvons, des moyens supplémentaires pour que les fonctionnaires qui en ont la charge puissent faire correctement leur boulot). Ce sont à peu près les seuls éléments sûrs dont on dispose. Les pistes qui semblent se dessiner ne font état que de projets et de rapports qui doivent être rendus. Attendons de voir, et si les craintes exprimées par certains sont peut-être excessives, elles peuvent aussi se révéler finalement fondées. La prudence s'impose donc sur ce volet "politique publique" et rien ne dit qu'Emmanuel Macron va supprimer le droit d'asile ou détruire l'aide médicale d'Etat. On est a mi-mandat, et pour l'instant, on n'a rien vu de tout ça. Ce qui domine, c'est davantage une continuité avec les politiques menées sous le précédent quinquennat (ce qui n'est pas très glorieux).

Je suis donc un peu désespéré de lire, sur le site Slate, un papier d'un chroniqueur-éditoraliste, dont voici le chapô "Dans l'espoir de séduire l'électorat lepéniste, le président ressort les vieux clichés du bourgeois humaniste et de l'ouvrier xénophobe." S'en suit un long papier où l'auteur plaque ses clichés et donne son avis, sur les quelques mots qui lui ont été rapportés comme étant ceux du chef de l'Etat. L'article est caricatural, mais malheureusement, donne un peu le ton de la manière dont ce discours a été traité. Sur le Huffington Post, le papier donne la parole à Sonia Krimi, députée LRM très indépendante et très à gauche, qui elle aussi, embraye direct, alors même qu'elle n'était pas présente lors du discours, et n'a donc fait que ouï-dire. Deuxième interrogé, Aurélien Taché, jeune député de l'aile gauche, ultra-politique (formé au MJS et qui en a gardé quelque chose), abonné aux passages médias. Ces deux députés sont connus pour leurs prises de positions très libres et très à gauche, et ne reflètent pas vraiment la position de l'ensemble du groupe. Un choix d'interlocuteur qui n'est pas vraiment innocent et neutre. Libé est dans la même veine, rassemblant des déclarations de différents ministres (en fait deux ministres de second rang), aff pour plaquer dès le premier paragraphe une analyse politique qui consiste à dire qu'Emmanuel Macron se place dans les pas de Nicolas Sarkozy et court après Marine Le Pen en singeant son programme sur l'immigration.

J'ai un sentiment de malaise face à cette fixation généralisée sur un point d'un discours qui a duré facilement une heure, où Emmanuel Macron a dit plein de choses, sur d'autres sujets. Comme trop souvent, quand il y a plusieurs sujets, l'un d'entre eux prend le pas sur les autres, et sature l'espace. Le Figaro, comme on pouvait s'en douter, a également mis le paquet (pas dans la même tonalité que Libé, évidemment). Le Monde en fait un édito et plusieurs papiers. J'ai comme l'impression que Macron aurait dit autre chose sur l'immigration, c'est quand même ce point qui aurait retenu l'attention. Cela interroge sur la manière dont les médias sélectionnent et hiérarchisent l'information. Ces quelques phrases prononcées valaient-elles vraiment autant d'encre et d'octets ? Les Gilets jaunes ne sont pas privés d'appuyer sur ce questionnement, pour critiquer (voire pire) les médias "nationaux", qu'ils accusent de n'écouter que leurs propres obsessions, pour définir ce qui doit être traité, et l'angle pour ce faire. Visiblement, la leçon n'a pas été entendue et les médias nationaux sont restés exactement sur la même ligne, avec un traitement selon les grilles de lecture habituelles.

samedi 13 juillet 2019

Le malaise face à l'attaque de Médiapart contre Rugy

Médiapart vient de tirer une salve de missiles contre François de Rugy, ancien président de l'Assemblée nationale et actuel ministre de la Transition écologique. On y apprend qu'il aurait mené, avec son épouse, la "vie de château" à l'hôtel de Lassay quand il était président de l'Assemblée, qu'il aurait fait réaliser des travaux somptuaires dans son appartement de fonction de ministre, qu'il aurait indument bénéficié d'un logement social, et qu'en prime, sa directrice de cabinet aurait, elle aussi, un logement social, et qu'elle ne l'aurait pas occupé pendant 12 ans...

Cette série d'articles me laisse perplexe, et suscite même chez moi un malaise. Fabrice Arfi est un journaliste rigoureux, qui a sorti des affaires authentiquement scandaleuses (Cahuzac, Bettencourt...). J'ai donc a priori confiance dans ce qu'il écrit. Sauf que cette fois-ci, je trouve son travail un peu léger, pour ne pas dire pire. A partir de quelques éléments réels, toute une mayonnaise a été montée, avec une dose de mauvaise foi et de partialité qui me surprend et me déçoit. En effet, tous les articles sont à charge, et quand on regarde les choses avec impartialité, les baudruches se dégonflent vite. C'est extrêmement décevant de la part de Médiapart, et écorne leur image.

Sur la vie de château. Oui, l'hôtel de Lassay est un endroit splendide, qui illustre bien l'expression "les ors de la République". C'est la résidence officielle du président de l'Assemblée, qui y dispose d'un logement. Pour tout dire, seuls les salons d'honneur du rez-de-chaussée sont splendides. A l'étage (j'y suis déjà allé), ce sont des bureaux tout ce qu'il y a de plus fonctionnel et "normal". L'appartement de fonction est un trois pièces sans prétention. Les lieux sont utilisés pour les missions de représentation, liées à la fonction de président de l'Assemblée. Il y a donc toute l'infrastructure hôtelière (cuisine, caves, services de vaisselle...) ainsi que le personnel dédié. Il faut reconnaitre que la tentation peut être grande d'utiliser tout cela à des fins purement privées. Reste à délimiter ce qui relève du privé et du professionnel, quand vous résidez dans un logement de fonction doté de personnel de service... Je ne vois pas le problème quand les serveurs, par pure gentillesse, mettent quelques fleurs sur une table où il n'y a que deux couverts, à, la Saint-Valentin.

Dans le cas qui nous occupe, il s'agit d'une dizaine de dîners, que le président a demandé à son épouse de lui organiser, pour lui faire rencontrer des personnalités intéressantes, qui peuvent lui apporter des analyses et des informations utiles à l'exercice de sa fonction. Rien que de très ordinaire, vu l'agenda chargé des hommes politiques, les repas sont des moments de travail, qui permettent de voir du monde. Parfois, c'est très directement lié aux dossiers en cours, parfois, c'est plus pour prendre l'air du temps, écouter des analyses politiques, découvrir des gens et entretenir votre carnet d'adresses. Cela ne me choque pas qu'un homme politique le fasse. Quand il dispose d'une résidence de fonction aussi bien équipée que l'hôtel de Lassay, il aurait tort de ne pas l'utiliser. Là où on entre dans la zone grise, c'est que beaucoup d'invités faisaient partie du cercle relationnel de Madame de Rugy, organisatrice de ces diners. Il y a là une imprudence, car même si ces invités répondent à tous les critères objectifs pour être invités à ce genre de dîners, la suspicion existe. Cela amène à se poser la deuxième vraie question posée par cette affaire : faut-il que le conjoint participe ainsi aux activités politiques de son époux ? Tout dépend si le conjoint est conscient des enjeux et doté de suffisamment de sens politique pour éviter les erreurs, et se limiter à de simples fonctions protocolaires. Mais parfois, le soutien moral, le "regard extérieur" du conjoint est précieux pour un élu. Là encore, la frontière est délicate à tracer, il est facile de la franchir sans s'en rendre compte, et de se retrouver exposé aux critiques.

Le fond de la critique portée par Médiapart est de savoir si Séverine de Rugy a fait profiter ses amis de la résidence de son mari, et accessoirement, les a régalés au delà de ce qui se pratique ordinairement. Quand on ramène la question à cela, on voit que l'ampleur potentielle du scandale est assez limitée, mais n'est pas totalement inintéressante. Médiapart a choisi de mettre le paquet pour répondre que la limite a été largement franchie. Ils l'ont fait, non pas tellement par le texte, mais avec un choix de photos qui a beaucoup joué dans l'ampleur médiatique de l'affaire. Il n'y aurait pas eu cette image de homards, les choses n'auraient pas aussi bien "pris" dans l'opinion. Que penser d'un article dont la force de frappe principale est une image non sourcée ? L'article aurait mérité d'être creusé davantage. Un seul invité est cité, Jean-Michel Aphatie, et va dans le sens de la démonstration des auteurs de l'article : "c'était une soirée privée". J'aurais aimé que d'autres soient interrogés. Si Médiapart ne l'a pas fait, FranceInfo s'en est occupé, et le son de cloche est très différent. La plupart des invités ont trouvé ces diners "dans les normes de ce qui pratique habituellement", ni mieux, ni pire que dans les autres ministères. La plupart ont estimé que c'était des rencontres "professionnelles" où ils ont pu discuter, échanger, bref, faire ce qu'on fait habituellement dans les "dîners en ville". Que la pratique choque, je peux le concevoir, mais alors, pourquoi se focaliser sur François de Rugy et lui faire porter tous les péchés des mondanités parisiennes ?

Médiapart a enchainé sur un "logement social" dont aurait bénéficié François de Rugy, à Orvault, dans la banlieue de Nantes. Le papier ne tient pas la route, et fait honte à ceux qui l'ont signé. Un article de Ouest-France démonte complètement l'accusation. En fait de "logement social", il s'agit d'un logement relevant d'un dispositif dit "scellier" où le propriétaire, en échange d'avantage fiscaux, s'engage à louer un peu moins cher. Lorsque François de Rugy a voulu louer, il entrait dans les clous. Personne ne s'est posé de questions, le bail a été signé et c'est terminé. Là dessus, Médiapart surenchérit, en indiquant que cette année là, François de Rugy ne payait pas d'impôts sur le revenu, car il avait fait de gros dons à son parti. Cette pratique est la norme à gauche, où les partis prélèvent des sommes, parfois importantes, sur leurs élus. Il suffit que François de Rugy n'ait pas, pendant quelques temps, réglé ses cotisations, pour se retrouver avec un gros arriéré. Le jour où il a déposé son dossier pour obtenir ce logement, il a juste bénéficié d'une bonne "conjonction des astres" sans que rien ne vienne prouver qu'il l'ait organisée.

Troisième étage de la fusée, le logement social de la directrice de cabinet. Là encore, le dossier est présenté uniquement à charge. Cette personne est une haut-fonctionnaire. En 2001, elle vient de quitter un poste avec logement de fonction, est en procédure de divorce, avec un enfant mineur avec elle. L'Etat s'occupant de ses agents, elle a pu obtenir un logement social, sur le quota réservé aux fonctionnaires. Elle n'a donc pas pris la place d'une personne en liste d'attente, puisque les demandes "ordinaires" relèvent d'autres procédures. En 2006, elle repart sur un poste de préfète, et enchaîne sans discontinuer jusqu'en 2018. Un préfet peut sauter du jour au lendemain, sans préavis, et doit libérer très vite le logement de fonction. Si elle enchaine sur un autre poste, c'est un simple déménagement. Si ce n'est pas le cas, elle est à la rue. D'où l'importance d'avoir, à coté, un autre logement, pour se retourner. Certes, le fait que ce logement de secours soit un logement social pose question, quand on connait la demande à Paris. Mais quand on regarde la situation de cette préfète, on peut comprendre que vu ses fonctions très prenantes, elle n'a pas nécessairement percuté, ni pris le temps de se trouver un autre logement. Si, avant de juger, on se mettait à sa place, et se demandait ce que l'on aurait fait, nous, dans la même situation et les mêmes contraintes ? La plus grande faute de François de Rugy, dans cette affaire, est d'avoir viré immédiatement sa directrice de cabinet. Une attitude à mes yeux bien plus grave et disqualifiante, pour un élu, que d'avoir fait servir du homard à ses invités.

Mon malaise vient aussi du fait qu'on se contente de juger le personnel politique uniquement sur l'utilisation à des fins personnelles, des moyens mis à leur disposition, et sur des questions d'enrichissement illicite. Bien entendu, cet aspect est important, et les époux Balkany méritent largement de faire un séjour en prison. Mais un responsable politique, c'est aussi un personne qui prend des décisions de politique publique qui engagent le pays. Or, il est extrêmement rare que les élus soient attaqués aussi violemment pour les décisions de fond qu'ils prennent. A mon avis, Dominique de Villepin n'a pas été assez attaqué pour plusieurs décisions qu'il a prises, comme la privatisation des autoroutes. Nos dirigeants prennent parfois des décisions contestables, voire dangereuses pour le pays, mais ils ne sont cloués au pilori qu'en cas d'atteinte à la probité.

J'estime que ce biais dans le contrôle de l'action des élus est préjudiciable à la démocratie. La question de la probité est importante, mais elle ne doit pas occulter que lorsqu'en tant que citoyen, on "demande des comptes", ce n'est pas juste de ce que les élus ont fait de leurs frais de mandat, mais de ce qu'ils ont fait de leur mandat.

mercredi 10 juillet 2019

La République en Marche enchaîne les erreurs de casting

Aux élections européennes, la République en marche a désigné comme tête de liste Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes. Sur le papier, ça pouvait coller, car elle maîtrise parfaitement les enjeux européens, connait les règles et les personnes à Bruxelles. La campagne et ses premiers pas à Bruxelles ont révélé qu'il s'agissait en fait d'un choix désastreux, du fait de son absence quasi-totale de sens politique et de charisme. On aurait pu penser que la leçon avait été apprise et que l'erreur ne serait pas reproduite. Et bien non, moins de deux mois après, en Marche s'apprête à nouveau à planter une élection à sa portée, en misant sur le mauvais cheval, avec l'investiture de Benjamin Griveaux pour la mairie de Paris. C'est d'autant plus désespérant qu'en interne, le parti présidentiel avait le bon candidat, en la personne de Cédric Villani.

Les municipales sont une élection particulière, où afficher la trombine d'Emmanuel Macron sur ses documents de campagne ne suffit pas à faire gagner. Il faut que le candidat ait des qualités personnelles qui fassent que l'on ait envie de voter pour lui, et fasse réellement campagne. Car face à Anne Hidalgo, la campagne sera rude, et portera davantage sur les candidats, leur personnalité, que sur leur bilan ou leur programme. Aux municipales, quelle que soit la taille de la commune, les contraintes et les enjeux s'imposent à tous les candidats, et la différentiation ne se fait pas tant sur les choix à opérer, que sur leur priorisation et leur valorisation symbolique. L'une des premières choses que l'on regarde, chez un candidat, c'est son charisme, sa capacité à impulser, mais aussi à représenter. Est-ce que je serais fier que le candidat soit mon maire ? Est-ce qu'il incarne bien la ville, telle que je la vis et la vois ? Dans une grande ville comme Paris, un maire doit avoir une vraie stature, faire rêver et séduire. Sur ce plan, il n'y a pas photo, Villani fait beaucoup plus rêver que Griveaux. Un scientifique internationalement reconnu, qui a enseigné dans les grandes universités américaine, c'est quand même autre chose, aux yeux d'un parisien, qu'un ancien vice-président du conseil général de Saône-et-Loire, qui a fait un passage comme lobbyiste chez un promoteur immobilier.

Sur le plan du dynamisme et de la précampagne, il n'y a pas photo non plus. Griveaux, depuis 2017, clame qu'il est l'oint du président, que cette onction suffit à lui donner toute légitimité pour diriger. Depuis cette époque, il n'a pas fait réellement campagne, il s'est juste contenté de verrouiller les appareils politiques, afin d'empêcher des rivaux d'émerger. Ce n'est pas compliqué, dans un système ultra-centralisé autour du chef, de publier des tribunes signées par des élus sortants qui cherchent à être reconduits. C'est autre chose de remplir un théâtre de 600 personnes, quand on est outsider, et d'attirer autour de soi des personnalités représentatives de la société civile. Une campagne municipale se gagne en allant voir les gens, les forces vives de la ville, pas en réunissant régulièrement les élus en place pour s'autocongratuler. Une campagne, c'est d'abord et avant tout une dynamique. Villani a montré, en toute fin de pré-campagne, qu'il avait la capacité de la créer, d'entraîner des gens, et d'obtenir des ralliements significatifs. A l'inverse de Griveaux, qui n'a rien impulsé de notable depuis sa sortie du gouvernement.

Sur le plan de l'adéquation avec la base militante, Villani surclasse également Griveaux. Ce dernier est un pur produit du PS, passé par les mandats locaux en province, et l'écurie présidentielle de DSK. Son atout est d'être monté très tôt dans la voiture Macron, et d'être un fidèle de la première heure, faisant partie du premier cercle avec lequel le chef de l’État a noué des liens affectifs. Pour le reste, sa pratique des bonnes vieilles ficelles et son attitude cassante ne sont pas franchement en phase avec l'esprit "marcheur". Celui-ci, qui alterne entre fraîcheur et candeur, veut faire de la politique autrement, faire monter de nouvelles têtes, renouveler le personnel politique. Cédric Villani, le mathématicien couverts d'honneur, qui n'avait jamais fait de politique avant, correspond bien mieux à ce qu'attend la base militante. Villani, c'est un peu l'une des belles réussites de la promesse de renouvellement de 2017. Le mettre sur la touche, au profit d'un apparatchik grisâtre, risque de décevoir fortement une base encore imprégné de l'esprit de la campagne de 2016 (avec ses mythes et ses fantasmes).

Sur un plan plus "tactique électorale", Villani était également mieux armé. Par un positionnement et un discours très "écolo-bobo", et une image décalée, il était en mesure d'aller grappiller des électeurs écologistes ou de centre-gauche, qui votent naturellement PS, donc Hidalgo. C'est sur ce segment que va se jouer l'élection, car la droite est atomisée. Les résultats des européennes ont montré que les électeurs LR classiques ont en partie basculé chez Macron. Les maires d'arrondissement de la droite modérée sont prêt à manger dans la main de n'importe quel candidat LRM, pour garder leur place. Encore plus à droite, c'est Rachida Dati qui tient la corde pour mener les listes "LR canal historique". Pas de quoi être inquiet pour le candidat LRM, qui peut donc se déporter un peu vers la gauche. Chose que Villani aurait fait mieux que Griveaux, qui n'arrivera pas à mordre significativement sur l'électorat naturel d'Anne Hidalgo.

La République en Marche avait tout pour gagner Paris, et donc clamer dans les médias que les élections municipales ont été un succès pour le mouvement et le président de la République. En désignant Benjamin Griveaux, elle donne toutes les chances à Anne Hidalgo de conserver son poste.

lundi 1 juillet 2019

Face aux attaques, la Presse a en mains les clés de son destin... si elle veut s'en saisir

La tension monte entre les journalistes et le pouvoir macronien. Ce n'est pas nouveau et c'est une position constante du président, mais cela monte en puissance, car contrairement à ses prédécesseurs, l'actuel chef de l'Etat garde le cap et met en oeuvre ses engagements. Cela donne des lois, comme celle sur les fausses nouvelles, et celle sur la lutte contre la haine sur internet, actuellement en discussion. Le but de ces lois est clair : mettre les plateformes numériques, réseaux sociaux en tête, sous la coupe du CSA, pour la surveillance des contenus diffusés, au même titre que les chaînes de télévision. On assiste également à des provocations, celle du secrétaire d'Etat au numérique, qui évoque la création d'un "conseil de l'ordre des journalistes" ou celle de la ministre de la Justice, proposant de sortir la diffamation et l'injure du régime procédural de la loi de 1881 (ce qui revient à vider cette loi de sa substance).

Derrière ces attaques, il y a une volonté du pouvoir politique de brider un contre-pouvoir. Comme il le fait avec tous les autres contre-pouvoirs. Les syndicats ont subi des attaques très violentes depuis 2017, Emmanuel Macron cherchant à assécher leurs ressources, par la réforme de la formation professionnelle, les ordonnances sur le droit du travail, qui diminuent fortement le nombre de représentants du personnel dans les entreprises. Il sape aussi le paritarisme, en supprimant les cotisations salariales pour certains régimes, comme l'assurance chômage. Résultat des courses, les syndicats de salariés regardent en pleurant, mais impuissants, se faire une réforme discutée entre le gouvernement et le patronat. Les salariés ne participant plus financièrement au dispositif, ils n'ont plus voix au chapitre. Depuis 2017, ce gouvernement est fermé aux compromis. Il discute, échange, mais à la fin, fait ce qu'il veut, ne pliant que devant les rapports de force. La réforme constitutionnelle en est un exemple. Après un premier échec, prévisible, le gouvernement est revenu à la charge en lâchant du lest face aux sénateurs, qui on tenu bon, malgré la difficulté et les menaces.

Les journalistes auraient tort de prendre ces critiques et attaques à la légère, car s'ils laissent faire, les réformes annoncées seront mises en œuvre. La profession est face à un véritable défi politique. Il faut d'abord comprendre sur quelles bases le pouvoir politique attaque, afin d'apporter des réponses. En effet, la presse (en particulier les télévisions, mais pas qu'elles) est critiquable. Les télévisions dite "d'information en contenu" ne font pas de l'information, mais de la mise en scène de l'actualité à des fins d'audience, sans grande pudeur, parce que leur modèle économique les y poussent. La presse écrite, par un manque criant de moyens (les entreprises de presse sont incapables d'investir suffisamment) n'offre pas toujours un produit à la hauteur des promesses, tant sur le choix des sujets que sur la manière de les traiter. Entre suivisme, paresse intellectuelle, déontologie douteuse et réel manque de moyens humains, la voie est largement ouverte à des critiques légitimes du travail des journalistes. Parfois (et c'est un comble), ce sont les journalistes qui se flinguent entre eux.

La défense qui consiste à hurler à l'atteinte à la liberté de la presse à la moindre critique n'est plus audible. Les journalistes sont totalement déconsidérés dans la population. Le mouvement des Gilets Jaunes a révélé une ampleur dans cette détestation, qui va jusqu'au boycott. La presse "classique" n'est plus considérée comme une source fiable par certains. Nombre de citoyens se tournent vers des médias qui se présentent comme "neufs" et dont le travail consiste à présenter un miroir à leurs lecteurs et téléspectateurs, en prétendant faire de "l'info brute", sans commentaire. C'est piégeux, car ce qu'ils montrent est vrai, mais ils ne montrent pas tout, et sélectionnent même soigneusement ce qu'ils montrent, pour obtenir un résultat biaisé, dicté par leurs financeurs. Du fait de leur discrédit, les médias "traditionnels" sont incapables de répliquer, et subissent même un véritable harcèlement en ligne, dès qu'ils remettent en cause les certitudes des militants, ou mettent à mal la comm' du gouvernement.

La solution passe nécessairement par la profession elle-même, qui doit s'organiser, sur deux fronts.

Le premier est celui de la déontologie et des pratiques professionnelles. Certaines critiques formulées contre des articles ou des reportages sont parfaitement fondées. Trop souvent d'ailleurs. Il existe un problème chez les journalistes, où la majorité qui essaye de bien faire son travail se fait tirer vers le bas par des commentateurs verbeux et creux, qui pullulent sur les chaînes d'info. Une petite minorité (souvent dans le très haut du panier de la presse parisienne) se complait dans les conflits d'intérêts, tandis que d'autres ont arrêté de travailler, pour vivre de leur rente de situation, en se faisant les relais des agences de comm', et de ceux qui ont des peaux de bananes à poser sous les pieds de leurs concurrents. Le Canard enchaîné est malheureusement devenu un symbole de cela, avec ses entrefilets non signés, qui tombent pile-poil pour arranger les affaires de certains. Face à cela, quelques mesures simples peuvent être mise en oeuvre. Tout d'abord un peu de transparence, avec des déclarations d'intérêts de la part des journalistes et des chartes de déontologie qui soient autre chose que de la RSE de grande boîte du CAC40. Il n'y a besoin d'aucune nouvelle loi, juste de s'y mettre...

Un récent rapport a proposé la mise en place d'un conseil de la déontologie de la presse. Une instance qui existe dans quasiment tous les pays d'Europe. Son rôle est de recueillir les plaintes concernant le travail d'un journal (article, reportage...) et de la soumettre à l'examen d'autres journalistes, pour voir s'il y a eu un manquement aux règles éthiques ou professionnelles du journalisme. Les chartes et autres guides de ce que l'on peut faire ou pas, sont claires et détaillées. Sans même aller jusqu'à le doter d'un pouvoir de sanction, le fait qu'il existe un lieu vers lequel un lecteur mécontent puisse se tourner, serait un immense progrès, pour regagner la confiance du public. Cette instance aurait aussi le mérite d'obliger les plaignants à lire les articles et à visionner les émissions jusqu'au bout, et à déposer une réclamation étayée et construite. Cela filtrerait beaucoup de râleurs, car au final, ce qu'il reprochent souvent à un journaliste, c'est de dire le contraire de leurs opinions, et de déranger leurs certitudes. Cet organisme peut aussi être une voix de la profession, qui dissuade certains médias, avide de sensationnalisme, d'aller trop loin. Il faudrait, pour cela, que cette instance se dote d'une composition et d'un mode de fonctionnement qui garantisse sa compétence et son impartialité. Là encore, pas besoin d'une loi, juste de s'y mettre. Si la profession ne se bouge pas, le travail sera fait par d'autres.

Le deuxième étage de la réponse est de retrouver une vitalité économique, en se donnant les moyens d'être indépendant et d'investir. Les entreprises de presse française sont dramatiquement sous-capitalisées. A part La Croix, tous les grands quotidiens nationaux sont la propriété de milliardaires, qui s'en servent comme d'un bouclier pour se défendre et essayer d'avoir un peu d'influence, afin de continuer à faire des affaires. Ils y mettent juste ce qu'il faut d'argent pour que le canard ne crève pas, alors même qu'ils ont des moyens très conséquents. Ils dépensent bien plus en mécénat (défiscalisé) qu'en renflouement de leur titres de presse. Les promesses de dons pour la rénovation de Notre Dame de Paris l'ont démontré de manière flagrante, et presque indécente. Il est nécessaire que les journalistes soient aux commandes de l'entreprise, ou au moins, que le patron soit réellement intéressé par la Presse, et en fasse son activité principale. Car le journalisme demande des moyens, le virage numérique exige des investissements parfois colossaux. La réussite de titres comme Le Guardian, ou encore le New-York Times montrent que, quand on y met les moyens et l'intelligence, on peut y arriver. Les obstacles sont nombreux, et viennent d'abord des journalistes, qui souvent, ne veulent pas entendre parler de gestion, parfois par incompétence, parfois par idéologie. Là encore, une révolution culturelle interne est nécessaire, car l'argent existe, il n'y a qu'à voir les levées de fonds que certaines start-up arrivent à faire, sur du vent.

dimanche 2 juin 2019

Le séisme politique des européennes

Le scrutin européen de mai 2019 est une étape de plus dans la reconfiguration politique, et une grande victoire pour Emmanuel Macron. Même si sa liste est arrivée deuxième, à moins d'un point de celle du RN, il gagne sur tous les tableaux, et se relance politiquement. Un petit miracle, après les six derniers mois, où le mouvement des Gilets jaunes a déstabilisé la majorité. Les électeurs sont toujours au rendez-vous, en nombre suffisant pour qu'une présidentielle, organisée maintenant, donne un deuxième tour Macron-Le Pen, avec victoire de Macron.

Première victoire, l'explosion en vol de LR. Le parti de droite a réalisé un score très bas (8,5%) mais surtout, et c'est ça le pire, a vu partir son coeur d'électorat, les personnes âgées aisées. Il suffit de voir le score dans le XVIe arrondissement de Paris, avec LREM à 46,10%, et LR à 24,22%. L'inverse aurait été un score plus attendu. Le choc est très brutal chez LR, qui n'attendait pas un tel décrochage, irrattrapable à un an des municipales. Gérard Larcher s'en est bien rendu compte, d'où sa réaction de panique, dès le mardi matin qui a suivi le scrutin. Laurent Wauquiez n'a tenu qu'une semaine, avant de jeter l'éponge, et les élus LR, désireux de sauver leurs mandats, commencent à quitter le navire. On peut comprendre que le maire de Saint-Cloud ait claqué la porte de LR, quand, dans sa commune, la liste Macron fait 42,45%, contre 17,47% pour LR. Le hold-up soigneusement préparé depuis 2017 a eu lieu, avec l'aide du RN, qui s'est chargé de faire les poches de LR en zone rurale, accentuant la débâcle. Aujourd'hui, la droite, c'est La République en Marche, avec une ligne libérale et modérée, qui visiblement convient parfaitement à une partie des électeurs qui ont voté Fillon en 2017. Ceux qui sont partis de LR ne sont pas prêts de revenir, tant que le duo Macron-Philippe sera aux manettes.

Cette opération rappelle furieusement le siphonnage du CNIP par les gaullistes, en 1962. Ce grand parti de droite avait dominé la IVe République, avec des figures comme Antoine Pinay. D'abord dans le gouvernement au début de la Ve République, le parti subi une chute brutale en 1962, lors des législatives. Ses électeurs trouvent finalement que l'UNR gaulliste est un parti donnant toutes les garanties à des électeurs de droite modérée. De plus, un certain Valéry Giscard d'Estaing créée une scission, en fondant les Républicains indépendants (RI), qui s'arrime à l'UNR. Il suffit aujourd'hui de remplacer CNIP par LR, UNR par la République en marche, et RI par Agir. Dans les années 80 et 90, le CNIP, devenu marginal, a servi de passerelle (et de blanchisserie) pour les transfuges du FN qui voulaient migrer vers le RPR. On voit mal aujourd'hui ce que pourrait être LR, à part une zone tampon entre LREM et le RN.

Deuxième victoire, la gauche est toujours aussi éclatée, et mieux, elle n'a pas réussi à se départager. Si elle a repris une partie des électeurs perdus en 2017, le paysage à gauche est tellement éclaté, que ce gain en électeurs ne se traduit pas en élus. Les scores très proches des Insoumis et du PS ne permettent pas de dire qu'une gauche radicale aurait pris l'ascendant sur une gauche réformiste, ou inversement. Pour LFI, le score est mauvais, et annonce une crise en interne. Les méthodes brutales et autoritaires de Mélenchon pouvaient être excusées, en interne, tant qu'il mène à la victoire électorale. Visiblement, les électeurs LFI ont été beaucoup moins indulgents que les militants, concernant les dérapages du boss, notamment lors de perquisitions. Ça va sans doute secouer, mais ne mènera nulle part, car Mélenchon est à la fois le ciment et le moteur du parti. Aucun autre leader pour LFI n'est envisageable en ce moment. Coté PS, le score est en soi un petit miracle, passant au dessus de la barre des 5% permettant d'avoir des élus, ce qui sauve Olivier Faure. Mais il reste insuffisant pour que les dinosaures proches de François Hollande ne tentent pas quelque chose. Cela risque de secouer aussi du coté du PS, qui pourrait passer pas mal de temps, prochainement, à des querelles internes dont il a le secret.

Entre les deux, il y a ce qu'il faut de ferments de division. Les Verts (dont c'est l'élection phare) ont réalisé un score honorable (ils ont fait déjà mieux) qui leur donne des ambitions. Pour un parti qui s'est replié sur sa base militante, ce score va justifier qu'ils fassent monter les enchères aux municipales, voire qu'ils partent seuls au premier tour. Une stratégie qui peut coûter cher si en face, LREM fait une razzia à droite, et sort largement en tête du premier tour. Coté génération.s, être au dessus de 3% permet d'être remboursé, et donc de ne pas être obligé de déposer le bilan. Cela permet de préparer la présidentielle de 2022, prochaine échéance d'un Benoît Hamon qui va se reposer un peu, histoire de récupérer des trois dernières années, qui ont été raides. Soyez assurés qu'il reviendra dans le jeu, et ce ne sera pas au bénéfice de l'union de la gauche, tellement les haines sont fortes. Elles sont d'autant plus irréconciliables qu'elles sont en partie irrationnelles. On se hait depuis tellement longtemps qu'on ne sait plus pourquoi. Mais on se poignarde allègrement, ce qui remet périodiquement des pièces dans la machine. Enfin, le PCF a trouvé, avec Ian Brossat, un leader qui peut toucher une cible électorale (certes, pas les ouvriers, mais du coté des jeunes urbains, ça cartonne) et qui est le premier, depuis Robert Hue, a être identifiable par les téléspectateurs. On peut gager qu'il ne va pas en rester là.

2017-2019, c'est la période charnière, qui ressemble beaucoup à 1958-1962. Macron n'est pas de Gaulle, mais les processus politiques se ressemblent beaucoup. La droite modérée a désormais un boulevard devant elle...

dimanche 28 avril 2019

Emmanuel Macron s'attaque à l'Etat profond

Dans sa conférence de presse du 25 avril, Emmanuel Macron a lancé une véritable offensive contre la haute fonction publique parisienne. Une vraie déclaration de guerre, même. Et il était temps, car s'il y a bien un point de blocage en France, il est dans un triangle entre Bercy, le Conseil d’État et la Cour des Comptes, dans ces "grands corps" de fonctionnaires, qui sont ceux qui mènent réellement le pays.

Le chef de l’État (lui-même issu et formé par ces grands corps) ouvre plusieurs fronts, tous complémentaires. Le premier, le plus visible, c'est la réforme de la formation, avec la fin de l'ENA et la disparition des "grands corps" dans un vaste chamboulement des déroulements de carrière. Actuellement, ces domaines sont largement auto-gérés par les grands corps, qui programment et placent les gens qu'ils ont repérés aux bonnes places, dans l'administration centrale, bien entendu, mais aussi dans les organismes para-étatiques et les grandes sociétés privées. Le terme "mafia" est souvent employé, il n'est pas totalement faux, tellement il existe une volonté de puissance et d'influence dans ces politiques de placement. Ce qui sauve, finalement, c'est qu'il existe plusieurs "mafias" concurrentes, qui se disputent les postes, ce qui permet parfois aux politiques d'arbitrer. Pas de choisir librement, mais au moins, de ne pas se voir imposer la personne à nommer, sans avoir d'alternative à opposer à la "suggestion" du corps de fonctionnaires concerné.

La deuxième attaque est la réduction du nombre d'organismes consultatifs, en concentrant les consultations et avis sur un Conseil économique, social et environnemental (CESE) dont on a rendu la composition incontrôlable (avec 150 citoyens tirés au sort). Ces organismes sont souvent peuplés de représentants des grands corps, qui, aux côtés des lobbies sectoriels concernés, élaborent les lignes directrices et les positions politiques. Un exemple parfait, dans sa composition comme dans ses dérives : le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA pour les intimes). Il sert de lieu de rencontre entre hauts fonctionnaires et lobbyistes des industries du divertissement. Il rend régulièrement des avis, fait des études (biaisées et confiées souvent aux mêmes...) et sert ainsi à mettre le tampon officiel de la République sur des positions politiques qui sont celles des acteurs économiques (et souvent en plus, bénéficiaires de coquettes subventions publiques). Chacun fait sa petite tambouille dans son coin, entre initiés et en toute consanguinité. Ce pan de la réforme fera quelques heureux au Sénat où, depuis des années, les rapports se multiplient pour dénoncer la spoliation du pouvoir politique, effectué par les hauts fonctionnaires, par le biais de ces autorités et conseils consultatifs. Le dernier en date, du sénateur Collombat, est particulièrement savoureux.

Le troisième volet est une réduction des effectifs dans les administrations centrales, au profit d'un vaste mouvement de déconcentration. En résumé, moins de fonctionnaires à Paris pour pondre des normes, et plus de fonctionnaires sur les territoires, dans les préfectures, pour appliquer intelligemment et avec souplesse, les normes qui existent. Une véritable révolution culturelle pour la fonction publique parisienne, plus préoccupée de raffiner encore et toujours les lois et règlements, que de voir comment elles s'appliquent. Ce volet de la réforme sera particulièrement brutal, car les fonctionnaires en poste à Paris n'iront pas en province. Question de choix de vie, mais également de fonction. Les deux types de postes sont très différents, ce ne sont pas les mêmes profils qui sont recherchés. Dans un deuxième temps, ça va être l'enfer en administration centrale car, comme pour les cabinets ministériels depuis 2017, ils vont essayer de faire autant de choses qu'avant, avec moins d'effectifs. Renoncer à certaines tâches demande un travail de deuil, car c'est une perte de pouvoir et d'influence.

Cerise sur le gâteau (ou dernier clou dans le cercueil), Emmanuel Macron souhaite lâcher la bride aux collectivités locales, en leur donnant un vrai pouvoir politique. Cela passe par une décentralisation accrue, et plus lisible, avec des compétences clairement réparties, et les moyens de les appliquer, autrement que par des dotations versées par l'Etat. Encore un levier de pouvoir en moins pour les administrations centrales. Le pire, c'est que cela s'accompagne d'un droit à la différenciation, les régions à particularisme ayant le droit d'adopter des règles adaptées à leur spécificité. L'horreur absolue pour les jacobins parisiens (dont le nid est au Conseil d'Etat) et l'enfer pour les administrations centrales qui s'aviseraient d'essayer d'encadrer tout cela.

Si Emmanuel Macron arrive à mener à bien ce paquet de réformes très cohérent, il va bouleverser l'armature administrative de la France, et casser cet "État profond" qui est à la fois l'armature, mais aussi le corset. Cela ne va pas se passer dans la douceur. Au contraire, il y aura du sang sur les murs. Le sang de qui ? Je n'en sais rien, car l’État profond a des ressources, et Emmanuel Macron bien peu d'alliés et de capital politique pour mener un combat où tous les coups seront permis.

vendredi 19 avril 2019

Le travers très français des idéologies stériles

Il faut souvent le regard d'un étranger pour faire ressortir les travers structurels d'un pays. Je ne peux donc que recommander la lecture de ce portrait de Juan Branco, le "radical chic", par Richard Werly, du journal suisse Le Temps. C'est un assassinat en règle, non pas tellement de Juan Branco, que de l'archétype qu'il représente, et derrière du romantisme révolutionnaire qui étreint régulièrement la jeunesse française, avant qu'elle ne bascule avec armes et bagages du coté de l'ordo-libéralisme, et aille faire de l'argent dans le privé.

Le délice de ce portrait est dans le dernier paragraphe, où le journaliste fait le parallèle entre Juan Branco et les gauchistes des années 60. Mêmes origines sociales, même parcours scolaire brillant, même radicalité en paroles, en écrits (avec parfois quelques débuts de pratiques). C'est brillant et ébouriffants, sans concession, comme on aime en France. Et puis quand on revient 20 ans après, on trouve des bourgeois assis. Quel meilleur exemple que Daniel Cohn-Bendit, Dany le rouge il y a 50 ans, aujourd'hui fidèle soutien d'Emmanuel Macron, qui mène une politique que ne renierait pas le général de Gaulle. Le journaliste met le doigt sur un problème structurel de l'élite française, qui a malheureusement mené le pays dans le gouffre où il se trouve.

Si la Révolution est belle et romantique (et permet à pas mal de narcissiques de se faire mousser), elle ne mène à rien si elle n'est que le fruit des cogitations de fils de bourgeois, dont l'avenir est assuré, car papa et maman ont de l'argent, et qu'ils sont nantis de bons diplômes, et des réseaux qui vont avec. Pourtant, c'est autour de ces théories fumeuses, pas vraiment partagées par d'autres couches sociales, que le débat politique et médiatique se fait. Il suffit de voir l'écho que peut avoir l'opuscule de Juan Branco, le révolutionnaire de Saint-Germain des prés. Il se vend apparemment très bien, du moins auprès des catégories sociales qui lisent encore des livres un peu "intello". Tout cela ne laisse que peu de place à d'autres formes de positionnements et d'engagements, plus modérés ou plus réalistes dans leurs objectifs (et donc acceptables par un plus grand nombre). La France n'a malheureusement pas une culture de la recherche du compromis et du consensus, mais aime les extrêmes. Et une fois que tout le monde s'est bien épuisé dans un débat stérile dont il ne sort pas grand chose, qu'est-ce qu'il reste quand il faut trouver des idées et des lignes directrices pour gouverner et gérer la réalité, et éviter que la société n'éclate ? Pas grand chose...

L'une des origines du marasme que vit la France vient de ce péché originel du radicalisme politique de la jeunesse bourgeoise des années 60, qui a troqué dans les années 80 ses idéaux de jeunesse pour l'ordolibéralisme. La cassure entre les différentes couches de la population commence à ce moment là, quand les élites au pouvoir décident de faire porter le poids de la crise économique sur les classes populaires. Le chômage durablement à plus de 10% de la population active, ce n'est pas une fatalité, mais une spécificité française. Le résultat d'un choix politique qui est de protéger ceux qui sont au centre du système, au détriment de ceux qui sont aux marges. Cet égoïsme n'a pu naitre que grâce au désert idéologique des années 80. En effet, les vieilles lunes gauchistes des soixante-huitards, ont été larguées, sans être remplacées. Quand plus rien d'autre ne vous guide, que votre intérêt personnel et celui de vos proches, on glisse très vite sur un égoïsme, bien réel, en se complaisant dans la gestion sans vision.

Depuis 1983, et la conversion du PS à l'économie de marché, plus aucune idéologie ne perce, aucun projet commun, à même de fédérer la nation, n'émerge. François Mitterrand avait parfaitement vu cela, quand il disait "Après moi, il n'y aura plus que des financiers et des comptables". Les politiques ne sont plus en mesure de fournir un cap, à même de rassembler des gens très différents autour d'un même but ou d'un même idéal. Dans ces conditions, chaque groupe s'occupe avant tout de son confort et de son avenir, sans chercher à être solidaire. On arrive, 30 ans après, à cette France décrite comme un archipel d'îles, qui ne communiquent plus, ou sinon, pour s'écharper et se refiler les mistigris. La cassure est extrêmement profonde entre des couches urbaines et aisées, et les classes populaire rurales. La crise des Gilets jaunes n'est que le révélateur de cette fracture, où un groupe, les ruraux, a laissé exploser sa colère en voyant que c'est encore eux qui allaient faire les frais du tournant politique de l'écologie. Pourquoi alourdir la fiscalité sur l'essence, qui touche les ruraux, mais pas celle du kérosène qui permet aux urbains (qui n'ont plus de voitures) de partir en week-end à l'autre bout du monde ? Une fois de plus, les "élites conscientisées" au "drame du réchauffement climatique" allaient demander aux autres de supporter l'essentiel du coût, en limitant la charge qui pèse sur eux à des "petits gestes qui sauvent la planète".

Notre pays a un besoin urgent de renouer avec la politique, avec les idéologies, qui font les grands projets collectifs, où une majorité se retrouve à travailler ensemble pour quelque chose de positif. C'est comme cela qu'on crée des liens, des solidarités. Mais cela passe par une culture politique du débat ouvert, de la recherche de consensus, pas une culture de l'affrontement stérile autour de théories intellectuellement séduisantes, mais qui ne mènent concrètement à rien.

vendredi 12 avril 2019

Qui va encore avoir envie de faire de la politique ?

La vie politique est dure, on le sait depuis toujours. Mais jusqu'ici, on trouvait encore des candidats de niveau à peu près convenable pour occuper les postes d'élus. Certes, le niveau avait baissé, imperceptiblement, certaines classes sociales délaissant les mandats électifs préférant faire des affaires (tout en continuant à tirer des ficelles dans l'ombre). On s'est donc retrouvés avec des élus hauts fonctionnaires et apparatchiks politiques, qui avaient au moins le mérite d'avoir du métier et de connaitre leurs dossiers de fond, par l'exercice de mandats locaux. Les élections de 2017 ont fait passer par dessus bord une partie de cette classe politique, au profit d'une "nouveauté" censée apporter la fraicheur. Celle-ci a surtout fait preuve, jusqu'ici, de son inexpérience et de son incapacité à exercer le pouvoir, provoquant une crise politique qui a éclaté au grand jour en novembre 2018.

Aujourd'hui, se pose clairement l'enjeu du recrutement. Quand on voit comment les choses se passent, qui a franchement envie de devenir député ou même élu local (on va avoir un gros problème de candidats aux municipales de 2020). Il existe un véritable malaise politique dans le pays, avec une fracture béante entre une "France d'en haut", qui a largement voté pour Emmanuel Macron, et une "France d'en bas" qui porte un gilet jaune. Les deux monde n'arrivent plus à communiquer et à se faire confiance. Le Grand débat a été un exemple frappant de cette fracture. Initialement lancé pour recevoir les revendications de la France d'en bas, il a été trusté par la France d'en haut et au final, ce sont les électeurs d'Emmanuel Macron qui se sont emparés de l'outil, que les Gilets jaunes ont boycotté. On voit ainsi que l'outil démocratique est profondément abimé : une couche de la population est tellement en décalage culturel, qu'elle n'arrive plus à se saisir des outils existants (formatés par et pour les "éduqués") et à participer au débat public. Le mouvement des Gilets jaunes a été une colère brute, que le pouvoir en place a tenté de faire entrer dans le "cadre démocratique", sans y parvenir (cela ne veut pas dire que c'est impossible, mais il va falloir trouver autre chose). Qui veut se coltiner une telle situation ?

A cela, s'ajoute une pression de plus en plus forte pesant sur les élus, sommés d'être transparents et "vertueux". J'approuve pleinement les évolutions qui ont eu lieu ces dix dernières années, limitant le cumul et imposant aux élus d'éviter les conflits d'intérêts. Mais il faut reconnaitre que cela créé une contrainte qui peut dissuader certains d'entrer en politique. La demande de la population serait d'avoir pour élus des saints, qui exercent bénévolement, en sacrifiant toute carrière, pour eux, et pour leurs proches. Parfois même, les accusations sont lancées à l'emporte-pièce, et tournent au quasi lynchage, où la personne mis en cause est inaudible quoi qu'elle puisse dire. Un exemple nous est offert en ce moment, avec l'embauche de l'épouse de Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l'Assemblée, par la Française des jeux.

C'est l'exemple parfait du mauvais procès (alors même qu'en regardant un peu à coté, on peut trouver plus gênant). Cette femme a fait carrière dans la communication, où elle a été directrice de la communication de plusieurs grandes entreprises, comme GDF. Se retrouver directrice de la communication de la Française des Jeux est parfaitement cohérent avec le fil de sa carrière. La Presse et les commentateurs s'empressent de pointer une concomitance : l'annonce de son embauche intervient en même temps que le vote définitif de la loi qui permet la privatisation de la Française des Jeux. Une loi que son mari a voté (avec 146 autres députés). C'est possible qu'il y ait anguille sous roche, et que le fait que cette personne soit l'épouse de Gilles Le Gendre ait joué dans son recrutement. Mais pour affirmer cela, il faut des éléments, et pour l'instant, je n'ai strictement rien vu. En spéculant un peu, on peut s'interroger sur ce que peut réellement apporter ce lien à la Française des Jeux. Même s'il est président du groupe majoritaire, Gilles Le Gendre n'est pas un poids lourd de la Macronie, de ceux qui ont l'oreille du président. Ce n'est pas lui qui a pris la décision de privatiser la Française des Jeux, et je ne le vois pas, dans un horizon proche, nommé à Bercy et piloter la privatisation effective de la Française des Jeux. J'espère, pour les dirigeants de cette entreprise, qu'ils ont d'autres connexions avec le pouvoir en place, et d'autres sources d'information, que la femme du président du groupe LREM à l'Assemblée. Ce qui m'interroge davantage, ce n'est pas le poste futur de cette personne, mais celui qu'elle occupe actuellement : conseillère spéciale d'une ministre. Il y a un magnifique potentiel de polémique, à base de népotisme, qui visiblement, n'a pas été vu, ou exploité. En tout cas, "Madame Le Gendre", qui ne porte pas le nom de son mari, risque fort, pour cause d'indignation populaire, de devoir renoncer à son poste, et mettre sa carrière personnelle entre parenthèses, pendant le temps où son conjoint occupe un poste en vue dans la majorité.

Avec une situation politique compliquée, un poste exposé, où on peut se faire agresser, qui oblige à des sacrifices financiers et/ou de carrière, pour soi, mais aussi son conjoint et éventuellement ses enfants, pour finalement bien peut de pouvoir, qui va se présenter aux prochaines législatives ? Certainement pas moi ! On va donc se retrouver avec le dessous du panier, des malhonnêtes, des demi-fous et des narcissiques, ou des incapables qui n'ont aucun souci de l'intérêt public. Perspective peu réjouissante, mais malheureusement la plus probable, si les choses ne changent pas.

On le voit, le système est à bout de souffle, et n'est plus réparable. On le savait déjà en 2017, et certains ont pu espérer qu'Emmanuel Macron serait capable d'apporter des solutions. Il n'a fait descendre d'une marche de plus. On avait de l'eau jusqu'aux épaules, on en a désormais jusqu'au cou. C'est un changement systémique qu'il faut pour sauver notre système politique et notre démocratie. Cela demande que tous y prennent leur part et s'impliquent concrètement, apprennent ou réapprennent à écouter et respecter les autres, afin de combler les fractures béantes de la société française, qui avant d'être idéologiques, sont d'abord culturelles et "de classe". Il y a du boulot... mais on ne s'en sortira que comme cela.

dimanche 24 mars 2019

L'Assemblée nationale n'est plus qu'un théâtre d'ombres

Depuis bientôt 15 ans que je hante les couloirs du Palais-Bourbon, je n'ai jamais été aussi désespéré de l'état de l'Assemblée nationale. Ce lieu de pouvoir n'est plus qu'un théâtre d'ombres, qui ne décide plus de rien, et regarde passer les lois, sans avoir la moindre prise. Depuis 18 mois, je vois assez peu (pour ne pas dire aucun) de moments où les députés ont réussi à infléchir concrètement une ligne politique, ou un texte de loi. Certes, il y a parfois quelques ajouts ou reculs, mais bien souvent, ils ont été concédés par le gouvernement, pour donner quelques satisfactions aux députés de la majorité. Jamais le groupe majoritaire n'a réellement réussi à tordre le bras du gouvernement, en lui faisant retirer un texte ou une mesure emblématique. Même sur la loi Asile-Immigration, celle qui a suscité la plus grosse bronca dans la majorité, le texte qui est sorti était globalement celui du gouvernement, dans sa philosophie, avec toutes les mesures clés qu'il demandait.

Cette situation était déjà largement existante avant 2017, mais moins, car les députés avaient du métier, et le gouvernement était davantage obligé de tenir compte du groupe majoritaire. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, où les nouveaux députés marcheurs commencent tout juste à saisir les subtilités et les possibilités de la fonction. Ils ne sont malheureusement pas encore bien nombreux à s'en saisir effectivement, pour aboutir à des résultats tangibles. Il faut du temps pour apprendre à faire de la politique, à se connaitre et à se structurer, à savoir faire la part des choses entre l'essentiel et l'accessoire. Depuis juillet 2017, ils apprennent, mais il leur reste encore beaucoup de chemin. Leur bonne volonté n'est pas remise en cause, ils veulent bien faire et y passent beaucoup de temps. Mais ils se perdent dans des détails insignifiants et concentrent leur énergie dans des procédures et des combats perdus d'avance. Depuis le printemps 2018, où ils ont compris qu'ils avaient le droit de déposer tous les amendements qu'ils veulent, les députés LREM se lâchent. Cela en devient même gênant, quand on voit parfois, l'insignifiance de nombre d'amendements (qui ne sont pas toujours d'ordre législatif) et le temps qu'ils passent à les élaborer et les défendre, alors qu'ils ne changent rien. En effet, s'il y a encore quelque chose qui tient à peu près, au groupe LRM, c'est la discipline de vote. Le gouvernement est encore rarement battu par sa propre majorité. C'est la même chose pour les rapports des missions d'information et d'évaluation, personne ou presque ne les lit, sauf comme ressource documentaire. Et leur capacité à infléchir la politique du gouvernement (de la haute administration, devrait-on plutôt dire) est nulle.

A cette absence d'efficacité, s'ajoute un problème d'image qui va croissant. Le "nouveau monde" né en 2017, malgré ses réformes du fonctionnement de l'Assemblée (louables mais insuffisantes) n'a pas réussi à enrayer l'antiparlementarisme et le rejet des élites politiques par la population. Le mouvement des Gilets jaunes, et leur revendication phare du référendum d'initiative citoyenne, en est l'illustration éclatante. Ils prennent acte de l'échec de leurs représentants à faire leur travail, et demandent à réintroduire les citoyens dans le dispositif de décision politique.

L'existence d'un Parlement est pourtant utile, mais nécessite, en France, une réforme très profonde. Autre chose que des bricoles cosmétiques. Le sujet n'est plus de "renforcer" le rôle du Parlement, mais de le revoir de fond en comble. Dans notre système politique dominé par l'exécutif, le premier rôle du pouvoir législatif est de contraindre le gouvernement à dévoiler ses intentions. C'est d'abord par l'existence même d'une procédure parlementaire, qui oblige à publier des documents, en laissant des délais entre la présentation et l'adoption (sous peine d'invalidation juridique de la décision). Cela permet à ceux qui sont intéressés par le sujet de l'étudier, le disséquer, le commenter et d'amender les propositions qui sont sur la table. Le pouvoir de voter, et donc de valider juridiquement le texte, est juste un outil pour obliger le gouvernement à répondre aux questions des députés, qui peuvent pour cela utiliser diverses ressources, à commencer par la publicité qu'ils sont capables de donner aux débats. C'est particulièrement vrai pour le budget, où la marge de manœuvre des députés pour faire bouger les lignes est inexistante, du fait de l'article 40 de la Constitution, qui empêche les députés d'augmenter les dépenses ou de baisser les recettes.

Le second rôle du Parlement est d'être le relai des débats et questionnements qui remontent du terrain. Je n'ai aucun problème avec un député qui dépose et défend les amendements et propositions d'un groupe d'intérêts, à partir du moment où il l'assume. Les députés ne sont pas équipés pour décrypter les projets de loi, et encore moins pour rédiger des amendements. C'est un travail de haute technicité, et ce n'est pas avec leurs trois assistants (qui doivent tout gérer) qu'un député peut individuellement agir. Il faut en finir avec ce mythe politique du député omniscient et omnipotent, sur lequel l'ensemble de la procédure parlementaire est bâtie, et enfin donner aux groupes politiques des moyens conséquents d'agir. Des moyens techniques et humains, bien évidemment, mais également politiques, afin d'empêcher cet éparpillement des initiatives individuelles. C'est vraiment navrant de voir des amendements identiques, déposés par plusieurs députés du même groupe, surtout quand en plus, l'amendement est insignifiant. Il y aurait beaucoup à dire sur l'organisation lamentable des débats parlementaires, en commission, mais surtout dans l'hémicycle. A cela s'ajoute, en France, ce fétichisme de la séance publique, qui veut que tout soit concentré sur le débat en hémicycle, alpha et oméga de la procédure d'élaboration de la loi. Il faut absolument déconstruire cette vision du travail d'assemblée, et abattre quelque vaches sacrées au passage. Un bon débat, éclairé, passe par plusieurs étapes différentes (et pas une répétition comme on le voit, avec la commission et la séance publique, qui font doublon) avec des phases écrites et orales, et surtout, une prévisibilité du déroulement, qui permet à chacun de s'organiser.

C'est en partant de cette double fonction, obliger le gouvernement à se dévoiler, et porter la parole des parties prenantes, qu'il faut envisager la réforme de l'Assemblée nationale. Le Parlement n'est pas le lieu de la décision politique. Il va falloir que les députés se mettent cela dans la tête, et arrêtent d'essayer de tout régenter dans les moindre détails. Quand on regarde la dernière loi sur la Santé, si on avait adopté tous les amendements sur certains articles, c'est la totalité du programme des études de médecine qui se seraient retrouvée dans la loi (j'exagère à peine). En revanche, l'Assemblée est l'un des lieux, sinon le lieu, où se construit la légitimité politique de la décision, et très accessoirement, sa validation juridique. Cela passe par le débat, l'écoute de tous les arguments et objections, y compris quand cela gêne la majorité. Vu que le gouvernement dispose d'une majorité, le texte passera, le sujet n'est donc pas là, mais de savoir si la loi sera "bien votée" ou sortira en charpie, et donc peu légitime aux yeux des citoyens. Le travail des députés n'est donc pas donc d'écrire la loi (encore un mythe auquel il faut tordre le cou) ni de participer à l'amélioration des politiques publiques. Tout cela, le gouvernement s'en charge depuis fort longtemps.

L'urgence démocratique du moment est d'élargir au maximum l'espace d'élaboration ouverte de la décision publique. Faire en sorte que la partie "émergée" soit la plus longue possible, par rapport à la phase sous-marine, des cabinets ministériels et de bureaux des administrations centrales. Faire en sorte également qu'un maximum d'éléments soient mis sur la table (en temps utile) en allant chercher l'information et en la publiant. Bien des choses ont été mises en place ces dix dernières années, notamment sur l'ouverture des données publiques, et les députés disposent des pouvoirs pour aller chercher l'information. A l'autre bout de la chaîne, Le grand débat a montré que les français s'intéressent à la politique et ont envie de participer. Ils acceptent même de prendre sur leurs loisirs pour venir, certains soirs, discuter de sujets arides et techniques comme la fiscalité ou la transition énergétique. Mais ces outils ne sont pas assez exploités, à la fois par les députés, et par les citoyens.

La réforme des institutions est donc, avant tout, de fixer le principe que dans une bonne démocratie, la décision politique doit être publique et associant le maximum d'acteurs. Une fois cela établi, les modalités techniques ne seront qu'un détail sans grande importance. Tout l'inverse de ce qui a été fait sur le sujet depuis 2017, où le gouvernement est entré dans le sujet par le meccano institutionnel, sans jamais expliciter les principes sous-tendus par sa réforme...

- page 1 de 66