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La Laïcité à la française, nouvel avatar de notre arrogance ?

On débat beaucoup, en France, en ce moment de laïcité. Au point de ne plus trop savoir ce qu’on n’y met. Neutralité de l’espace public face aux croyances pour les uns, arme de destruction des religions pour certains, outil d’exclusion d’une religion en particulier pour d’autres… Nous ne sommes pas si au clair que cela sur le contenu exact de la notion, mais en tout cas, c’est un totem, un dogme républicain. Gare à ceux qui s’aviseraient de le contester, ils se font rappeler à l’ordre.

La semaine dernière, ce sont des jeunes des couches populaires, en grande partie musulmans (ce qui ne relève pas du hasard), qui ont eu le malheur de ne pas réciter la doxa devant une ministre. Ils se sont faits excommunier en direct, la ministre leur déniant le droit de tenir certaines positions. L’organisme qui a laissé s’exprimer des opinions aussi dissidentes, on aurait dit hérétiques dans les temps anciens, va se prendre une inspection, qui n’est pas diligentée dans une optique bienveillante, mais pour rechercher des fautes, et sanctionner.

Que disent ces jeunes ? Qu’ils se sentent exclus, sur tous les plans, et que la « laïcité à la française » est un outil d’exclusion supplémentaire, qui est destiné à stigmatiser l’islam et à interdire de se revendiquer musulman. Ils questionnent, pour certains, le dogme de la neutralité de l’espace public. Une faute lourde, qui justifie, pour la ministre, de couper court aux échanges, par une fin de non recevoir et une disqualification de la position de l’autre. Sans écoute, sans dialogue, sans échange.

Autre épisode intéressant, l’échange, assez vif bien que feutré, entre Emmanuel Macron et les journalistes du New-York Times à Paris. Pour le président, les journalistes américains en poste à Paris ne comprennent pas la France, ne la regardent pas comme il le faut (sous-entendu, comme lui le souhaiterait). La vision de la « presse anglo-saxonne », qui dérange Emmanuel Macron, est que la montée du terrorisme islamiste dans notre pays, est en partie le résultat de l’échec de la politique d’intégration, et de notre nombrilisme, qui nous pousse à nous poser en donneurs de leçons au reste du monde.

Sur l’affaire des caricatures, nous avons claironné qu’il y a un droit absolu à la caricature, et que si certains n’aiment pas cela, et bien tant pis pour eux, nous allons les republier et en faire des tonnes. Qu’importe sur le contenu des caricatures, qui peut faire rire ou sourire dans un contexte français, est perçu comme une insulte ou une humiliation dans d’autres pays. Nous nous posons ainsi comme la référence, le nombril du monde, et si les autres ne sont pas d’accord avec nous, c’est qu’ils ont tort. La fameuse « arrogance française » qui fait, malheureusement, partie de notre culture nationale.

La « faute » des journalistes étrangers, est justement de ne pas s’inscrire dans ce culte de la vache sacrée « laïcité à la française » et d’en pointer les limites, voire les contradictions. En effet, il est assez piquant de relever qu’au nom de la laïcité, qui prône la stricte séparation de l’Etat et des religions, le chef de l’Etat aille expliquer à une religion comment elle doit s’organiser et évoluer. Faut-il un « islam à la française » ? Peut-être, mais ce n’est pas au président de la République de le dire et de le promouvoir, dans un Etat qui se veulent aussi strictement laïc.

Les journalistes sont également particulièrement cruels, en expliquant que nombre de musulmans se sentent sommés par l’Etat et la société, au nom de la laïcité, de renoncer à une part de leur identité culturelle, tout en faisant d’eux des citoyens de seconde zone. Quand ils expriment leur mécontentement, ils se font rabrouer. Comment s’étonner, après, que nombre de français de confession musulmane aient un problème avec la « laïcité à la française » voire avec la France ?

Finalement, les journalistes étrangers ne font que dire, avec des mots clairs, les choses et les faits qu’ils voient et que les élites françaises s’obstinent à nier, comme l’a fait la ministre évoquée un peu plus haut dans ce billet. La France, « Pays des droits de l’homme », n’aime pas qu’on mette en lumière ses échecs et ses insuffisances, et qu’on la fasse ainsi descendre de son piédestal d’où elle aime tant donner des leçons, au reste du monde qui, bien souvent en rit ou s’en offusque, et n’en tient pas compte.

6 réponses sur « La Laïcité à la française, nouvel avatar de notre arrogance ? »

« En effet, il est assez piquant de relever qu’au nom de la laïcité, qui prône la stricte séparation de l’État et des religions, le chef de l’État aille expliquer à une religion comment elle doit s’organiser et évoluer. Faut-il un « islam à la française » ?  »

Excellente remarque, qui montre bien qu’à l’égard de l’islam, ce que voudrait l’État n’est pas la laïcité. C’est le Concordat.

Donc si je comprends bien, un journal satirique au tirage somme toute limité publie des caricatures ; sa rédaction est décimée, et même 5 ans après toute personne les utilisant – fut-ce pour présenter le sujet de la liberté d’expression – et c’est l’Etat français qui « en fait des tonnes » ?

Et le simple fait que notre justice ait refusé d’empêcher leur publication, parce que nos lois mentionnent la liberté d’expression, fait de nous « le nombril du monde » ? C’est bizarre, mais j’aurais plutôt pensé que c’est le Turc ou le Pakistanais manifestant contre un bout de dessin publié par une obscure revue à l’autre bout de la planète qui illustre le mieux le « nombril du monde »…

Pour ma part, je trouve au contraire parfaitement abject le traitement que la presse anglo-saxonne (en particulier le NYT) a fait de l’assassinat d’un professeur, mettant immédiatement en avant le racisme dont font preuve les musulmans (réel, il faut l’admettre) au point d’inverser les rôles de la victime et du bourreau. Ils ont d’ailleurs bien rétropédalé une fois qu’ils ont appris que l’agresseur venait d’arriver en France, et n’avait donc pas vraiment le profil du jeune matyrisé pendant toute son enfance par la société… Et du coup, je suis assez peu choqué de la réaction du président.

Sur le fond, je suis totalement d’accord avec vous : la « laïcité à la française » est un détournement complet du texte d’origine, qui instaure la liberté de pratiquer sa religion. L’interdiction du voile n’est pas une mesure de laïcité, c’en est totalement l’opposé (sauf éventuellement pour un agent de l’Etat en service, et encore c’est une lecture rigoriste à mon avis). Et il est aisément compréhensible que la population musulmane considère être brimée.

Toutefois, votre texte laisse entendre que la solution serait de saccager la liberté de la presse – car c’est bien ce dont il s’agit, quand vous indiquez qu’on devrait tenir compte de l’avis des populations des autres pays sur ce que publie un journal français privé – et cela me paraît totalement hors de proportion. De même, ne pas s’inquiéter qu’une partie de la population considère comme normal de répondre à des paroles, écrits ou dessins par des coups de machette me paraît passer à côté d’un élément essentiel du problème.

Je vous rejoins sur le fait que la laïcité est devenu une forme de dogme républicain. Son défaut principal aujourd’hui, c’est son incohérence. Elle implique de ne pas rémunérer les ministres du culte, tout en ne l’excluant pas ; la religion doit être exclue de l’espace public, mais la quasi-intégralité des lieux de culte sont des bâtiments publics (et les collectivités ont les outils pour en financer de nouveaux) ; le service public implique la neutralité la plus absolue, surtout dans l’enseignement où les élèves sont si vulnérables, mais l’enseignement privé sous contrat en relève ; elle respecte toutes les croyances et les place sur un pied d’égalité, mais s’intéresse surtout à l’une d’entre elles ; etc. Cet édifice conceptuellement brinquebalant, ces principes fondamentaux oh mais non attendez en fait pas tant que ça, peut peut-être passer pour un summum de subtilité, fait d’ « équilibres » et de « compromis », aux yeux de l’élite politico-administrative. On peut toutefois comprendre qu’il ne séduise pas à l’intérieur, et ne convainque pas à l’extérieur. Et que la question des rapports entre État et religions soit devenue si conflictuelle aujourd’hui.

Il est un peu triste de vous voir prendre, sans recul, des idées selon lesquelles il existerait un particularisme français – l’arrogance, la propension à donner des leçons – quand, d’une part, en d’autres contexte, cette idée est partout battue en brèche, par exemple sur l’exceptionnalisme japonais, et, d’autre part, ceux-là même qui l’invoquent, en font de même, vidant le qualificatif de toute susbtance, sinon pour ajouter l’insulte à la pique.

Scifdit : 18 novembre 2020 à 01:06

L' »espace public » ne doit pas être confondu avec la voie publique ou les locaux publics. C’est une notion juridique, c’est ce que nous décidons de réglementer en commun, par opposition à ce que nous laissons à l’initiative privée. Mais ce qui est dans l’espace privé n’est pas totalement libre car restreint par l’interdiction des crimes et délits.
La pratique religieuse est un peu comme le sport: chacun est libre de pratiquer celui de son choix ou aucun, et de changer. L’État ne s’occupe pas des réglementations des compétitions, sauf si elles autorisaient les violences excessives, et les responsables des fédérations sportives ne s’occupent pas de la Défense, de la Diplomatie, de la Justice, etc, à la place des élus ou des ministres. Si ce n’était pas pour les questions de prestige et de santé publique, il n’y aurait pas de raison qu’existe un secrétariat d’État aux sports.
Désolé si je ne suis pas très clair, mais on trouve tout et son contraire sur ces questions.

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