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dimanche 22 janvier 2017

Je vote Hamon

J'ai participé à la primaire socialiste. Je ne suis pas spécialement de gauche, mais l'avenir du Parti socialiste, et plus largement de la gauche de gouvernement est une question qui intéresse tout le monde. Il est évident que les socialistes sont à la fin d'un cycle et qu'ils touchent le fond. Ils peuvent soit continuer à creuser, soit commencer à remonter. Alors que l'extrême droite monte partout en Europe, y compris en France, il serait nécessaire d'avoir une gauche modernisée et un peu intelligente pour éviter que la droite se retrouve à courir après le FN.

Je pense que Benoît Hamon est le seul capable de sortir les socialistes de leur marasme. La gauche souffre d'une absence cruelle de vision de l'avenir et de repères idéologiques. En 1983, le PS a été capturé par des apparatchiks gestionnaires, qui ont vécu sur le stock idéologique passé. Lionel Jospin a été le dernier à avoir puisé dans les derniers reliquats. François Hollande s'est montré incapable de renouveler les stocks, se contenant d'attendre que le fruit du pouvoir tombe, qu'il suffise de se baisser pour le ramasser. Ils ont raté leur coup en 2007. Mais en 2012, la droite étant vraiment à bout de souffle, ils sont arrivés au pouvoir, mais idéologiquement à poil, sans avoir le moindre projet pour la France, ni même une vision claire des enjeux d'avenir. Ils en ont été réduits à une politique gestionnaire à la petite semaine, agrémentée de coup de comm' ratés. Vincent Peillon est l'héritier, jusqu'à la caricature, de François Hollande et de cette gauche bourgeoise aveugle et sans idée, qui n'est juste là que pour gérer. Manuel Valls se situe dans le même créneau de l'héritage et de la "légitimité", mais avec un corpus idéologique. Je ne suis pas certain que la gauche sécuritaire, l'état d'urgence permanent et la laïcité au menu tous les jours soient ce qu'attends le pays (et encore moins la gauche).

Arnaud Montebourg et Benoît Hamon prennent à l'inverse le chemin de la rupture. Ils ont montré, au cours du mandat, qu'ils sont réellement en rupture avec la ligne Hollande, et que leur positionnement actuel ne tient pas de la posture électorale. Cela ne veut pas dire qu'ils aillent dans une bonne direction. Arnaud Montebourg a choisi le "retour vers le futur" en enfourchant le passéisme comme credo. Sauver les emplois de la sidérurgie et prôner le repli national et le protectionnisme, c'est tout simplement ne pas comprendre le monde dans lequel il vit. A l'heure du numérique, où tout circule très vite et où les frontières perdent leur sens, c'est une position stupide et suicidaire. Je comprend que ce discours puisse séduire ceux qui sont restés à l'écart du mouvement (et ils sont nombreux). Mais casser la dynamique de ceux qui avancent, et croire que la France peut y arriver seule, avec ses petits bras musclés, c'est idiot et dangereux pour le pays.

Le seul qui semble avoir compris les enjeux, c'est Benoît Hamon. Je ne sais pas si les réponses qu'il propose sont les bonnes, mais au moins, les questions qu'il pose sont pertinentes et en phase avec les évolutions. Toute sa réflexion autour de la notion de travail, de revenus, est pertinente et s'est cristallisée autour de la proposition du "revenu universel". C'est évident que le sujet, techniquement, n'est pas encore complètement au point et qu'il a encore besoin d'infuser "intellectuellement". Mais la manière dont les débats télévisés entre candidats se sont focalisés là-dessus est révélatrice. C'est la seule idée innovante qui a été exprimée, et sur laquelle il y a un vrai débat au sein de la société. Benoît Hamon est le seul à l'avoir senti et à s'engager dans ce chemin. C'est pour cela que je voterai pour lui, car il est le seul capable de remettre les socialistes sur les bons rails.

mardi 17 janvier 2017

Les Communs, le Numérique et la Culture

Le mouvement en faveur des Communs arrive à un tournant. La question est désormais dans le débat public grâce à loi pour une République numérique. Même si à la sortie, le bilan concret n'est pas aussi étoffé qu'on aurait pu l'espérer, il n'en reste pas moins que l'exception de data mining, et dans une moindre mesure, l'exception de panorama (dont on peut déplorer qu'elle soit non commerciale) sont de belles avancées. Des débats ont eu lieu autour des Communs informationnels et du domaine public consenti, obligeant les lobbyistes de l'industrie culturelle à sortir l'artillerie lourde. Des résultats qui auraient été impossibles il y a encore trois ans. Il faut maintenant envisager la suite.

La première étape est la consolidation des structures du mouvement, qui restent encore faibles. Il est nécessaire d'avoir des collectifs solides, qui aient les moyens de préparer et de mener les prochains combats, mais aussi de creuser les notions et de permettre aux initiatives de prospérer. Je ne peux que saluer l'arrivée de la plateforme "les communs d'abord" qui veut donner de la visibilité au mouvement. Le chemin est encore long, car les moyens financiers manquent encore. C'est par un travail sur des projets que les associations, encore très éclatées, arriveront à se fédérer. Il manque encore un "navire amiral", une "assemblée des Communs" qui puisse donner visibilité et impulsion. Nous n'en sommes probablement plus très loin, vu le bouillonnement des initiatives et leur avancée en maturité.

Une étape importante sera de sortir les Communs des seules problématiques numériques. Certes Wikipédia et les logiciels libres sont des outils numériques, mais la philosophie qui les sous-tend vient de bien plus loin. Réduire, comme le font certains lobbyistes de l'industrie culturelle, le mouvement des Communs à un faux-nez des GAFA, est mensonger. Il faut que le monde des Communs affirme clairement que son identité est plus proche de l'économie sociale et solidaire que des marchands du Web. Pour autant, il ne faut pas renier le fait que ce sont les outils numériques qui ont permis le renouveau des Communs, en ouvrant des possibilités jusqu'ici hors de portée. Un revival des études sur les Communs et leur gouvernance à l'heure du numérique est indispensable, pour distinguer les vrais Communs des récupérations marketing, qui sont légion et portent tort au mouvement en brouillant son image. Construire et affirmer son identité est un préalable pour être reconnu et accepté.

Enfin, il va bien falloir discuter avec le monde la culture qui ne se résume heureusement à ses industriels. Les Communs ne sont pas les ennemis de la création et de la Culture, bien au contraire. Ils sont un moyen original de créer et de diffuser, qui ne s'inscrit pas dans les logiques commerciales. La haine de certains lobbyistes, qui ont parfaitement compris de quoi il en retourne, vient de ce refus de participer à l'exploitation abusive des créateurs par les intermédiaires. L'enjeu est d'imposer qu'une place soit faite aux Communs et à sa philosophie, dans un système bien rôdé, tant sur les modèles économiques que dans les discours de justification. Pour cela, il faudra faire des efforts, de notre coté, pour comprendre les logiques à l’œuvre dans ce milieu. Le principe même du droit d'auteur n'est pas remis en cause, mais il ne doit pas s'imposer par défaut, y compris à ceux qui n'en veulent pas. Il sera sans doute nécessaire de nous adapter et d'accepter des compromis, afin d'obtenir une reconnaissance durable par les autorités, et le milieu de la Culture. Notre but est d'avoir la place qui nous est légitimement due, pas de tout casser.

La balle est dans le camp des défenseurs des Communs, qui doivent s'organiser, travailler, évoluer, afin que les biens Communs trouvent leur place dans le secteur culturel, voire au-delà.

vendredi 6 janvier 2017

La faiblesse du journalisme politique

Les périodes de campagne électorales sont en principe fastes pour le journalisme politique. Sur la quantité, on a ce qu'il faut, d'autant plus qu'avec les primaires, gauche et droite ont donné du grain à moudre sur 9 mois, chacun prenant son tour, avant le bouquet final. Malheureusement, la qualité n'est pas toujours au rendez-vous, en particulier dans les "grands quotidiens". Deux exemples, glanés cette semaine, illustrent le problème structurel de ce journalisme politique, qui a trop le nez dans le guidon, qui se laisse intoxiquer par les confidences conniventes et intéressées, et qui se veut prescriptif pour l'électeur.

Le premier est ce papier, à mes yeux assez délirant, du Figaro, qui suggère que François Hollande va finalement soutenir Emmanuel Macron à l'issue de la primaire. On sent, derrière l'article, les confidences distillés un "proche de l'entourage" qui cherche à placer ses intox, que le journaliste relaye consciencieusement, dans le cadre d'une relation "donnant-donnant". Je te prends ta came, et la prochaine fois, tu me dois un vrai tuyau. Un tel papier résiste assez mal à une analyse. Je vois mal François Hollande poignarder dans le dos le candidat du parti dont il a été le premier secrétaire pendant 11 ans, et dans lequel il a fait toute sa carrière politique. Le dernier lien qui relie nombre de socialiste avec leur parti est celui du sentiment : "c'est ma Maison, ma famille" et ils ont du mal à s'y arracher, même s'ils disent le plus grand mal de son fonctionnement. Les vrais opportunistes sont déjà passés chez Macron avec armes et bagages, et n'ont que faire de la primaire.

Si Hollande se tait et se tient à distance de la primaire, c'est justement pour ne pas la parasiter et donc la préserver. Je serais un candidat, je demanderais à Hollande de ne surtout pas afficher son soutien, c'est un coup à se faire plomber. Si Hollande a renoncé, c'est une forme de sacrifice de sa personne, pour tenter de préserver son parti. Ce n'est certainement pas pour aller soutenir Macron une fois le candidat du PS désigné. Ce journalisme de connivence est malheureusement fréquent, et assez bien documenté. Il suffit de lire quelques livres de journalistes politiques (comme "un président ne devrait pas dire ça) pour se rendre compte que les contacts sont fréquents, que les ministres n'arrêtent pas bavarder, et qu'en face, les journalistes sont trop contents de recueillir cette manne qui permet de faire de beaux papiers de "récits", facile à écrire, et dispensant de se creuser la tête à analyser.

Le second est dans les Échos, et suggère, sur la foi d'un sondage qui ne le dit absolument pas, que Macron est aux portes du second tour de la présidentielle. On ne connait même pas encore le candidat PS et on est à quatre mois du premier tour. C'est seulement en multipliant les "si" que le papier finit par conclure qu'en fait, Macron peut éventuellement finir deuxième en cas de conjonction des astres. Je pense de plus en plus, malgré une certaine sympathie pour Macron, qu'il est un peu le Juppé de la présidentielle, et que la baudruche médiatique pourrait finir par se dégonfler.

Jusqu'ici, Mélenchon et Macron ont bénéficié d'un espace vide autour d'eux. Ils sont entrés en campagne tôt, avant même que les deux principaux partis ne désignent leurs candidats, à un moment où Marine Le Pen était en "diète médiatique". C'est facile de monter dans les sondages dans de telles conditions. Quand le PS aura désigné son candidat et que l'appareil se mettra en branle, même si elle est fatiguée et usée, elle a encore de la ressource et globalement, les élus et les cadres seront loyaux, car la survie du parti est en jeu. On ne sait pas encore si François Bayrou se présente ou pas, et s'il est en mesure, en y allant, de bousculer les choses. Il y a tellement d'inconnues à quatre mois du scrutin, à commencer par le déroulement de la campagne. Contrairement à ce qu'on peut penser, une campagne électorale peut renverser des choses, avec un outsider qui surgit et un favori qui s'effondre. On a déjà vu ça récemment. Et c'est là que j'ai des doutes concernant Emmanuel Macron. Il n'a aucune expérience de ce qu'est une campagne électorale, il n'a pas les réflexes des vieux routiers de la politique qui sont en face de lui. Même si sa "fraicheur" peut être un atout, la politique de haut niveau, c'est aussi une question de métier et d'expérience.

Ce journalisme politique qui croit pouvoir peser sur le cours des choses m'agace profondément. Le pire, c'est qu'en général, cela ne fonctionne pas, le seul effet étant de discréditer encore un peu plus le journalisme dans son ensemble. Tout cela pour les errements d'une petite centaine de journalistes, complètement intégrés dans les rouages du système, et qui le servent, souvent sans en être pleinement conscients.

lundi 19 décembre 2016

Le troublant arrêt Lagarde de la CJR

J'ai pu prendre connaissance de l'arrêt rendu par le Cour de justice de la République sur l'affaire "Christine Lagarde" où l'ancienne ministre de l'économie a été reconnue coupable de négligence, mais dispensée de peine, pour ne pas avoir engagé un recours contre l'arbitrage attribuant des sommes importantes à Bernard Tapie. Cette décision m'apparait très gênante sous plusieurs aspects.

Sur le fond, une incohérence me saute aux yeux. L'arrêt est un longue suite de négligences dans le processus décisionnel qui a amené la ministre à ne pas faire de recours contre un arbitrage très défavorable aux finances publiques, alors qu'il y avait des moyens sérieux de le faire annuler, ce qui est arrivé par la suite. Certes, cela tombait en pleine crise financière, et Christine Lagarde avait peut-être autre chose à faire. Mais dans ce cas, on délègue à un membre de son cabinet. A lire l'arrêt, la ministre n'a pas lu les notes qui lui ont été envoyées, et à plusieurs reprises, alors qu'elle est une avocate de niveau international, elle indique que certaines d'entre elles étaient "de lecture difficile". Je tousse un peu. La plus grosse incohérence est qu'elle affirme ne pas avoir reçu d'instruction, ni du Premier ministre, ni du Président de la République. En bref, elle prend tout sur elle et sert de fusible. Quand on connait la propension de Nicolas Sarkozy à intervenir dans tous les dossiers, y compris mineurs, il apparait incroyable qu'il n'ait donné aucune instruction sur celui-là. Je doute fort que Bernard Tapie ne soit pas allé plaider sa cause à l’Élysée.

A aucun moment, cette affirmation peu crédible n'est questionnée, et elle aurait eu du mal à l'être, du fait de l'irresponsabilité pénale du chef de l’État. La réponse est pourtant essentielle pour mesurer le degré de responsabilité de Christine Lagarde, qui dépend de la marge de manœuvre dont elle disposait. Si l'ordre est venu de l’Élysée de ne pas faire appel, il apparaissait assez compliqué à Christine Lagarde d'aller à l'encontre. A moins de démissionner. En pleine crise des subprimes, cela aurait été un peu irresponsable de sa part. Autre problème, l'absence de recherche de responsabilité aux étages en dessous, à savoir de son directeur de cabinet, Stéphane Richard. Le problème vient directement de l'existence d'un régime particulier pour les ministres, qui ne relèvent pas de la justice ordinaire pour les faits qui leurs sont reprochés dans l'exercice de leurs fonctions. Une autre procédure est en cours, pour les accusés qui ne sont pas ministres, avec un autre procès. On peut donc comprendre que Stéphane Richard n'ait pas souhaité se dévoiler, devant d'autres que ceux qui seront amenés à le juger. Cela donne un procès tronqué, et un fort sentiment d'insatisfaction, car le but d'un procès, c'est d'avoir tous les protagonistes d'une affaire dans le même box, qui s'expliquent, échangent avec les juges, mais aussi entre eux. L'audience est un moment important d'un procès, et là, il a fait défaut. Cela plaide clairement pour une suppression de la Cour de justice de la République, dont l'existence ne permet pas de juger, dans de bonnes conditions, les affaires où d'anciens ministres sont impliqués.

Enfin, et c'est sans doute là le moment le plus gênant, le choix de la peine n'est pas expliqué. Autant le raisonnement qui amène à la déclarer coupable s'enchaine bien, autant l'explication de la dispense de peine est juste indigent et donc profondément gênant : "Il doit être tenu compte, pour l'appréciation de la peine, du contexte de crise financière mondiale, dans lequel Madame Lagarde a exercé ses fonctions de ministre des Finances. Sa personnalité et sa réputation nationale et internationale doivent être également prise en compte en sa faveur."

Et puis c'est tout...

Il est normal, dans le prononcé d'une peine, qu'on tienne compte des circonstances et de la personnalité de l'accusé. Pour un même fait, un récidiviste prendra plus cher qu'une personne dont le casier judiciaire est vierge. Que la ministre ait eu autre chose à gérer en pleine crise des subprimes peut aussi expliquer des choses. Mais dans ce cas, il faut expliciter, développer, mais certainement pas expédier cela en quatre lignes, surtout quand les juges sont des personnalités politiques, c'est-à-dire les pairs de l'accusée.

La décision est peut-être justifiée sur le fond, mais la manière d'y arriver est absolument catastrophique et inacceptable. Elle donne l'impression, par l'absence complète d'explication, et les raccourcis qui occultent des pans entiers du dossier, que les élus se blanchissent entre eux, et qu'il existe une justice à deux vitesses. Avec cette affaire, c'est le principe même d'un privilège de juridiction pour les ministres qui doit être remis en cause. Ce verdict est profondément insatisfaisant, car il ne donne pas l'impression que "justice a été rendue", bien au contraire. En matière de justice, il faut que tous puissent comprendre pourquoi une peine est infligée. Ce n'est pas le cas ici. Quand une personne est jugée par une juridiction extraordinaire, qui la soustrait à la justice ordinaire, la suspicion d'indulgence est très forte, encore plus quand ce sont les pairs qui jugent. Une telle procédure, du jugement par les pairs, est déjà très critiquable, mais quand en plus, ils ne font pas les choses comme il faut et que l'accusé s'en sort sans dommage, c'est complètement inacceptable pour une immense majorité de la population. Toute tentative d'explication est vouée à l'échec, surtout quand une partie des raisons de la décision ne sont pas dévoilés.

Je ne vois pas comment, après une décision aussi calamiteuse, il va être possible de conserver la Cour de justice de la République et le privilège de juridiction des ministres, ainsi que, par ricochet, l'immunité pénale du chef de l’État. Ce sont des survivances d'un autre temps, qui n'ont plus leur place dans une société démocratique.

samedi 17 décembre 2016

La primaire bricolée de la gauche

La primaire dite de la "belle alliance populaire" où un parti socialiste déclinant tente de fédérer autour d'un candidat unique à la présidentielle est révélatrice de l'état catastrophique où se trouve la gauche de gouvernement française. Tous les travers, parfois très anciens, du PS, s'y retrouvent, sauf que les vieilles recettes ne fonctionnent plus, ce qui augure mal de l'avenir politique du candidat qui en sortira. Cela porte également tort au concept de primaire, qui reste fragile, malgré le succès de la primaire de la droite.

L'organisation est pathétique, avec un règlement flou, qui permet aux dirigeants socialistes de faire à peu près ce qu'ils veulent. Pourquoi accepter l'écologiste François de Rugy et l'ex-modem Jean-Luc Benhamias, en refusant la participation de Nouvelle Donne, du MRC (les ex-chevenementistes) et MDP (le parti de Robert Hue). Je ne vois aucune différence entre ces cinq groupuscules, qui ne représentent qu'eux mêmes, avec des leaders complètement inconnus, et sans la moindre surface politique. En prendre deux sous prétexte qu'ils ont sonné à la porte assez tôt me laisse dubitatif, car Sylvia Pinel, pour le PRG, a finalement décidé, tardivement, d'intégrer la primaire, sans que cela ne pose le moindre problème de "délai tardif". On appelle cela l'arbitraire, les candidats sont en fait sélectionnés "à la gueule du client", suivant que cela arrange ou pas les dirigeants du PS. Le même raisonnement peut être tenu pour l'éviction de deux candidats, Fabrice Verdier et Gérard Filoche, ce dernier s'apprêtant à déposer des recours.

Des questions se posent également sur le lien avec le PS. Plusieurs titres de presse ont indiqué qu'Arnaud Montebourg a des cotisations en retard, et qu'il doit les régler avant de se porter candidat, selon les statuts du PS. Dans la même situation, Vincent Peillon a sorti, cash, quelques 20 000 euros, montrant au passage une belle aisance financière. Montebourg a, de son coté, formellement contesté cette dette. Résultat des courses, les deux sont validés, sans que l'on sache le fin mot de l'histoire. Montebourg à payé ? Sa dette a-t-elle été annulée ? Cambadélis n'a pas eu le courage d'appliquer les règles ? Cela pose ouvertement la question du statut de la primaire dite de la "belle alliance populaire". Que vient faire le respect des statuts du Parti socialiste dans cette affaire ? Est-ce l'aveu que ce nom de "belle alliance populaire" est un faux-nez pour ce qui n'est qu'une primaire interne au PS ? Il faut être clair, soit c'est une sélection organisée par le PS entre ses membres, et dans ce cas, les statuts du parti s'appliquent. Soit c'est une organisation extérieure, regroupant plusieurs partis, et ayant donc ses règles propres, indépendantes. Quand on va sur le site de la belle alliance populaire, on ne trouve nulle part le règlement de la primaire, par contre, on y découvre que le directeur de la publication est Jean-Christophe Cambadélis et que le domicile est au 10 rue de Solférino, siège du PS...

Enfin, sur le plan strictement matériel, ça risque de virer à la catastrophe. La liste des bureaux de vote n'est toujours pas connue, alors que le scrutin a lieu dans 5 semaines (avec les fêtes de fin d'année entre temps). Si l'idée saugrenue d'y participer me venait, je ne sais pas où je dois aller voter. A droite, tout était en ligne deux mois avant, de manière claire. Tous les signaux indiquent que rien n'est prêt, alors qu'organiser une primaire ouverte au niveau national, c'est une opération lourde qui ne s'improvise pas en deux mois.

Je comprends parfaitement le refus d'Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon de prendre part à cette mascarade. Une vraie primaire, si elle veut regrouper l'ensemble d'une famille politique, ne peut pas être montée par le parti dominant, qui écrit des statuts flous, taillés sur mesure pour lui permettre de décider selon son bon vouloir. Elle doit aussi afficher une organisation solide, qui permet d'avoir le maximum de participation, afin de donner un élan politique au candidat désigné. Si on souhaite que des primaires ouvertes s'ancrent dans notre système politique, il faut un minimum de sérieux, à la fois politique et technique, dans l'organisation. La droite a globalement réussi l'opération, la gauche, qui avait pourtant bien réussi, en 2011, est en train de vautrer monstrueusement en 2016. Et elle ne pourra s'en prendre qu'à elle-même !

jeudi 15 décembre 2016

Les éditorialistes, cancer du journalisme

Les décodeurs du Monde subissent en ce moment une série d'attaques. Rien de nouveau, ils sont habitués aux trolls et à déranger les militants dans leur confort intellectuel. Mais cette fois-ci, la critique, accompagnée d'insultes inqualifiables, vient du cœur même de la profession, à savoir les "chefs de rédactions" et éditorialistes comme Stéphane Soumier, Dominique Seux et consorts. La cause de la querelle importe assez peu, elle aurait pu survenir à partir de n'importe quoi d'autre. Elle est l'occasion de voir qu'une partie de la profession journalistique est complètement à la dérive, quand une autre tente, tant bien que mal, de reprendre pied après le tsunami du numérique qui a frappé le métier.

Les décodeurs s'efforcent de faire du "fact checking", à savoir chercher les chiffres et les faits tangibles derrière les affirmations plus ou moins péremptoires d'experts plus ou moins compétents et de bonne foi. Déconstruire les propagandes et les manipulations se parant du manteau de la "vérité" est un travail sans fin, qui a pris une dimension encore plus importante depuis l'élection présidentielle américaine. Cet effort me semble louable et va dans la bonne direction, mais est encore bien loin de répondre à l'ampleur de la crise qui frappe le journalisme.

L'arrivée du numérique a permis, depuis maintenant plus de 10 ans, l'émergence d'une prise de parole d'experts qui ne sont plus obligés de passer par le canal de la presse. Les réseaux sociaux ont décuplé cela, car désormais, tout témoin d'un fait peut le filmer, le relater, sans intermédiaire. Les journalistes ne peuvent pas être présents partout, donc ils sont battus par la "multitude" sur le recueil des faits. Ils sont également battus sur l'analyse à froid des sujets techniques, car ils ne peuvent pas rivaliser avec l'expertise des gens du métier.

Les journalistes ont perdu le monopole de l'intermédiation et du recueil des faits. Le deuil est globalement fait, même s'il reste encore des résidus pour penser que la seule analyse légitime est celle qui passe par leur intermédiaire, confondant journaliste et "arbitre des élégances". Reste maintenant à trouver le nouveau rôle. Je pense que les journalistes, sans abandonner leur compétence sur le recueil des faits et l'intermédiation, doivent absolument développer une compétence de médiateurs. Le journaliste du XXIe siècle doit être un "tiers de confiance", celui vers qui on se tourne pour comprendre un phénomène, obtenir des compléments d'information, des éclairages. Ce rôle n'est actuellement joué par personne, car il est difficile à tenir.

Les journalistes semblent les mieux qualifiés, car même s'ils n'ont plus le monopole de l'intermédiation, ils ont encore une position dominante dans ce secteur (qui s'affaisse dangereusement toutefois). La faiblesse structurelle des journalistes vient en partie de leur coté trop généraliste. Le principal tort des décodeurs du Monde est de vouloir trop embrasser, et donc de mal étreindre. Ce n'est pas une partie "annexe" du site du Monde qui devrait faire ce boulot de décodage et d'apport d'informations factuelles, mais toutes les rubriques, en mobilisant les connaissances approfondies que les rubricards ont de leur sujet.

Il faut que le journaliste soit d'abord un documentaliste, capable de savoir où se trouve d'information pertinente, et aller la chercher, afin d'offrir à ses lecteurs des sources, des statistiques, des prises de position d'experts couvrant tout le spectre. Il faut donc bien connaitre le sujet que l'on aborde, car il est nécessaire de comprendre ce qu'écrivent les experts, de les connaitre pour aller les solliciter, de maîtriser les débats afin de savoir où situer une prise de position. Il doit aussi avoir la confiance du public. Cela ne veut pas dire qu'il soit impartial. Nous avons tous nos biais, conscients ou pas et vouloir en faire abstraction est juste impossible. Le journaliste doit, au contraire, assumer et afficher ses biais, pour que les choses soient clairs vis-a-vis du lecteur. En tant que "consommateur", je demande de la bonne foi et de l'honnêteté dans le traitement de l'information, et je suis assez grand pour aller m'informer à plusieurs sources, pour avoir plusieurs points de vue et me faire mon opinion. Je n'ai jamais caché, ici, mes positionnements, et je sais que je suis lu par des personnes qui ne partagent pas du tout mes opinions et mes analyses (pas plus avant qu'après m'avoir lu) mais qui apprécient de trouver un regard différent du leur, qui leur permet d'approfondir leur propre réflexion.

Stéphane Soumier ne ressemble pas du tout à la définition que je donne du journaliste. Il n'est en rien médiateur, c'est juste un militant, qui utilise sa position et sa visibilité médiatique pour relayer ses opinions et sa lecture du monde, en espérant convaincre des gens de penser comme lui. Cela ne veut pas dire que tout soit à jeter, ces éditorialistes peuvent avoir des analyses intéressantes, mais qui ne relèvent pas du métier de journaliste. Or, ils se présentent comme tels, ce qui crée une confusion. C'est une espèce malheureusement très répandue dans les médias, en particulier dans l'audiovisuel. C'est le cancer du journalisme, car ils discréditent toute la profession. Je ne suis absolument pas surpris qu'avec de tels gugusses, les journalistes soient, avec les politiques, dans le bas des classements sur la confiance accordée par les citoyens.

lundi 5 décembre 2016

Pas convaincu par Valls

Manuel Valls vient de se déclarer candidat à la présidentielle, abandonnant par là même sa place de Premier ministre. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne m'a pas convaincu, sur le fond comme sur la forme. Sur le fond, ça va aller assez vite, il n'y avait pas grand chose. Certes, on n'attend pas un programme complet dans une annonce de candidature, mais au moins quelques lignes de forces. Valls a aligné les poncifs de gauche, un enfilage de mots-clés, sans donner le moindre relief à des positions déjà connues venant de lui. A part "faire gagner la gauche", rien ne ressortait d'une discours trop long. Sur la forme, c'était cheap, avec un slogan nullissime "Faire gagner tout ce qui nous rassemble". Aucun message, sinon la répétition de ce que j'ai entendu dans le discours : "je veux faire gagner mon camp et battre la droite". En plus, il suffit de changer une lettre pour avoir "Faire gagner tout ce qui nous rEssemble", un slogan qui colle parfaitement au Parti socialiste des 20 dernières années... On est aux frontières du lapsus !

Politiquement, la meute se déchaine à gauche contre Valls, à commencer par ses adversaires directs à la primaire. Cela donne le ton de ce qui va sans doute être un combat avec de nombreux coups au dessous de la ceinture. Faute de programme crédible, que ce soit chez Montebourg ou Valls, les échanges vont se résumer à des postures et à des rappels au bilan. Les deux ayant été ministres dans un même gouvernement, ça risque de les décrédibiliser tous les deux et faire le lit de ceux qui les attendent à la sortie, Macron et Mélenchon. A moins d'une candidature surprise d'un poids lourd (du genre Ségolène Royal), je ne vois rien de bon sortir de cette primaire, sinon un candidat épuisé, couvert de sang, qui finira derrière Macron et Mélenchon...

Je ne pense pas que Valls soit en mesure de l'emporter dans cette primaire. Il ne faut pas oublier que sa base personnelle est étroite, avec 6% lors de la primaire de 2011. S'il a pu étoffer son entourage et ses soutiens lors de son passage à Matignon, il s'est fait aussi de solides ennemis. Les frondeurs, qui auraient pu, par loyauté, se rallier à François Hollande, vont se jeter dans les bras de Montebourg et Hamon. L'utilisation de l'article 49-3, sur la loi Macron, ainsi que sur la loi El Khomri, sont encore en travers de nombreuses gorges. D'autres pourront lui reprocher ses positions très sécuritaires, un état d'urgence prolongé au delà du raisonnable, sa défense de l'interdiction du burkini, et plus généralement, son style "coup de menton" qui n'est pas sans rappeler Nicolas Sarkozy. Il risque aussi de porter, aux yeux de certains hollandais, la responsabilité du retrait de Hollande. Une sorte de Brutus, qui aurait assassiné son père adoptif, afin de lui prendre sa place. Ceux qui préparaient la campagne de François Hollande vont-ils se rallier à Manuel Valls ? Cela n'est pas certain.

Au final, une fois que Valls aura quitté Matignon, sera-t-il en mesure de se présenter comme le patron et l'incarnation de la "deuxième gauche" sociale-libérale ? Qui de Macron ou de Valls est l'hériter le plus crédible de Michel Rocard ? Les deux candidats sont sur le même créneau idéologique, mais il n'y aura de la place que pour un. Certes, Macron ne participe pas à la primaire, mais s'il arrive, dès maintenant, à obtenir des ralliements significatifs au sein de l'aile "réformiste" du PS, il peut sérieusement mettre en difficulté Valls. De l'autre coté, Montebourg est moins menacé par Mélenchon, mais plutôt par l'émiettement de son bord. Si deuxième tour il y a, en l'état actuel des candidats à la primaire, les réserves de voix seront davantage chez Montebourg.

Bref, ça me semble bien mal parti pour Valls, et pour la gauche en général, qui se retrouvera avec trois candidats au premier tour, pour se partager au mieux 30 à 35% des voix. Pendant ce temps, l'extrême-droite ne se pose aucune question sur sa candidate, et à droite, Fillon aura, au mieux, un peu de dérangement avec un Bayrou, qui se tâte encore, et qui aura fort à faire avec Macron pour capter les voix du centre.

vendredi 2 décembre 2016

Le lâche abandon de poste de François Hollande

François Hollande ne sera donc pas candidat à un second mandat présidentiel. C'est un véritable séisme politique, mais aussi un naufrage humain pour celui aura tout raté pendant sa présidence, y compris sa sortie. Hier soir, on l'a senti piteux et au bord des larmes. Il avait la dignité d'un type qui a pris peur et a chié dans son slip. Ce refus de se représenter relève d'un manque de courage, un aveu d'échec. Son bilan ne lui semble pas justifier, à ses yeux, qu'il se représente, et surtout, il reconnait qu'il n'a rien à proposer pour les cinq ans qui viennent. Dramatique d'en arriver à ce stade de déliquescence politique. La seule consolation est qu'il va définitivement sortir de la scène politique.

On va beaucoup attaquer les institutions, en tirer des conjectures sur le quinquennat. Il faut laisser ça de coté, l'explication est purement humaine. Tout était prêt pour une candidature de François Hollande, cette semaine encore, son fan-club se réunissait à la bellevilloise, son équipe de campagne était prête, il n'avait plus qu'à appuyer sur le bouton. Et là, il cale. A la dernière minute, sans probablement avoir averti ses proches à l'avance. Du Hollande tout craché, totalement incapable de s'inscrire dans un collectif et prenant ses décisions en fonction de lui, sans tenir compte de l'impact pour les autres.

La déflagration risque de désintégrer la gauche. La primaire va en toute probabilité opposer Valls et Montebourg. Les candidatures devant être déposées pour le 15 décembre, je vois mal un autre candidat de poids qui puisse se décider et s'organiser dans un délai aussi court. Avec deux candidats clivants, la primaire va tourner à la boucherie, pour finir par désigner, mal, un candidat qui devra affronter Mélenchon d'un coté et Macron de l'autre. Il va aussi falloir que ces candidats se bâtissent un programme de gouvernement crédible, car la primaire ne tournera plus autour de Hollande, mais sur des idées et des positionnements politiques. Je ne suis pas certain que tout cela soit prêt. Pendant ce temps, la droite et l'extrême droite, qui ont chacun un candidat incontesté dans son camp, vont faire campagne dans le pays, avec un programme.

Dans le pire des scénarios, qui n'est pas improbable, on se retrouve après une présidentielle, où Fillon l'emporte au deuxième tour sur Marine Le Pen, avec deux, voire trois partis de gauche, qui présentent des candidats aux législatives, et arrivent à obtenir un financement public pour la période 2017-2022. Chacun aura alors son autonomie, créera son appareil politique, et il faudra au moins 15 ans pour réunifier tout cela. La Gauche risque de se retrouver dans la même situation qu'en 1958. Après un exercice de pouvoir calamiteux avec Guy Mollet, par un renoncement devant l'ampleur de la tâche, le général de Gaulle est appelé. La SFIO s'enfonce dans le marasme et ce n'est en 1971, avec la prise en main du parti par Mitterrand, que s'amorce une reconquête du pouvoir qui prendra 10 ans. J'ai comparé François Hollande à Guy Mollet, au moment de l'instauration de l'état d'urgence. La comparaison est encore plus pertinente aujourd'hui.

La responsabilité personnelle de François Hollande est écrasante. Il n'a pas su exercer la fonction présidentielle. Il n'est pas fait pour ça. Et voilà qu'en bout de course, par surprise, il renonce sans combattre, refusant d'assumer politiquement son bilan, et laissant son camp en plein marasme. Irresponsable de bout en bout. Le pire crime, à mes yeux, pour une personnalité politique.

lundi 21 novembre 2016

Mission accomplie pour la primaire de la droite

La droite a remarquablement bien réussi sa primaire pour sélectionner son candidat à la présidentielle. Un succès qui marque une étape dans l'histoire politique française, dont il faudra tirer toutes les conséquences, car elle aura un impact important sur le fonctionnement des partis politiques.

Au cours de cette primaire, la droite a réussi à organiser un débat interne qui n'avait rien d'évident, au regard de sa culture politique. Avec 7 candidats sélectionnés, le risque de la cacophonie et d'un premier tour non décisif étaient réels. Il n'en a rien été, avec un François Fillon qui sort grand vainqueur, avec un score et un niveau de participation qui lui donnent une légitimité incontestable. L'acharnement d'Alain Juppé à se maintenir, alors que l'affaire est pliée, montre qu'il n'a pas compris les enjeux. Le patron à droite, c'est Fillon, point barre !

Le résultat final est un peu miraculeux, car la remontée de Fillon s'est faite dans la dernière ligne droite. Elle n'a rien de surprenant ni d'injuste, car François Fillon était, objectivement, le meilleur candidat. Il avait bossé le programme, disposait d'un vrai réseau de soutien, tant parmi les élus que les militants. Il était aussi le seul, parmi les trois candidats sérieux, à n'avoir ni passé, ni avenir judiciaire. Son habileté à été de construire une synthèse de ce qu'est la droite, à la fois libéral sur le plan économique et conservatrice sur les valeurs. Au final, Fillon est celui qui rassemble le plus, un compromis acceptable pour l'ensemble de la droite et du centre. Certes, tout le monde peut trouver des trucs qui ne vont pas. Personnellement, son coté un peu trop pro-russe, et ses appels du pied (qui ont marché) à la mouvance de la manif pour tous me chiffonne. Je regrette son manque de charisme et sa prudence que je trouve un peu excessive. Mais au final, c'est le candidat qui me convient le mieux, et de loin, parmi la palette qui était offerte. Beaucoup d'électeurs de droite ont pensé comme moi.

Un autre effet de la primaire a été l'élimination de certains candidats. L'éviction de Sarkozy, nette et sans bavure, est un immense soulagement pour moi. Une bonne chose de faite ! Dans le même ordre d'idée, le score catastrophique de Bruno Le Maire permet de sortir, pour un temps si ce n'est définitivement, une personnalité politique qui n'a pas tenu la route, et n'a pas été capable de prendre la dimension du poste. Après un premier succès d'estime à l'élection pour la présidence de l'UMP, Bruno Le Maire n'a pas su transformer l'essai. Il a fait une mauvaise campagne, et a choisi un positionnement, le "renouveau", qu'il n'était pas en capacité d'incarner, tellement cela n'est pas sa personnalité profonde. Cela s'est vu et a été durement sanctionné.

Désormais, je vois mal comment un parti politique, du moins quand il est d'opposition, pourrait se passer d'une primaire ouverte pour désigner son candidat à la présidentielle. Cela vide les grands partis politiques de ce qui leur reste de substance. Ils ne sont plus, de puis très longtemps, le lieu de production des idées. Il leur reste juste le rôle d'appareil politique pour la conquête du pouvoir. Si on leur retire le rôle de désignation du leader, je ne vois pas à quoi ils vont servir, sinon de courroie de transmission et de cartel électoral. Désormais, chaque personnalité qui ambitionne la fonction suprême se devra d'avoir son propre appareil politique, pour mener la campagne qui compte vraiment, celle de la primaire. Cela aura nécessairement des répercussions sur le fonctionnement des institutions.

L'exercice de la candidature à la présidentielle va également changer de nature, car désormais, il faudra mener deux campagnes, avec un corps électoral différent, donc une stratégie et des objectifs différents. Le tout en évitant de contredire, dans la campagne présidentielle, ce que l'on a dit lors de la primaire. Il faudra avoir une armature solide, et surtout, se dévoiler bien plus tôt qu'actuellement. La conquête du pouvoir ne pourra plus se faire sur un hold-up, lors d'une révolution de palais dans un appareil partisan. Je pense que la démocratie y gagnera.

Enfin, elle change aussi la nature de notre démocratie, car, et cela a été très bien perçu cette fois ci, le scrutin qui compte réellement, c'est celui qui désigne le candidat du camp qui a le plus de chances de l'emporter. L'élection présidentielle en elle-même risque de devenir plus ou moins une "formalité" (sauf lourde erreur d'un candidat). Avant, la primaire au sein d'un camp, c'était le premier tour de la présidentielle. Cela ne sera plus le cas, et cela risque d'écraser encore un petit peu plus les "petits candidats". Avec à la clé, une évolution vers un bi ou un tri-partisme qui étouffe électoralement, encore un peu plus, les indépendants.

Cela pose la question de l'ouverture, ou pas, du vote à la primaire. La question a été posée par les Sarkozystes, qui craignaient qu'une participation significative d'électeurs de gauche, ne favorise Juppé à leur détriment. Il n'en a rien été, au final, car Fillon a été élu par les électeurs de droite, sans apport extérieur décisif. Mais la question se reposera la prochaine fois. Quelle solution adopter ? Faudra-t-il, comme cela se fait aux États-Unis, que les électeurs se déclarent officiellement pour pouvoir participer à la primaire de leur camp ? Quels recours, légaux, en cas de contestation ? Faut-il étendre le droit électoral et ses contraintes à cette consultation, qui ne peut pas être ramenée à une simple "affaire privée", interne à un parti politique et régie uniquement par les statuts de ce parti.

La gauche avait amorcé l'évolution en 2011, la droite l'a imposé en 2016. Il va maintenant falloir travailler sérieusement sur ce qui est surement la plus importante évolution de notre démocratie depuis plusieurs décennies.

vendredi 14 octobre 2016

La littérature ne se résume pas à ceux qui écrivent des livres

Bob Dylan, prix Nobel de littérature. La nouvelle est surprenante, tellement on ne s'y attend pas, tellement on est conditionné à penser écrivain = auteur de livre (de préférence des romans). C'est d'ailleurs ce que pense un des pontifes de l'édition française, Pierre Assouline, qui ne s'en remet toujours pas. A ses yeux, Bob Dylan est illégitime à recevoir ce prix, car il n'a pas écrit de livre, et surtout, parce qu'il n'est pas de leur sérail. Derrière cette position, partagée par plusieurs autres à travers le monde, se dessine un réflexe très répandu consistant pour un groupe, à revendiquer le monopole d'une appellation valorisante, et par là, de la reconnaissance symbolique qui l'accompagne. Accorder le prix Nobel de littérature, le Saint-Graal de la profession, à une personne qu'ils considèrent comme "non légitime" est à leurs yeux une hérésie.

Je trouve au contraire que ce choix du comité Nobel est symboliquement très fort et extrêmement important. La littérature ne se résume pas aux produits très normés d'une industrie culturelle, qui s'efforce de capter à son seul profit ce qui est un bien commun, la diffusion de la Culture, du Savoir et de la mémoire collective. La littérature, c'est une forme de communication, qui peut s'exprimer avec une infinie diversité. Cela peut être bien entendu une forme écrite comme le roman (genre très récent à l'échelle de l'histoire de l'humanité) mais c'est aussi toute l'oralité, qui est le mode de diffusion le plus massif à travers le monde. Prétendre que la littérature se résume à des livres publiés chez des éditeurs, par des personnes appelés "écrivains" c'est faire preuve d'un occidentalo-centrisme insupportable et faire insulte à l'histoire littéraire de l'humanité. Le rappel à l'ordre du comité Nobel est sur ce point, hautement salutaire.

La transmission de la culture, telle que je l'envisage, ne peut être que libre et dégagée de tout carcan. Le patrimoine intellectuel de l'humanité, ses mythes, échappent à leurs auteurs. Il est même souhaitable, pour qu'un texte prenne une dimension universelle, que son auteur s'efface complètement, afin que la population puisse se les approprier et en faire une référence commune. Tout le contraire des prétentions des industriels de la littérature, très bien représentés par Pierre Assouline, où l'important est la mise en avant de l'ego de l'auteur, et le verrouillage de ses droits de propriété intellectuelle. Le rêve ultime de cette industrie est que la culture commune, ce qui donne une unité et un sens à une groupe humain, soit des œuvres sous droit. S'ils pouvaient mettre l'Illiade et l'Odyssée sous copyright, ils le feraient.

La Culture est un bien commun et personne ne peut affirmer avoir le monopole de la "culture légitime". C'est ça le message du comité Nobel, avec l'attribution du prix à Bob Dylan, et je suis très heureux qu'il ait été affirmé haut et fort car je le partage complètement.

jeudi 13 octobre 2016

Hollande aura tout raté

On pensait que Hollande ne pouvait pas descendre plus bas dans le discrédit. Il vient de montrer que c'est possible, avec la parution du livre "un président ne devrait pas dire ça". Tout est déjà dit dans le titre. Quelques éléments tirés du livre ont déjà provoqué un séisme institutionnel, avec une protestation vigoureuse, et totalement inédite, de la part des magistrats. Les réactions de la classe politique, hormis ceux qui sont envoyés comme pompiers, sont unanimes et même au PS, c'est la consternation la plus complète.

Et il y a de quoi être consterné. Le contenu des propos de François Hollande révèlent un cynisme effarant. Alors même qu'en privé, il se dit opposé à la déchéance de nationalité, il propose quand même la mesure, en espérant faire un coup tactique contre la droite. Quelques mois plus tard, le projet est abandonné piteusement, avec comme seul résultat d'avoir mis la gauche à feu et à sang. La lecture attentive de l'ouvrage, ainsi que des nombreux autres sortis récemment, vont permettre de voir l'action de François Hollande, à la fois dans la face publique et dans la face cachée. C'est à la fois fascinant et dévastateur, car François Hollande fait preuve d'une véritable transparence, comme on aimerait en voir plus souvent à ce niveau de pouvoir. Mais cette transparence n'est absolument pas maitrisée, ni sur le contenu, ni sur le calendrier et c'est absolument catastrophique, car une telle "opération vérité" doit être minutieusement préparée et s'accompagner d'une explication pour qu'on puisse en comprendre le sens.

Que François Hollande ait accepté de consacrer beaucoup de temps à des journalistes ne me choque absolument pas. Expliquer, raconter, donner une ligne et une cohérence à une action, c'est au coeur du rôle d'un président de la République. Il est entouré d'un staff nombreux, de ministres qui sont là pour faire tourner la machine gouvernementale. Un président ne devrait normalement pas se préoccuper du quotidien et des détails, mais au contraire, prendre de la hauteur. Mais voilà, Hollande a fait tout le contraire, s'occupant de tout comme un "omniprésident" et l'assumant, dans un discours à l'hôtel de Lassay. Par contre, la cohérence, la hauteur de vue, l'explication de l'action, ont été particulièrement défaillantes. Plusieurs ministres et anciens ministres affirment qu'ils ont un vrai bilan, mais qu'il a manqué un "portage politique" que seul le chef de l'Etat était en mesure d'assurer, et qu'il n'a pas fait.

Ce que je reproche à Hollande n'est pas son opération vérité, mais le fait que, comme pour tout au cours de son mandat, rien n'ai été maitrisé. Une fois de plus, il est parti dans le décor, en agissant à contre-temps et à contre-courant des attentes de la population, sans expliquer. Il s'est mis à dos la magistrature, dont il est normalement le protecteur. Que le premier président de la cour de Cassation et le procureur général se soient permis des critiques aussi virulentes et publiques est révélateur de la perte d'autorité de François Hollande. Après un tel essorage, tout le monde, classe politique comprise, ne comprend plus rien à l'action du président, tout en ayant de lui une image très dégradée. C'est le point final d'un quinquennat absolument catastrophique, sans doute le pire pour un président de la République. Après cela, je doute qu'il puisse encore être candidat à sa succession. La question se pose même de savoir s'il peut rester en poste jusqu'à la fin de son mandat...

mardi 27 septembre 2016

Il faut en finir avec Sarkozy

J'ai assisté à une "prestation" de Nicolas Sarkozy, lors d'un colloque. J'en suis sorti absolument atterré. Depuis 2010, je ne me considère plus comme un de ses électeurs, du fait de son tournant à droite sur les questions d'identité nationale. Un sentiment qui n'a fait que se renforcer depuis, du fait de son accélération dans le populisme et le sécuritaire. Mais sur d'autres sujets, je reconnaissais que comme président, entre 2007 et 2012, il avait pu faire de bonnes choses. Ce colloque portait sur l'économie et le soutien aux entreprises. Un sujet pas très clivant, surtout quand on s'adresse à la droite, et sur lequel je ne m'attendais vraiment pas à ce que j'ai vu et entendu.

Sur la forme d'abord. Je savais Nicolas Sarkozy vulgaire et mufle, jamais en retard d'une formule à l'emporte-pièce faisant appel au "bon sens" comme argument d'autorité. J'ai été servi, jusqu'à la nausée. Ce n'était plus un présidentiable que je voyais sur l'estrade, mais un pilier du café du commerce, un matamore absolument hallucinant, balançant son mépris à ceux qui l'interrogeaient, leur disant quasi-explicitement qu'il trouvait leurs questions complètement idiotes. Sa manière de se présenter et d'expliquer comme il allait procéder relevait du foutage de gueule, qui se résume en une citation. Parlant du traité européen qu'il se propose de faire adopter pour refonder l'Europe (rien que ça...), il balance très tranquillement "j'irai à Berlin dès le 7 mai, je l'ai dit à Angela Merkel, et puis à Londres le lendemain. Ce ne sera pas bien difficile à négocier, j'ai une grande expérience de la négociation européenne". Tout cela dit le plus sérieusement du monde. On en reste sans voix...

Sur le fond, c'est du même tonneau. Il enchaine les annonces toutes plus irréalistes les unes que les autres. Il propose 100 milliards d'économie dès l'été 2017, avec 34 milliards d'allègement de charges. La fiscalité sera revue de fond en comble, avec une taxe forfaitaire sur les revenus du patrimoine, à 26%. Quand on lui demande comment il va faire pour favoriser le fléchage de l'épargne des français vers l'investissement plutôt que vers les bons du trésor, il envoie tout le monde balader en affirmant que ce n'est pas à l'Etat de dire aux gens ce qu'ils doivent faire de leur argent, et qu'il n'y aura plus de niches fiscales ou de dispositifs de fléchages. Arriver à se mettre à dos une salle remplie d'entrepreneurs, quand on est un candidat LR, il faut y arriver. Nicolas Sarkozy l'a fait. Une question lui a été posée sur l'économie numérique, et là, c'est l'apothéose. Sarkozy n'a tiré aucune leçon des fiascos provoqués par le soutien, à bout de bras, des sites industriels. Il est hors de question, pour lui, de brader la production et l'industrie. S'il revient au pouvoir, il nous refera le coup de la perfusion, sur fonds publics, des sites sidérurgiques. Tout cela au détriment des secteurs d'avenir, dont il semble n'avoir que faire.

En 2016, nous avons le Sarkozy de 2012, en pire. C'est juste pas possible de le laisser revenir au pouvoir. Il se révélerait aussi nocif que Marine Le Pen. La primaire à droite a changé de visage, pour moi. Ma seule certitude était d'aller voter au second tour contre Sarkozy. Pour le premier tour, je me demandais encore, qui de Juppé, Fillon, voire NKM (on ne rigole pas), aurait ma voix. Cela n'avait guère d'importance, finalement, et ça se trouve, je ne serais même pas allé voter au premier tour. Désormais, même si je suis pleinement conscient des faiblesses et des casseroles d'Alain Juppé, je voterai pour lui, car il est le mieux placé pour éliminer Sarkozy. C'est au premier tour que la dynamique va se créer et que les choses vont se jouer. Tant pis pour les autres, qui sont peut-être mieux sur le fond, la primaire va se jouer sur un point et un seul : en finir définitivement avec Sarkozy.

vendredi 23 septembre 2016

Aux origines du blocage démocratique

La politique française est bloquée, personne ne peut le contester, au delà même de ce qui est supportable. La critique de la qualité du personnel politique ne mène nulle part. C'est un poncif vieux comme la politique, et tous les virer n'est, pas plus maintenant qu'autrefois, la solution. De la même manière, changer les institutions et la Constitution, en croyant que faire table rase change la situation, est une impasse. Ce n'est pas le cadre qui compte, mais la manière dont il fonctionne. L'important est la circulation des élites et des gens qui sont au pouvoir. La France a un problème depuis 30 ans, avec des élites politiques qui ont échoué, mais qui s'accrochent et qu'on n'arrive pas à déloger.

Le blocage est double, à la fois technique et culturel. Nous sommes avec un système politique dont l'accès est cadenassé, et un tissu associatif structurellement incapable de faire contrepoids et de présenter une alternative, capable de fournir les cadres de remplacement.

Depuis 1990, les règles du financement de la vie politique ont complètement bloqué le renouvellement de la classe politique. Afin de lutter contre la corruption, la loi de 1990 a interdit le financement des partis par les entreprises et les personnes morales. Désormais, un parti ne peut être financé que par les dons des particuliers (7500 euros maximum par tête de pipe) et par le financement public. Ce dernier est devenu essentiel, si ce n'est indispensable. Il est basé sur le résultat des législatives, et le nombre de parlementaires. Il n'est raisonnablement possible de créer un nouveau parti politique qu'une fois tous les 5 ans. Entre les deux intervalles, celui qui fait dissidence part en laissant à ses adversaires la structure du parti, et donc l'argent, se retrouvant à fonctionner (et à préparer les législatives suivantes) avec des bouts de ficelles. Je ne sais pas si la corruption a été vraiment combattue grâce à cette mesure (j'ai quelques doutes...) mais ce qui est sûr, c'est qu'elle a verrouillé l'accès à la vie politique.

La classe politique ne s'est pas contentée de mettre ce cadenas, elle a aussi complexifié le financement des campagnes électorales. Pour toute candidature, il faut un mandataire financier, avec des règles byzantines qui excluent de fait les "amateurs" et les débutants. C'est tellement complexe que régulièrement, même des hommes politiques chevronnés (qui ont essayé de bien faire) se font avoir. Et les sanctions sont lourdes, avec des risques élevés d'inéligibilité et de perte financière. Le changement des règles électorales a également fermé la porte aux candidatures isolées. Dès qu'un scrutin est à la proportionnelle, il faut monter une liste, ce qui veut dire avoir des relais et une capacité à mobiliser. A l'échelle d'une commune, c'est encore possible, mais pas pour une région. Aux élections départementales, il faut maintenant présenter un ticket de 4 personnes, (2 hommes et 2 femmes). Se présenter en indépendant est devenu impossible, il faut avoir une structure derrière soi. Structure que l'on ne peut créer qu'une fois tous les 5 ans, à condition d'être capable d'avoir 50 candidats faisant au moins 1% des voix. Donc d'avoir déjà une structure capable de présenter ces candidats... La porte est bien fermée, à double tour !

Le deuxième problème, culturel, vient de très loin, c'est notre incapacité à construire une société civile digne de ce nom. Le français râle beaucoup, mais ne retrousse pas ses manches pour régler lui même les problèmes. Il exige que l'Etat le fasse. C'est l'héritage très direct de l'Ancien Régime, où un monarque tout-puissant pourvoit aux besoins de son peuple. Si le pays est mal dirigé, c'est de la faute des ministres, et il suffit que le roi soit informé pour que les malheurs cessent. A cette culture de sujétion politique, s'est ajouté l'héritage révolutionnaire, qui a détruit les corps intermédiaires. Cela se ressent encore douloureux aujourd'hui, quand on regarde les pays anglo-saxons, et que l'on voit la vitalité de leur "société civile" avec des fondations, des associations très puissantes, bien dotées financièrement. Notre tissu associatif est minable à coté de cela, et quand il est un peu développé (dans le sanitaire et social par exemple), c'est parce que l'Etat subventionne. Les français ne donnent quasiment pas, et quand il le font, c'est pour bénéficier du crédit d'impôt. Donc au final, c'est l’État qui paye.

Dans le secteur politique, les ONG et les associations "militantes" pour des causes d'intérêt général sont cacochymes, manquant de fonds et de personnels pour développer une action, alors que politiquement, ils ont un boulevard devant eux. Imaginez ce que cela donnerait, si La Quadrature du Net ou encore Transparency International avaient chacune une centaine de salariés et plusieurs millions d'euros de budget par an et étaient en mesure de mobiliser un réseau de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le pays...

Si notre pays est bloqué, c'est parce que la société civile n'est pas organisée et puissante, et a laissé la classe politique prendre ses aises. Le moment est peut-être venu de se bouger, en donnant une ossature digne de ce nom au réseau des associations qui font de la politique (au sens noble du terme) et que l'on déverrouille l'accès au système démocratique. Pour cela, il faut s'investir, pas seulement râler.

samedi 17 septembre 2016

Les impasses de la Civic Tech

Ces derniers mois, la "civic tech" semble tourner en rond. Si de nombreux projets avancent techniquement, avec des "solutions" plus performantes, politiquement, ce n'est pas la même chose. Ce mouvement est devant des choix stratégiques qui commencent à être aperçus par certains acteurs (pas la majorité), et où les solutions semblent compliquées à mettre en œuvre, à moins d'opérer une mutation assez "radicale".

Jusqu'ici, ce mouvement "civic tech" s'est surtout concentré sur la consultation et la participation des citoyens au processus de décision et aux élections, sans remettre en cause les cadres établis. L'open data, pareillement, a été lancé dans une optique d'amélioration de ce qui existe. Les résistances des pouvoirs en place, davantage les administrations que les politiques, ont montré qu'il s'agissait d'un gros chantier, qu'il fallait mener en premier. On aperçoit au loin le bout du tunnel de cette première étape. Les administrations commencent à comprendre que l'open data, en plus d'être politiquement un peu obligatoire, peut avoir une utilité opérationnelle. C'est encore loin d'être gagné, mais depuis 2012, on a quand même bien avancé. Les politiques ont eux aussi bien compris tout l'avantage qu'ils peuvent tirer, en termes de communication, et en termes de levier d'action sur des administrations récalcitrantes, de ces "consultations citoyennes".

Cela a par exemple donné la consultation autour de la loi numérique d'Axelle Lemaire. Ça reste très gentillet, même si je ne met pas en doute la bonne volonté de la ministre et de son cabinet. Au final, cette consultation aura surtout servi à Axelle Lemaire pour pousser, en interne dans l'appareil d’État, les projets qu'elle avait à cœur, en les parant du label "plébiscité par la consultation citoyenne". En clair, les sujets "issus" de la consultation qui ont prospéré sont ceux qui avaient le soutien, voire étaient inspiré par la ministre. Le reste est parti à la poubelle. C'est sans le meilleur résultat qu'il était possible d'atteindre avec ce type de consultation, à "système politico-administratif constant". On peut difficilement se satisfaire de ce résultat...

Cela n'a pas "renversé la table" ni mis les citoyens au cœur de la décision politique. Il y a juste eu une alliance objective entre un membre du gouvernement et une micro-partie de la société civile, pour faire avancer leurs dossiers. Et encore, avec un dispositif entièrement aux mains du politique. Cette situation peut perdurer, car elle répond pleinement aux attentes de militants devenus chefs d'entreprises, qui vivent des consultations, soit comme développeurs, consultants, "organisateurs" et qui visent les marchés publics et les opportunités bullshit "comm' et marketing". Ceux-là sont de plus en plus présents dans les hackathons et autres évènements, toujours là pour pitcher et "représenter" le mouvement dans les manifestations diverses et variées.

Ce que j'attends de ce mouvement, c'est autre chose, de bien plus "radical". L'open data, c'est très bien quand ça permet de faire de belles dataviz, mais c'est encore mieux quand tout cela est réutilisé dans le débat politique, par des mouvements qui ont des choses à dire, et qui obtiennent par ce biais des informations et appuient des démonstrations qui font avancer leur message. La rencontre de la "civic tech" et de la frange politique de l'extrême-gauche aurait pu se faire avec Nuit Debout. Au tout début du mouvement, je me souviens des efforts de certains pour développer les outils numériques permettant de donner une dimension intéressante à ce mouvement social. Cela ne s'est pas produit et c'est dommage, mais ce n'est que partie remise, et je pense que les efforts et le travail de la commission numérique de Nuit Debout ne sont pas perdus. L'affaire a quand même montré l'étendue du chemin qui reste à parcourir chez les apparatchicks de la gauche radicale, qui ne se sont même pas rendus compte qu'il y avait une opportunité.

Il faut que les mouvements politiques (au sens large et noble du terme, donc pas seulement les groupuscules militants), y compris et surtout ceux qui se positionnent en dehors du "système" s'emparent des outils numériques et des données, et s'en servent pour construire leurs programmes, leurs idées, pour attaquer et contester le pouvoir en place. Quand on sait manier la communication, qu'on sait poser les "bonnes questions", ces outils de la "civic tech" peuvent être des accélérateurs. Que ce soit dans les partis politiques, les ONG, les associations soutenant des causes, qui sait se servir des outils numériques ? Personne ou presque...

Pourtant, si on veut faire avancer de manière intelligente le débat public, il faut du fond et donc des données, pour contester et contre-proposer utilement. Sinon, on reste dans le slogan creux, qui certes, peut mobiliser sur le moment, mais ne mène nulle part. Le développement technique des outils, c'est certes utile, mais l'important maintenant, pour la communauté "civic tech" est d'évangéliser et de disséminer ce savoir dans la société civile, là où se passent les choses. L'erreur de la commission numérique est de ne pas être allé voir Lordon, en lui expliquant tout le parti qu'il pouvait tirer du numérique. Croire que l'on peut faire venir les gens sur les plateformes de consultation est illusoire, les quelques expériences menées jusqu'ici démontrent très clairement qu'en dehors des geeks ou des lobbies directement concernés par le sujet, personne ne vient.

Rentrer dans les sujets par les données, et voir ce qu'on peut en tirer est une fausse route, malheureusement souvent prise par la "civic tech". Il faut d'abord poser les questions, et ensuite voir si on les données adéquates pour y apporter des réponses. Ce n'est pas la communauté "civic tech" qui est en mesure de poser les questions, mais les organismes de la société civile, ceux qui sont en prise très directe avec le terrain, avec des causes à défendre et des actions à mener. C'est à la "civic tech" d'aller vers eux. C'est comme cela que le numérique transformera vraiment la société.

mardi 23 août 2016

Le Burkini et le naufrage moral de la France

Le grand sujet du mois d'août (et ce n'est malheureusement pas fini) a été l'affaire du burkini. Ce vêtement de plage, très couvrant, est destiné aux femmes, notamment musulmanes, qui ne souhaitent pas trop s'exposer. Ce vêtement est devenu, aux yeux de certains hystériques, le symbole d'un refus des musulmans de s'intégrer, un "marqueur politique" qu'il fallait absolument combattre au nom de la laïcité. A mes yeux, c'est juste l'expression, à peine dissimulée, d'une islamophobie. Ce qui est refusé, c'est que la pratique de la religion musulmane puisse avoir une quelconque visibilité publique, avant d'en arriver à une interdiction tout court. Les musulmans doivent se faire invisibles, voire cesser de l'être, voilà l'injonction qui leur est donnée. Ce n'est pas en stigmatisant les musulmans de France que l'on va favoriser leur évolution vers une pratique plus "libérale" de donc acceptable pour l'Occident, de leur religion.

Une injonction prise très à cœur par une droite de plus en plus proche des thèses du FN, avec des maires, officiellement LR, comme à Cannes, qui n'hésitent pas à passer aux actes. La verbalisation, sur la plage de Cannes, d'une jeune fille portant un voile (même pas un burkini ou une burqa) est le signe que les digues sont en train de lâcher. Cerise sur le gâteau, la justice administrative (en l'occurrence le tribunal administratif de Nice) valide ces atteintes flagrantes aux libertés publiques. Nous assistons à une banalisation des idées du FN qui s'accomplit avec une facilité sidérante !

Bien entendu, les candidats à la présidentielle issus du parti "Les Républicains" se vautrent dans cette fange, avec un concours Lépine de la connerie qui atteint des sommets. Même NKM, la plus "à gauche" se sent obligée de participer à cette course indécente en direction de l'électorat FN. Il faut être clair, le parti "Les Républicains" s'est installé sur les terres autrefois labourées par Jean-Marie Le Pen, et récolte sans vergogne la peur de l'autre qu'il a semé pendant 30 ans. J'en viens à me demander qui, de Marine Le Pen ou de Nicolas Sarkozy, est le plus "modéré". La question peut sérieusement être posée...

Cette dérive suscite en moi un grande colère.

Colère contre cette France, qui se laisse aller au rejet de l'autre, à la haine. Cela ne mène nulle part, sinon au désordre, à la violence, si ce n'est à la guerre civile. La colère que les français de confession musulmane peuvent ressentir face à ces agressions est parfaitement légitime. L'immense majorité n'a rien à voir avec ces enfants perdus des banlieues, qui sont passés de la délinquance à la violence soit-disant religieuse. Après la relégation sociale et parfois géographique dont ils sont victimes depuis des décennies (le plafond de verre est une réalité quand on s'appelle Ahmed ou Samira), voilà qu'ils sont désignés comme bouc-émissaires et sommés de renier ce qu'ils sont, de se faire invisible, bref, d'accepter un statut de citoyen de seconde zone. C'est inadmissible !

Je suis aussi en colère contre cette classe politique, qui soit accompagne, comme à droite, ou "comprend" c'est à dire soutient sans l'assumer complètement. Le rôle des politiques est de préserver le "vivre-ensemble" et surtout pas de mettre du sel sur les plaies. Ils doivent parfois être capables d'aller à contre-courant de certaines tendances, pour les empêcher de prospérer. Or, sur l'islamophobie, les responsables de la droite dure accompagnent le mouvement et donc le renforcent car ils lui donnent une légitimité. Le pire, c'est que pour beaucoup, cela relève du pur calcul électoral. Ils estiment que c'est le meilleur moyen de revenir au pouvoir. Sacrifier l'avenir du pays au profit de leur carrière politique, avec un tel cynisme, c'est inadmissible.

L'année qui s'ouvre va être atroce. Vu la configuration politique, je crains qu'il n'y ait pas grand chose à attendre de l'élection présidentielle pour faire bouger les choses. J'espère encore qu'un sursaut puisse advenir, mais il serait vraiment temps qu'il vienne. Car le mal est profond. Le problème n'est pas seulement chez les leaders. C'est l'ensemble de la classe politique qui s'est affaissée, et qui est incapable de faire autre chose que suivre le mouvement. Je connais pas mal d'élus, de base, qui comme moi, se désolent sincèrement de la tournure que prennent les choses. Mais ils sont impuissants, pris dans les jeux d'appareil, à empêcher cette descente aux enfers morales du pays. Si eux n'y arrivent pas, qui le peut ? Tous les jours, nous descendons un peu plus vers une France déchirée, et on ne pourra pas dire qu'on n'a rien vu venir si des évènements graves arrivent...

mercredi 27 juillet 2016

Terrorisme : la droite, toujours plus loin dans l'irresponsabilité

Le terrorisme a encore frappé, deux coups rapprochés, Nice, puis Saint-Etienne-du-Rouvray. Les deux cas sont emblématiques. A Nice, un coupable inconnu des services de renseignements, pas fiché S, juste "défavorablement connu" des services de police. Dans l'autre cas, une personne clairement identifiée comme potentiellement dangereuse, sous bracelet électronique après avoir été incarcéré. Dans les deux cas, des attentats meurtriers et "frappants", soient par le nombre des victimes, soit par le choix, hautement symbolique, des cibles.

A chaque fois, la même réponse de la droite sarkozyste : toujours plus de répression et au diable les libertés publiques. Rouvrons le bagne et parquons-y tous les suspects, y compris ceux qui sont "dans la zone grise" comme n'hésite pas à le dire Sarkozy. On en est à la quatrième loi antiterroriste en trois ans, la dernière a été votée il y a une semaine, en 48h, sans la moindre étude d'impact. Pourtant, les rapports qui commencent à sortir pointent les lacunes et les faiblesses de cette politique. Oui, il faut des mesures strictes contre les jihadistes avérés, et que les services de renseignements aient les moyens de faire leur travail. Mais cela passe par autre chose que des lois toujours plus attentatoires aux libertés. Les moyens humains et matériels demandent du temps à se mettre en place, et l'application, par des humains (donc faillibles) laisse une marge d'erreur qui peut, parfois, être fatale, mais est malheureusement inévitable.

L'action des politiques face au terrorisme ne peut pas se limiter aux incantations sécuritaires et à l'empilement de textes législatifs. Il faut aussi avoir le courage de dire que nous sommes entrés dans une période de risque, avec lequel il va falloir composer. Oui, le risque d'être touché par un attentat augmente, mais il reste de très loin inférieur à celui d'être victime d'un accident de la route. Pourtant, nous continuons tous à prendre notre voiture sans avoir peur. Nos responsables politiques doivent dédramatiser, en montrant qu'ils font ce qu'ils peuvent contre le terrorisme (on ne peut pas enlever ça à l'actuel gouvernement) mais sans paniquer ni désigner de coupables trop faciles, qui permettent d'éluder les vraies raisons de la montée du terrorisme. Un vrai travail de mobilisation du pays est nécéssaire. Convoquer les réservistes, après avoir épuisé l'armée et la Police, n'est pas une réponse à la hauteur de l'enjeu. On ne peut pas franchement dire que le parti "Les Républicains", dans l'opposition, soit exemplaire, bien au contraire. On entend ses dirigeants vociférer à longueur de journée, renforçant ainsi la dramaturgie et la peur autour de ces actes terroristes. Ils ne facilitent pas le travail du gouvernement, et il semble que ce soit le cadet de leur souci. Ils se fichent de l'unité nationale et veulent surtout discréditer le gouvernement pour prendre sa place aux prochaines élections, quel qu'en soit le coût pour le pays.

Les politiques devraient également mener un véritable travail d'introspection, sur les causes profondes du mal. Actuellement, ils ne font que lutter contre les symptômes. Pourtant, une question, essentielle, n'est pas traitée ou si peu : "Comment des jeunes, né et ayant grandi en France, en sont arrivés là ?". Pourquoi tant de jihadistes français en Syrie, au point que la première langue étrangère parlée à Raqqa soit le français ? Des débuts de réflexion existent, mais on les trouvent dans la presse étrangère, rarement dans le débat public en France. Si nous voulons pourtant en finir réellement avec le terrorisme, il faut à la fois combattre Daesh au Moyen-Orient, mais aussi comprendre pourquoi nombre de jeunes les ont rejoints. Cela pourrait nous amener à de réelles remises en cause, sur le caractère très excluant, voire ségrégatif, du fameux "modèle social français". Manuel Valls a touché cela du doigt, mais s'est bien vite arrêté, et depuis, c'est la politique de l'autruche. J'y vois un manque de courage de l'ensemble de la classe politique, face à un travail, il est vrai titanesque, de remise en cause profonde du fonctionnement de la société française.

La politique prônée par les sarkozystes va très vite atteindre ses limites. Si tous les suspects sont parqués dans des camps de rétention, que tout est "sous surveillance" (comme à Nice, ville la plus fliquée de France) et qu'un nouvel attentat est commis, on fait quoi ? Ce jour là arrivera, on s'en rapproche au fur et à mesure que les attentats se succèdent, malgré toutes les mesures prises pour les éviter. A un moment donné, un nouvel attentat obligera à prendre acte de l'impasse que représente une politique uniquement sécuritaire, qui nous aura déshonorés sur le plan des Libertés publiques, sans nous protéger du terrorisme.

Ce jour là, il faudra bien qu'émerge un autre discours politique sur le terrorisme et la lutte antiterroriste. Normalement, c'est le rôle de l'opposition que d'offrir une alternative. Actuellement, ce n'est pas du tout le cas, le parti "Les républicains" poussant à la surenchère sécuritaire. Entre un gouvernement qui se discrédite par ses échecs répétés et une droite qui accélère droit dans le mur, j'ai du mal à voir qui va porter un discours alternatif au tout-sécuritaire, le seul qui puisse nous sortir de l'impasse. Ces voix existent mais sont trop faibles pour se frayer un chemin dans un système politique complètement verrouillé, et vérolé par des professionnels de l'exercice du pouvoir qui ont oublié pourquoi ils étaient là...

lundi 11 juillet 2016

Pour penser la "disruption" numérique, il faut y plonger

Le philosophe Bernard Stiegler, dans un entretien à Libération, s'inquiète des conséquences de la "disruption" numérique. Il considère que l'évolution technologique va trop vite, et ne laisse plus assez de temps aux "penseurs" pour accompagner le mouvement. Cela détruirait le "lien social" et il compare cela à une "barbarie" un peu comme un romain cultivé de la fin de l'Empire s'inquiète de voir les barbares déferler et détruire la civilisation latine.

Je ne remets pas en cause le fait que Bernard Stiegler est un de nos "intellectuels" qui connait le mieux le numérique. Rien à voir avec les Finkielkraut et autres BHL. Pourtant, même lui est à la ramasse et n'arrive pas à lire et à comprendre la transformation numérique. Il se plaint, dans sa tribune, que les évolutions technologiques vont trop vite et "court-circuitent ce qui contribue à l'élaboration de la civilisation". Pour lui, les espaces délibératifs où doit se construire la décision collective ne peuvent plus suivre. En prime, nous avons un dérapage, avec un lien malheureux, entre le slogan marketing de The Family "les barbares attaquent" et Daesh. La dissolution des repères provoqués par ces "barbares numériques" amènerait au nihilisme et aux départs de jeunes en Syrie. Un parallèle qui discrédite un peu un propos, par ailleurs assez abscons...

Ce qui ressort à mes yeux, de cette interview, est que Bernard Stiegler est en retard d'une guerre, et cherche à comprendre le monde issu de la "disruption numérique" avec des outils intellectuels obsolètes. Il déplore que "nous n'arrivons plus à élaborer des savoirs" et que cela aboutit à une "folie collective". Quand on sait où regarder, on se rend compte qu'il n'en est rien. Les jeunes générations s'adaptent parfaitement au monde numérique, à la fois en se pliant aux demandes des grandes entreprises quand cela ne les dérangent pas mais aussi en se protégeant quand ils estiment les demandes abusives. Ils savent très bien utiliser les services, notamment les réseaux sociaux, en étant conscient collectivement de ce que cela implique. Si Snapchat a un tel succès, c'est peut-être par la promesse de l'éphémère et donc d'un "droit à l'oubli" par défaut. On met souvent en lumière les cas où des jeunes se font piéger par un mauvais usage du numérique, ce qui occulte le fait que l'immense majorité est loin d'être dupe et sait se protéger. Faites donc une enquête "de terrain" auprès des ados de votre entourage, sur leur utilisation du numérique, vous pourriez être surpris...

La "construction de savoirs" que Stiegler appelle de ses vœux est en cours, mais elle ne se fait plus avec les mêmes outils intellectuels et dans les mêmes lieux, ceux que Stiegler continue à scruter, en désespérant qu'il s'y passe des choses. Quand je vois ce qui se passe dans le secteur de l'économie collaborative, des communs, du libre, j'y vois un bouillonnement intellectuel. Celui-ci ne se fait pas avec les outils conceptuels de la génération précédente. On a bien vu, à Nuit debout, le choc de culture et l'incompréhension entre les "révolutionnaires" nourris au marxisme, qui parlaient de convergence des luttes, et une autre frange, qui refusait radicalement toute récupération politique et cherchait à s'organiser différemment, avec comme principe de base la recherche de la collaboration horizontale, et la bienveillance. L'argument d'autorité n'y fait pas recette.

Le lien social existe toujours, voire même davantage avec l'arrivée du numérique, qui permet des rencontres inattendues. Les algorithmes font des suggestions, qui peuvent être pertinentes et intéressantes, mais que l'on n'est pas obligé de suivre. Il n'y a aucune obligation à être sur Facebook, et encore moins à en faire sa principale porte d'entrée sur le web (je le déconseille même fortement). La construction de la pensée ne s'y fait pas, même si c'est un canal de diffusion non négligeable. Pour comprendre Wikipédia, il faut se plonger dans les centaines de pages de discussions, parfois interminables. On voit alors une communauté auto-organisée (et bordélique) avec des modes de fonctionnement qui n'auraient pas pu exister sans cette infrastructure. Il en va de même pour la communauté du logiciel libre, qui a développé, depuis longtemps, une véritable idéologie et une culture politique qui s'est diffusée au delà du groupe des geeks et des hackers.

Oui, le numérique est une véritable rupture, qui va vite. Pour la comprendre, il faut s'y plonger, pas seulement se contenter d'en être un observateur, même averti. La pensée de l'action se fait en parallèle à l'action, dans un mélange parfois difficile à saisir. Le grand public exprime son rejet ou son acceptation de certaines pratiques en votant avec ses pieds. Les débats se sont font sur les forums, mais aussi entre pairs, loin des radars des observateurs, qui souvent ne font que constater les évolutions, sans avoir accès aux échanges et délibérations qui les ont amenés.

lundi 4 juillet 2016

Agnès Saal, le lynchage jusqu'à la dernière goutte

L'annonce du retour d'Agnès Saal, dans un poste de chargée de mission au secrétariat général du ministère de la Culture, a déclenché une mini-tempête sur les réseaux sociaux. Aux yeux de certains, cette réintégration, au terme de six mois de suspension, est inacceptable, et à la limite, le cachot (sans salle de sport privative) serait une punition presque trop douce. Je pense, au contraire, qu'Agnès Saal a payé, et qu'il faut maintenant la laisser en paix. Elle a commis une faute, elle l'a payée, même s'il faut être conscient qu'elle a sans doute payé pour les autres. Elle a juste eu la malchance que ce soit tombé sur elle (même si elle a sans doute aidé la malchance en jouant avec le feu dans des luttes de pouvoir).

Les faits qui lui sont reprochés ne relèvent pas de la cour d'assises. Elle n'a pas "piqué dans la caisse" ni commis de faux, elle a juste abusé des facilités offertes par le poste qu'elle occupait, dans des proportions qui sont apparues scandaleuses. Si ce n'est pas un crime, c'est une faute, surtout en ces temps de misère où chacun regarde dans l'assiette de son voisin, pour voir si elle est mieux garnie, et le jalouser si c'est le cas. Agnès Saal s'est sans doute comportée comme un certain nombre de ses confrères, et comme bien d'autres avant elle. Elle est tombée de haut, car elle ne s'est pas rendue compte que l'énormité de telles factures de taxis, au regard des difficultés économiques, ça ne passe pas du tout dans l'opinion. Les temps étant également à la défiance vis-à-vis des élites, tout était réuni pour qu'Agnès Saal se fasse lyncher.

La sanction a été sévère. D'abord le lynchage public. Son nom restera connu pendant un certain temps, et associé à l'abus de notes de frais, comme le nom d'Hervé Gaymard est devenu une unité de mesure pour appartement de grande surface. Pénalement, elle a été condamné deux fois, une première fois à 4500 euros d'amende, et 5500 euros de dommages et intérêts à Anticor, pour les notes de taxis de l'INA, puis à 3 mois de prison avec sursis et 3000 euros d'amende pour les notes de taxis de l'époque ou elle était directrice générale du Centre Pompidou. Bien entendu, elle a dû rembourser l'intégralité des notes de taxis. Autant dire que financièrement, elle a senti passer. Troisième sanction, sa carrière professionnelle est détruite. Si elle n'a pas été révoquée, elle a été suspendue et se retrouve, à 58 ans, simple chargée de mission au secrétariat général du ministère de la Culture. Un poste qu'un jeune énarque bien classé refuserait à sa sortie de l'ENA. Tout cela après avoir été directrice générale du centre Pompidou et présidente de l'INA. Le souvenir de l'affaire ne s'estompera pas avant son départ en retraite, ce qui est l'assurance, pour elle, de rester au placard jusqu'au bout.

A entendre certains, il aurait fallu qu'elle soit révoquée, sans indemnité, sans droit au chômage et qu'elle aille coucher sous les ponts. Les faits méritaient-ils cela ? C'est toujours fascinants de voir des gens se transformer en procureur et en juge, sur des dossiers qu'ils ne connaissent pas, ou seulement par oui-dire, sur les réseaux sociaux. Les amis d'Agnès Saal ont eu beau tenter de présenter les arguments de la défense, ils n'ont pas été entendus, le scandale médiatique ayant pris une trop grande ampleur. Ils ont eu beau dire qu'Agnès Saal était une personne travailleuse et compétente, cela n'était pas audible du tribunal populaire. Pourtant, quand on juge une personne, devant un tribunal, on le fait en considération des faits, mais aussi de la personnalité et du passé du "coupable", avec une peine individualisée. Une fois celle-ci purgée, la personne est quitte vis-à-vis de la société et peut reprendre une vie "normale" si tant est que ce soit possible, quand on est passé par une telle tourmente. Derrière le "symbole", il y a une personne humaine, il serait bon de ne pas l'oublier...

vendredi 24 juin 2016

Le Brexit est salutaire pour l'Europe

Passé le moment de sidération à l'annonce du Brexit, où on réalise que si, ils ont osé, finalement, le Brexit est plutôt une bonne nouvelle, même si elle ouvre une période d'incertitudes.

L'Union européenne, dans sa version "pères fondateurs" est en état de mort clinique depuis le milieu des années 90. Vouloir forcer le politique par des décisions économiques, la base du projet des fondateurs, est une impasse. Il n'y avait plus de souffle, plus de projet politique, juste une machinerie bureaucratique. La décision anglaise débranche le respirateur artificiel et oblige à une révision de ce qu'est l'Union européenne. Pas le choix, il faut se lancer, car derrière les anglais, d'autres vont suivre et si tous ne partent pas, beaucoup vont demander des dérogations pour ne garder que ce qui leur plait et laisser tomber le reste. On ne pourra pas tenir, il faudra tout remettre à plat.

C'est plus que nécessaire, car l'Europe, telle qu'elle existe, ne donne pas satisfaction, avec un déficit politique évident. Déjà en 2005, le peuple français avait envoyé un signal très net, sur lequel l'eurocratie s'est assise. A un moment, le couvercle de la marmite finit par sauter. Une reconstruction politique et idéologique de l'Europe s'impose. Quelle Europe voulons nous ? D'ailleurs, voulons nous une Europe ? Ces questions sont légitimes et auraient du être posées depuis longtemps. Elles ont été étouffées par les héritiers du projet des "pères fondateurs" qui refusaient une remise en cause de leur position.

Le débat est à haut risque, car en ce moment, ce sont plutôt les nationalistes qui ont le vent en poupe. L'Europe d'Orban ou de Marine Le Pen n'est pas franchement celle que je veux. L'idée d'une Europe fédérale est à écarter, le continent n'est clairement pas mûr. L'idée de ne plus avoir d'Union européenne est également à exclure, car le retour en arrière n'est pas possible. Les turbulences vont s'amplifier à court terme, avec un trou d'air économique pour l'Angleterre et le risque, très sérieux, d'une indépendance écossaise, qui donnera des ailes aux catalans. L'effet domino risque de fonctionner à plein...

Un autre problème est de remplacer les actuels dirigeants, nullissimes, de l'Union. La bulle Bruxelloise, les petits-enfants de Jacques Delors (personnel politique et "penseurs"), sont délégitimés et n'ont clairement plus de mandat, sans possibilité de "faire semblant", comme lors des précédents désaveux. Le départ des anglais va creuser des trous (notamment dans le budget) qui obligent à prendre des décisions. Ce sont d'autres qui doivent prendre le manche, et c'est compliqué, car on ne sait pas où ils sont. Cela finira par venir, la nature ayant horreur du vide, mais ça peut prendre du temps. Des processus de consultations réellement démocratiques, doivent être mis en place. C'est tout l'édifice politico-intellectuel qui est à reconstruire.

La première question à se poser est "qu'est ce que nous attendons de l'Europe". Personnellement, j'en attends d'abord la sécurité économique, afin que nous ne soyons pas bouffé par les mastodontes américains ou asiatiques. Dans le numérique, c'est ce qui nous arrive et il faut absolument y remédier. On ne peut plus rester avec une Europe en "croissance molle". J'attends aussi la consolidation du sentiment d'appartenir à un ensemble cohérent. C'est lent, compliqué, mais ça avance. Le programme Erasmus, par exemple, doit absolument être poursuivi. Enfin, j'attends qu'il y ait un minimum de stabilité pour faire face aux menaces géo-politiques. Ce serait bien d'éviter d'avoir des risques de guerres civiles et des massacres à moins de deux heures d'avion de Paris.

Le choix des moyens et des architectures institutionnelles vient après. Faut-il une Europe à plusieurs vitesses, avec un noyau dur et des choix à la carte ? Ce sera sans doute nécessaire, l'euro ayant montré les limites de la rigidité. La question des "lignes politiques", faut-il par exemple une Europe "libérale" ou "sociale", est à mes yeux totalement secondaire. J'ai pourtant peur qu'elle n'occupe beaucoup de place dans les débats.

On va sans doute avoir quelques années très difficiles, avec une Union européenne à l'arrêt. C'est sans doute nécessaire pour mieux repartir. De toute manière, on ne pouvait plus continuer comme ça. C'est en cela que le Brexit est finalement salutaire pour l'Europe.

mercredi 1 juin 2016

Un clown nommé Michel Sapin

Le Directeur général du Trésor vient de quitter ses fonctions, pour aller pantoufler chez un fonds d'investissement chinois. Le scandale est patent, et a été soulevé cet après-midi, lors des questions au gouvernement, par un Jacques Myard en grande forme, avec lequel je suis, pour une fois, en plein accord. L'homme au plus gros carnet d'adresse de l'administration, qui détient des informations économiques de premier plan, va travailler pour un pays fort peu démocratique, qui cherche à racheter des entreprises stratégiques françaises (comme des aéroports). Et personne ne moufte au gouvernement, devant l'énormité du scandale et l'absence totale de transparence de ce passage dans le privé.

La réponse de Michel Sapin est un bottage en touche totalement indigne, une non réponse qui vaut quitus à ce pantouflage scandaleux. Quelques socialistes ont applaudi à la question de Jacques Myard et un bon nombre n'en pensaient pas moins. Mais il ne se passera rien, le type va prendre ses fonctions, et faire le boulot pour lequel il sera sans doute grassement rémunéré, sans être inquiété. Ironie du sort, le même Michel Sapin défendra dans l'hémicycle, la semaine prochaine, un projet de loi sur... la transparence et la lutte contre la corruption !

Une mise en abîme qui résume parfaitement le degré de pourriture de la classe politique. Comment croire toutes les belles paroles et les textes de lois, quand dans le même temps, les actes ne suivent pas ? Cette loi "Sapin 2" (ainsi nommée car ledit Michel Sapin a défendu, il y a 25 ans, une loi au même intitulé) quand y regarde de près, n'est qu'un trompe-l'oeil. Le gouvernement va se gargariser de protéger les lanceurs d'alerte, d'encadrer le lobbying et de lutter contre la corruption, alors qu'il n'en est rien.

La réalité est beaucoup moins reluisante. Les lanceurs d'alerte sont confiés au défenseur des droits, qui n'aura probablement que peu de moyens supplémentaires pour cette mission. C'est bien gentil d'avoir une loi, mais sans moyens humains et financiers, elle ne sert à rien. La procureur financière pourrait en témoigner. Déjà surchargée de dossiers, elle vient de se lancer à la poursuite de Google, en saisissant des teraoctets de données, qu'elle n'est pas en mesure d'analyser. On peut imaginer qu'il en sera de même pour les lanceurs d'alerte, à qui je conseille de continuer à utiliser les bonnes vieilles méthodes de l'envoi du dossier à Médiapart ou au Canard, et de ne surtout pas apparaitre.

Sur l'encadrement du lobbying, on est dans la tartufferie complète, puisque toutes les obligations reposent sur les lobbyistes, qui devront s'enregistrer et se mettre quasiment à poil, avec un code de déontologie et un risque de sanctions. Dans le même temps, pas la moindre obligation ne pèse sur les décideurs publics. S'ils décident de rencontrer un lobbyiste qui n'est pas enregistré, ils ne risquent rien (par contre, c'est le lobbyiste qui trinque). Bien évidemment, pas question de divulguer le contenu des entretiens et les messages qui sont passés. Le "décideur public" (traduisez : le haut fonctionnaire) doit garder son entière liberté de manœuvre et de décision, sans que personne ne viennent lui demander des comptes sur ses choix. C'est le Conseil d’État, quartier général de la haute fonction publique française qui l'a écrit noir sur blanc, en s'excluant au passage du champ de la transparence.

Enfin, sur la lutte contre la corruption, c'est encore plus sordide. La législation française n'étant pas efficace, les entreprises françaises qui se font choper pour corruption se font condamner dans d'autres pays (les États-Unis par exemple) qui encaissent les lourdes amendes. Que d'autres pays puissent saigner les entreprises françaises à la place de Bercy est insupportable pour ce gouvernement, qui entend remettre les choses en place.

Ce texte nous permet de voir à quel point le pays est dirigé par les hauts fonctionnaires, qui ont colonisé le gouvernement. Michel Sapin est le porte-parole des fonctionnaires de Bercy, comme les ministres de la Culture sont les lobbyistes de l'industrie culturelle. L'épaisseur des politiques est à peu près celle du papier à cigarette. Ce qui devrait relever des choix politiques n'est qu'un vernis sur des textes et des pratiques qui permettent surtout à l'oligarchie en place de continuer ses petites affaires.

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