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jeudi 18 mai 2017

Macron et la Presse, c'est parti pour 5 ans de désamour

Les premiers incidents entre Emmanuel Macron et la Presse sont arrivés très vite. Le président effectue un déplacement au Mali, et a souhaité emmener des journalistes, mais en indiquant aux rédacteurs en chef les noms des journalistes qu'il voulait. La réaction ne s'est pas fait attendre, avec un tir de barrage de toutes les sociétés de journalistes, qui y voient une entrave à la liberté de la presse.

Les journalistes ont absolument raison de protester ainsi. Le choix du journaliste que l'on envoie couvrir un évènement relève d'une décision purement éditoriale. C'est au rédacteur en chef de décider sous quel angle un évènement doit être couvert, et certainement pas à l'organisateur de l'évènement, fut-il président de la République. Je pense que les rédacteurs en chef devraient, collectivement, boycotter les évènements qui sont organisés dans de telles conditions, ou alors les couvrir de manière indépendante, quand cela est possible.

Cet incident est révélateur de l'attitude d'Emmanuel Macron face à la presse, qui est décrite dans un excellent article du Monde. Le nouveau président veut maîtriser sa communication, ne faire sortir que ce qui l'arrange, et taire le reste. C'est partout pareil, dans toutes les rubriques. C'est normal, et c'est aux journalistes de faire en sorte que cela ne se passe pas ainsi. C'est toute la difficulté, mais aussi l'honneur de leur métier, que d'amener sur la place publique les débats qui le méritent vraiment, en délivrant au public les informations pertinentes, même lorsqu'elles dérangent.

Mais pour cela, la Presse doit être irréprochable, et c'est là que le bât blesse, notamment chez les journalistes des rubriques politiques. Dans l'article du Monde, on sent une forme de mépris d'Emmanuel Macron pour les journalistes politiques, qui se nourrissent de off et passent leur temps à chroniquer les petites querelles du microcosme, analysant tout par le prisme des luttes de pouvoir et d'ambition. Le reproche est peut-être injuste, et ne concerne pas forcément tous les journalistes politiques. Mais il y a un fond de vérité. Un journaliste français, travaillant pour Politico à Bruxelles, livre en quelques tweets, sa vision du travail et du comportement des journalistes politiques parisiens, quand ils viennent couvrir un sommet européen à Bruxelles. Sa vision est corroborée par d'autres journalistes bruxellois. Pour résumer, c'est du "travail de sagouin" : les journalistes attendent, tranquillement dans leur coin, qu'un officiel français, de préférence le ministre, vienne les débriefier, et ils ne posent que des questions en lien avec la politique nationale, en général au ras des pâquerettes.

Bien souvent, je suis déçu en lisant les pages politiques de la presse nationale. J'y trouve beaucoup de récits, où il suffit d'appeler quelques protagonistes qui, complaisamment, balancent les infos. Cela donne un bel article, souvent très bien écrit car il y a de belles plumes dans la presse française. Ce type d'article est utile pour comprendre ce qui se passe. Mais il manque clairement une dimension d'analyse, de mise en perspective, notamment intellectuelle. Trop souvent, c'est le rubricard politique qui couvre seul un sujet, auquel un autre journaliste, couvrant le fond du sujet traité, pourrait apporter beaucoup. On constate malheureusement que beaucoup de journalistes de la presse parisienne ont une conception très individualiste de leur travail, ce qui est un vrai problème. Un autre travers de cette manière de travailler est la trop grande dépendance aux sources. Si les politiques et leurs entourages fournissent de la matière, ce n'est pas par altruisme. Soit ils ont intérêt à ce que les informations fournies sortent, soit cela leur permet d'entretenir une connivence qui permet ensuite de mieux "utiliser" le journaliste quand il en a besoin. Même si la plupart des journalistes politiques ne sont pas dupes, il n'empêche qu'ils marchent dans la combine, car ils ne peuvent pas faire autrement : ils ont besoin des sources à l'intérieur pour pratiquer ce type de journalisme de récit.

La situation est donc beaucoup plus complexe qu'on ne le pense. Les journalistes sont pris dans des contraintes fortes et ont raison de protester contre les tentatives de les museler et de les soumettre au bon vouloir des communicants. Mais cela ne doit pas les empêcher d'avoir un regard lucide sur leurs pratiques, et d'accepter les remises en cause. Ce qu' a tenté Emmanuel Macron, c'est à la fois une manière d'essayer de verrouiller la comm', mais également un message aux rédacteurs en chef : arrêtez de nous envoyer de mauvais journalistes, qui attendent qu'on leur mâche le travail et analysent tout par le petit bout de la lorgnette. On attend autre chose des journalistes de la presse présidentielle, qui couvrent un évènement, que de se prendre en selfie dans le bureau ovale...

Les protestations sont davantage écoutées quand on fait le nécessaire pour être respecté. Visiblement, Emmanuel Macron a peu d'estime pour les journalistes politiques français. Il n'a pas totalement tort. Si c'est exclusivement aux rédacteurs en chef de choisir quels journalistes couvrent les évènements, c'est aussi de leur responsabilité d'envoyer des journalistes qui fassent honneur à la profession.

Un début de mandat presque parfait

Une première phase du quinquennat vient de s'achever, celle de la constitution du gouvernement et des investitures aux législatives. Elle fixe en partie le champ et les premiers équilibres de pouvoirs au sein de la future majorité présidentielle. Elle est très riche d'enseignements.

La période se prête aux séismes et aux recompositions politiques. La nomination d’Édouard Philippe, un élu LR inconnu du grand public, mais venu du cœur du système politique de droite, n'a pas donné, pour l'instant, de grands résultats, même s'il est un peu tôt pour tirer un bilan complet. Seulement deux ministres de droite sont entrés, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin. Un certain nombre d'entre eux ont répondu à l'appel, mais cela ne s'est pas traduit, pour l'instant, par autre chose que signer une tribune prudente. Pour le moment, Emmanuel Macron n'a pas cassé le parti LR, mais l'affaire n'est pas terminée, et il faut attendre le résultat des législatives. Dans ses investitures, Emmanuel Macron a laissé le champ libre à des députés du centre droit, qui peuvent éventuellement former un groupe parlementaire autonome, ou au moins montrer une compréhension de sa politique. Si le groupe LR n'explose pas, il va être soumis à des tensions importantes, qui pourraient neutraliser une partie des ardeurs de l'opposition, plus occupée à se chamailler qu'à combattre le gouvernement.

A gauche, Emmanuel Macron a achevé sa razzia, en accordant une grâce à certains députés, dont Manuel Valls. Ils ne seront pas investis par En Marche, mais n'auront pas de candidat contre eux. C'est une demi mesure que je regrette un peu (notamment pour Valls, qu'il aurait fallu achever politiquement). Je peux toutefois comprendre ce choix, par une volonté de ne pas avoir un "assassinat politique" sur la conscience. Si jamais Valls est battu, Macron ne veut pas que son fantôme politique revienne le hanter pendant tout le quinquennat. Le PS va probablement exploser, en se prenant un branlée mémorable aux législatives. Il va finir comme son homologue grec, le Pasok, qui est passé d'une majorité absolue au Parlement à 10 députés. S'il n'y a plus de poste à préserver, chacun sera libre de partir de son côté. Une partie d'entre eux, les hamonistes notamment, pourraient se rapprocher des Verts et éventuellement des communistes, pour créer un parti de "gauche radicale", qui pourrait absorber les restes du mélenchonisme. Le champ de la gauche réformiste serait complètement absorbé par En Marche.

La composition de la majorité a été plus compliquée, et porte en germe des problèmes futurs. François Bayrou a montré qu'il n'entendait pas se fondre dans un grand parti, et que le Modem conservera son autonomie. Le coup de gueule politique qu'il a poussé, pour avoir davantage d'investis, a payé. Il a réussi à forcer la main d'Emmanuel Macron. C'est sans doute là son principal échec. Il risque, pendant tout son quinquennat, de devoir sans cesse courir après le Modem, qui a le potentiel d'être le groupe des frondeurs d'En Marche. Je pense qu'il n'aurait pas dû céder car, en lâchant prise, il a montré que "la politique à l'ancienne" fonctionne encore. Si on veut changer la manière de faire de la politique, dans les moments décisifs, il ne faut pas avoir la main qui tremble, et il faut savoir flinguer. Même si Macron peut être reconnaissant à Bayrou de l'aide qu'il a apporté, et de la loyauté dont il a fait preuve pendant la campagne, il a quand même été élu avec 66% des voix. La donne a changé, c'est lui le patron, il doit s'imposer.

J'attends maintenant la suite, pour voir la révolution dans les pratiques de gouvernement. Le casting du gouvernement est un excellent signal, car tous les ministres ont une légitimité à être là où ils sont. On est à des années lumières des pratiques de Hollande, qui nommait ministre un incompétent notoire comme Harlem Désir, juste pour le faire dégager de la tête du PS. Mis à part Nicolas Hulot, où j'ai des doutes sur sa capacité à assumer politiquement son rang de numéro 3 du gouvernement, ce gouvernement est parfait. Ce n'est qu'une première étape, nécessaire mais non suffisante. C'est sur la manière de gouverner que j'attends maintenant la nouvelle majorité, sur sa capacité à apporter des changements profonds, et à les faire durer.

mercredi 10 mai 2017

Une nouvelle abolition des privilèges

L’imbroglio autour de Manuel Valls, exclu du PS et refusé chez En Marche est une illustration parfaite de la sidération des élites en place, face à Emmanuel Macron, qui refuse de jouer avec leurs règles du jeu. Que ce soit les intéressés ou les commentateurs issus du sérail, ils ne comprennent pas que les choses sont en train de changer vraiment, et qu'ils vont en être les victimes.

Manuel Valls est un homme politique de l'ancienne époque. Il a trahi le Président de la République en le poussant à ne pas se représenter, après avoir poussé dehors son prédécesseur à Matignon. Il se plante lors des primaires de son parti, puis bafoue ouvertement son engagement de soutenir le vainqueur de la primaire, en annonçant qu'il votera pour un autre candidat, avant même le premier tour. Voilà qu'une fois Emmanuel Macron élu, il tente de s'inviter dans la majorité présidentielle, en mettant le pied dans le porte et en jouant l'épreuve de force. Il a toujours procédé ainsi, et se dit que cette fois-ci, ça marchera encore. Il n'est plus à une trahison près, et de toute manière, le respect de l'électeur, de ses camarades et de ses engagements n'est pas sa tasse de thé. Il pense qu'il "apporte" quelque chose à Emmanuel Macron, de part son statut d'ancien Premier ministre, de sa notoriété, et que le nouveau président n'osera pas le laisser sans rien sur le bord du chemin, lui Manuel Valls, ancien Premier ministre. Et il s'aperçoit que le nouveau président a osé...

Et là, c'est la sidération, pas seulement chez Valls, mais également chez tous les habitués de la vie politique française. J'ai entendu, à plusieurs reprises, une réflexion qui dit tout de l'état d'esprit de la caste des installés : "mais comment peut-on traiter ainsi un ancien Premier Ministre ?". Cela résume tout. Les insiders ne comprennent pas que l'on puisse traiter l'un des leurs comme une personne ordinaire. "Comment cela, refuser un passe-droit à un ancien Premier Ministre, juste inimaginable, et franchement impoli et inélégant". Le pire, c'est qu'en plus, on le laisse à la porte, sans parachute doré, sans recasage. On ne lui laisse même pas un poste de simple député, que les grands fauves de la politique considèrent comme leur RSA. Là, d'un seul coup, ils découvrent qu'en fait, c'est non seulement possible, mais c'est maintenant la norme. L'une des promesse de Macron est de renouveler en profondeur la vie politique, à commencer par ses visages. C'est juste ce qu'il est en train de faire, en virant les caciques socialistes qui sont dans le circuit depuis beaucoup trop longtemps. Emmanuel Macron montre avec cette affaire qu'il est résolu à changer également les pratiques. Il n'y a plus la file d'attente des privilégiés, et celle du menu peuple. Tout le monde est logé à la même enseigne. Si tu veux être candidat pour En Marche, tu vas sur le site, tu remplis le formulaire, que tu sois caissière en supermarché ou ancien Premier Ministre. Pour certains, c'est une humiliation infligée à Manuel Valls, et ils s'en indignent. Pour moi, c'est juste un grand bol d'air, et un retour à une égalité républicaine normale.

Depuis dimanche soir, la plupart des commentateurs politiques, notamment ceux qui hantent les plateaux de télévision, sont comme perdus. Ils cherchent à plaquer les vieilles grilles de lecture sur l'action d'Emmanuel Macron, d'où l'impression qu'ils donnent d'être complètement à coté de la plaque dans leurs analyses. Ils n'ont tout simplement compris qu'Emmanuel Macron fait un truc qu'il na pas été fait depuis des décennies : il tient ses promesses, et n'accepte pas de jouer avec les règles du jeu en vigueur jusqu'ici. Il suffit d'écouter ses discours de campagne, tout y est. Il a été élu sur la promesse de rénovation et dès le premier jour, il s'attaque au cœur du problème, l'existence d'une élite consanguine, qui se croit à l'abri de tout, et qui prétend diriger le pays en ne tenant pas compte du peuple. Ce qu'il met en œuvre, c'est une forme d'abolition des privilèges, une nouvelle nuit du 4 août 1789. La France en a bien besoin, c'est même vital si le pays veut redémarrer et sortir du marasme politique dans lequel elle se trouve.

lundi 8 mai 2017

Pour une nouvelle étape de la participation citoyenne

Le nouveau président, Emmanuel Macron, semble vouloir renforcer la participation des citoyens à l'élaboration de la loi. En tout cas, c'est dans l'esprit de son programme. Le sujet monte depuis quelques années, sous l'impulsion notamment de Thierry Mandon, avec de nombreuses expérimentations, comme celle de la loi d'Axelle Lemaire. Des travaux de réflexion ont été menés dans les assemblées, en particulier par le président de la commission des Lois, Dominique Raimbourg. On commence donc à avoir des idées claires sur ce qu'il faire, ce qui marche et ne marche pas. La participation citoyenne ne doit pas se faire n'importe comment, et ne peut pas être la même à tous les stades. Il faut en particulier qu'elle s'articule avec la démocratie représentative, qu'elle intervienne là où les citoyens ont réellement une valeur ajoutée à apporter, et qu'elle soit organisée.

Il existe plusieurs étapes dans l'élaboration de la loi et des politiques publiques. Il y a la décision politique, celle qui arrête les grandes orientations. Elle relève des choix politiques, donc des élus, qui ont été désignés pour cela. Ils peuvent organiser, à cette occasion, des débats. Cela peut se faire à plusieurs niveaux, avec des outils comme des plateformes numériques, mais aussi des rencontres de terrain, quand le sujet n'intéresse qu'une frange restreinte de personnes. L'idée n'est pas de pondre un texte, mais d'arrêter les directions et les limites du projet. C'est par exemple, décider qu'il y aura une grande loi de moralisation de la vie publique, en fixant les grandes mesures phares qui permettent de comprendre le sens politique voulu par le président, sans que cela ne soit complet ni précis dans les détails. Un processus qui n'existe pas de manière formalisée en dehors des cercles de pouvoir. Même le Parlement est assez peu associé à cette phase, qui se déroule dans les ministères.

La deuxième phase est celle de l'écriture concrète du texte. On entre dans les détails, et on peut rajouter des mesures qui ne sont pas annoncées initialement, mais qui sont cohérentes avec la direction politique qui a été donnée. Au cours de cette phase, qui commence dans les administrations des ministères, pour se poursuivre au Parlement, les citoyens commencent un tout petit peu à être associés. La consultation lancée par Axelle Lemaire, sur sa loi numérique, s'inscrit dans cette phase. Les citoyens peuvent également intervenir en s'organisant collectivement, pour participer aux auditions et consultations officielles, menées par les ministres et les rapporteurs des textes. Nombre d'organismes de la société civile se sont organisés, depuis longtemps, afin de faire du lobbying, ce qui est parfaitement légitime. L'action collective a toujours été plus efficace, car elle permet d'avoir les moyens. Il faut que davantage d'acteurs de la société civile s'emparent de cet outil pour faire avancer les causes qu'ils défendent, et intervenir dans des temps et des lieux où cela est utile. Travailler sur des textes législatifs et pouvoir "tenir la route" lors d'une audition demandent des compétences qui sont souvent hors de portée de la grande majorité des citoyens, malgré leur bonne volonté. Il faut être capable de s'insérer dans le processus tel qu'il existe, si on veut peser. Croire qu'on peut changer le processus est illusoire à court terme, et demande des efforts énormes, et notamment arriver à convaincre une majorité qu'il faut révolutionner la fabrique de la loi, dans un sens bien précis.

La troisième phase, trop souvent oubliée, est celle de l'évaluation. Une fois la loi votée et appliquée, il faut voir ce qui a marché, ou pas, et en tirer les leçons. C'est souvent à ce stade que se forgent les diagnostics qui vont inspirer la loi suivante. C'est à ce stade que les citoyens peuvent être très utiles, car l'application de la loi, ils la vivent, et peuvent apporter des témoignages concrets de ce qui va bien, ou pas. Une bonne évaluation de la loi ne peut se faire qu'avec des données de terrain. Plus les sources sont diversifiées, plus l'évaluation sera pertinente, et donc utile.

La quatrième phase est celle de l'évaluation, par les citoyens, du travail de leurs élus. Des choses existent, avec l'excellent travail de Regards citoyens. Mais cela reste encore insuffisant, car on se contente pour l'instant d'une évaluation quantitative, là où il faudrait du qualitatif, et pas seulement sur l'action des élus, qui a fait quoi, mais sur la pertinence des choix. On est sur un terrain quasi vierge, car les journalistes politiques, dont cela devrait être le rôle, préfèrent raconter les belles histoires et les petites querelles mesquines de la vie politique, plutôt que d'analyser les enjeux de fond.

Jusqu'ici, ce processus était inaccessible au simple citoyen, ou au petit groupe qui n'a pas les moyens (ou la volonté) de se doter des outils du lobbying. Le numérique et la mise en place de plateformes ont levé une partie des obstacles. La consultation sur la loi Numérique a montré les avancées, mais aussi les limites des outils. Le problème est venu du manque d'organisation de la société civile. Seuls les "geeks" sont venus, chacun a déposé ses idées un peu n'importe comment, de manière plus ou moins formalisée, pour une consultation qui intervenait à un moment tardif du processus d'élaboration de la loi. En effet, les principaux arbitrages avaient déjà été rendus, et la loi ne pouvait qu'évoluer à la marge. Cette consultation a été surtout servi à Axelle Lemaire, afin d'essayer de rattraper des arbitrages perdus, et de donner une estampille "consultation citoyenne" à des propositions recalées ou pas vraiment défendues auparavant. Cela a plus ou moins fonctionné, les parlementaires n'ayant pas hésité à faire usage de la matière trouvée sur le site de la consultation.

Mais cela reste insatisfaisant, car cette consultation est venue uniquement d'en haut. C'est le gouvernement qui décide s'il y a, ou pas, consultation, qui en fixe les modalités, et surtout, le moment. En clair, les citoyens se font mener en bateau, car quand on daigne ouvrir une consultation, ce n'est pas nécessairement sur les choses les plus importantes, et au moment le plus pertinent pour que son résultat soit pris en compte.

Il manque un élément pour donner vraiment du poids à des consultations citoyennes, c'est la capacité, pour les citoyens de les imposer aux politiques. Tous les éléments sont là pour cela soit possible, il manque juste une organisation citoyenne dont le rôle serait triple. D'abord recueillir l'information sur les décisions, les textes en préparation, les évaluations en cours, et rendre cela public de manière structurée et lisible, afin que tous puissent avoir une information qui reste encore trop confidentielle, et que la plupart des acteurs actuels du système n'ont aucun intérêt à diffuser hors du cercle des initiés. Libre ensuite à chacun de s'emparer de cette information. Ce n'est peut-être pas grand chose en apparence, mais cela peut avoir de grands effets, en empêchant les petites consultations confidentielles entre amis et les décrets pris en catimini.

Elle organiserait elle-même les consultations, comme tiers de confiance. Un gros de travail de mobilisation des citoyens serait également nécessaires, pour faire venir ceux qui ont des choses pertinentes à dire, et écarter les trolls. C'est titanesque, car bien souvent, cela se vérifie dans le monde associatif, ceux qui prennent spontanément la parole sont parfois les "chieurs" qui n'ont rien à dire sur le fond mais cherchent des satisfactions d'ego, ou encore les militants, dont le but est d'imposer leur opinions. Il faudra aussi faire venir les autorités chargées de l'élaboration d'un texte, et qui ne sont parfois pas demandeuses d'une consultation ouverte. Il faut arriver les contraindre à se plier à l'exercice. Cela prendra du temps.

Le troisième volet est l'évaluation du travail des élus, par un suivi, mais surtout une analyse de leurs activités, faisant ressortir la réalités des choix politiques effectués. Pour qu'un citoyen puisse évaluer son élu, et exercer ainsi un contrôle démocratique, il faut qu'il soit informé de ce qui a été décidé. Connaitre les statistiques de présence en séance ou en commission des parlementaires est très insuffisant. Il faut pouvoir comprendre les arbitrages, ce qui demande souvent la médiation d'experts, capables d'expliquer, en termes compréhensibles par tous, les choix des élus. Ce travail devrait être celui des journalistes, qui ne le font malheureusement que très imparfaitement, même si certains d'entre eux, spécialistes de leurs sujets, arrivent à fournir de belles analyses. Encore faut-il que ces perles puissent être extraites de la masse des médiocrités produites par la presse et diffusées auprès d'un public pertinent.

Un tel organe citoyen aurait un poids politique énorme. Les journalistes, trop heureux qu'on fasse leur boulot à leur place, donneraient un écho médiatique à des consultations et des prises de positions qui en seraient issues, obligeant ainsi les élus à les prendre en compte. Cela demande quelques moyens humains et matériels, mais rien d'insurmontable par rapport aux ONG déjà existantes, qui ont plusieurs dizaines de salariés et quelques millions d'euros de budget. Cela comblerait un vide dans le tissu des associations et ONG qui militent pour une meilleure transparence de la vie publique et de la démocratie.

samedi 6 mai 2017

Corinne Erhel, une députée comme on aimerait en avoir plus

Députée des Côtes-d'Armor, Corinne Erhel est morte hier soir, foudroyée en plein meeting, alors qu'elle s'exprimait à la tribune. Comme pour les comédiens qui meurent sur scène, elle s'est littéralement tuée à la tâche, à 50 ans. Ce départ brutal a suscité chez moi beaucoup d'émotion.

J'ai eu l'occasion de la croiser très régulièrement, car elle travaillait sur les sujets numériques, qui me sont un peu familiers. C'était une députée qui bossait ses sujets et les maitrisait réellement. Elle a produit des rapports, notamment en tandem avec Laure de la Raudière, qui est quelque part son "miroir inversé", car la principale différence entre elles était que l'une était PS, l'autre LR. C'est une député à qui on a confié le suivi de nombreuses lois relatives au numérique : rapporteure du volet télécom de la loi Macron, rapporteure pour avis sur le projet de loi numérique. Elle était partout où il fallait être pour faire avancer les dossiers de fond, jouant véritablement le rôle qu'on attend d'un parlementaire : écouter tous les acteurs, creuser son sujet pour le maitriser, et arbitrer dans le cadre de l'élaboration des lois, en expliquant tout cela par des rapports. Par contre, vous ne risquiez pas de la voir parader aux quatre colonnes et jouer au jeu des petites phrases avec les journalistes de BFM. Elle avait horreur de ça.

Elle avait des convictions. Elle a toujours été loyale au gouvernement, même lorsque cela tanguait avec les frondeurs. Par contre, elle a été l'une des premières à rejoindre Emmanuel Macron, sans le moindre état d'âme ni la moindre réserve, quand d'autres de ces collègues jouaient l’ambiguïté et gardaient soigneusement un fer au feu de chaque bord, histoire d'être du bon coté quoi qu'il arrive. L'aventure Macron se serait mal terminée, elle aurait sans doute eu des soucis pour être réélue députée, même si son implantation locale l'aurait bien aidée. Perdre l'étiquette du parti peut parfois couter la place, même quand on est un sortant qui se croit indéboulonnable. Elle n'a pas hésité à prendre un risque pour sa carrière, à un moment où personne ne croyait en Emmanuel Macron, parce que, justement, elle y croyait et y voyait la solution raisonnable à l'impasse dans laquelle François Hollande avait mis la gauche réformiste.

Corinne Erhel était une députée comme on aimerait en voir davantage : humaine, bossant ses dossiers et faisant avancer concrètement les sujets qui lui tiennent à cœur, sans chercher à faire de l’esbroufe dans les médias. Si les jeunes députés de la cuvée 2017 pouvait la prendre en exemple, le Parlement s'en trouverait grandi et renforcé. Sans même qu'il y ait besoin de changer la moindre ligne du règlement de l'Assemblée.

jeudi 4 mai 2017

Marine Le Pen refuse le jeu démocratique

Le débat de l'entre-deux-tours de la présidentielle 2017 restera dans les annales. Opposant Emmanuel Macron a Marine Le Pen, ce débat a permis de voir à l’œuvre deux conceptions, radicalement différentes, du débat politique.

Emmanuel Macron s'est inscrit dans le schéma classique du débat politique, où on expose son programme, ses convictions, en les confrontant avec celles de son concurrent. Le but est d'arriver, soit à des consensus, soit à des constats des différences qui permettent à l'électeur de savoir où positionner chacun, et de pouvoir ainsi faire son choix en toute connaissance de cause, à la fois sur le positionnement politique, mais aussi les principales promesses de chaque candidat. Il n'a rencontré que du vide, car Marine Le Pen a refusé de jouer le jeu.

La présidente du FN est venu à ce débat pour démolir son adversaire, pour lequel elle a affiché, dès les premières secondes, un mépris total. Elle n'avait pas un concurrent en face d'elle, mais un ennemi à abattre, multipliant les insultes, les attaques en dessous de la ceinture et les mensonges les plus grossiers, cherchant à pousser son concurrent à la faute en lui faisant perdre ses nerfs. Fort heureusement, elle n'y est pas parvenue à ses fins, Emmanuel Macron faisant montre d'une patience inébranlable, refusant de se laisser entraîner au pugilat. En refusant cette règle du jeu du débat, Marine Le Pen a dévoilé qu'elle n'accepte, tout simplement pas, de s'inscrire dans le cadre de la démocratie. Elle refuse de s'inscrire dans un cadre où les adversaires politiques se respectent, et échangent sur le fond en vue d'arriver à une délibération, acceptant que les urnes puissent venir trancher les options qui n'ont pas donné lieu à la construction d'un consensus.

Marine Le Pen a montré qu'elle veut d'abord conquérir le pouvoir, par tous les moyens, et que si jamais elle y arrive, elle compte l'exercer à sa manière, et certainement pas dans le dialogue, l'échange et la délibération. Ce 3 mai 2017 au soir, Marine Le Pen a montré que le FN est resté, au fond le même, à savoir un parti politique qui se place hors des règles du jeu démocratique, dont la civilité et l'écoute de l'autre font partie. Maintenant, les choses sont claires, je sais que le relookage et la "dédiabolisation" menée par Marine Le Pen ne sont qu'un trompe-l'oeil, et que ce parti est toujours aussi dangereux pour la démocratie.

C'est le seul enseignement que je tire d'une soirée qui n'a pas fait honneur à la vie politique française, et qui devrait appeler une réaction vigoureuse de tous les démocrates, pour fustiger et sanctionner cette sortie de route. Jacques Chirac avait raison, en 2002 : on ne débat pas avec l'extrême-droite, car ils refusent les règles de base du jeu démocratique.

jeudi 27 avril 2017

Renouveler le fonctionnement des assemblées

Le fonctionnement des assemblées est une véritable catastrophe. Tout ceux qui l'ont approché et y ont participé ont fait le constat de son inefficience et du caractère assez vain des efforts qui peuvent y être déployés. Le gouvernement a quasiment toujours le dernier mot sur le contenu des lois. Et des rapports d'évaluation et de contrôle, souvent très fouillés, ne trouvent aucun débouché et prennent la poussière sur les étagères. Une réorganisation de fond en comble s'impose pour rendre au travail parlementaire sont utilité et son intérêt. Ce n'est pas juste une question de nombre de députés et de moyens humains et matériels. C'est l'ensemble du processus qu'il faut revoir.

Il faut commencer par s'interroger sur le rôle des députés et la temporalité de leur intervention dans le processus d'élaboration des normes. Actuellement, tout est déjà verrouillé lors du travail gouvernemental. Quand le texte arrive à l'Assemblée, les arbitrages sont rendus. Si des choses bougent, c'est parce que le gouvernement le veut bien, ou parce que les députés, en fournissant un gros travail collectif, ont réussi à le faire évoluer. Parfois, en vain, l'administration reprenant la main dans la rédaction des décrets d'application. Quand on regarde une loi dans son ensemble, décret compris, la part qui revient aux députés dans les choix effectués est faible.

La première chose à faire est d'associer les parlementaires au tout début d'un texte, avant même que les arbitrages ne soient rendus au sein du gouvernement, afin que le Parlement puisse être une voix qui pèse. Il ne faut pas que les phases gouvernementale et parlementaire se succèdent, mais qu'elles se chevauchent. Cela permettra au passage de mettre un peu de lumière dans le processus, qui en manque singulièrement au stade gouvernemental. Il faut également dissocier deux phases, celle de la décision politique et celle de l'écriture juridique de la loi. Elles sont actuellement entremêlées, ce qui crée une pollution du processus.

Ce qui intéresse les parlementaires, c'est de faire de la politique et de peser sur les choix, pas de pinailler sur des alinéas de code législatif et de faire de la dentelle légistique, qui relève de juristes spécialisés, qui seront d'ailleurs très heureux que les députés ne viennent pas saloper leurs textes avec leurs amendements rédigés avec les pieds. Il faut donc organiser le travail législatif sur cet aspect politique, en discutant, non pas de l'écriture du texte, mais des enjeux politiques. Cela peut se faire par plusieurs débats, décalés dans le temps, ou dans des commissions différentes. Dans le cadre d'un premier débat, très en amont, le ministre qui veut légiférer doit venir exposer aux députés les problèmes qui se posent, et en quoi il est nécessaire de voter une loi. A ce stade, rien n'est écrit, il s'agit juste de valider - ou pas - les grands axes politiques. Le gouvernement écrit ensuite un texte sur lequel les députés se penchent, pour vérifier que les arbitrages décidés lors du premier débat sont globalement respectés, et voir si le texte proposé contient des nouveautés. Un second débat aurait alors lieu, et ne porterait que sur ce qui pose problème. Pas question de faire le match retour des débats déjà tranchés en amont. Il en sortirait un texte, qui serait écrit par les services de l'Assemblée et servirait de base à une ultime négociation entre Parlement et gouvernement. Six mois ou un an après le promulgation du texte, le gouvernement serait tenu de soumettre les décrets d'application à un contrôle parlementaire, avec la possibilité, pour l'Assemblée, de demander la révision d'un décret, s'il va à l'encontre des arbitrages politiques rendus lors des débats ultérieurs. Le travail dit "de contrôle et d'évaluation" serait ainsi intégré au processus législatif, avec possibilité, pour les députés, de sanctionner par un vote, qui aura des effets concrets, une mauvaise application de la loi.

De là découlerait une nouvelle organisation du travail parlementaire. Fini les amendements ultra-techniques, les discussions byzantines sur des rédactions ultra-techniques, qui rebutent les députés et sont une barrière à l'entrée très élevée pour les débats. La répartition entre commission et séance publique s'articulerait autrement. L'hémicycle serait réservé aux grands débats politiques, comme les discours de politique générale, les motions de censure, les questions d'actualité, les explications de vote sur les lois, en fin de processus. Tous les débats auraient lieu en commission, et le travail de contrôle et d'expertise sur les textes pourrait se faire librement, en dehors de toute contrainte de réunions, avec des dates limites pour que les députés puissent éventuellement rendre des contributions écrites.

Il faut prévoir que les députés puissent travailler à distance, par écrit, afin de permettre à chacun d'exprimer ses positions. Lors de la délibération, en commission, cela permet de n'aborder et de discuter que les points qui posent problème, en connaissant déjà les objections des uns et des autres, le vote permettant, in fine, de trancher si le discussion n'a pas permis d'aboutir à des consensus. Cela revaloriserait grandement le rôle des assistants parlementaires, qui auraient pour tâche de préparer les positions de leur patron, de lire celle des autres et d'en faire la synthèse. Pour les députés, c'est un moyen intéressant de communiquer, autrement que par le biais de propositions de loi ou d'exposé des motifs d'amendements qui ne sont écrits que pour être transmis à la presse locale ou à un groupe d'intérêt bien ciblé.

Plusieurs lois pourraient être examinées en parallèle, de manière sereine, avec des calendriers prévisibles, permettant à tout le monde de s'organiser. Une seule semaine par mois, sauf cas exceptionnel, serait consacrée aux séances plénières de validation des lois, les autres étant consacrées aux réunions de commission. Dans ces conditions, il y aurait du sens à imposer des obligations d'assiduité aux députés. Ces derniers ne feraient pas de difficultés à venir, si c'est une fois par mois, pour des activités qui présentent un réel intérêt et une vraie utilité. Les parlementaires sont comme tout le monde, quand ils ont plusieurs choses en même temps, ils choisissent sur deux critères : est-ce important et utile que j'y sois ? Est-ce intéressant ou ennuyeux ? Si c'est utile et intéressant à suivre, pas de souci, les députés viendront et s'empareront du travail législatif.

Tout cela ne nécessite pas une grande réforme politique, même si une réforme constitutionnelle sera nécessaire. L'essence de la répartition des pouvoirs, c'est que le législatif donne le cap politique, rend les arbitrages, et que l'exécutif rédige techniquement les textes et veille à leur bonne application. Cela ne tranche pas la question de savoir si l'exécutif doit avoir les moyens, ou pas, d'imposer ses choix au législatif. C'est encore un autre sujet qui relève de choix politiques que je n'aborderai pas ici.

L'espoir démocratique peut naitre de la boucherie des législatives

Le premier tour de l'élection présidentielle a été un coup de tonnerre, avec l'élimination du candidat PS et de celui de la droite, laissant en lice Le Pen et Macron. Le deuxième tour, quoi qu'on en dise, devrait voir une large victoire d'Emmanuel Macron, qui a mis 48 heures à comprendre qu'il fallait cogner et ne pas se laisser déborder.

Reste à compléter le travail avec les législatives. Contrairement à beaucoup, je n'ai pas de doutes sur une large victoire d'En Marche, qui peut obtenir soit une majorité absolue, soit un socle suffisant pour être le pivot d'une alliance stable de gouvernement. Pour la droite, ces législatives seront une défaite classique, comme elle en a connu en 1997 ou 2012. Un score élevé du FN, qui provoque des triangulaires, un recul des voix LR, du fait de la démobilisation de l'électorat. On sait globalement où la droite va surnager, où elle va couler. Je ne suis pas certain que le FN ait beaucoup plus d'un quarantaine de députés, car dans beaucoup d'endroits, le vote Macron et surtout Mélenchon, ont pu récupérer des protestations qui s'exprimaient auparavant par un bulletin FN dans l'urne. Pour la droite classique, 2017 sera une mauvaise cuvée, mais pas forcément un désastre.

Par contre, pour le PS, le naufrage complet est possible. Dans beaucoup de circonscriptions de gauche, ou centristes, Macron arrive en tête, suivi de Mélenchon. Il serait logique que les électeurs d'Emmanuel Macron aillent au bout, et votent En Marche aux législatives. La victoire d'Emmanuel Macron, s'il réussit bien le premier mois de gouvernement, peut même amplifier un peu ce vote. Mais la véritable clé est l'attitude des électeurs de Jean-Luc Mélenchon. S'ils refusent massivement de voter pour des candidats PS aux législatives, c'est le désastre assuré. Beaucoup de socialistes ne passeront tout simplement pas la barre du premier tour, car ce n'est pas avec les 6,36% de Benoît Hamon qu'ils pourront aller loin. Dans de telles conditions, Emmanuel Macron est libre de prendre avec lui, ou pas, des sortants socialistes, qui ne sont pas en mesure d'imposer quoi que ce soit, car ils n'apportent rien, voire plomberaient un mouvement qui a fait du renouvellement réel son cheval de bataille.

Si on va au bout de la logique du premier tour de l'élection présidentielle, on peut avoir plus de 400 nouveaux députés, sur 577, soit un renouvellement d'une ampleur totalement inédite, qui ouvre des perspectives intéressantes, que je vais essayer de détailler dans des billets de blogs successifs.

Ce sera le moment ou jamais de changer radicalement le mode de fonctionnement de l'Assemblée, sans attendre que les nouveaux députés reprennent les mauvaises habitudes des anciens. La première loi d'Emmanuel Macron portera sur la moralisation de la vie publique. Il faudra aller au fond des choses sur la Transparence et la lutte contre les conflits d'intérêts, dans les assemblées mais aussi l'administration et le gouvernement. Les avancées du quinquennat de François Hollande, qui sont réelles, ne sont toutefois pas suffisantes.

La question du statut de l'élu doit être abordé, afin d'encadrer une nécessaire professionnalisation du rôle de l'élu. Il faut qu'avant de s'engager en politique, un citoyen soit parfaitement informé des critères de sélection, de la durée de son engagement, des compétences qu'il lui sera nécessaire d'acquérir, de la rémunération, des contraintes qu'il devra accepter, et des conditions de sortie. C'est comme cela que l'on peut motiver des citoyens à s'engager, en leur permettant de s'y préparer et d'intégrer ce moment dans un parcours professionnel ou de vie.

Les méthodes de travail de l'Assemblée doivent également être profondément revues. Il faut en finir avec le fastidieux travail d'écriture de la loi, qui amène les députés à passer des heures sur des détails, en laissant passer l'essentiel des enjeux. Le temps parlementaire doit être revu, avec une association, bien plus en amont, des députés et sénateurs à l'élaboration de la loi, que ce soit au niveau national ou européen. On l'oublie souvent, mais le Parlement européen n'est pas le seul acteur politique à Bruxelles. Il en existe un autre, le Conseil, qui regroupe les États membres. Ce qui s'y passe est soigneusement caché à la vue du public, et les positions de la France sont élaborées dans l'opacité la plus totale.

Il faudra enfin que les français acceptent de se comporter en citoyens responsables, et fassent vivre la démocratie, en ne se contentant pas de voter une fois tous les cinq ans, en râlant sur des élus dont ils ne cherchent pas à comprendre les contraintes. La participation citoyenne est nécessaire, mais elle ne doit pas se faire n'importe comment. Au contraire, il faut qu'elle soit articulée avec le travail des élus, pour éviter les chevauchements, mais également permettre un contrôle par les citoyens, qui seront ainsi pleinement informés de l'action de leurs élus et pourront mieux les évaluer, sur le fond, au moment des échéances électorales.

La victoire d'Emmanuel Macron, que je souhaite la plus large possible, ne pourra être qu'un début. Elle ne servira à rien s'il ne lance pas, rapidement, des réformes radicales du fonctionnement de notre démocratie.

vendredi 21 avril 2017

La présidentielle de la dernière chance

La campagne présidentielle s'achève, du moins pour le premier tour, avec une incertitude et une tension comme je n'en ai jamais vécu auparavant. A l'incertitude des scores, s'ajoute un sentiment d'urgence. C'est la dernière occasion de régler, par les urnes, le problème du divorce entre le peuple et ses élites. La France est un pays fracturé et bloqué, qui a un réel problème d'inclusion. Que ce soit pour l'accès à l'emploi, au logement, à la culture, tout est fait pour favoriser et protéger ceux qui sont déjà dans la place, au détriment des outsiders. Le problème devient tellement énorme que même une partie des insiders en est gênée, voire effrayée, tellement le potentiel d'explosion sociale du pays est énorme. Il y a urgence à déverrouiller. Si cela ne se fait pas maintenant, par les urnes, cela se fera autrement, avec un prix à payer bien plus conséquent. Le drame de cette élection présidentielle est qu'aucune offre politique ne répond à la demande.

La volonté de changement est le thème majeur de 2017. Un bon nombre de candidats ont cherché à surfer dessus, en se présentant comme "hors système". Au delà de la posture, les propositions concrètes pour changer de cap sont assez différentes. Elles tiennent malheureusement souvent à la désignation d'un bouc émissaire (l'Union Européenne, la finance, les étrangers...) et à quelques mesures spectaculaires, censées tout régler comme par miracle, comme la convocation d'une constituante ou la sortie de l'euro. Ces populismes, qu'ils soient de gauche ou de droite, sont des impasses, car leur trop grande radicalité les empêchent de construire un consensus, un espace politique dans lequel tous se retrouvent a minima. Faire tout sauter, dans des révolutions est certes une manière d'apporter le changement. Encore faut savoir où on atterrit. Le XIXe siècle français est plein de ces révolutions, censées apporter la démocratie et le bonheur, qui finissent par mettre en place un régime autoritaire.

Emmanuel Macron est une autre offre possible, plus susceptible de créer le consensus, mais elle est fragile et ambiguë. Surgi dans le paysage politique très récemment, il est séduisant par la vraie nouveauté, et par sa jeunesse. Un candidat crédible à la présidentielle, qui a moins de 40 ans, c'est inédit en France, où on a le plus souvent droit à des sexagénaires ayant 30 ans de carrière derrière eux. Mais le revers de la médaille, c'est qu'il s'agit d'un inconnu, et la campagne n'a pas vraiment permis d'en apprendre plus sur lui. Les belles phrases creuses consensuelles, ça va un temps, mais j'aurais aimé savoir, politiquement, où il se situe, ainsi que ses intentions réelles. Il n'a sans doute pas eu le temps de murir un projet, faute de temps et de moyens. Cela fait que voter Macron, c'est un peu faire un chèque en blanc, et ce n'est guère satisfaisant.

L'autre problème est que cette attente de changement n'est pas partagée par tous. Une partie de l'électorat, c'est particulièrement vrai des personnes âgées, est globalement satisfaite du système tel qu'il est, et voit dans l'élection une simple modalité de choix d'un dirigeant, à système constant. François Fillon a parfaitement capté cet électorat, avec un positionnement politique conservateur et une absence totale de volonté de réformer le pays. Pas question de "fracture sociale" dans sa campagne. Les affaires qui ont terni son image n'ont pas fondamentalement touché à ce positionnement, et c'est sans doute pour cela qu'il a réussi à conserver son cœur d'électorat. De ce fait, sa campagne était en décalage avec les autres, car lui faisait réellement des propositions de politiques publiques, là où les autres parlaient de changer la société.

La complexité de la campagne vient en partie de cette absence de diagnostic partagé sur la situation du pays et sur les priorités de l'élection. Faut-il le réformer en profondeur, pour le déverrouiller socialement ou au contraire, garder les choses en l'état et améliorer la situation économique ? D'autres clivages politiques apparaissent, comme celui très bien incarné par l'opposition entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, la première incarnant le nationalisme fermé, là où le deuxième propose une ouverture sur la mondialisation. La fracture droite-gauche est toujours présente, même si elle a été un peu mise en sourdine. Les français n'ont qu'un bulletin de vote, ils ne peuvent donc que réponse à une seule question, à un seul choix. Or, tous ne répondent pas à la même question, d'où la confusion qui a régné pendant toute la campagne. Cela ne serait pas trop grave si le mécontentement de la population n'était pas aussi grand, et si l'élection présidentielle n'était pas aussi cruciale.

Je crains malheureusement que nous ne demandions trop de choses, parfois contradictoires, à ce scrutin présidentiel. Il ne va pas régler, d'un coup de baguette magique, la fracture française. Par contre, il peut rapidement envoyer le pays dans le décor, en cas de choix malencontreux. On peut avoir, en 2017, un président élu sur un malentendu, ou par accident, parce que tous les autres se sont neutralisés et qu'il a finalement, presque subrepticement, réussi à décrocher la timbale. Si c'est le cas, le président ne pourra pas se prévaloir d'une quelconque légitimité politique, et une sanction électorale peut lui être infligée dès les élections législatives, rendant le pays ingouvernable. Le chaos politique est possible, voire probable. Personne ne sait ce qui pourra en sortir, et c'est cela qui est le plus inquiétant.

jeudi 13 avril 2017

Pour un encadrement de la profession politique

Un petit ouvrage très intéressant, intitulé "métier : député" vient de paraitre, que j'ai pu découvrir en avant-première. Il est remarquable. Il synthétise le travail de chercheurs qui se sont penchés sur le recrutement des députés, et sur la montée en puissance des apparatchiks. Un phénomène qu'à peu près tous les observateurs ont remarqué, mais sur lequel les données étaient assez imprécises, les députés s'efforçant de masquer au maximum ce statut "infamant".

Ce livre est d'autant plus intéressant que les auteurs ne portent pas de jugement. Ils fournissent les données, avancent des explications au fait que les choses se passent comme ils le constatent, mais n'en tirent pas de conclusions. Ce n'est pas un ouvrage militant, comme on en rencontre tant, sur le sujet de la vie politique, des assemblées parlementaires ou encore du lobbying. Il permet de se rendre compte que le système politique est une alchimie, et que, si on veut transformer les manières de faire, il faut aller au fond des choses. Une phrase m'a frappé, et résume bien une idée que je développe dans ce blog : "Il est illusoire de croire qu'on peut transformer en profondeur la manière dont est faite la politique, sans remettre en question les cadres dans lesquelles elle est produite". Or, avant de se lancer sabre au clair des des constituantes et des renversements de table, il faut commencer par savoir comment on veut que le système fonctionne, avant de chercher sur quels leviers agir, pour une efficacité réelle. Trop de propositions émises sur les questions institutionnelles tombent à coté de la plaque, soit parce que leurs auteurs veulent avant tout se la péter, en flattant les clichés répandues dans la population, quand bien même ils ne correspondent pas à la réalité.

La question de la professionnalisation de la politique est un exemple éclairant. Les auteurs constatent que de plus en plus de députés ont été, dans leur carrière, "auxiliaires politiques", c'est à dire assistants parlementaires, permanents de partis ou d'associations militantes, membres de cabinets ministériels et de grandes collectivités. Une partie bascule ensuite sur des mandats locaux de second rang, comme conseiller régional ou élu intercommunal. Toutes ces fonctions, qui ont véritablement explosé avec la décentralisation, permettent de vivre en faisant de la politique. Et le champ peut encore s'élargir avec les emplois de lobbyistes dans les entreprises ou les cabinets de conseil, souvent occupés par ces mêmes personnes qui peuplaient les cabinets ministériels dans la majorité précédente. Et cela ne va pas en s'arrangeant.

Est-ce un bien ou un mal ? La question mérite d'être posée de manière dépassionnée, car il y a du bon et du moins bon dans le système tel qu'il existe en France, et qui est en pleine crise.

Dirigeant politique est un métier, au sens d'un rôle bien défini dans une organisation, qui nécessite des compétences et une formation. L'Antiquité avec ses paysans soldats, qui quittent la charrue pour devenir grand chef, et retourner ensuite faire la moisson, c'est un mythe. Dans nos sociétés occidentales hypercomplexes, c'est juste impensable et ça se serait même catastrophique d'avoir des candides aux postes de direction politique du pays. Nous avons une administration particulièrement forte et nombreuse, qui nécessite d'avoir une couche de management politique expérimentée et lucide, pour ne pas se faire mener en bateau par les administrations. La nature a horreur du vide, et le pouvoir reste peu longtemps vacant. Donc oui, il faut admettre que dirigeant politique, c'est une fonction qui justifie qu'on forme et spécialise des gens à son exercice.

La classe politique s'est globalement organisée pour que cela se passe ainsi. Les partis politiques et les fonctions d'auxiliaire politique sont les écoles d'apprentissage, avec les mouvements de jeunes des partis et les syndicats étudiants comme "école maternelle". Il existe une stabilité des postes et des filets de sécurité, qui permettent à ceux qui ont suivi le cursus, et qui ont sacrifié beaucoup de choses pour cela, de ne pas se retrouver sans rien en cas d'aléa électoral. Malheureusement, la culture politique des français, nourrie de mythe, n'admet pas cette professionnalisation. Il faut donc que tout cela se fasse de manière plus ou moins discrète, voire dissimulée. Forcément, les choses sont moins bien faites que si tout cela pouvait se faire au grand jour. Les règles de régulation du milieu existent, mais elles ne sont soumises à aucun contrôle démocratique, vu qu'elles ne sont pas avouables. Les élus doivent multiplier les contorsions, et donc rendre le système moins efficace, ou plus coûteux pour le contribuable, à cause de cela.

L'acceptation de ce besoin d'avoir des professionnels de la politique permettrait de réguler des points qui posent problème. Accepter que tout cela se fasse au grand jour permet de fixer des règles claires, équitables, avec un contrôle citoyen digne de ce nom.

Il y a d'abord la rotation des postes, qui concerne la durée dans le mandat et de l'organisation de la désignation des remplaçants. Alors que j'y étais hostile, j'ai évolué sur la question de la limitation du nombre de mandat dans le temps. Cela m'apparait sain que les têtes changent. Au bout de trois mandats, notamment dans une collectivité locale, on a eu le temps de faire des choses, et après 20 ans en place, il est rare qu'on ait encore beaucoup de dynamisme à apporter. Mais pour que les élus en place acceptent cette rotation, il faut leur proposer des sorties honorables. Nous avons en effet des personnes qui se sont spécialisés dans cette fonction, et ont investi du temps et de l'énergie à se former. Quelle reconversion, quelle reconnaissance des acquis ? Si des élus restent en poste trop longtemps et s'accrochent à leurs fauteuils, c'est aussi faute de débouché intéressant. Pourquoi ne pas accepter, par exemple, que davantage d'anciens parlementaires intègrent les corps de contrôle administratifs, voire l'administration. C'est déjà le cas, mais cela se fait sans cadre, sans règles, dans le copinage et l'arbitraire. Il faut accepter qu'il y ait un pantouflage des anciens élus, pour lui imposer des règles afin d'empêcher les conflits d'intérêts ou la nominations d'incompétents à des postes sensibles, comme c'est parfois le cas actuellement.

La seconde question qu'il faut réguler, c'est l'entrée dans le système. Le manque de diversité de la classe politique vient en fait de loin, car ce n'est pas au moment de l'élection que les choses se jouent. Les électeurs n'ont souvent que le choix de ratifier, ou pas, les désignations faites par les partis politiques, qui piochent dans le vivier des auxiliaires politiques. Si on veut davantage de personnes "de couleur", de femmes, de gens issus des couches sociales populaires, c'est en amont qu'il faut agir. Si l'entrée dans le système est un peu plus régulé, et qu'on ouvre plus tôt à la diversité, il sera peut être plus facile d'y arriver. Réguler l'accès, c'est aussi mieux pondérer les qualités requises pour monter dans la hiérarchie. Si on pouvait mieux valoriser la compétence technique et la collaboration, sur la capacité à réaliser les coups tordus ou à flatter les chefs, peut-être que nous aurions moins honte de notre classe politique. Ce n'est pas au moment où ils passent le bac qu'il faut se préoccuper du niveau de culture des élèves.

Une autre question fâche, l'argent. Il faut accepter que la profession de politique soit bien rémunérée. C'est comme cela que l'on peut attirer les talents et les garder. Le risque est grand que les élus, s'estimant mal payés, se débrouillent pour s'augmenter discrètement. Cela donne l'affaire Fillon, qui est l'arbre cachant une véritable forêt d'Amazonie. Le cumul des mandats, en plus d'être une assurance contre l'aléa électoral, est aussi un moyen de gagner plus, en cumulant rémunération et avantages en nature, parfois dans l'opacité la plus complète. Le résultat est désastreux, car à cause de cela, les élus locaux ont transformé l'organisation des collectivités locales en un maquis inextricable. Cela permet, voire oblige à cumuler, car si la boutique tient, malgré les enchevêtrements de compétences, c'est grâce au cumul. C'est par le présence d'une même personne à plusieurs échelons, que la coordination se fait. Cela donne au final un gâchis pharaonique, qui dépasse largement ce qu'il en couterait de rémunérer correctement les élus.

Si on veut en finir, ou limiter le cumul des mandats, avoir une fluidité et une perméabilité de la classe politique, il faut avoir tous ces paramètres en tête. La simple suppression du cumul des mandats, pour les députés, ne mènera nulle part. Le cumul d'une fonction locale et d'un mandat national reviendra même, mais sous d'autres formes. Il est indispensable pour un grand élu local, vu l'organisation centralisée de la France, d'avoir un pied à Paris, une fonction qui lui permette de prendre part, d'une manière ou d'une autre, aux décisions nationales. Ou au minimum, d'avoir un titre pour accéder aux décideurs parisiens. Il en sera de même pour le non cumul dans le temps, qui va amener à un carrousel d'échange de mandats, organisé de manière plus ou moins opaque, et sans vrai contrôle démocratique, si on ne traite pas, à la base, les raisons qui génèrent une telle organisation.

La crise politique que nous vivons vient du divorce entre les citoyens et leurs élus. Il faut reconstruire la confiance et passer un véritable contrat entre les citoyens et leurs élus. Les efforts ne doivent pas tous venir du même coté. Les citoyens ont aussi des concessions à faire. Les grandes réformes ne passent pas toujours par de grandes lois, mais davantage par la création de consensus sur des diagnostics, et par des compromis.

vendredi 31 mars 2017

Le sidérant aveuglement déontologique des élites

Après les politiques (Fillon, Le Roux...) qui ne comprennent pas où est le problème d'offrir des emplois fictifs à des membres de leur famille, voilà que le monde des médias parisiens s'y met aussi. Une journaliste du Nouvel Obs, chargée de suivre la campagne de Jean-Luc Mélenchon, vient de sortir, alors que la campagne bat son plein, un livre d'entretiens avec ce même Jean-Luc Mélenchon.

Le problème déontologique est évident. Comment cette journaliste peut faire croire qu'elle est objective dans le traitement de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, alors qu'elle vient de participer directement à la réalisation d'un document de campagne, en y apportant sa compétence technique, mais aussi et surtout sa "caution morale" ? Le conflit d'intérêt commence à partir du moment où les apparences peuvent créer de la suspicion, même si dans les faits, il n'en est rien. Cette notion n'est visiblement pas encore comprise par les élites parisiennes

Très logiquement, son directeur lui demande d'aller traiter d'autres sujets et de ne plus couvrir la campagne de Monsieur Mélenchon. C'est bien le minimum, car une telle faute professionnelle aurait vu justifier un licenciement. En acceptant de servir de caution à des politiques, dans des livres qui n'ont rien d'une enquête, des journalistes acceptent de servir la soupe aux politiques (et éventuellement touchent un chèque de l'éditeur). Il remettent en cause ainsi leur crédibilité et celle des médias, en alimentant un soupçon de collusion et de connivence, alors que la profession journalistique se targue pourtant d'avoir pour rôle de "porter la plume dans la plaie". Ce comportement, malheureusement courant, ne suscite quasiment aucune réaction au sein de la hiérarchie ou chez les confrères. On a vu par exemple, il n'y a pas si longtemps, la journaliste du Monde chargée du Parlement, écrire un livre d'entretiens avec le président de l'Assemblée, qui s'est révélé être un tract publicitaire au contenu insipide. Personne n'a semble-t-il tiqué au Monde, et au terme de son temps au Palais-Bourbon, la journaliste a même été promue.

Non seulement, les journalistes concernés ne voient pas le problème, mais en plus, ils sont défendus par leurs amis, comme c'est le cas pour cette journaliste du Nouvel Obs. Un mélange hétéroclites de chanteurs, d'acteurs, d'élus de gauche et de peoples parisiens crient à la punition et à l'atteinte à sa "liberté de questionnement". En gros, on demande gentiment à une journaliste de mettre fin à un faux-pas déontologique évident, et voilà que des membres de l'élite politico-médiatique demandent "où est le problème ?" avec comme argument "pourquoi donc la sanctionner, alors que jusqu'ici, tout le monde a fait pareil, et qu'on ne leur a jamais rien dit ?" Exactement comme François Fillon qui s'étonne qu'on lui cherche des poux pour un ami qui lui offre des costumes à 6500 euros pièce...

Le mal est véritablement profond, et ne touche pas que la classe politique. C'est toute "l'élite" qui n'a pas compris ce qu'est l'éthique, et que les manquements à la déontologie ne sont plus acceptés par la population. Comment être surpris de la montée du "populisme" et de la perte de crédibilité des médias ?

dimanche 26 mars 2017

La fuite en avant de Fillon

Englué dans des affaires qui le discréditent toujours un peu plus, le candidat de la droite a décidé de se maintenir et à continuer sa campagne. Pour cela, il a choisi une stratégie suicidaire pour son camp politique, celui de la dénonciation d'un complot contre lui. Dès le départ, la droite a cherché à mettre en cause la gauche dans la responsabilité des révélations faites au Canard enchaîné. Une accusation guère crédible, car quand on regarde vers le passé, ce genre de barbouzerie vient toujours du bord de la victime. Les "amis" politiques de la personne atteinte sont à la fois les premiers bénéficiaires de sa chute, mais aussi ceux qui sont les plus à même d'avoir les éléments pour le faire tomber. On regarderait du coté des sarkozystes, on serait sans doute plus proche de la réalité qu'en pointant François Hollande.

Ce choix tactique, celui de l'homme qui se noie, brasse beaucoup d'eau, et s'accroche à la moindre planche, est désastreux pour la droite française.

Jamais, dans son histoire, la droite de gouvernement n'a sorti des arguments et une rhétorique qui s'apparente à celle l'extrême droite. Cela révèle une radicalisation, sur le fond et la forme. Jamais un parti qui se veut respectable ne devrait ainsi s'avancer dans les marécages du complotisme, qui rassemble des faits réels, créé des rapprochements surprenants et sans réels fondements, pour affirmer ensuite "qu'il ne s'agit peut-être pas d'une coïncidence" sans jamais apporter la moindre preuve. La voracité avec laquelle la droite se jette sur un ouvrage de journaliste, fort opportunément paru en période de campagne électorale (ça se vend mieux à ce moment là) "Bienvenue Place Beauvau", cristallise cette orientation. La principale thèse en est l'existence d'un "cabinet noir" du président de la République, qui a tout téléguidé, y compris la chute de proches comme Manuel Valls. Un poncif des mythes politiques et complotistes. Il est surprenant que François Hollande, qui s'est planté dans à peu près toutes ses manœuvres tactiques en cinq ans, au point d'être contraint à se retirer, ait réussi un tel coup. Encore plus étonnant, personne n'en a eu vent, pas même les journalistes qui ont passé un nombre incalculable d'heures à l'Elysée. Tout cela n'est pas sérieux, et François Fillon est même obligé de le reconnaitre, à demi-mot.

Cette campagne, relayée par les soutiens de Fillon, radicalise la base électorale de la droite conservatrice. Des gens que je connais, que sais être intelligents, tombent dans le panneau, et me disent vouloir croire à cette histoire à dormir debout. Ils veulent tellement que leur camp revienne au pouvoir, qu'ils sont prêts à tout pardonner à Fillon, et à soutenir les positions les plus farfelues. Leur angoisse est à la hauteur des espérances qu'ils avaient, il y a encore quelques mois : cette élection était imperdable pour la Droite, Fillon allait l'emporter haut la main. Le 24 avril au matin, lorsqu'ils constateront que leur champion a été éliminé dès le premier tour, ils seront hystériques, et leur colère mettra longtemps à retomber. Leur premier réflexe sera de contester la légitimité des urnes, et de refuser de reconnaitre le vainqueur comme légitime. Les députés et sénateurs LR, contraints par leur base à suivre le mouvement, refuseront toute alliance, même ponctuelle, avec le pouvoir en place. Entre 2012 et 2017, le groupe LR a été dans une position d'opposition frontale au pouvoir socialiste, refusant de lui faire le moindre cadeau, quand bien même certaines réformes auraient pu, sur le fond, emporter leur assentiment, comme par exemple la réforme constitutionnelle du conseil supérieur de la magistrature. Après 2017, cela risque d'être pire encore.

Cette hystérie fait, ou va faire partir les éléments les plus modérés. A l'UDI, il n'y a plus guère que les candidats aux législatives qui restent accrochés à Fillon, pour cause d'investiture. Tous les autres sont déjà chez Macron, où s'apprêtent à y aller. Une scission à droite est possible, avec une reconstitution de l'ancienne UDF, qui entrera dans la coalition gouvernementale de Macron, et un ancien RPR, rassemblant la droite conservatrice. Dans une telle configuration, le risque est grand d'avoir un parti LR qui se lance dans la compétition avec le FN, et vire encore plus dans le populisme et l'opposition frontale. Une pente encore plus accentuée avec cette affaire du "cabinet noir" qui radicalise la base militante et la déporte vers la droite. Si on ajoute à cela, les dégâts que ne manquera pas de causer la guerre de succession qui va s'ouvrir à droite, on se rend compte que la fracture à droite risque de s'accentuer au point de devenir difficile à recoudre. Alors que je pensais, il y a quelques mois, que le PS risquait l'éclatement, en fait, c'est maintenant le cas aussi à droite, ce qui est assez inédit.

Ce désastre de la droite vient avant tout d'une erreur d'analyse, qui s'est traduite par une erreur de casting. La clé de cette élection présidentielle est la volonté profonde de changement de la part des électeurs, avec un rejet très fort de la classe politique. Les français en veulent profondément à leur classe politique pour leurs échecs de fond : les quinquennats Sarkozy et Hollande ont été des échecs, sur le plan économique et social. La colère porte aussi sur la forme, sur l'attitude des élus, complètement coupés de leurs électeurs, au point de répondre "et alors ?" quand on reproche à l'un d'eux de s'être fait offrir des costumes à 6500 euros par un intermédiaire naviguant dans les réseaux de la Françafrique. Je ne suis pas certain que les responsables de la droite aient complètement compris cela. En tout cas, ils ne sont absolument pas en mesure d'y répondre.

lundi 20 mars 2017

Déplacer la démocratie

Il est important de ne pas se tromper de combat. Depuis quelques temps, je m'intéresse aux questions de participation des citoyens à la décision publique. Un truc qu'on appelle la "démocratie". Les modalités actuelles de l'exercice sont clairement en décalage avec les attentes des citoyens, et l'excuse de l'impossibilité technique est de moins en moins crédible, au fur et à mesure des avancées technologiques. Il suffirait pourtant de pas grand chose pour rendre plus démocratique le processus de la décision publique. Pas besoin de grand soir ni de constituante, juste de l'ouverture, une juste diffusion de l'information et l'acceptation, par l'élite en place, du fait qu'elle pourrait perdre du pouvoir, et pire, devoir rendre des comptes. C'est sans doute là qu'est le blocage le plus essentiel, et sur lequel il faut porter les efforts.

La décision publique est le fruit d'une délibération. Dans une démocratie, elle doit être prise soit par les citoyens directement, soit par le biais de représentants élus. Actuellement, l'essentiel des décisions sont prises par des technocrates, avec quelques politiques qui tentent de mettre leur grain de sel, en se carbonisant à lutter contre la force d'inertie des administrations. Quand un projet de loi arrive à l'Assemblée nationale, il est ficelé à 95%, et s'il évolue, c'est sur quelques points, et parce que les parlementaires ont réussi à s'organiser, collectivement, pour faire bouger le gouvernement. Avant ce processus parlementaire, le texte est en effet passé par de nombreux filtres, tant sur le plan technique que politique. Entre l'élaboration de l'avant projet par l'administration concernée, les réunions interministérielles d'arbitrage, le passage en Conseil d’État, les consultations ont été nombreuses, et le travail souvent bien fait, il faut reconnaitre cela à notre administration. Mais tout cela est totalement opaque pour le citoyen. Seuls les fonctionnaires, quelques politiques et les lobbies qui ont leurs entrées ont pu participer au processus. C'est là que le bât blesse, car dans un État réellement démocratique, tout ce processus devrait être transparent, et associer tout ceux qui veulent participer. Il faut donc déplacer les règles de la démocratie là où se prennent réellement les décisions, et sur l'ensemble du spectre, pas seulement se focaliser sur le théâtre d'ombres qu'est devenu le Parlement.

Il faut d'abord faire circuler l'information. Un logiciel, qui s'appelle Solon, gère tout le processus de suivi d'un texte normatif. L'information existe, elle n'est juste pas partagée. La publicité des avant-projets; avec un mise à jour à chaque étape importante, devrait être la norme. Des comptes rendus détaillés des échanges qui ont lieu dans les instances ayant un pouvoir de décision est essentiel. Les débats en réunion interministérielles, où se calent les compromis (qui sont ensuite figés) devraient être publics. De même, le travail d'analyse juridique du Conseil d’État est très riche, et il serait très utile de comprendre pourquoi un texte a bougé après son passage au Palais Royal. Depuis peu, l'avis du Conseil d’État sur les projet de loi est public. Mais malheureusement, nous n'avons que le texte à la sortie, mais pas la version qui est entrée. Ce serait pourtant bien pratique de comparer, et si en plus, on pouvait comprendre sur quelles bases les changements ont été décidés, ce serait parfait. En fait, ce serait le minimum qu'on puisse exiger dans une démocratie digne de ce nom.

Il faut ensuite que tous soient associés. Et pas seulement en bout de chaîne, quand les arbitrages sont rendus et que le texte est déjà cristallisé. La diffusion de l'information permettrait à tous de pouvoir donner leur avis. Bien entendu pas n'importe comment, en réservant des moments pour cela, en demandant que le propos soit un minimum construit et pertinent. Gueuler par le biais de pétitions en ligne, sans écouter les autres parties et sans rien proposer, c'est contre-productif. La consultation ne doit pas tourner au forum de trolls. Je suis certain que la société civile s'organiserait beaucoup plus pour contribuer si cela se fait dans de bonnes conditions, à un moment où c'est encore utile. Beaucoup sont aujourd'hui découragés et désabusés, car les consultations qui ont été menées ces deux dernières années, notamment sur la loi numérique, ont été des simulacres. Les citoyens qui ont participé ont été baladés et instrumentalisés, et s'en sont rendus compte.

Les décideurs élus n'en seront pas pour autant dessaisis de leur pouvoir, puisque c'est eux qui continueront à prendre les décisions ayant valeur juridique. Mais ils devront le faire en assumant leurs responsabilités, en justifiant leurs choix, dans un processus transparent, où à chaque étape, on sait qui a dit quoi, quelles évolutions ont été apportée, et par qui. Bref, tout est prêt, il suffit juste aux élus et aux décideurs actuels d'appuyer sur le bouton, ce qu'ils refusent obstinément de faire, par peur de perdre la marge énorme de pouvoir et d'irresponsabilité politique que leur donne l'opacité du processus. Il faudra bien qu'ils y viennent, car de toute manière, au train où vont les choses, ils vont se faire dégager. Le processus a commencé, et il pourrait aller très loin, sauf si les revendications légitimes de la société civile sont enfin satisfaites.

jeudi 2 mars 2017

Un moment clé de la vie politique

La campagne présidentielle de 2017, bien qu'elle ne soit pas encore terminée, est un moment clé de l'histoire politique de la Cinquième République. Le nombre de personnalités de premier plan qui se sont fait dégager est absolument impressionnant : Hollande, Valls, Sarkozy, Juppé, Bayrou, Duflot, Montebourg, Copé. S'ils n'ont pas été purement et simplement battus à une primaire, c'est qu'ils ont renoncé, avec plus ou moins d'élégance, à se présenter. François Fillon est en train de subir le même sort, et s'il se débat encore, en utilisant toutes les ficelles du populisme, le lacet se resserre implacablement. De plus en plus, c'est un deuxième tour Macron-Le Pen qui se dessine, une perspective encore impensable il y a 6 mois.

Cette situation ne me surprend pas, voire même me rassure. La colère et le désarroi de la population française face à ses dirigeants politiques sont palpables depuis de longs mois. Tous ceux qui sont en contact, un tant soit peu, avec le "terrain" sentent cette immense aspiration au changement. Il est vrai que le degré de déliquescence des élites françaises a atteint un niveau jamais atteint. Il est donc rassurant qu'au moment du grand rendez-vous électoral qu'est la présidentielle, cela se traduise très concrètement par une série de baffes distribuées à tous les sortants. Cela permet d'éviter que l'aspiration des électeurs à un changement profond ne se traduise autrement que dans le cadre du processus électoral. En terme de renouvellement des têtes, Macron devrait pouvoir faire l'affaire. Certes, il vient du cœur du système avec un bon profil "blanc-propre sur lui", mais on dit souvent que les vraies révolutions, celles qui arrivent à atterrir sans trop de dommages, viennent de l'intérieur même du système. Il faut quand même s'en assurer, car Marine Le Pen à la présidence, c'est la sortie de route assurée.

Reste par contre à traiter un autre aspect, celui du renouvellement des pratiques, car l'attente ne se limite pas à de nouvelles têtes. C'est le fonctionnement même du système politique qui doit changer, sinon, tout cela ne servira à rien, et ouvrira toutes grandes les portes du pouvoir à Marine Le Pen en 2022.

Sur ce plan, je suis plus inquiet. En cas de victoire de Macron à la présidentielle, sa majorité législative ne pourra être composée que de ces deux mouvements, avec éventuellement quelques supplétifs au centre, mais cela restera marginal. Même battue, la droite conservatrice restera ce qu'elle est, un parti qui considère être le seul légitime à gouverner, et qui donc refuse toute collaboration avec le camp d'en face. Une grande coalition à l'allemande n'est tout simplement pas envisageable en France. Je vois mal Wauquiez, Bertrand ou Baroin entrer au gouvernement aux cotés des centristes et des socialistes. Je crains qu'il ne soit difficile au futur président d'avoir une majorité parlementaire solide, et donc une capacité à faire voter les lois nécessaires à la mise en œuvre des réformes promises. Si c'est une coalition de droite qui se dégage, et que l'on entre en cohabitation, ce sera un échec majeur.

Je suis également un peu inquiet quand je lis les programmes des partis qui pourraient composer la coalition gouvernementale. On y trouve plein de belles idées très généreuses, mais pas toujours très applicables, ainsi que des trucs assez farfelus. Pour le point qui m'intéresse plus particulièrement, l'exercice du pouvoir et l'organisation des institutions, il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent. Aucun candidat ne revient, quoi qu'ils en disent, sur l'équilibre actuel, avec une omniprésidence, où le Parlement est écrasé. Rien sur l'équilibre entre président et premier ministre, sur l'indépendance de la justice et la montée en puissance d'un véritable pouvoir judiciaire. Le programme de Macron serait même une régression pour le Parlement, qui serait voué à devenir un mélange entre le CESE et la Cour des Comptes, qui ne doit surtout pas passer trop de temps à légiférer. Peu de choses réalistes sur les moyens de limiter l'emprise de la haute fonction publique sur les circuits de décision, qui est pourtant un problème. Enfin, rien, absolument rien, sur le déverrouillage de la vie politique, cadenassée par les lois sur le financement de la vie politique.

Cela ne veut pas dire que rien ne sera fait. On a souvent vu des candidats ne pas tenir leurs promesses, et faire des choses qu'ils n'avaient pas promises. Cela pose un problème politique et démocratique, car c'est au moment de l'élection qu'il faut annoncer la couleur, et à défaut de formuler des propositions précises, il faut au moins donner la philosophie et les grands axes de la politique qui sera menée. Il reste encore 50 jours de campagne pour arriver à cela. J'espère que la période qui s'ouvre va permettre aux différents partis qui pourraient être amenés à gouvernement, d'être plus précis sur ces sujets.

Cette élection présidentielle est donc cruciale, car le changement ne peut se faire que par le haut, la "société civile" française ayant malheureusement montré qu'elle n'est pas suffisamment forte pour imposer des réformes par le bas. Nous n'attendrons pas 5 ans de plus dans l'immobilisme et le conservatisme, c'est dès l'été 2017 que le signal du changement réel doit être donné. Le pays est prêt à suivre, il faut juste que le personnel politique soit à la hauteur, sur le fond comme sur la forme.

mardi 28 février 2017

On passe à coté des vrais enjeux de l'affaire Fillon

Depuis la révélation de l'affaire "Pénélope Fillon" les regards sont tournées brutalement vers la situation des collaborateurs parlementaires ayant un lien familial avec le parlementaire qui les emploient. On ne découvre rien, cette pratique est connue et a été chiffrée. Le seul apport des enquêtes lancées par des journalistes, comme par exemple les décodeurs du Monde, est d'affiner un peu les chiffres. Et encore, on reste dans l'ordre de grandeur qui a été précédemment défini. Pour le reste, l'analyse est absente, et c'est un peu ça le drame. Mis à part Mathilde Mathieu de Médiapart, qui bosse le sujet depuis des années, et qui cherche à faire parler les données, le reste de la troupe se contente de publier des statistiques. Ce n'est malheureusement pas cela qu'on attend des journalistes, et dans le cas qui nous intéresse, se contenter de ça est même très mauvais, les journalistes passant complètement à coté des vrais enjeux.

La question des collaborateurs parlementaires "familiaux" n'est pas nouvelle, loin de là même, et périodiquement, elle resurgit. Les journalistes des médias "mainstream" ne s'y intéressent malheureusement que lorsqu'un scandale éclate. C'est le premier problème, car ils sont alors en réaction par rapport à une demande de leur lectorat. Le biais par lequel l'information est traitée est imposé par le lecteur. Dans le cas de l'affaire "Pénélope Fillon", c'est même flagrant. Le public est scandalisé, à juste titre, par le fait qu'on ait pu payer de telles sommes à une personne, sans contrepartie effective. Quand en plus, le "coupable" est un homme politique qui aspire aux plus hautes fonctions, et qui s'est présenté comme un parangon de vertu et d'honnêteté, cela donne un retentissement particulier à l'affaire. De manière quasi automatique, la demande du rédacteur en chef à ses journalistes va être de creuser ce sillon, de "documenter" le cas et d'aller chercher si d'autres ne font pas pareil. On va donc aller chercher des données (par ailleurs disponibles depuis 2014) de manière plus ou moins efficace et respectueuse des personnes concernées. Que les parlementaires et leurs collaborateurs aient eu le sentiment d'une chasse, dont ils sont le gibier, n'est pas infondé. Les journalistes auront beau se récrier que c'est faux (et le pire, c'est qu'ils sont souvent de bonne foi), le fait est qu'en se contentant d'apporter de l'eau au moulin du public, sans toucher aux questionnements et aux biais selon lesquels le débat a été posé, ils n'ont pas fait leur job.

De cette affaire, va juste ressortir un peu plus de ressentiment de la population envers les élus. Comme si on avait besoin de cela ! Par contre, les vrais enjeux n'auront pas été abordés, les bonnes questions n'auront pas été posées, et donc des solutions n'auront pas été proposées. Cette affaire "Pénélope Fillon" permet pourtant de poser la question qui fâche : "qu'est ce qu'on doit attendre du travail d'un assistant parlementaire ?" et derrière cette question, une deuxième encore plus importante "Quel doit être le travail d'un parlementaire ?". Autant de questions qui amènent à l'enjeu de la "redevabilité", l'accountability des anglo-saxons. Un élu doit rendre des comptes à ses électeurs, sur un bilan concret, bien entendu, mais également sur la manière dont il exerce son mandat. C'est sur ce deuxième aspect que le bât blesse très sérieusement, car les parlementaires refusent, avec une obstination phénoménale, que la question soit même posée. Ils partent du principe qu'ils sont totalement libres de s'organiser comme ils le veulent, que cette question est hors du champ démocratique, avec un discours bien rôdé autour de la liberté de l'élu, du refus du mandat impératif. On est dans un véritable trou noir démocratique, où la demande citoyenne est de plus en plus forte, et se heurte à un refus catégorique.

Pour moi, le parlementaire doit des comptes sur la manière dont il exerce son mandat, notamment sur l'efficience de l'utilisation des fonds publics qui sont mis à sa disposition pour l'exercice de son mandat. Une grande partie de cet argent sert à payer les collaborateurs. Les citoyens sont donc fondés à demander aux élus des comptes sur la manière dont travaillent leurs collaborateurs. C'est là qu'on se rend compte que Pénélope Fillon est l'arbre qui cache la forêt, car comme le montre un chercheur, les parlementaires qui emploient un membre de leur famille sont ceux qui ont les plus mauvaises statistiques d'activité sur nosdéputés.fr. Cela est corroboré par des constatations de terrain que peuvent faire tous les assistants en poste : beaucoup d'épouses de députés, si elles sont présentes et travaillent, ne "foutent pas lourd" et sont clairement très bien payées au regard de la masse de travail fourni. Le vrai coupable est le député, qui peut se permettre d'employer une équipe peu ou pas efficace, car lui-même ne bosse pas beaucoup...

Quand on tire le fil, on arrive à s'interroger sur ce que doit être le travail d'un député (et donc les tâches de ses collaborateurs), et sur la manière de l'évaluer. Se focaliser sur le fait qu'un député salarie sa femme, c'est passer à coté de l'enjeu essentiel, qui est celui du travail que doit faire un député et des comptes qu'il doit rendre à ses électeurs sur la manière dont il remplit le contrat passé au moment de l'élection. On est malheureusement devant une page blanche, où tout ou presque est à écrire et à inventer.

vendredi 17 février 2017

La disruption d'Emmanuel Macron

Emmanuel Macron est un vrai "disruptif". Il a déboulé par surprise dans la vie politique, à un moment clé, la présidentielle, et ne fait rien comme les autres. Beaucoup de commentateurs "officiels" le critiquent, parlent de "flou", de "bulle", d'un arriviste entouré d'opportunistes.En fait, ils ne regardent pas là où il le faudrait. Enkystés dans les modes habituels et les codes traditionnels de la vie politique, incapable de faire un pas de côté, ils sont déroutés car Macron est hors des clous. Il répond pourtant à une attente fondamentale et puissante des électeurs, celle du renouvellement. Le discrédit de la classe politique "traditionnelle" est abyssal et François Fillon est là pour montrer que la plupart d'entre eux n'ont juste rien compris aux attentes de leurs électeurs. La clé de la présidentielle 2017 est sans doute là.

Premier point, l'homme en lui-même. Emmanuel Macron est quelqu'un d'intelligent et bosseur, c'est indéniable, mais il est aussi doté d'une capacité d'écoute assez rare en politique. Je l'ai vu à l’œuvre lors des débats parlementaires sur la loi qui porte son nom, il m'a bluffé. Il est capable, en écoutant le député qui a déposé un amendement de comprendre sa position, de lire la fiche rédigée par les services de Bercy qui dit le contraire, et de finalement décider de suivre le député, car il estime, en conscience, que c'est lui qui a raison. Ce n'est pas une surprise si ses principaux soutiens sont les députés qui ont été rapporteurs sur sa loi, à commencer par Richard Ferrand, rapporteur général, devenu secrétaire général d'En Marche. Emmanuel Macron a fait preuve d'un réel respect des parlementaires, chose rare, les ministres ayant tendance à vouloir passer en force, en lâchant quelques cacahouètes si ça coince un peu. Comme chez tous les politiques, il y a également une bonne dose d'ambition et de narcissisme, avec un travail sur l'image, via des couvertures à répétition de Paris-Match, qui peut laisser dubitatif. Mais globalement, les "fondamentaux" humains sont sains, Emmanuel Macron n'est pas le pire de la bande.

Son parcours détonne dans la politique française. Moins de 40 ans, jamais élu, ancien banquier d'affaires et haut fonctionnaire, c'est franchement atypique pour un candidat crédible à la présidentielle. La tradition française est plutôt d'avoir des sexagénaires, avec 30 ans de carrière et plusieurs postes ministériels derrière eux. Ce schéma est globalement respecté par les autres candidats, Fillon, Mélenchon, et même Hamon, qui a 49 ans, est dans la politique depuis 25 ans, voire plus, et n'a rien à apprendre de personne pour les intrigues de couloirs. Vu que ce profil n'est pas "normal", cela ne peut être qu'une bulle, nous expliquent les "experts" qui vivent de manière consanguine avec la classe politique, et sont donc incapables de prendre du recul. De la même manière, l'émergence du mouvement "en marche" est assez surprenante, la vie politique française étant soigneusement cadenassée par les règles du financement des partis politiques. Qu'un parti puisse émerger, ce n'est pas "normal", ça ne rentre pas dans les cases, donc c'est une bulle. Il faut bien constater, pourtant, que la bulle n'a pas encore éclaté, et qu'il est capable de remplir les salles de 15 000 personnes pour ses meetings. Même si les règles d'airain du mode de scrutin risquent de ramener ce petit monde brutalement sur terre, il y a très longtemps que la vie politique française n'a pas connu un telle dynamique.

Sur le "programme", même absence de recul de la meute des commentateurs "officiels" qui nous serinent qu'il "n'a pas de programme". Oui, effectivement, Macron n'a pas (encore) un document de 4 pages, avec ses 150 propositions, et marqué en gros "programme". C'est vrai que pour les commentateurs, c'est tellement pratique d'avoir ce document de synthèse, qui leur mâche le travail. Une fois qu'ils l'ont, plus rien d'autre n'existe, et la vision du candidat est réduite à ce catalogue. Sauf qu'un candidat à la présidentielle, c'est plus que cela, c'est d'abord une vision de la société, une manière d'aborder les problèmes. On voit bien ce que valent les catalogues de mesures, ils sont mis en œuvre tant bien que mal, si la conjoncture économique et politique le permet. Mais le bilan d'un quinquennat ne se résume pas à ça, et François Hollande a fait pas mal de choses qui ne figuraient pas dans son programme. Par contre, il existe un site, très bien fait, qui répertorie les prises de position d'Emmanuel Macron sur différents thèmes. Ce ne sont pas des engagements fermes, cela n'a pas la stabilité intangible d'une "promesse de campagne", cela demande de lire plus que 4 pages. Mais en tant qu'électeur, cela me permet de me faire mon jugement. Je vote pour une personne, pas pour un catalogue de la Redoute de politiques publiques.

Sur la méthode, Macron détonne également. Un excellent article de Médiapart (payant) explique très bien que "En marche" est dirigée par un staff qui sort d'HEC, et qu'il est dirigé comme une start-up, avec des méthodes commerciales et de management qui sont familières à ceux qui bossent en entreprise, mais totalement étrangères au monde politique. Le choix des thématiques et des messages, comme le positionnement centriste "ni droite ni gauche", ne doivent rien au hasard, et il y a du y avoir de bonnes études de marché au préalable. Emmanuel Macron est lancé comme un nouveau produit, avec toutes les techniques marketing qui vont bien pour ça. C'est, pour l'instant, redoutablement efficace, et cela donne un sérieux coup de vieux aux appareils politiques traditionnels. Il est vrai que ces derniers disposent d'atouts, comme l'existence d'un réseau militant ancien et très bien implanté, là où "En Marche" peine un peu à exister en dehors des grandes villes. Pour la présidentielle, ce n'est pas trop grave, car c'est justement ce public urbain et diplômé qui est le cœur de cible. Cela risque d'être plus délicat aux législatives et par la suite, surtout si finalement, l'échec est au rendez-vous à la présidentielle.

Emmanuel Macron, c'est une autre manière de se présenter à la présidentielle. Alors qu'en France, on ne connait que le marathon, il se lance dans un sprint. Si cela échoue, il partira faire autre chose, et le soufflé retombera. Cela fonctionne comme ça aux États-Unis, où des types surgissent de nulle part, font campagne, et s'ils sont battus, disparaissent du paysage politique.

dimanche 12 février 2017

Journaliste ou activiste, il faut choisir

La sortie du "décodex" du Monde, qui prétend attribuer un label de fiabilité aux sources en ligne, a fait beaucoup de bruit et suscité pas mal de controverses. Le débat est très intéressant, car il touche aux limites du journalisme. Vérifier la fiabilité d'une information est au coeur du métier de journaliste, mais le journaliste ne peut être celui qui combat, et ensuite, assure la médiatisation de ce combat.

Par cette initiative, l'équipe des "décodeurs" du Monde, qui s'est donné pour mission de vérifier la véracité des affirmations des uns et des autres, sort de son terrain et tombe dans un travers qui guette les journalistes depuis toujours, qui est la tentation de devenir activiste, alors que l'essence même du journalisme est de jamais mélanger les genres et de rester en surplomb. Le journaliste doit relater, vérifier, trier, mais ne jamais être partie prenante des sujets qu'il traite. En délivrant des labels, nécessairement subjectifs, les décodeurs font un travail qui doit être celui de la société civile. On ne peut pas être à la fois juge et partie, activiste et commentateur d'un même fait.

L'actualité récente vient de fournir un autre exemple, montrant que le travers est très répandu, avec cet article de Pierre Barthélémy, qui tient le blog "passeur de sciences". Il est allé s'amuser à créer un canular sur Wikipédia, un article en apparence tout ce qu'il y a de sérieux, avec des références, le tout mêlant le vrai, le vraisemblable et le faux. Un canular quasiment indétectable, sauf pour un spécialiste. Son but est de tester les limites de la manipulation sur Wikipédia, avec en arrière plan, la question des fake news. En clair, la communauté des wikipédiens, qui assure la maintenance et la surveillance, est-elle armée pour faire face à cette nouvelle menace de falsification intelligente des faits ? La réponse est malheureusement non, et c'est un vrai sujet dont les wikipédiens devraient se saisir. N'ayant pas la volonté de laisser ce canular trop longtemps, il a contacté un administrateur, pour dévoiler le pot-aux-roses.

Là où le bât blesse, à mes yeux, c'est que Pierre Barthélémy est à la fois celui qui a conçu et réalisé le test, ainsi que celui qui le relate et le porte à la connaissance du public. Les deux rôles doivent rester strictement séparés. Les journalistes ne doivent jamais construire eux mêmes les faits qui vont servir de base à leur travail d'analyse et de mise en perspective purement journalistique. Je comprend que la tentation soit grande, pour les journalistes, de se saisir de cet important problème des "fake news". Mais ils doivent y résister, car sans le vouloir, en jouant sur les deux tableaux, ils affaiblissent la crédibilité des journalistes, ce qui renforce ceux qui cherchent à manipuler l'information. La réaction des wikipédiens au test de Pierre Barthélémy est emblématique : le journaliste se fait lyncher, alors même qu'il est animé de "bonnes intentions", et cela risque de créer un blocage dans le public visé.

La question de la manipulation de l'information est un grave problème, dont la société civile doit s'emparer. Il faut des organisations qui se consacrent à la chasse aux fausses informations et à ceux qui les diffusent, à la sensibilisation du public et au développement de l'esprit critique. Pour l'instant, je n'en vois pas trop, les quelques associations qui exercent dans le domaine de la critique des médias, comme Acrimed, ne semblent pas avoir pris la mesure du problème, restant sur leur position de critique des biais idéologiques des médias (oeuvre utile par ailleurs, mais moins urgente et prioritaire). Dans ce dispositif de lutte contre la manipulation de l'information, les journalistes ont un rôle à jouer, celui de diffusion de ce que font les associations de lutte contre la désinformation, des réponses de ceux qui désinforment, et surtout de fact checking de ces réponses. Pour que ce fact checking soit crédible, il ne faut pas que ce soit les journalistes qui fassent le travail de dénonciation initiale.

mardi 7 février 2017

Pénélopegate : à trop vouloir en faire...

Le Canard enchainé vient de remettre une pièce dans la machine sur Pénélopegate. Elle aurait touché 45 000 euros de prime de licenciement, en deux fois. je pense qu'on a atteint les limites de l'exercice, et qu'aller au delà, ce serait aider François Fillon.

Le chiffre de 45 000 euros me semble tout à fait logique au regard des salaires perçus. En effet, quand un assistant est licencié à la suite de la non réélection de son député, il touche une somme qui peut être rondelette en fonction de son niveau de salaire et de son ancienneté. Ce pactole est financé hors enveloppe parlementaire, ce qui est logique, vu que le député-employeur n'est plus député au moment du versement. C'est l'Assemblée qui prend tout à sa charge. Pour juin 2017, 27 millions d'euros ont été provisionnés dans les comptes pour régler le "plan social" que pourrait coûter une déculottée de la majorité socialiste.

Bien que précaire, le collaborateur parlementaire n'est pas complètement à la rue en cas de défaite de son patron. Son salaire de base, qui peut être fort sympathique (Pénélope, avec ses 6000 euros net par mois entre 2002 et 2007 est hors concours) est amélioré, tous les ans, par une prime d'ancienneté, qui est un pourcentage en plus, calculé sur son salaire de base. Il n'est donc pas complètement surprenant que Pénélope ait touché, en 2012, une somme supérieure à l'enveloppe allouée à son patron. L'assistant bénéfice en plus d'une indemnité de dispense de préavis (il est viré du jour au lendemain, avec une semaine pour vider le bureau) égale à deux mois de salaire. Il a aussi droit à une indemnité compensatrice pour les congés payés non pris et une fraction de 13ème mois. Enfin, l'indemnité légale de licenciement représente un cinquième de la rémunération mensuelle par année d'ancienneté. Les chiffres avancés de 45 000 euros, en deux fois, ne sont donc que la conséquence logique de la situation et du niveau de salaire de Madame Fillon. Aucun scandale dans le scandale, elle a été traitée comme n'importe quelle autre assistante se trouvant dans la même situation.

Les révélations du Canard de ce mercredi n'apportent donc pas grand chose. En droit parlementaire, on appellerait ça un "amendement de conséquence". Je pense que l'épisode éventuel de la semaine prochaine pourrait être "Pénélope a touché des indemnités chômage", ce qui serait la conséquence logique de l'épisode précédent. Ce serait scandaleux, je l'accorde très volontiers, mais ce n'est que pousser le scandale initial jusqu'au bout.

Or, il se trouve que Fillon, avec l'aide de ses communicants, a repris du poil de la bête cette semaine. Il a fait une conférence de presse, lundi, où il n'a pas été trop mauvais. il ne fallait pas gratter beaucoup le vernis pour trouver les éléments de langage, mais ça a suffit pour rendre heureux les éditocrates qui sévissent sur les plateaux des télévisions d'information en continu. Dans le même temps, ses troupes ont compris qu'ils n'ont pas le choix. Il n'y a pas de plan B, les remplaçants possibles ayant tous décliné l'offre. Si on ajoute à cela que Fillon refuse de partir, et brandit son investiture par 4 millions de français, vous comprenez l'impasse où se trouvent les députés LR : garder Fillon est encore la moins mauvaise des solutions. Ils comprennent ce qu'il en coûte, certains ont même fait une croix sur la victoire. Mais le choix, c'est une défaite honorable (voire un miracle) avec Fillon ou une déroute. Troisième ingrédient, Fillon a agité le chiffon rouge devant ses militants : voulez-vous que la gauche reste au pouvoir ? Si c'est non, il faudra mettre votre mouchoir sur la déontologie et avaler la couleuvre. Connaissant les militants de droite, une grande majorité, dans ces conditions, est prête à avaler un anaconda.

Le piège est alors prêt à se refermer sur les médias. L'électorat réceptif aux critiques sur la déontologie a déjà tout ce qu'il lui faut pour se faire son opinion. L'ajout de nouvelles turpitudes, surtout si elles ne sont que la suite logique des premières, n'apporte rien. Par contre, l'accusation de "complot" et de "lynchage" portée par Fillon, y trouverait du grain à moudre auprès de ceux qui doutent, mais qui ne demandent qu'à revenir au bercail. Quand on attaque un politique, passé une certaine dose, si politique n'est pas mort, les accusations le renforcent auprès des fidèles, car l'accusation de harcèlement devient crédible. Si on sort de nouvelles informations à charge, il ne faut surtout pas que ce soit du feuilletonnage.

Je pense que pour le cas de François Fillon, la limite est atteinte, et qu'à moins de révélation qui n'ont rien à voir avec Pénélope, il faut arrêter les frais. L'effet maximal de ce scandale est atteint. Si Fillon est toujours le candidat officiel de la droite, il le restera, même si son potentiel électoral en a pris un coup. Il faut savoir arrêter une guerre...

samedi 4 février 2017

Le "Pénélopegate" symptôme d'un mal démocratique

François Fillon est cuit, le "Pénélopegate" a duré trop longtemps, il n'a pas su clore l'affaire et rebondir. Même si sa candidature est maintenue, il est durablement affaibli et n'est plus en mesure, en l'état actuel des forces en présence, d'être présent au second tour de la présidentielle. Lui qui se présentait comme le candidat de l'honnêteté est tombé pour un problème d'éthique. Au delà du naufrage personnel d'un homme politique "à l'ancienne", nous avons sous les yeux l'illustration d'un problème criant de notre démocratie : le refus, de la part des élites, de débattre de leur statut, de leurs rémunérations et des conditions d'exercice des mandats politiques.

François Fillon a commencé sa carrière politique dans les années 80, et s'est coulé dans les moeurs et pratiques de son milieu. A cette époque, embaucher son épouse comme collaboratrice parlementaire était monnaie courante, pour des montants assez élevés. C'est bien pour cela que l'Assemblée nationale a décidé de limiter les abus, en plafonnant à la moitié de l'enveloppe, le montant qui peut être attribué à un membre de la famille. Les services rendus par les conjoints sont très variables. Cela va de l'authentique collaborateur, qui fait le job comme n'importe quel autre, à l'emploi fictif, en passant par tous les stades du soutien, du conseil et autres services.

La situation de François Fillon est très "classique" : il faut assurer le train de vie du ménage, et salarier sa famille, c'est un moyen de se mettre de l'argent dans la poche (ou dans celle de ses enfants). A l'époque du cumul des mandats, pas besoin de permanence parlementaire et de collaborateur en circonscription. Tout se fait à la mairie, avec le cabinet du maire, pas besoin de permanence parlementaire, comme c'est le cas pour François Fillon. Cela permet de se mettre aussi l'indemnité de frais de mandat dans la poche. Comme beaucoup de "grands élus", les indemnités parlementaires (quelques 5000 euros par mois) ne sont pas suffisantes, il faut trouver d'autres ressources. Cela passe par les détournements d'enveloppes parlementaires, pratiqués à l'échelle industrielle au sein de la droite sénatoriale. C'est aussi la création de société de conseil ou l'exercice d'une activité d'avocat, qui facturent des prestations dont la matérialité est parfois délicate à établir. A droite comme à gauche, ça se pratique couramment. Rappelons quand même que le Premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, a été condamné à deux reprises pour des emplois fictifs.

Tout cela semblait "normal" dans les années 80, ceux qui pratiquaient cela se considérant comme au dessus d'un certain nombre de règles, pensant que les citoyens n'avaient pas leur mot à dire sur la manière dont ils remplissent les obligations de leur mandat. Ils ne se sont pas aperçus que les mentalités ont énormément évolué depuis 10 ans sur ces questions d'éthique et de déontologie. La classe politique, dans son ensemble, fait preuve d'un aveuglement collectif ahurissant, refusant brutalement, sauf si elle y est contrainte par un scandale, de réformer ses pratiques. Les différentes lois votées sur le financement de la vie politique, le cumul des mandats et la Transparence, ont été à chaque fois des cotes mal taillées, car votées aux forceps, par des élus qui refusaient de bouger, et donc de faire leur travail d'élaboration de la loi. Le fait même que cela soit mis sur la place publique leur semble scandaleux.

Ce déni des élites autour de leur train de vie se traduit de la même manière à chaque fois qu'un élu se fait pincer : ils ne savent pas se défendre. C'est pathétique, et là encore, le cas de François Fillon est emblématique. Je ne suis pas certain qu'il ait anticipé que le fait d'avoir rémunéré ainsi son épouse pouvait poser problème. D'où les cafouillages des débuts, ou Accoyer et Retailleau vont sur les matinales des radios, défendre le patron, en livrant des versions contradictoires. Vient ensuite la phase des explications foireuses, qui tentent de minimiser les faits. Une ligne de défense qui explose avec des révélations complémentaires. Dernier stade, le déni : cette attaque est un complot pour me démolir, il faut que les troupes fassent front autour du chef. A aucun moment, il n'y a de réponse sur le fond, si ce n'est l'antienne du "c'est légal, donc circulez, il n'y a rien à voir".

Est-ce que quelqu'un, dans les états-majors politiques, se rend compte que l'évolution des mentalités rend intenable ce refus d'aborder sereinement ce sujet ? Il existe une attente de transparence et de changement profond dans la manière dont les élus travaillent qui va grandissant. La résistance de la classe politique est vouée à l'échec. La question ne se résume pas aux rémunérations, mais couvre bien plus largement la manière de décider et de rendre compte. Personne ou presque ne propose la moindre piste, ni même le moindre début de réflexion sur ce que doivent être le statut des élus et les règles de "redevabilité". Tous disent être tétanisés par le "populisme" et la détestation des élus. Se rendent-ils compte que c'est justement cet immobilisme et le refus d'avoir un vrai débat public transparent sur cette question qui alimente le rejet ?

Quelle que soit l'issue finale du "Pénélopegate", chute de Fillon ou pas, tout montre que le message n'a pas été entendu. La classe politique campe toujours sur son refus de rendre des comptes sur sa manière de s'organiser et de fonctionner. C'est un problème démocratique majeur, car il existe une demande de plus en plus forte, chez les électeurs, d'un débat public, et de réformes sur la question.

lundi 23 janvier 2017

Le Parti socialiste est irrécupérable

L'organisation de la primaire, par le Parti socialiste, à permis de voir que les vieux démons du tripatouillage sont encore bien présents. Le décompte des voix, et du niveau de la participation, a donné lieu à un vaudeville stupéfiant, où les dirigeants du parti ont été pris les mains dans le pot de confiture. Le prolongement logique d'un processus qui relève, depuis le début, du bricolage.

Malgré les dénégations embarrassées et les changements de pied dans les excuses (le bug technique, puis la faute du stagiaire), il est bel et bien avéré que le PS a truqué les chiffres de la participation au premier tour de la primaire de gauche. Buzzfeed souligne qu'avant même le scrutin, une première magouille avait permis aux organisateurs de pavoiser, en indiquant un chiffre de connexions au site de la primaire qui n'avait rien à voir avec la réalité.

Le coup politique est évident. Ce n'est pas le tout d'avoir un candidat qui sort de la primaire, encore faut-il que cela lui donne un élan et une légitimité. Une participation faible plombe complètement le PS. D'où ces tentatives, vite repérées, de faire de la gonflette. Comment imaginer qu'une manipulation aussi grossière ne se verrait pas ?

Par dessus le marché, le premier secrétaire s'enfonce dans le déni, en cherchant à imposer comme la version de la Haute autorité comme une vérité révélée : interdiction de la contester, sinon, ce sont les tribunaux. Quand on en arrive à l'argument d'autorité et à la menace, c'est qu'on n'a plus rien à dire.

Le Parti socialiste, du moins ce qu'il en reste, montre son vrai visage : une technostructure d'apparatchiks d'un autre âge, sans la moindre étincelle d'idéologie et qui n'ont rien compris aux aspirations démocratiques des français. Arrivé à ce stade de déchéance, je crois que la seule solution est l'euthanasie. Comme pour les quartiers en difficulté, mieux vaut démolir pour reconstruire, que de chercher à rénover.

La question de savoir qui va emporter la primaire est désormais dépassée et sans grand intérêt. Il ne sortira rien de bon du PS, et finalement, la victoire probable de Benoît Hamon, va finalement servir à achever la bête. Les partisans de Manuel Valls vont sans doute partir assez massivement chez Emmanuel Macron, lui permettant de lancer un parti politique qui puisse prendre la place occupée jusqu'ici par le PS, à savoir celui du "parti de gouvernement de la gauche". Bien des militants PS n'y sont que parce que c'est le lieu où il faut être si on veut être élu et exercer des responsabilités. Le jour où le PS perd son rôle de "cartel électoral", il est mort. Ce moment, qui sera celui des investitures aux législatives, est proche et on ne peut que s'en réjouir.

Ce que l'on peut espérer, c'est qu'Emmanuel Macron aille au bout, et achève bien le PS, en construisant un parti de gouvernement à gauche, sur des bases nouvelles, répondant aux aspirations des français et aux questions qui se posent à la société d'aujourd'hui. Il semble plutôt bien parti, mais n'est pas au bout de la route.

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