Depuis le début du confinement, et donc de la prise de conscience de la gravité de la crise sanitaire, chacun y va de son analyse et de ses prédictions sur "le jour d'après". Je dois avouer ma grande perplexité, si ce n'est scepticisme devant tout cela. Beaucoup semblent considérer que cette crise ne fait que valider leurs analyses et leurs opinions, ressortant leurs vieilles lunes et leurs fantasmes en les projetant sur le futur. J'ai l'impression que le débat public fait du surplace, et qu'il ne sortira rien de positif de cette période difficile.

Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste sur cette sortie de crise, trop d'éléments manquent pour savoir où nous en seront dans un an. Il y aura des dégâts, des gagnants (ceux qui étaient déjà forts) et des perdants (ceux qui étaient déjà fragiles), mais aussi probablement beaucoup de continuité. En fait, un moment de crise, c'est d'abord un révélateur de l'état dans lequel se trouve une société, de ses forces et de ses faiblesses. C'est sous cet angle que la période est intéressante à observer, en ce qu'elle dit ce que nous sommes, collectivement. Et je trouve que ce n'est pas très joli à voir (ce qui n'est pas une surprise).

Le premier point qui me frappe est le degré d'impuissance de l'Etat, du moins dans sa technostructure faîtière, qui contraste avec la robustesse de la base. On ne peut pas dire que le gouvernement ait fabuleusement bien géré la crise. Que dire d'un Emmanuel Macron qui, peu de temps avant de confiner tout le monde, disait qu'il faut continuer à sortir, à faire comme avant ? Que dire d'un gouvernement qui dit à la fois de rester chez soi, et d'aller voter ? Que dire de l'ancienne ministre de la Santé, partie juste avant la crise, qui dit qu"elle l'a vue venir, mais n'a été en mesure de rien faire ? L'image qui se dessine du pouvoir en place, c'est beaucoup de communication et de posture, et pas grand chose derrière. Un résumé de ce qu'est finalement, le pouvoir macronien, depuis 2017.

En revanche, la base tient. C'est le système de santé, qui n'a pas craqué, malgré les cures d'amaigrissement infligées depuis une dizaine d'années, pour des raisons purement comptables. C'est aussi la population qui, globalement, joue le jeu du confinement. Le dispositif d'autorisation de sortie qu'on se donne à soi-même, c'est un décor en carton-pâte, qui ne tient que si la population ne cherche pas à jouer massivement avec les limites. Le système d'approvisionnement tient également toujours, avec des magasins toujours achalandés correctement au bout d'un mois de confinement, La Poste qui livre toujours les colis, le réseau internet qui fonctionne toujours sans anicroches. Tout tient parce que les français le veulent bien, je serais presque tenté de dire, sans que les dirigeants aient à intervenir. Ce ne sont certainement pas les trop nombreuses interventions télévisées d'Emmanuel Macron et d'Edouard Philippe qui y sont pour quelque chose. Elles auraient même plutôt tendance à contre-productives, tant elles montrent un pouvoir réduit à ne faire que de la communication. Rien qui ne puisse recréer un lien de confiance entre le pays et ses dirigeants. Pendant ce temps, en Allemagne, Angela Merkel, au pouvoir depuis 15 ans, est à 80% d'opinions favorables, ce qui montre qu'il n'y a pas de fatalité.

Et pourtant, on aurait besoin d'une classe politique à la hauteur, pour gérer la sortie de crise. Au delà de la question économique, pour laquelle je ne suis pas fondamentalement inquiet (on s'en remettra, même s'il faudra un peu de temps), c'est la manière dont la société française sortira de cette crise qui me questionne. Je ne vois pas grand chose de bon émerger des débats publics depuis un mois. La société française est politiquement très fragmentée, et cela se ressent. La gauche ne fait qu'utiliser la crise, comme une occasion de faire avancer leurs idées et propositions, chacun estimant qu'elle justifie ses analyses passées. Aucune proposition nouvelle n'apparait, sinon ce qui est existait déjà avant, poussé un peu plus loin. De l'autre bord, ce n'est pas mieux, la droite étant à sec de propositions. Son seul discours audible, c'est d'annoncer qu'il faudra que le gouvernement rende des comptes, et surtout, que les français travaillent plus une fois la crise passée. Ils se font, ainsi les porte-voix du Medef et des milieux économiques, qui n'expriment absolument aucune préoccupation sociétale. Ils ne regardent que leur tiroir-caisse. Je comprends qu'ils soient inquiets pour leur avenir, mais jusqu'ici, les autorités en France et en Europe ont ouvert comme jamais les robinets d'argent public. La succession de tribunes de lobbies, qui demandent davantage d'aides directes et d'avantages fiscaux, n'en est que plus indécente.

Le fameux "jour d'après" ressemblera finalement beaucoup au "jour d'avant". Je crains que cette crise n'amène aucun changement de fond, sinon une société encore un peu plus fragmentée et fragilisée, avec un pouvoir macronien encore plus isolé et fragilisé, sans la moindre alternative crédible. C'est quelque part désespérant, de voir que même une épreuve comme celle-ci n'arrive plus à ressouder le pays, à rapprocher le peuple et les élites, et permettre de reconstruire du collectif.