Le parti présidentiel risque de subir une défaite électorale qui restera dans les annales, avec une descente aux enfers que l'on peut déjà apercevoir. Ses dirigeants, qui partaient de loin, vu l'état liquide de la structure, ont fait à peu près tout ce qu'il ne fallait pas faire. Cette élection était le vrai test de la solidité politique du parti présidentiel, c'est tout sauf concluant.

Les bases sont quantitativement faiblardes. Le parti est très jeune, donc avec peu de militants, très mal répartis. Dans les grandes villes, ça peut aller, dans les villes moyennes (50 000 habitants) ça commence à être juste et dans les petites villes, sauf accident, il n'y a plus personne, ni militants, ni candidats. Plutôt que d'admettre humblement cet état de fait, le pouvoir a tenté de maquiller la réalité, avec une classification politique qui jette un voile sur la situation dans les communes de moins de 9000 habitants. Le ministre de l'Intérieur a tout simplement demandé aux préfets de ne pas mettre d'étiquette politique à ceux qui se déclarent sans étiquette. Le but est de fausser dès le départ les statistiques, en altérant les données. La circulaire de Castaner a également inventé la catégorie "divers centre" pour y masquer les dissidences et les noyer dans les "sans étiquettes" vaguement centristes. L'opération a échoué, car les autres partis politiques se sont rendus compte de la manœuvre et ont fait suspendre la circulaire. Ce genre de petit traficotage peut être efficace, à condition que personne ne se rende compte de rien. Comment croire que sur un sujet aussi sensible, cela allait passer inaperçu ?

Qualitativement, le niveau n'est pas meilleur. L'idée de "faire de la politique autrement", du "tous capable de tout, il suffit de le vouloir", c'est mignon, mais ça ne colle pas avec la réalité de ce qu'est la lutte pour le pouvoir, où il n'y a pas de place pour les bisounours. Un certain nombre de parlementaires se sont lancés, croyant qu'ils avaient été élus sur leur nom en 2017, et qu'ils étaient les mieux placés. Certains ont eu l'investiture, d'autres pas (et sont partis quand même en dissidents). Ils vont quasiment tous se planter magistralement. Certains pourraient même être en dessous de 5%, donc pas remboursés. Au delà de cet absence de sens politique de ses élus, le parti s'est montré incapable de gérer les dissidences. Ils ont ouvert la boite de Pandore en donnant un bon de sortie à Cédric Villani à Paris. La brèche est ouverte, tout le monde s'y engouffre, et dans plus de la moitié des villes où il y a une liste estampillée LREM, vous avez une dissidence (à commencer par Paris et Lyon). Non seulement cela va faire perdre les deux, mais ça donne surtout une image pitoyable du parti politique, qui montre clairement ses limites : il n'est pas en mesure de faire gagner ses candidats, quand la recette miracle, mettre la tête de Macron sur ses affiches, n'est pas opérante. Cette perte de crédibilité risque de peser lourd dans les années qui viennent, et ouvrent la voie à la création, dans le même champ politique, d'une structure réellement "professionnelle". Édouard Philippe et le centre-droit ont un boulevard devant eux !

Le problème ne vient pas que de la base. Le sommet est également touché, avec une commission d'investiture qui a accumulé les erreurs. La plus grosse bévue est la désignation de Benjamin Griveaux à Paris, qui va se prendre une défaite aussi lourde que d'Ornano en 1977. Ailleurs, comme Vannes ou Quimper, c'est la désignation d'un candidat face à un maire sortant de centre-droit, qui était venu faire allégeance. Vu comment les choses évoluent, ces maires sortants ont toutes les chances de repasser, et risquent de ne plus jamais revenir vers un parti qui leur a planté un couteau dans le dos. Ceux qui n'ont finalement pas eu de candidats LREM investis contre eux, en ont sans doute été refroidis aussi. Il y a eu également de grossières erreurs de casting, dans des villes importantes. Le cas d'Argenteuil est emblématique. Dans cette ville de 100 000 habitants, la candidate investie en octobre 2019 a échappé à tout contrôle et partait visiblement dans le mur. Fin janvier, LREM change de pied et lui retire l'investiture, pour la donner à une autre personne qui, n'ayant pas été retenue pour l'investiture, était partie en dissidence. Au delà du ridicule, on peut s'interroger sur la manière dont la commission d'investiture a travaillé. En 2017, les investitures s'étaient faites dans l'urgence et la précipitation, mais là, pour les municipales, il y avait le temps de voir venir.

En janvier, comme ils ne sont pas complètement idiots, les dirigeants de LREM se rendent compte que c'est en train de partir en vrille un peu partout. Le pire est peut-être encore à venir, avec des descentes aux enfers de certains candidats, qui peuvent y laisser leur carrière. Là encore, ils prennent les plus mauvaises décisions. Exclure Cédric Villani, c'est lui donner un magnifique coup de pouce, face à un Benjamin Griveaux qui s'enfonce avec des promesses qui font rire tout le monde. Les dissidences, cela se règle avant que les têtes de listes soient désignées, que les dépenses de campagne soient engagées, et que les militants s'investissent. A un mois et demi du scrutin, c'est trop tard, tout est cristallisé, il faut laisser les choses aller. Mais non. Autre initiative risible, qui discrédite encore un peu plus le parti présidentiel, celle des jeunes avec Macron, qui prétendent "lutter contre le RN" à coup de happening médiatiques. La bonne vieille recette socialiste des incantations rituelles est de retour. Qui va se laisser prendre par une ficelle aussi grosse ? Comme si quelques meetings de militants "bien-pensants" étaient en mesure de convaincre des électeurs RN de changer d'opinion ! Là encore, c'est prendre le risque de remettre en selle un RN qui est vraiment à la peine sur les municipales. Le vrai sujet de ces municipales, ce n'est pas le risque de progression du RN.

Au final, LREM ne gagnera aucune grande ville, à part peut-être Le Havre, car c'est Édouard Philippe lui-même qui mène la liste. Ailleurs, ils seront, au mieux, les arbitres du second tour, par leur capacité à se maintenir, et donc à créer des triangulaires ou des quadrangulaires. Quel maire sortant irait s'embêter à prendre sur sa liste des amateurs, certes parfois sympathiques, membres d'un parti en voie de discrédit accéléré ? L'équation était compliquée dès le départ pour LREM, mais à aucun moment, il n'auront réussi à sauver le moindre meuble. Il n'y a aucune raison pour que les départementales et les régionales se passent autrement que les municipales. Emmanuel Macron risque d'aborder la campagne présidentielle de 2022 avec un parti politique dans le même en état qu'en 2017, voire pire, car même plus crédible.