Le gouvernement vient de présenter le texte du projet de loi de réforme des retraites, accompagné des documents annexes. Ce n'est rien de dire que je suis perplexe, si ce n'est un peu atterré par la méthode, qui sera probablement enseignée, plus tard, comme le cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire. Cette réforme dite "systématique" du système des retraites est annoncée depuis le début du mandat. C'est même une promesse de campagne, qui justifie aux yeux des marcheurs qu'il ne faille rien lâcher. Le gouvernement a tellement dit qu'il y tenait absolument, que tout recul ou retrait sera considéré comme une défaite politique majeure pour Emmanuel Macron. Pourtant, cet sujet s'enfonce tous les jours un peu plus dans l'impasse. Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à comprendre où le gouvernement veut en venir.

Je n'arrive pas à comprendre ce qu'à pu faire Jean-Paul Delevoye, pendant les deux années où il était censé discuter et négocier avec les partenaires sociaux. Il a sorti des préconisations en juillet 2019, mais le projet a tellement bougé, qu'au final, ce qui est présenté n'est plus vraiment ce qui a été discuté. Au point qu'il est nécessaire de recommencer un round de négociations, avec une conférence de financement qui s'ouvre prochainement. Cela donne un sentiment de grande impréparation, qui ne fait pas sérieux, alors même qu'on nous serine que c'est l'un des "marqueurs" du quinquennat. Une telle méthode ne peut que semer le doute, et faire croire qu'il existe des intentions cachées. La polémique autour du gestionnaire d'actifs BlackRock, est emblématique. Alors même que le système de retraite par répartition est conservé, certains suspectent le gouvernement de vouloir instaurer, en douce, une part de retraite par capitalisation. La crédibilité de la parole gouvernementale sur ce dossier est basse, et Emmanuel Macron ne doit s'en prendre qu'à lui-même.

Après avoir traîné, voilà que d'un seul coup, le gouvernement veut accélérer, en bâclant les débats parlementaires. Le texte vient d'être publié ce vendredi 24 janvier, avec une étude d'impact de plus de 1000 pages, alors que les députés n'ont qu'une semaine pour tout lire et rédiger leurs amendements. En effet, la commission commencera l'examen des amendements dès le lundi 3 février. C'est un délai totalement intenable, qui ne permettra aucun examen au fond. Le Conseil d'Etat, dans son étude, considère que, lui non plus, n'a pas eu le temps de faire son travail, et ne garantit pas la solidité juridique de la réforme. C'est une première, qui n'augure rien de bon, sur le plan technique, et pourrait très mal se finir. Une telle précipitation est un signe de mépris pour le Parlement, qui ne manquera pas d'être souligné. On sait qu'Emmanuel Macron s’assoit volontiers sur les contre-pouvoirs et les corps intermédiaires, mais à ce point là, c'est inédit. Au bout de deux ans et demi de mandat, il n'a toujours pas compris que le rôle profond des débats parlementaires, c'est de permettre un débat, qui à défaut de créer un consensus (là, ils n'essayent même pas) canalise les expressions politiques et évite que cela ne parte dans tous les sens, dans la rue.

Politiquement, la manière dont est menée la réforme est une catastrophe. L'opposition ayant été totalement écartée, les débats parlementaires vont être houleux (et j'euphémise) avec une obstruction comme on n'en a pas vu depuis longtemps. Ça risque de secouer autant qu'en juillet 2018, pendant l'affaire Benalla. Les députés LREM ont intérêt à avoir les nerfs solides. Le tout devrait se terminer par un passage en force du gouvernement (je prends les paris sur un vote bloqué) et le dépôt d'une motion de censure par l'opposition, qui veut ainsi finir en apothéose. Tout cela en pleine campagne des municipales, où les candidats LREM (quand il y en a) sont assez mal embringués. Je me demande qui a eu l'idée d'un tel timing. En effet, si l'opposition gagne la guerre de communication pendant les débats parlementaires, c'est un désastre électoral qui attend la majorité. Je n'avais pas compris la promesse du candidat Macron de "faire de la politique autrement", comme une volonté de passer en force. Même si ses troupes parlementaires tiennent le choc, c'est une partie de l'électorat modéré qui pourrait ne pas apprécier, et décrocher. C'est d'autant plus qu'ils pourront le faire immédiatement, à chaud, les 15 et 22 mars.

Ce qui est encore plus dangereux, c'est qu'on ne passe pas en force dans un pays aussi divisé que la France de 2020, qui connait un niveau de tension et de violence jamais vu. Les éléments les plus radicaux de l'opposition à la réforme sont en roue libre, et les leaders de la CGT semblent ne plus avoir vraiment le contrôle de leurs troupes. Entre coupures de courant sauvage, et dégradations de permanences électorales de parlementaires de la majorité, on est très haut dans le risque. Continuer à accélérer, en faisant un doigt d'honneur à ses opposants, c'est juste totalement irresponsable de la part du gouvernement.