Voici un texte du théologien protestant Dietrich Bonhoeffer, publié dans "Résistance et soumission" pendant sa captivité (il meurt exécuté par les nazis). La force de ce texte est que près de 75 ans après avoir été écrit, il garde une telle résonance quand on regarde ce qu'est le débat public, en France, en 2020...

La sottise est une ennemie du bien plus dangereuse que la méchanceté. On peut protester contre le mal, le mettre à nu, l’empêcher par la force; le mal porte toujours en soi un germe d’autodésagrégation, en laissant derrière soi un malaise. Nous sommes impuissants contre la sottise. Nous n’obtenons rien, ni par nos protestations ni par la force; le raisonnement n’opère pas; les faits qui contredisent ses préjugés, le sot ne voit pas la nécessité de les croire - dans ce cas, il va jusqu’à devenir critique- et lorsqu’ils sont inattaquables, il peut les mettre de côté comme cas isolés sans signification.

Contrairement au méchant, le sot est entièrement satisfait de lui-même; il devient même dangereux lorsque, facilement irrité, il passe à l’attaque. C’est pourquoi la prudence est de mise davantage face au sot que face au méchant. Nous n’essaierons plus jamais de convaincre le sot par le raisonnement; ce procédé est absurde et dangereux. Pour avoir prise sur la bêtise, il nous faut chercher à comprendre son essence. Elle est un manque qui n’est certainement pas intellectuel, mais bien plutôt humain. Il existe des gens d’une grande souplesse intellectuelle qui sont sots, et d’autres qui, bien qu’engourdis intellectuellement, sont intelligents. A notre grande surprise, nous avons fait cette découverte dans des situations précises. On constate que la sottise n’est pas un défaut inné, mais que, dans certaines circonstances, les gens s’abêtissent ou se laissent abêtir. Nous observons en outre que chez les solitaires ce défaut est plus rare que chez les gens ou dans les groupes qui penchent vers la sociabilité ou qui y sont contraints. Ainsi, la sottise semble être un problème sociologique plutôt que psychologique. Elle est une forme spéciale de l’influence des circonstances historiques sur l’homme, une manifestation psychologique qui accompagne un certain état de choses. En y regardant de plus près, nous constatons que n’importe quel grand déploiement de puissance extérieure, politique ou religieuse, frappe de sottise une grande partie de l’humanité. Cela semble être carrément une loi psycho-sociologique. La puissance des uns a besoin de la sottise des autres.

Dans ce processus, certaines aptitudes de l’homme, comme l’intelligence, ne viennent pas à manquer brusquement, pas plus qu’elles ne s’étiolent, mais, sous l’influence écrasante de ce déploiement de puissance, l’homme est privé de son indépendance intérieure et renonce consciemment ou inconsciemment, dans telle ou telle situation, à une attitude personnelle. Qu’on ne s’y trompe pas: l’obstination fréquente du sot ne doit pas nous faire croire qu’il agit ou pense de façon autonome. Dans la discussion, on sent nettement que ce n’est pas à lui personnellement qu’on a à faire, mais aux grands mots qui le possèdent. Il subit un charme, il est aveugle. On abuse de sa personne, on l’aliène. Devenu ainsi un instrument dépourvu de volonté propre, le sot sera prêt à commettre n’importe quelle mauvaise action, et en même temps incapable de la reconnaître comme telle. C’est là le danger d’un abus diabolique. Par là, des hommes pourront être abîmés pour toujours.

Il saute alors aux yeux, précisément, que seul un acte de libération peut vaincre la bêtise, et non pas le raisonnement. On est obligé de convenir qu’une vraie libération intérieure ne peut intervenir que lorsqu’elle est précédée d’une libération extérieure; jusque là, il nous faut renoncer à toute tentative de convaincre le sot. Cet état de choses explique d’ailleurs pourquoi nous nous efforçons toujours en vain de savoir ce que “le peuple” pense réellement, et pourquoi cette question est si inutile pour celui qui pense et agit de façon responsable, toujours dans certaines circonstances. Le texte biblique qui dit : “la crainte de l’Eternel est le commencement de la sagesse” (Ps 111:10) déclare que la libération intérieure de l’homme responsable est la seule victoire véritable sur la sottise. Du reste, ces pensées sur la bêtise sont consolantes en ce sens qu’elles ne permettent absolument pas de croire sotte la majorité des hommes en toute circonstance.

Les autorités attendront-elles davantage de la sottise des hommes ou de leur intelligence et de leur liberté intérieure ? Tout dépendra de cela.