La France est politiquement malade. Cela fait bien plus longtemps que 2017 que le processus délétère de la dissolution de l'appareil d'Etat a été engagé. Depuis une vingtaine d'années, à force de restructurations et de coupes dans les effectifs, il ne reste plus grand chose de l'Etat régalien, celui de l'ordre public, des services à la population et du vivre ensemble. Un recul qui se paie aujourd'hui par un sentiment d'abandon et de colère de larges pans de la population, et surtout, par une véritable incapacité des politiques à agir.

Le maillage de l'appareil d'Etat sur les territoires est réduit à son strict minimum. Il est même par endroit en dessous de la ligne de flottaison. L'administration territoriale, avec ses directions départementales, ça n'existe plus. Le préfet, débordé de boulot, est environné de services "transversaux", c'est à dire faisant un peu de tout, se replie sur les tâches essentielles. Quand on se penche sur ce qui se passe concrètement dans une préfecture (ou pire, une sous-préfecture) de province, on a l'impression d'être dans un service des urgences d'un hôpital. Les agents n'ont plus de moyens, plus de motivation, et cela se ressent sur le niveau de recrutement des cadres supérieurs de la "territoriale". Il faut vraiment avoir la foi dans le service public pour entrer dans la préfectorale. Le désossage des services publics a touché des secteurs sensibles, comme le renseignement territorial. La casse des Renseignements Généraux, a rendu l’État, et donc les politiques, myopes sur les menaces. Ce n'est pas à coup de lois liberticides qu'on lutte contre le terrorisme, le communautarisme ou les extrêmes, mais avec des agents sur le terrain.

Aujourd'hui, il ne reste plus qu'une administration centrale déboussolée. Les directions de ministères à Paris sont devenues des machines à produire de la norme et des rapports, pour justifier ses effectifs et son existence. Entre l'abandon de missions, et l'absence d’appréhension de ce qui se passe réellement sur les territoires, elles sont en roue en libre. Cela donne des amendements législatifs comme celui qui prévoit que la délivrance de médicaments à l'unité nécessite d'être prévue par la loi, et organisée par un décret en Conseil d’État et un arrêté ministériel. Comme si les pharmaciens n'étaient finalement pas les plus à mêmes de le décider eux-mêmes, en fonction du médicament et du patient. Cette machine à réglementer tourne à vide et ne veut pas mourir, ce qui provoque encore davantage de chaos et de complications dans un appareil d’État de plus en plus dysfonctionnel, qui peine à recruter car il n'a plus les moyens de rivaliser avec les rémunérations du privé.

Cela donne ce que l'on voit aujourd'hui. Un État autrefois puissant et efficace qui n'est plus que l'ombre de lui-même et ne remplit plus la mission que la culture politique des français lui assigne. Les élus de la Nation en ont perdu toute capacité à agir efficacement et toute autorité morale. Cela était particulièrement criant avec François Hollande, mais pouvait déjà être perçu sous Sarkozy. Les Français ont cru que les problèmes venaient de leur classe politique, consanguine et déconnectée, et l'ont très largement renouvelée en 2017. Force est de constater aujourd'hui, que le mal est beaucoup plus profond, et vient du démantèlement de la puissance publique, tant dans ses fondement politiques et symboliques, que dans ses moyens d'action.

Le pays ne peut pas esquiver un débat sur le sujet. La demande de plus et de mieux d’État est de plus en plus criante. A raison, car derrière ces structures, c'est un des piliers de la Nation française, de ce qui est au fondement du "génie national", qui a été attaqué. La France est un pays qui a été construit par son appareil d’État. Ne pas le voir amène à des déconvenues douloureuses. Encore aujourd'hui, les français attendent beaucoup de la puissance publique, en partie par héritage historique, mais également parce que la société civile a toujours eu du mal à émerger pour prendre le relais. Là encore, c'est un héritage profond qui est en jeu : nous sommes un pays où les gens ne se font pas spontanément confiance. On passe son temps à regarder dans l'assiette de son voisin, pour s'insurger s'il en a un peu plus que nous, au nom d'une prétendue "égalité" qui est en fait une acrimonie entraînant un nivellement par le bas. L’État est le lieu où s'élabore les règles du "vivre-ensemble", par des processus parfois occultes ou détournés et propres à la France. Casser le système étatique, c'est casser la colonne vertébrale politique du pays. Il en résulte une violence qui ne cesse de monter, car une fonction vitale pour la communauté nationale, n'est plus assez bien remplie.

On est là des fondamentaux, sur lesquels un homme, fut-il de grande qualité, n'a aucune prise. Croire qu'on peut changer la culture politique profonde d'un pays en quelques mois, par la grâce d'une élection au suffrage universel relève de la méconnaissance profonde de ce qu'est la politique. C'est pourtant dans ce panneau que les marcheurs sont tombés, à la suite d'Emmanuel Macron. La crise des Gilets jaunes les a amenés à prendre conscience qu'ils ont fait fausse route, et que quelque chose ne fonctionne pas dans leur démarche et leur manière d'agir. Ils ne semblent malheureusement pas, et la réforme des retraites le montre, avoir trouvé les clés pour aller sur le bon chemin, en posant les bonnes questions. La crise que vit la France est avant tout la crise de son système étatique, qui a été trop affaibli et ne répond plus aux attentes des français. C'est par là qu'il faut commencer si on veut réparer le pays.