Le rôle des parlementaires est de faire la loi, et pour cela, ils disposent d'outils, comme les propositions de loi. La tentation existe, parfois, de détourner ces outils pour faire de la politique. C'est parfois risqué, car la procédure parlementaire n'est pas conçue pour servir de tribune médiatique, ni d'outil, pour l'opposition, de déstabilisation du gouvernement. La droite sénatoriale vient d'en faire l'expérience douloureuse.

Régulièrement, des créneaux sont réservés aux initiatives parlementaires, avec une semaine dédiée, tous les mois, aux propositions de loi de la majorité. Dans le cadre d'une de ces semaines, le groupe LR du Sénat a décidé de se faire plaisir, en inscrivant un texte visant à interdire le port du voile islamique aux personnes accompagnant bénévolement les sorties scolaires. Le sujet n'est pas choisi par hasard. La question est ultra sensible, et fait l'objet d'une compétition entre LR et le RN, à qui captera l'électorat hostile aux immigrés. Attaquer par ce biais des signes religieux permet à la droite d'envoyer des "messages" sans tomber sous le coup des accusations de xénophobie, mais si c'est cela le vrai moteur politique. La droite espère aussi, à cette occasion, obliger le gouvernement à venir sur un terrain où sa majorité est divisée, et se déchiquète régulièrement. Il était évident pour tous que cette proposition de loi n'avait strictement aucune chance d'arriver au terme du processus législatif et d'être promulguée au Journal officiel. Il s'agissait juste d'utiliser l'hémicycle comme une caisse de résonance médiatique.

Malheureusement pour le groupe LR, rien ne s'est passé comme prévu. Entre le moment où le texte a été inscrit à l'ordre du jour, et celui des débats, un élu régional RN, Julien Odoul, a allumé un incendie médiatique en s'en prenant à une femme voilée, dans le public, lors d'une session du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Immédiatement, la polémique démarre et enflamme des médias audiovisuels, qui n'attendent que ça. A ce moment, on peut reconnaitre que les sénateurs ont du flair, et que leur proposition de loi arrive à point nommé, pour essayer de bénéficier de la vague médiatique. Au départ, les choses se présentent bien, avec une foule de journalistes en tribune de presse, attirés par l'odeur de la polémique politicienne. Mais au fil des débats, le jeu des postures dérive, et la droite sénatoriale se fait doubler par un trublion, le sénateur Jean-Louis Masson. Personnage atypique, il évolue politiquement quelque part entre Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, et ne recule devant aucune outrance. Il se lâche complètement et finit par comparer les femmes musulmanes voilées aux sorcières d'Halloween, dans un monologue qui tient du café du commerce, tant sur le fond que sur la forme. Les médias sont ravis et se précipitent sur la séquence, qui en arrive à occulter le reste des débats.

Bien entendu, la gauche surfe sur la vague, en cherchant à assimiler les sénateurs LR à ce propos très extrême, les accusant d'avoir ouvert la boite de Pandore, en inscrivant ce texte, et de faire ainsi le jeu du RN. L'attaque est facile, et n'est pas dénuée de fondement. Les LR se retrouvent sur la défensive, obligés de clamer qu'ils ne partagent pas cette position outrancière. Dans l'hémicycle, ils ne disposaient d'aucun moyen d'éviter le dérapage. Si un sénateur, même non inscrit comme Jean-Louis Masson, veut prendre la parole, il suffit de déposer des amendements, pour avoir automatiquement la parole. Il peut alors proférer les pires horreurs, car l'immunité parlementaire interdit toute sanction pour les propos tenus dans l'hémicycle.

Au final, la droite sénatoriale aura juste réussi à hystériser un peu plus un débat qui l'est déjà suffisamment. Cela s'est d'ailleurs retourné contre eux, la rapporteure LR et les sénateurs ayant voté le texte se faisant trainer dans la boue et insulter sur les réseaux sociaux. En effet, le droit parlementaire oblige à rendre public les votes des députés quand un scrutin public est demandé... et les noms sont ainsi livrés en pâture !