Depuis quelques temps, un "nouveau" mouvement politique, baptisé extinction rébellion, a fait son apparition dans les médias. A la base, les bonnes vieilles méthodes du happening médiatique, pratiquées de longue date par les militants gauchistes. Montrer ses fesses, bloquer la circulation, autant de moyens d'attirer les médias, permettant d'utiliser le micro ainsi tendu pour placer son message. La promotion de produits de l'industrie culturelle fonctionne aussi comme ça. Dernier exemple en date, ce cher Alain Souchon, gentil papy de 75 ans, qui trouve que Paris est devenue sale et violente. La mini-polémique ainsi déclenchée permettra de faire parler de son dernier disque, qui ne sera certainement celui qu'on retiendra le plus de sa longue carrière.

Certes, ce type d'action peut avoir une utilité, par la pression que cela met sur les dirigeants politiques. L'oeil rivé sur les chaînes d'information en continu, ils se sentent obligés de réagir à la moindre polémique. Un voile contesté, dans un hémicycle de province, et c'est tout le système polico-médiatique qui trépigne pendant 72 heures. Ces actions peuvent néanmoins avoir le mérite de faire émerger des questions, des causes, si elles trouvent une certaine résonance dans la population. Cette fonction de mise à l'agenda est à peu près tout ce que les actions médiatiques permettent. Après, quand il faut résoudre le problème, faire avancer une politique publique, changer les comportements des gens, ou des entreprises, c'est une autre paire de manche. Cela demande de travailler, de se plonger dans la technicité, de déployer des moyens importants, pour des processus qui prennent du temps, et n'intéressent absolument pas les médias.

Pourtant, ce sont ces actions concrètes qui font changer le monde. Le blocage de la rue de Rivoli à Paris, ou le fait de provoquer des retards dans le métro de Londres ne permettront pas d'éviter la catastrophe climatique. C'est un véritable changement culturel qui doit être mené pour modifier les modes de vie. Trier ses déchets, c'est bien, mais c'est largement insuffisant. On en est à se poser la question du régime alimentaire (viande ou pas, produits importés ou locaux), des déplacements (faut-il encore prendre l'avion, voire, faut-il renoncer aux voyages lointains). Si la conscience de la nécessité de changer radicalement arrive progressivement, les gens (moi le premier) sont un peu désemparés pour la mise en œuvre concrète, faute d'une offre de biens et services réellement "sauvetage de planète" et surtout, d'une bonne connaissance de ce qui existe. Il faut qu'il existe une alternative entre continuer à flamber comme hier, et revenir à l'âge de pierre, à vivre dans des grottes. Je vis dans une grande ville, avec des contraintes sur lesquelles je n'ai, individuellement, que peu, voire pas d'emprise.

La première étape consiste à rétablir une intermédiation de confiance. L'avenir des médias n'est plus dans le scoop et le fait d'être le premier à donner une information. Ce qui compte, c'est la confiance établie avec le lecteur/spectateur. Sur ce plan, les médias audiovisuels touchent régulièrement le fond (il n'y a qu'à voir le week-end d'emballement autour de l'affaire Dupont de Ligonnès). C'est une opinion personnelle, mais je pense que l'image est un mauvaise vecteur d'information, qui vire presque toujours au divertissement. Mieux vaut l'écrit, ou pour ceux qui n'aiment pas lire, le son. C'est largement suffisant pour s'informer. L'autre travers est le biais militant, avec un but qui n'est pas d'informer mais de diffuser des opinions, en s'efforçant de les faire partager (en se dissimulant plus ou moins derrière une apparence de "neutralité"). Là encore, la confiance ne peut pas s'établir, si on cherche de l'information (et pas des confirmations de ses opinions). Vouloir sauver la planète nécessite de documenter et de diffuser ce qui se fait, les "bonnes pratiques" mais aussi les débats et controverses autour de ses sujets, en pariant sur l'intelligence des gens, qui sont assez grands, dans leur immense majorité, pour se faire leur propre opinion. Noyé dans la masse du flot médiatique, je ne vois pas où trouver cette information non faussée que je cherche, qui me permet de répondre à une question simple : "qu'est ce que je dois faire, concrètement, à mon échelle, pour essayer d'enrayer le désastre du changement climatique ? Quels comportements individuels, quels engagements collectifs ?"

La deuxième étape est d'organiser la pression citoyenne, non pas pour imposer aux politiques de se bouger, mais pour que les citoyens prennent eux-mêmes les choses en mains. Des initiatives existent, mais elles restent isolées, et n'arrivent pas à passer à la massification pourtant nécessaire. En France, on attends trop de choses de la puissance publique, ce qui est un problème de fond. Là encore, trop de gens de bonne volonté, qui s'engageraient volontiers dans quelque chose de concret, ne sont pas outillés, informés, pour lancer ou rejoindre une initiative de transformation réelle de la société. Même au sein des entreprises, petites et grandes, les gens sont mûrs pour changer et faire évoluer les pratiques. A condition de savoir quoi faire, qu'on leur propose des choses réalisables, avec une feuille de route, et pas seulement des objectifs, parfois irréalistes, avec l'injonction de les atteindre.

La prise de conscience, c'est bien, mais c'est assez largement fait. Il faut arriver à passer à l'échelon supérieur, à l'accélération des changements de comportements. Nous ne sommes malheureusement pas assez bien outillé. C'est là qu'il faudrait mettre les forces et énergies disponibles, pas dans de l'agitation médiatique, flatteuse pour l'ego de ceux qui s'y adonnent, mais aux effets limités (quand ils ne sont pas contre-productifs) pour la cause qu'ils prétendent défendre.