Lundi 16 septembre, Emmanuel Macron a fait un discours d'une heure devant les députés, façon patron de boite lors du séminaire des cadres. En cette rentrée, il rappelle quelques règles, indique les sujets prioritaires, développe sa pensée et son état d'esprit. Tout cela dans un huis clos très relatif. Entre les députés qui twittent directement et une dizaine de journalistes politiques, qui eux aussi, semblent suivre en direct ou en léger différé, tout sort rapidement. Du moins, un verbatim incomplet, reconstitué avec des morceaux recollés, sans le contexte et l'ambiance. Il n'en faut pas plus pour que les journalistes et commentateurs parisiens s'enflamment, à partir d'un passage consacré à l'immigration parsemé de petites phrases et mots chocs. On en arriverait à croire, en lisant rapidement tous ces articles, qu'Emmanuel Macron est sur le point d'adopter le programme de Marine Le Pen sur le sujet, que la moitié du groupe LRM est en feu, et que c'est le fait politique du jour, si ce n'est de la semaine.

Reprenons les mots, tels qu'on peut les reconstituer à travers différents articles de presse. Il explique que la politique française en matière de traitement des demandes d'asile ne fonctionne pas bien, qu'il y a encore trop de fraudes, avec des failles exploitées par des passeurs. Cette défaillance du service public provoque des tensions sociales, le sujet de l'immigration étant particulièrement sensible. Il explique également que les classes dirigeantes (dont lui et la totalité de l'assistance, ce soir-là, font partie) n'apportent pas une attention assez soutenue à ce sujet, ni une réponse adéquate, car il n'y sont pas confrontés dans leur quotidien. Or, c'est loin d'être le cas des couches populaires, qui vivent très différemment le problème, car ils en supportent tous les inconvénients et désagréments en termes de qualité de vie. De ce fait, Marine Le Pen trouve une audience très forte dans les couches populaires, car elle formule des constats et des propositions qui y trouvent une résonance forte, car ils répondent à un vécu. Chose que les autres partis n'arrivent pas à faire, faute d'écouter réellement (ou pire, s'en foutant complètement) la situation de ces couches populaires. Cela se traduit pas des résultats électoraux élevés pour le RN, et que cela embête bien Emmanuel Macron. En effet, vu qu'il a éclaté la gauche en 2017, puis la droite en 2019, Marine Le Pen reste le seul adversaire politique à faire des scores à deux chiffres aux élections.

Qu'Emmanuel Macron veuille aller sur le terrain de la politique migratoire, à des fins électoralistes et politiciennes, cela ne fait guère de doute, et c'est compréhensible. On peut penser que le fonctionnement du système de traitement des demandes d'asile devrait connaitre prochainement des modifications (et rêvons, des moyens supplémentaires pour que les fonctionnaires qui en ont la charge puissent faire correctement leur boulot). Ce sont à peu près les seuls éléments sûrs dont on dispose. Les pistes qui semblent se dessiner ne font état que de projets et de rapports qui doivent être rendus. Attendons de voir, et si les craintes exprimées par certains sont peut-être excessives, elles peuvent aussi se révéler finalement fondées. La prudence s'impose donc sur ce volet "politique publique" et rien ne dit qu'Emmanuel Macron va supprimer le droit d'asile ou détruire l'aide médicale d'Etat. On est a mi-mandat, et pour l'instant, on n'a rien vu de tout ça. Ce qui domine, c'est davantage une continuité avec les politiques menées sous le précédent quinquennat (ce qui n'est pas très glorieux).

Je suis donc un peu désespéré de lire, sur le site Slate, un papier d'un chroniqueur-éditoraliste, dont voici le chapô "Dans l'espoir de séduire l'électorat lepéniste, le président ressort les vieux clichés du bourgeois humaniste et de l'ouvrier xénophobe." S'en suit un long papier où l'auteur plaque ses clichés et donne son avis, sur les quelques mots qui lui ont été rapportés comme étant ceux du chef de l'Etat. L'article est caricatural, mais malheureusement, donne un peu le ton de la manière dont ce discours a été traité. Sur le Huffington Post, le papier donne la parole à Sonia Krimi, députée LRM très indépendante et très à gauche, qui elle aussi, embraye direct, alors même qu'elle n'était pas présente lors du discours, et n'a donc fait que ouï-dire. Deuxième interrogé, Aurélien Taché, jeune député de l'aile gauche, ultra-politique (formé au MJS et qui en a gardé quelque chose), abonné aux passages médias. Ces deux députés sont connus pour leurs prises de positions très libres et très à gauche, et ne reflètent pas vraiment la position de l'ensemble du groupe. Un choix d'interlocuteur qui n'est pas vraiment innocent et neutre. Libé est dans la même veine, rassemblant des déclarations de différents ministres (en fait deux ministres de second rang), aff pour plaquer dès le premier paragraphe une analyse politique qui consiste à dire qu'Emmanuel Macron se place dans les pas de Nicolas Sarkozy et court après Marine Le Pen en singeant son programme sur l'immigration.

J'ai un sentiment de malaise face à cette fixation généralisée sur un point d'un discours qui a duré facilement une heure, où Emmanuel Macron a dit plein de choses, sur d'autres sujets. Comme trop souvent, quand il y a plusieurs sujets, l'un d'entre eux prend le pas sur les autres, et sature l'espace. Le Figaro, comme on pouvait s'en douter, a également mis le paquet (pas dans la même tonalité que Libé, évidemment). Le Monde en fait un édito et plusieurs papiers. J'ai comme l'impression que Macron aurait dit autre chose sur l'immigration, c'est quand même ce point qui aurait retenu l'attention. Cela interroge sur la manière dont les médias sélectionnent et hiérarchisent l'information. Ces quelques phrases prononcées valaient-elles vraiment autant d'encre et d'octets ? Les Gilets jaunes ne sont pas privés d'appuyer sur ce questionnement, pour critiquer (voire pire) les médias "nationaux", qu'ils accusent de n'écouter que leurs propres obsessions, pour définir ce qui doit être traité, et l'angle pour ce faire. Visiblement, la leçon n'a pas été entendue et les médias nationaux sont restés exactement sur la même ligne, avec un traitement selon les grilles de lecture habituelles.