Médiapart vient de tirer une salve de missiles contre François de Rugy, ancien président de l'Assemblée nationale et actuel ministre de la Transition écologique. On y apprend qu'il aurait mené, avec son épouse, la "vie de château" à l'hôtel de Lassay quand il était président de l'Assemblée, qu'il aurait fait réaliser des travaux somptuaires dans son appartement de fonction de ministre, qu'il aurait indument bénéficié d'un logement social, et qu'en prime, sa directrice de cabinet aurait, elle aussi, un logement social, et qu'elle ne l'aurait pas occupé pendant 12 ans...

Cette série d'articles me laisse perplexe, et suscite même chez moi un malaise. Fabrice Arfi est un journaliste rigoureux, qui a sorti des affaires authentiquement scandaleuses (Cahuzac, Bettencourt...). J'ai donc a priori confiance dans ce qu'il écrit. Sauf que cette fois-ci, je trouve son travail un peu léger, pour ne pas dire pire. A partir de quelques éléments réels, toute une mayonnaise a été montée, avec une dose de mauvaise foi et de partialité qui me surprend et me déçoit. En effet, tous les articles sont à charge, et quand on regarde les choses avec impartialité, les baudruches se dégonflent vite. C'est extrêmement décevant de la part de Médiapart, et écorne leur image.

Sur la vie de château. Oui, l'hôtel de Lassay est un endroit splendide, qui illustre bien l'expression "les ors de la République". C'est la résidence officielle du président de l'Assemblée, qui y dispose d'un logement. Pour tout dire, seuls les salons d'honneur du rez-de-chaussée sont splendides. A l'étage (j'y suis déjà allé), ce sont des bureaux tout ce qu'il y a de plus fonctionnel et "normal". L'appartement de fonction est un trois pièces sans prétention. Les lieux sont utilisés pour les missions de représentation, liées à la fonction de président de l'Assemblée. Il y a donc toute l'infrastructure hôtelière (cuisine, caves, services de vaisselle...) ainsi que le personnel dédié. Il faut reconnaitre que la tentation peut être grande d'utiliser tout cela à des fins purement privées. Reste à délimiter ce qui relève du privé et du professionnel, quand vous résidez dans un logement de fonction doté de personnel de service... Je ne vois pas le problème quand les serveurs, par pure gentillesse, mettent quelques fleurs sur une table où il n'y a que deux couverts, à, la Saint-Valentin.

Dans le cas qui nous occupe, il s'agit d'une dizaine de dîners, que le président a demandé à son épouse de lui organiser, pour lui faire rencontrer des personnalités intéressantes, qui peuvent lui apporter des analyses et des informations utiles à l'exercice de sa fonction. Rien que de très ordinaire, vu l'agenda chargé des hommes politiques, les repas sont des moments de travail, qui permettent de voir du monde. Parfois, c'est très directement lié aux dossiers en cours, parfois, c'est plus pour prendre l'air du temps, écouter des analyses politiques, découvrir des gens et entretenir votre carnet d'adresses. Cela ne me choque pas qu'un homme politique le fasse. Quand il dispose d'une résidence de fonction aussi bien équipée que l'hôtel de Lassay, il aurait tort de ne pas l'utiliser. Là où on entre dans la zone grise, c'est que beaucoup d'invités faisaient partie du cercle relationnel de Madame de Rugy, organisatrice de ces diners. Il y a là une imprudence, car même si ces invités répondent à tous les critères objectifs pour être invités à ce genre de dîners, la suspicion existe. Cela amène à se poser la deuxième vraie question posée par cette affaire : faut-il que le conjoint participe ainsi aux activités politiques de son époux ? Tout dépend si le conjoint est conscient des enjeux et doté de suffisamment de sens politique pour éviter les erreurs, et se limiter à de simples fonctions protocolaires. Mais parfois, le soutien moral, le "regard extérieur" du conjoint est précieux pour un élu. Là encore, la frontière est délicate à tracer, il est facile de la franchir sans s'en rendre compte, et de se retrouver exposé aux critiques.

Le fond de la critique portée par Médiapart est de savoir si Séverine de Rugy a fait profiter ses amis de la résidence de son mari, et accessoirement, les a régalés au delà de ce qui se pratique ordinairement. Quand on ramène la question à cela, on voit que l'ampleur potentielle du scandale est assez limitée, mais n'est pas totalement inintéressante. Médiapart a choisi de mettre le paquet pour répondre que la limite a été largement franchie. Ils l'ont fait, non pas tellement par le texte, mais avec un choix de photos qui a beaucoup joué dans l'ampleur médiatique de l'affaire. Il n'y aurait pas eu cette image de homards, les choses n'auraient pas aussi bien "pris" dans l'opinion. Que penser d'un article dont la force de frappe principale est une image non sourcée ? L'article aurait mérité d'être creusé davantage. Un seul invité est cité, Jean-Michel Aphatie, et va dans le sens de la démonstration des auteurs de l'article : "c'était une soirée privée". J'aurais aimé que d'autres soient interrogés. Si Médiapart ne l'a pas fait, FranceInfo s'en est occupé, et le son de cloche est très différent. La plupart des invités ont trouvé ces diners "dans les normes de ce qui pratique habituellement", ni mieux, ni pire que dans les autres ministères. La plupart ont estimé que c'était des rencontres "professionnelles" où ils ont pu discuter, échanger, bref, faire ce qu'on fait habituellement dans les "dîners en ville". Que la pratique choque, je peux le concevoir, mais alors, pourquoi se focaliser sur François de Rugy et lui faire porter tous les péchés des mondanités parisiennes ?

Médiapart a enchainé sur un "logement social" dont aurait bénéficié François de Rugy, à Orvault, dans la banlieue de Nantes. Le papier ne tient pas la route, et fait honte à ceux qui l'ont signé. Un article de Ouest-France démonte complètement l'accusation. En fait de "logement social", il s'agit d'un logement relevant d'un dispositif dit "scellier" où le propriétaire, en échange d'avantage fiscaux, s'engage à louer un peu moins cher. Lorsque François de Rugy a voulu louer, il entrait dans les clous. Personne ne s'est posé de questions, le bail a été signé et c'est terminé. Là dessus, Médiapart surenchérit, en indiquant que cette année là, François de Rugy ne payait pas d'impôts sur le revenu, car il avait fait de gros dons à son parti. Cette pratique est la norme à gauche, où les partis prélèvent des sommes, parfois importantes, sur leurs élus. Il suffit que François de Rugy n'ait pas, pendant quelques temps, réglé ses cotisations, pour se retrouver avec un gros arriéré. Le jour où il a déposé son dossier pour obtenir ce logement, il a juste bénéficié d'une bonne "conjonction des astres" sans que rien ne vienne prouver qu'il l'ait organisée.

Troisième étage de la fusée, le logement social de la directrice de cabinet. Là encore, le dossier est présenté uniquement à charge. Cette personne est une haut-fonctionnaire. En 2001, elle vient de quitter un poste avec logement de fonction, est en procédure de divorce, avec un enfant mineur avec elle. L'Etat s'occupant de ses agents, elle a pu obtenir un logement social, sur le quota réservé aux fonctionnaires. Elle n'a donc pas pris la place d'une personne en liste d'attente, puisque les demandes "ordinaires" relèvent d'autres procédures. En 2006, elle repart sur un poste de préfète, et enchaîne sans discontinuer jusqu'en 2018. Un préfet peut sauter du jour au lendemain, sans préavis, et doit libérer très vite le logement de fonction. Si elle enchaine sur un autre poste, c'est un simple déménagement. Si ce n'est pas le cas, elle est à la rue. D'où l'importance d'avoir, à coté, un autre logement, pour se retourner. Certes, le fait que ce logement de secours soit un logement social pose question, quand on connait la demande à Paris. Mais quand on regarde la situation de cette préfète, on peut comprendre que vu ses fonctions très prenantes, elle n'a pas nécessairement percuté, ni pris le temps de se trouver un autre logement. Si, avant de juger, on se mettait à sa place, et se demandait ce que l'on aurait fait, nous, dans la même situation et les mêmes contraintes ? La plus grande faute de François de Rugy, dans cette affaire, est d'avoir viré immédiatement sa directrice de cabinet. Une attitude à mes yeux bien plus grave et disqualifiante, pour un élu, que d'avoir fait servir du homard à ses invités.

Mon malaise vient aussi du fait qu'on se contente de juger le personnel politique uniquement sur l'utilisation à des fins personnelles, des moyens mis à leur disposition, et sur des questions d'enrichissement illicite. Bien entendu, cet aspect est important, et les époux Balkany méritent largement de faire un séjour en prison. Mais un responsable politique, c'est aussi un personne qui prend des décisions de politique publique qui engagent le pays. Or, il est extrêmement rare que les élus soient attaqués aussi violemment pour les décisions de fond qu'ils prennent. A mon avis, Dominique de Villepin n'a pas été assez attaqué pour plusieurs décisions qu'il a prises, comme la privatisation des autoroutes. Nos dirigeants prennent parfois des décisions contestables, voire dangereuses pour le pays, mais ils ne sont cloués au pilori qu'en cas d'atteinte à la probité.

J'estime que ce biais dans le contrôle de l'action des élus est préjudiciable à la démocratie. La question de la probité est importante, mais elle ne doit pas occulter que lorsqu'en tant que citoyen, on "demande des comptes", ce n'est pas juste de ce que les élus ont fait de leurs frais de mandat, mais de ce qu'ils ont fait de leur mandat.