Aux élections européennes, la République en marche a désigné comme tête de liste Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes. Sur le papier, ça pouvait coller, car elle maîtrise parfaitement les enjeux européens, connait les règles et les personnes à Bruxelles. La campagne et ses premiers pas à Bruxelles ont révélé qu'il s'agissait en fait d'un choix désastreux, du fait de son absence quasi-totale de sens politique et de charisme. On aurait pu penser que la leçon avait été apprise et que l'erreur ne serait pas reproduite. Et bien non, moins de deux mois après, en Marche s'apprête à nouveau à planter une élection à sa portée, en misant sur le mauvais cheval, avec l'investiture de Benjamin Griveaux pour la mairie de Paris. C'est d'autant plus désespérant qu'en interne, le parti présidentiel avait le bon candidat, en la personne de Cédric Villani.

Les municipales sont une élection particulière, où afficher la trombine d'Emmanuel Macron sur ses documents de campagne ne suffit pas à faire gagner. Il faut que le candidat ait des qualités personnelles qui fassent que l'on ait envie de voter pour lui, et fasse réellement campagne. Car face à Anne Hidalgo, la campagne sera rude, et portera davantage sur les candidats, leur personnalité, que sur leur bilan ou leur programme. Aux municipales, quelle que soit la taille de la commune, les contraintes et les enjeux s'imposent à tous les candidats, et la différentiation ne se fait pas tant sur les choix à opérer, que sur leur priorisation et leur valorisation symbolique. L'une des premières choses que l'on regarde, chez un candidat, c'est son charisme, sa capacité à impulser, mais aussi à représenter. Est-ce que je serais fier que le candidat soit mon maire ? Est-ce qu'il incarne bien la ville, telle que je la vis et la vois ? Dans une grande ville comme Paris, un maire doit avoir une vraie stature, faire rêver et séduire. Sur ce plan, il n'y a pas photo, Villani fait beaucoup plus rêver que Griveaux. Un scientifique internationalement reconnu, qui a enseigné dans les grandes universités américaine, c'est quand même autre chose, aux yeux d'un parisien, qu'un ancien vice-président du conseil général de Saône-et-Loire, qui a fait un passage comme lobbyiste chez un promoteur immobilier.

Sur le plan du dynamisme et de la précampagne, il n'y a pas photo non plus. Griveaux, depuis 2017, clame qu'il est l'oint du président, que cette onction suffit à lui donner toute légitimité pour diriger. Depuis cette époque, il n'a pas fait réellement campagne, il s'est juste contenté de verrouiller les appareils politiques, afin d'empêcher des rivaux d'émerger. Ce n'est pas compliqué, dans un système ultra-centralisé autour du chef, de publier des tribunes signées par des élus sortants qui cherchent à être reconduits. C'est autre chose de remplir un théâtre de 600 personnes, quand on est outsider, et d'attirer autour de soi des personnalités représentatives de la société civile. Une campagne municipale se gagne en allant voir les gens, les forces vives de la ville, pas en réunissant régulièrement les élus en place pour s'autocongratuler. Une campagne, c'est d'abord et avant tout une dynamique. Villani a montré, en toute fin de pré-campagne, qu'il avait la capacité de la créer, d'entraîner des gens, et d'obtenir des ralliements significatifs. A l'inverse de Griveaux, qui n'a rien impulsé de notable depuis sa sortie du gouvernement.

Sur le plan de l'adéquation avec la base militante, Villani surclasse également Griveaux. Ce dernier est un pur produit du PS, passé par les mandats locaux en province, et l'écurie présidentielle de DSK. Son atout est d'être monté très tôt dans la voiture Macron, et d'être un fidèle de la première heure, faisant partie du premier cercle avec lequel le chef de l’État a noué des liens affectifs. Pour le reste, sa pratique des bonnes vieilles ficelles et son attitude cassante ne sont pas franchement en phase avec l'esprit "marcheur". Celui-ci, qui alterne entre fraîcheur et candeur, veut faire de la politique autrement, faire monter de nouvelles têtes, renouveler le personnel politique. Cédric Villani, le mathématicien couverts d'honneur, qui n'avait jamais fait de politique avant, correspond bien mieux à ce qu'attend la base militante. Villani, c'est un peu l'une des belles réussites de la promesse de renouvellement de 2017. Le mettre sur la touche, au profit d'un apparatchik grisâtre, risque de décevoir fortement une base encore imprégné de l'esprit de la campagne de 2016 (avec ses mythes et ses fantasmes).

Sur un plan plus "tactique électorale", Villani était également mieux armé. Par un positionnement et un discours très "écolo-bobo", et une image décalée, il était en mesure d'aller grappiller des électeurs écologistes ou de centre-gauche, qui votent naturellement PS, donc Hidalgo. C'est sur ce segment que va se jouer l'élection, car la droite est atomisée. Les résultats des européennes ont montré que les électeurs LR classiques ont en partie basculé chez Macron. Les maires d'arrondissement de la droite modérée sont prêt à manger dans la main de n'importe quel candidat LRM, pour garder leur place. Encore plus à droite, c'est Rachida Dati qui tient la corde pour mener les listes "LR canal historique". Pas de quoi être inquiet pour le candidat LRM, qui peut donc se déporter un peu vers la gauche. Chose que Villani aurait fait mieux que Griveaux, qui n'arrivera pas à mordre significativement sur l'électorat naturel d'Anne Hidalgo.

La République en Marche avait tout pour gagner Paris, et donc clamer dans les médias que les élections municipales ont été un succès pour le mouvement et le président de la République. En désignant Benjamin Griveaux, elle donne toutes les chances à Anne Hidalgo de conserver son poste.