Le scrutin européen de mai 2019 est une étape de plus dans la reconfiguration politique, et une grande victoire pour Emmanuel Macron. Même si sa liste est arrivée deuxième, à moins d'un point de celle du RN, il gagne sur tous les tableaux, et se relance politiquement. Un petit miracle, après les six derniers mois, où le mouvement des Gilets jaunes a déstabilisé la majorité. Les électeurs sont toujours au rendez-vous, en nombre suffisant pour qu'une présidentielle, organisée maintenant, donne un deuxième tour Macron-Le Pen, avec victoire de Macron.

Première victoire, l'explosion en vol de LR. Le parti de droite a réalisé un score très bas (8,5%) mais surtout, et c'est ça le pire, a vu partir son coeur d'électorat, les personnes âgées aisées. Il suffit de voir le score dans le XVIe arrondissement de Paris, avec LREM à 46,10%, et LR à 24,22%. L'inverse aurait été un score plus attendu. Le choc est très brutal chez LR, qui n'attendait pas un tel décrochage, irrattrapable à un an des municipales. Gérard Larcher s'en est bien rendu compte, d'où sa réaction de panique, dès le mardi matin qui a suivi le scrutin. Laurent Wauquiez n'a tenu qu'une semaine, avant de jeter l'éponge, et les élus LR, désireux de sauver leurs mandats, commencent à quitter le navire. On peut comprendre que le maire de Saint-Cloud ait claqué la porte de LR, quand, dans sa commune, la liste Macron fait 42,45%, contre 17,47% pour LR. Le hold-up soigneusement préparé depuis 2017 a eu lieu, avec l'aide du RN, qui s'est chargé de faire les poches de LR en zone rurale, accentuant la débâcle. Aujourd'hui, la droite, c'est La République en Marche, avec une ligne libérale et modérée, qui visiblement convient parfaitement à une partie des électeurs qui ont voté Fillon en 2017. Ceux qui sont partis de LR ne sont pas prêts de revenir, tant que le duo Macron-Philippe sera aux manettes.

Cette opération rappelle furieusement le siphonnage du CNIP par les gaullistes, en 1962. Ce grand parti de droite avait dominé la IVe République, avec des figures comme Antoine Pinay. D'abord dans le gouvernement au début de la Ve République, le parti subi une chute brutale en 1962, lors des législatives. Ses électeurs trouvent finalement que l'UNR gaulliste est un parti donnant toutes les garanties à des électeurs de droite modérée. De plus, un certain Valéry Giscard d'Estaing créée une scission, en fondant les Républicains indépendants (RI), qui s'arrime à l'UNR. Il suffit aujourd'hui de remplacer CNIP par LR, UNR par la République en marche, et RI par Agir. Dans les années 80 et 90, le CNIP, devenu marginal, a servi de passerelle (et de blanchisserie) pour les transfuges du FN qui voulaient migrer vers le RPR. On voit mal aujourd'hui ce que pourrait être LR, à part une zone tampon entre LREM et le RN.

Deuxième victoire, la gauche est toujours aussi éclatée, et mieux, elle n'a pas réussi à se départager. Si elle a repris une partie des électeurs perdus en 2017, le paysage à gauche est tellement éclaté, que ce gain en électeurs ne se traduit pas en élus. Les scores très proches des Insoumis et du PS ne permettent pas de dire qu'une gauche radicale aurait pris l'ascendant sur une gauche réformiste, ou inversement. Pour LFI, le score est mauvais, et annonce une crise en interne. Les méthodes brutales et autoritaires de Mélenchon pouvaient être excusées, en interne, tant qu'il mène à la victoire électorale. Visiblement, les électeurs LFI ont été beaucoup moins indulgents que les militants, concernant les dérapages du boss, notamment lors de perquisitions. Ça va sans doute secouer, mais ne mènera nulle part, car Mélenchon est à la fois le ciment et le moteur du parti. Aucun autre leader pour LFI n'est envisageable en ce moment. Coté PS, le score est en soi un petit miracle, passant au dessus de la barre des 5% permettant d'avoir des élus, ce qui sauve Olivier Faure. Mais il reste insuffisant pour que les dinosaures proches de François Hollande ne tentent pas quelque chose. Cela risque de secouer aussi du coté du PS, qui pourrait passer pas mal de temps, prochainement, à des querelles internes dont il a le secret.

Entre les deux, il y a ce qu'il faut de ferments de division. Les Verts (dont c'est l'élection phare) ont réalisé un score honorable (ils ont fait déjà mieux) qui leur donne des ambitions. Pour un parti qui s'est replié sur sa base militante, ce score va justifier qu'ils fassent monter les enchères aux municipales, voire qu'ils partent seuls au premier tour. Une stratégie qui peut coûter cher si en face, LREM fait une razzia à droite, et sort largement en tête du premier tour. Coté génération.s, être au dessus de 3% permet d'être remboursé, et donc de ne pas être obligé de déposer le bilan. Cela permet de préparer la présidentielle de 2022, prochaine échéance d'un Benoît Hamon qui va se reposer un peu, histoire de récupérer des trois dernières années, qui ont été raides. Soyez assurés qu'il reviendra dans le jeu, et ce ne sera pas au bénéfice de l'union de la gauche, tellement les haines sont fortes. Elles sont d'autant plus irréconciliables qu'elles sont en partie irrationnelles. On se hait depuis tellement longtemps qu'on ne sait plus pourquoi. Mais on se poignarde allègrement, ce qui remet périodiquement des pièces dans la machine. Enfin, le PCF a trouvé, avec Ian Brossat, un leader qui peut toucher une cible électorale (certes, pas les ouvriers, mais du coté des jeunes urbains, ça cartonne) et qui est le premier, depuis Robert Hue, a être identifiable par les téléspectateurs. On peut gager qu'il ne va pas en rester là.

2017-2019, c'est la période charnière, qui ressemble beaucoup à 1958-1962. Macron n'est pas de Gaulle, mais les processus politiques se ressemblent beaucoup. La droite modérée a désormais un boulevard devant elle...