Dans sa conférence de presse du 25 avril, Emmanuel Macron a lancé une véritable offensive contre la haute fonction publique parisienne. Une vraie déclaration de guerre, même. Et il était temps, car s'il y a bien un point de blocage en France, il est dans un triangle entre Bercy, le Conseil d’État et la Cour des Comptes, dans ces "grands corps" de fonctionnaires, qui sont ceux qui mènent réellement le pays.

Le chef de l’État (lui-même issu et formé par ces grands corps) ouvre plusieurs fronts, tous complémentaires. Le premier, le plus visible, c'est la réforme de la formation, avec la fin de l'ENA et la disparition des "grands corps" dans un vaste chamboulement des déroulements de carrière. Actuellement, ces domaines sont largement auto-gérés par les grands corps, qui programment et placent les gens qu'ils ont repérés aux bonnes places, dans l'administration centrale, bien entendu, mais aussi dans les organismes para-étatiques et les grandes sociétés privées. Le terme "mafia" est souvent employé, il n'est pas totalement faux, tellement il existe une volonté de puissance et d'influence dans ces politiques de placement. Ce qui sauve, finalement, c'est qu'il existe plusieurs "mafias" concurrentes, qui se disputent les postes, ce qui permet parfois aux politiques d'arbitrer. Pas de choisir librement, mais au moins, de ne pas se voir imposer la personne à nommer, sans avoir d'alternative à opposer à la "suggestion" du corps de fonctionnaires concerné.

La deuxième attaque est la réduction du nombre d'organismes consultatifs, en concentrant les consultations et avis sur un Conseil économique, social et environnemental (CESE) dont on a rendu la composition incontrôlable (avec 150 citoyens tirés au sort). Ces organismes sont souvent peuplés de représentants des grands corps, qui, aux côtés des lobbies sectoriels concernés, élaborent les lignes directrices et les positions politiques. Un exemple parfait, dans sa composition comme dans ses dérives : le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA pour les intimes). Il sert de lieu de rencontre entre hauts fonctionnaires et lobbyistes des industries du divertissement. Il rend régulièrement des avis, fait des études (biaisées et confiées souvent aux mêmes...) et sert ainsi à mettre le tampon officiel de la République sur des positions politiques qui sont celles des acteurs économiques (et souvent en plus, bénéficiaires de coquettes subventions publiques). Chacun fait sa petite tambouille dans son coin, entre initiés et en toute consanguinité. Ce pan de la réforme fera quelques heureux au Sénat où, depuis des années, les rapports se multiplient pour dénoncer la spoliation du pouvoir politique, effectué par les hauts fonctionnaires, par le biais de ces autorités et conseils consultatifs. Le dernier en date, du sénateur Collombat, est particulièrement savoureux.

Le troisième volet est une réduction des effectifs dans les administrations centrales, au profit d'un vaste mouvement de déconcentration. En résumé, moins de fonctionnaires à Paris pour pondre des normes, et plus de fonctionnaires sur les territoires, dans les préfectures, pour appliquer intelligemment et avec souplesse, les normes qui existent. Une véritable révolution culturelle pour la fonction publique parisienne, plus préoccupée de raffiner encore et toujours les lois et règlements, que de voir comment elles s'appliquent. Ce volet de la réforme sera particulièrement brutal, car les fonctionnaires en poste à Paris n'iront pas en province. Question de choix de vie, mais également de fonction. Les deux types de postes sont très différents, ce ne sont pas les mêmes profils qui sont recherchés. Dans un deuxième temps, ça va être l'enfer en administration centrale car, comme pour les cabinets ministériels depuis 2017, ils vont essayer de faire autant de choses qu'avant, avec moins d'effectifs. Renoncer à certaines tâches demande un travail de deuil, car c'est une perte de pouvoir et d'influence.

Cerise sur le gâteau (ou dernier clou dans le cercueil), Emmanuel Macron souhaite lâcher la bride aux collectivités locales, en leur donnant un vrai pouvoir politique. Cela passe par une décentralisation accrue, et plus lisible, avec des compétences clairement réparties, et les moyens de les appliquer, autrement que par des dotations versées par l'Etat. Encore un levier de pouvoir en moins pour les administrations centrales. Le pire, c'est que cela s'accompagne d'un droit à la différenciation, les régions à particularisme ayant le droit d'adopter des règles adaptées à leur spécificité. L'horreur absolue pour les jacobins parisiens (dont le nid est au Conseil d'Etat) et l'enfer pour les administrations centrales qui s'aviseraient d'essayer d'encadrer tout cela.

Si Emmanuel Macron arrive à mener à bien ce paquet de réformes très cohérent, il va bouleverser l'armature administrative de la France, et casser cet "État profond" qui est à la fois l'armature, mais aussi le corset. Cela ne va pas se passer dans la douceur. Au contraire, il y aura du sang sur les murs. Le sang de qui ? Je n'en sais rien, car l’État profond a des ressources, et Emmanuel Macron bien peu d'alliés et de capital politique pour mener un combat où tous les coups seront permis.