Il faut souvent le regard d'un étranger pour faire ressortir les travers structurels d'un pays. Je ne peux donc que recommander la lecture de ce portrait de Juan Branco, le "radical chic", par Richard Werly, du journal suisse Le Temps. C'est un assassinat en règle, non pas tellement de Juan Branco, que de l'archétype qu'il représente, et derrière du romantisme révolutionnaire qui étreint régulièrement la jeunesse française, avant qu'elle ne bascule avec armes et bagages du coté de l'ordo-libéralisme, et aille faire de l'argent dans le privé.

Le délice de ce portrait est dans le dernier paragraphe, où le journaliste fait le parallèle entre Juan Branco et les gauchistes des années 60. Mêmes origines sociales, même parcours scolaire brillant, même radicalité en paroles, en écrits (avec parfois quelques débuts de pratiques). C'est brillant et ébouriffants, sans concession, comme on aime en France. Et puis quand on revient 20 ans après, on trouve des bourgeois assis. Quel meilleur exemple que Daniel Cohn-Bendit, Dany le rouge il y a 50 ans, aujourd'hui fidèle soutien d'Emmanuel Macron, qui mène une politique que ne renierait pas le général de Gaulle. Le journaliste met le doigt sur un problème structurel de l'élite française, qui a malheureusement mené le pays dans le gouffre où il se trouve.

Si la Révolution est belle et romantique (et permet à pas mal de narcissiques de se faire mousser), elle ne mène à rien si elle n'est que le fruit des cogitations de fils de bourgeois, dont l'avenir est assuré, car papa et maman ont de l'argent, et qu'ils sont nantis de bons diplômes, et des réseaux qui vont avec. Pourtant, c'est autour de ces théories fumeuses, pas vraiment partagées par d'autres couches sociales, que le débat politique et médiatique se fait. Il suffit de voir l'écho que peut avoir l'opuscule de Juan Branco, le révolutionnaire de Saint-Germain des prés. Il se vend apparemment très bien, du moins auprès des catégories sociales qui lisent encore des livres un peu "intello". Tout cela ne laisse que peu de place à d'autres formes de positionnements et d'engagements, plus modérés ou plus réalistes dans leurs objectifs (et donc acceptables par un plus grand nombre). La France n'a malheureusement pas une culture de la recherche du compromis et du consensus, mais aime les extrêmes. Et une fois que tout le monde s'est bien épuisé dans un débat stérile dont il ne sort pas grand chose, qu'est-ce qu'il reste quand il faut trouver des idées et des lignes directrices pour gouverner et gérer la réalité, et éviter que la société n'éclate ? Pas grand chose...

L'une des origines du marasme que vit la France vient de ce péché originel du radicalisme politique de la jeunesse bourgeoise des années 60, qui a troqué dans les années 80 ses idéaux de jeunesse pour l'ordolibéralisme. La cassure entre les différentes couches de la population commence à ce moment là, quand les élites au pouvoir décident de faire porter le poids de la crise économique sur les classes populaires. Le chômage durablement à plus de 10% de la population active, ce n'est pas une fatalité, mais une spécificité française. Le résultat d'un choix politique qui est de protéger ceux qui sont au centre du système, au détriment de ceux qui sont aux marges. Cet égoïsme n'a pu naitre que grâce au désert idéologique des années 80. En effet, les vieilles lunes gauchistes des soixante-huitards, ont été larguées, sans être remplacées. Quand plus rien d'autre ne vous guide, que votre intérêt personnel et celui de vos proches, on glisse très vite sur un égoïsme, bien réel, en se complaisant dans la gestion sans vision.

Depuis 1983, et la conversion du PS à l'économie de marché, plus aucune idéologie ne perce, aucun projet commun, à même de fédérer la nation, n'émerge. François Mitterrand avait parfaitement vu cela, quand il disait "Après moi, il n'y aura plus que des financiers et des comptables". Les politiques ne sont plus en mesure de fournir un cap, à même de rassembler des gens très différents autour d'un même but ou d'un même idéal. Dans ces conditions, chaque groupe s'occupe avant tout de son confort et de son avenir, sans chercher à être solidaire. On arrive, 30 ans après, à cette France décrite comme un archipel d'îles, qui ne communiquent plus, ou sinon, pour s'écharper et se refiler les mistigris. La cassure est extrêmement profonde entre des couches urbaines et aisées, et les classes populaire rurales. La crise des Gilets jaunes n'est que le révélateur de cette fracture, où un groupe, les ruraux, a laissé exploser sa colère en voyant que c'est encore eux qui allaient faire les frais du tournant politique de l'écologie. Pourquoi alourdir la fiscalité sur l'essence, qui touche les ruraux, mais pas celle du kérosène qui permet aux urbains (qui n'ont plus de voitures) de partir en week-end à l'autre bout du monde ? Une fois de plus, les "élites conscientisées" au "drame du réchauffement climatique" allaient demander aux autres de supporter l'essentiel du coût, en limitant la charge qui pèse sur eux à des "petits gestes qui sauvent la planète".

Notre pays a un besoin urgent de renouer avec la politique, avec les idéologies, qui font les grands projets collectifs, où une majorité se retrouve à travailler ensemble pour quelque chose de positif. C'est comme cela qu'on crée des liens, des solidarités. Mais cela passe par une culture politique du débat ouvert, de la recherche de consensus, pas une culture de l'affrontement stérile autour de théories intellectuellement séduisantes, mais qui ne mènent concrètement à rien.