La vie politique est dure, on le sait depuis toujours. Mais jusqu'ici, on trouvait encore des candidats de niveau à peu près convenable pour occuper les postes d'élus. Certes, le niveau avait baissé, imperceptiblement, certaines classes sociales délaissant les mandats électifs préférant faire des affaires (tout en continuant à tirer des ficelles dans l'ombre). On s'est donc retrouvés avec des élus hauts fonctionnaires et apparatchiks politiques, qui avaient au moins le mérite d'avoir du métier et de connaitre leurs dossiers de fond, par l'exercice de mandats locaux. Les élections de 2017 ont fait passer par dessus bord une partie de cette classe politique, au profit d'une "nouveauté" censée apporter la fraicheur. Celle-ci a surtout fait preuve, jusqu'ici, de son inexpérience et de son incapacité à exercer le pouvoir, provoquant une crise politique qui a éclaté au grand jour en novembre 2018.

Aujourd'hui, se pose clairement l'enjeu du recrutement. Quand on voit comment les choses se passent, qui a franchement envie de devenir député ou même élu local (on va avoir un gros problème de candidats aux municipales de 2020). Il existe un véritable malaise politique dans le pays, avec une fracture béante entre une "France d'en haut", qui a largement voté pour Emmanuel Macron, et une "France d'en bas" qui porte un gilet jaune. Les deux monde n'arrivent plus à communiquer et à se faire confiance. Le Grand débat a été un exemple frappant de cette fracture. Initialement lancé pour recevoir les revendications de la France d'en bas, il a été trusté par la France d'en haut et au final, ce sont les électeurs d'Emmanuel Macron qui se sont emparés de l'outil, que les Gilets jaunes ont boycotté. On voit ainsi que l'outil démocratique est profondément abimé : une couche de la population est tellement en décalage culturel, qu'elle n'arrive plus à se saisir des outils existants (formatés par et pour les "éduqués") et à participer au débat public. Le mouvement des Gilets jaunes a été une colère brute, que le pouvoir en place a tenté de faire entrer dans le "cadre démocratique", sans y parvenir (cela ne veut pas dire que c'est impossible, mais il va falloir trouver autre chose). Qui veut se coltiner une telle situation ?

A cela, s'ajoute une pression de plus en plus forte pesant sur les élus, sommés d'être transparents et "vertueux". J'approuve pleinement les évolutions qui ont eu lieu ces dix dernières années, limitant le cumul et imposant aux élus d'éviter les conflits d'intérêts. Mais il faut reconnaitre que cela créé une contrainte qui peut dissuader certains d'entrer en politique. La demande de la population serait d'avoir pour élus des saints, qui exercent bénévolement, en sacrifiant toute carrière, pour eux, et pour leurs proches. Parfois même, les accusations sont lancées à l'emporte-pièce, et tournent au quasi lynchage, où la personne mis en cause est inaudible quoi qu'elle puisse dire. Un exemple nous est offert en ce moment, avec l'embauche de l'épouse de Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l'Assemblée, par la Française des jeux.

C'est l'exemple parfait du mauvais procès (alors même qu'en regardant un peu à coté, on peut trouver plus gênant). Cette femme a fait carrière dans la communication, où elle a été directrice de la communication de plusieurs grandes entreprises, comme GDF. Se retrouver directrice de la communication de la Française des Jeux est parfaitement cohérent avec le fil de sa carrière. La Presse et les commentateurs s'empressent de pointer une concomitance : l'annonce de son embauche intervient en même temps que le vote définitif de la loi qui permet la privatisation de la Française des Jeux. Une loi que son mari a voté (avec 146 autres députés). C'est possible qu'il y ait anguille sous roche, et que le fait que cette personne soit l'épouse de Gilles Le Gendre ait joué dans son recrutement. Mais pour affirmer cela, il faut des éléments, et pour l'instant, je n'ai strictement rien vu. En spéculant un peu, on peut s'interroger sur ce que peut réellement apporter ce lien à la Française des Jeux. Même s'il est président du groupe majoritaire, Gilles Le Gendre n'est pas un poids lourd de la Macronie, de ceux qui ont l'oreille du président. Ce n'est pas lui qui a pris la décision de privatiser la Française des Jeux, et je ne le vois pas, dans un horizon proche, nommé à Bercy et piloter la privatisation effective de la Française des Jeux. J'espère, pour les dirigeants de cette entreprise, qu'ils ont d'autres connexions avec le pouvoir en place, et d'autres sources d'information, que la femme du président du groupe LREM à l'Assemblée. Ce qui m'interroge davantage, ce n'est pas le poste futur de cette personne, mais celui qu'elle occupe actuellement : conseillère spéciale d'une ministre. Il y a un magnifique potentiel de polémique, à base de népotisme, qui visiblement, n'a pas été vu, ou exploité. En tout cas, "Madame Le Gendre", qui ne porte pas le nom de son mari, risque fort, pour cause d'indignation populaire, de devoir renoncer à son poste, et mettre sa carrière personnelle entre parenthèses, pendant le temps où son conjoint occupe un poste en vue dans la majorité.

Avec une situation politique compliquée, un poste exposé, où on peut se faire agresser, qui oblige à des sacrifices financiers et/ou de carrière, pour soi, mais aussi son conjoint et éventuellement ses enfants, pour finalement bien peut de pouvoir, qui va se présenter aux prochaines législatives ? Certainement pas moi ! On va donc se retrouver avec le dessous du panier, des malhonnêtes, des demi-fous et des narcissiques, ou des incapables qui n'ont aucun souci de l'intérêt public. Perspective peu réjouissante, mais malheureusement la plus probable, si les choses ne changent pas.

On le voit, le système est à bout de souffle, et n'est plus réparable. On le savait déjà en 2017, et certains ont pu espérer qu'Emmanuel Macron serait capable d'apporter des solutions. Il n'a fait descendre d'une marche de plus. On avait de l'eau jusqu'aux épaules, on en a désormais jusqu'au cou. C'est un changement systémique qu'il faut pour sauver notre système politique et notre démocratie. Cela demande que tous y prennent leur part et s'impliquent concrètement, apprennent ou réapprennent à écouter et respecter les autres, afin de combler les fractures béantes de la société française, qui avant d'être idéologiques, sont d'abord culturelles et "de classe". Il y a du boulot... mais on ne s'en sortira que comme cela.