Le "grand débat", lancé par le chef de l’État pour calmer la colère des Gilets jaunes, approche de sa fin. Les dernières contributions sont déposées, et bientôt, une synthèse arrivera, avec derrière, des propositions de réformes formulées par le chef de l’État, seront annoncées. Est-ce que tout cela suffira à répondre aux attentes des français ? Rien n'est moins sur. Et pourtant, l'enjeu est énorme, car si Emmanuel Macron n'arrive pas à prendre la main, je ne sais pas où va aller le pays.

La tâche qui attend le chef de l’État est titanesque, pour ne pas dire quasi impossible. Il va devoir extraire des synthèses d'un débat qui s'est étalé sur deux mois, avec des réponses nombreuses, et souvent très différentes, tant sur le fond des propositions que sur la qualité de la réflexion, et sur les idéologies qui sous-tendent ces positions. L'enjeu, à ce stade, est que les français qui ont participé ne se sentent pas trahis par ce qui ressort de la restitution. La pression est forte, car tous les observateurs ont noté une véritable soif des français de s'exprimer et de débattre. Des échos que j'ai eu de débats et de réunions, c'est que les français ont pris l'exercice au sérieux. C'est rassurant, car cela montre que l'intérêt pour la chose publique et le débat de fond existe toujours dans ce pays. Cela montre aussi que s'il ne s'est pas franchement exprimé ces dix (voire plus) dernières années, c'est parce que le cadre et les médiateurs ne convenaient pas. C'est un premier signal d'alerte pour les élites (notamment politiques et médiatiques), car si le débat démocratique était pauvre, voire affligeant, ce n'était par désintérêt des français.

Cette restitution n'est pas le plus difficile, car au fond, ce n'est pas le pouvoir en place qui va le faire, mais une multitude d'acteurs indépendants. Les données étant largement publiques, chacun va pouvoir faire son propre traitement, des données, mais aussi des métadonnées, en cherchant dans quelles régions les débats ont pris, quels thèmes étaient privilégiés, et en croisant tout cela avec d'autres données déjà existantes (l'Insee a tout ce qu'il faut). Cela prendra un peu de temps, et on en a pour quelques mois, voire années, pour tirer tous les enseignements de ce grand débat.

Là où Emmanuel Macron est attendu, c'est sur les conséquences qu'il tire de ce débat, et les réformes qu'il compte mettre en œuvre pour répondre aux attentes des français. Celles-ci sont fortes, très fortes. Je crains que la demande aille au delà de ce qu'Emmanuel Macron puisse faire, là maintenant, avec les moyens techniques et politiques dont il dispose. Les écueils sont multiples. Il faut déjà qu'il accepte de prendre certaines décisions attendues. Sur des sujets comme l'ISF ou le pouvoir d'achat, ses marges de manœuvres sont faibles. Il a déjà dit qu'il ne reculerait pas sur le premier sujet, et pour ce qui est du second, il n'a plus d'argent dans les caisses. Surtout, l'attente des français, déjà exprimée en 2017 dans les urnes, est une volonté de renouvellement profond des élites qui dirigent le pays. La vague de dégagisme n'a chassé qu'une partie du personnel dirigeant, la classe politique. Les français se sont rendu compte, depuis 18 mois, qu'en fait, ils se sont trompés de cible. La politique menée est restée quasiment la même, voire a été pire sur certains aspects. Il faut bien se rendre à l'évidence que les parlementaires et ministres n'étaient que l'écorce de l'arbre, et que c'est une caste issue des grandes écoles, présente dans la haute administration, les grandes entreprises et les médias, qui dirige réellement le pays.

Non seulement ils sont toujours aux manettes, mais je n'ai pas l'impression qu'ils aient envie de les lâcher, ni même qu'ils soient conscients que le peuple va leur demander des comptes. "Du pain et des jeux" reste (et ça fait 2000 ans que ça dure) le contrat implicite entre le peuple et l'élite. Or, le "pain" vient à manquer, au point que le peuple considère que le contrat moral est rompu, que l'élite ne fait pas son boulot. En plus de ne pas faire le job, ils prennent soin de se préserver, pendant que les autres tirent la langue. Si au moins, tout le monde était dans la dèche, ça serait une consolation. Mais même pas ! La vague de 2017 était un signe fort de ce mécontentement, qui a décuplé quand les français se sont rendus compte que, non seulement ça n'avait pas changé la situation, mais qu'en plus, ceux qu'il fallait dégager réellement étaient hors de leur portée, car pas tenus de rendre des comptes et de passer par les urnes. Le mandat implicite qui avait été donné à Emmanuel Macron était de les virer. Non seulement il ne l'a pas fait, mais en plus, il les a encore renforcés, en faisant de cette nomenklatura française la base et le relais de son pouvoir. Il n'y a qu'à voir la composition des cabinets ministériels : il n'y a jamais eu un pourcentage d'énarques aussi important. Et parfois, certains conseillers ministériels ont moins de 30 ans et sont sortis de l'ENA depuis moins de 5 ans. Les préfets sont les seuls relais avec le terrain, les parlementaires de la majorité se révélant incapables d'assurer correctement ce rôle.

Il ne va pas ressortir du grand débat des choses très différentes de ce qui a été dit en 2016 et 2017. Le ton sera un plus énervé, mais le fond restera le même. Sauf qu'en 2017, Emmanuel Macron était vierge, toutes les options lui étaient ouvertes. L'exercice du pouvoir, depuis 18 mois, a imprimé des plis, donné des tendances, créé des inimitiés et de la méfiance. C'est difficile pour quelqu'un d'aussi orgueilleux d'admettre que les mesures prises depuis 18 mois n'étaient pas toutes bonnes, et de devoir reculer.

C'est surtout compliqué de se donner les moyens politiques de mettre en oeuvre un changement de politique. C'est compliqué de renouer avec les syndicats et les ONG, après les avoir snobés pendant un an, de se réconcilier avec les médias après les avoir méprisés et baladés. C'est encore plus compliqué de changer l'image qui s'est installée dans la tête des français d'un "président des riches". Quand bien même Emmanuel Macron déciderait de renverser la table, avec qui pourrait-il le faire ? Le constat, assez terrible, c'est que le chef de l'Etat est un homme seul. Sa majorité est composée de playmobils tout juste capable sde lever le bras en cadence à l'Assemblée, et d'aller répéter en boucle, sur les plateaux de de télévision, les éléments de langage venus du Château. Le déroulement de la crise de juillet 2018, au moment du déclenchement de l'affaire Benalla (la saison 1) est parfaitement révélatrice de la transparence politique de la majorité.

Je suis très inquiet sur la manière dont le pouvoir en place va gérer la sortie du grand débat. L'écart est immense entre ce que les français attendent, et ce qu'Emmanuel Macron est en mesure de leur offrir. Même s'il est doué, qu'il se démène pour se donner les moyens (en changeant complètement son équipe de conseillers), c'est peut-être au delà de ses forces. La France me semble être un peu dans le cas d'un malade du cancer, qui a enfin trouvé un bon médecin, mais trop tard, à un moment où la tumeur n'est plus opérable.

J'espère me tromper, mais je pressens que la France peut basculer dans les chaos politique dans les mois qui viennent, en particulier si la réponse proposé par Emmanuel MAcron est jugée "pas à la hauteur" et rejetée par une majorité de la population. Si Emmanuel Macron est désavoué, et décide de claquer la porte, je ne sais qui on met à la place...