Comme beaucoup, j'ai suivi avec sidération, depuis samedi matin, les révélations des agissements des membres du groupe de "la ligue du lol". Je suis d'autant plus sidéré que j'en connais plusieurs, avec qui j'échangeais sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les rencontres IRL, comme "le café des OS", ou la République des Blogs (parfois avant même la naissance de Twitter). J'en apprécie certains, d'autres moins, mais je n'aurais jamais imaginé qu'ils aient pu aller aussi loin dans le harcèlement. Bien que présent et actif sur les réseaux sociaux à l'époque des faits, je suis passé complètement à coté de tout cela, sans voir ce qu'il y avait derrière les clashs et les tweets parfois bêtes et méchants de certains d'entre eux. Ce qui sort aujourd'hui est clairement inadmissible, en 2010 comme en 2019. L'excuse de l'époque qui aurait changé, ou de l'âge des protagonistes (nous étions jeunes et cons) ne tient pas, car cette troupe de jeunes mâles blancs, urbains et ambitieux n'a fait que reproduire (peut-être sans trop s'en rendre compte) des comportements de domination et de conquête du pouvoir très anciens.

Si le scandale éclate aussi fortement, c'est parce que ces comportements, basés sur l'éloge d'une masculinité exacerbée et l'humiliation de l'autre, ne passent plus. Au-delà des comportements individuels qui ont déjà commencé à être sanctionnés, c'est ce que cette affaire dit de notre société qui m'intéresse ici.

Ce groupe est d'abord et avant tout une coalition de jeunes ambitieux, qui ont déjà "toutes les cartes en main", cherchant à briller et à s'imposer dans un milieu ultra-concurrentiel. Pour cela, tous les moyens sont bons : on se serre les coudes, on chasse en meute les concurrents potentiels. Jusque là, rien de très anormal, cela fonctionne comme cela partout, dans tous les milieux. Tout cela se fait avec un sentiment de supériorité, qui fait croire qu'on a le droit d'écraser l'autre, de l'humilier, car au fond "on est les rois". Il existe, chez ces groupes de "jeunes mâles", qui fonctionnent à la testostérone, un comportement de jeunes coqs, qui ont besoin de s'affirmer en mâles dominants, avec ce que cela comporte de bêtise, d'arrogance, et de mépris de l'autre. Cela commence souvent dans la cour de récréation du collège, et se poursuit pendant la période d'études supérieures. Le bizutage n'est rien d'autre que l'institutionnalisation de ce mode de fonctionnement appelé par certains "masculinisme". La ligue du lol coche à peu près toutes les cases, poussant assez loin, à ce que l'on apprend depuis quelques jours, les effets néfastes. On a l'impression que ces jeunes adultes se sont laissés griser par des succès faciles et ont perdu tout sens de la mesure, et même de la prudence. Car on a beau avancer masquer, menacer pour se protéger, ce genre de choses se sait et finit toujours par sortir. François Fillon a procuré un emploi fictif à son épouse pendant plus de 20 ans, en toute tranquillité. Cela a fini par sortir, et ça a fait mal...

Les deux épisodes, la ligue du lol et l'affaire Pénélope Fillon sont liées, car dans les deux cas, nous avions à faire à des pratiques bien ancrées, qui peuvent encore apparaitre comme "normales" au moment où les faits ont lieu. Sauf que la société évolue, et en quelques années, elles deviennent inacceptables aux yeux d'une majorité, et rattrapent les derniers à les avoir pratiquées, en croyant qu'ils pouvaient, en toute tranquillité, reproduire ce qui se faisait avant eux. Payer son conjoint à ne rien faire, sur fonds publics, quand on est un élu, affirmer sa "volonté de puissance" en humiliant, quand on est un jeune coq de monde parisien des médias, ça n'est plus accepté ni pardonné. Les valeurs ont changé et la société demande à la fois transparence, égalité, et bienveillance, avec un refus de plus en plus net des jeux de domination et des rapports de pouvoir violents. Avant 2000, je pense que ni François Fillon, ni ces jeunes journalistes parisiens n'auraient été sanctionnés comme ils l'ont été. Il y aurait eu quelques grincements de dents, mais ils auraient été couverts, car ils faisaient partie de cette petite élite promise aux meilleures places. Il y a encore 20 ans, ils étaient intouchables et seraient passés entre les gouttes. Aujourd'hui, ce n'est plus autant le cas, et c'est pour eux une grande surprise, car beaucoup vivaient dans la croyance de leur immunité complète. Peut-être arriveront-ils, finalement à s'en sortir (merci la prescription pénale...), mais ils y laisseront beaucoup de plumes.

Cette évolution, qualifiée de "féministe", qui monte fortement depuis quelques années (avec des avatars parfois irritants, comme l'écriture inclusive) est d'abord un combat pour une autre manière d'envisager les rapports humains et sociaux. C'est un mouvement profondément égalitariste, de refus d'une structure sociale de domination de certains sur d'autres. On touche là aux structures anthropologiques profondes, et ceux qui pensent qu'il s'agit juste de remplacer une domination par une autre, un patriarcat par un matriarcat, se trompent (ou sont de mauvaise foi). L'évolution, perceptible dans les pays "occidentaux", va vers une société où chacun peut s'épanouir, où l'égalité des chances est une réalité (et pas un miroir aux alouettes) et où personne ne devrait être "de seconde zone". Il reste encore énormément de chemin à faire en France, car les structures de domination (et leurs réflexes culturels) sont encore bien en place. Mais l'ampleur du scandale provoqué par les agissements de cette ligue du lol montre que les choses changent dans les esprits.