Depuis quelques semaines, j'observe cet objet politique mal identifié appelé "le grand débat". L'épisode historique qui s'en rapproche le plus est la rédaction des cahiers de doléances, en 1788, où un roi aux abois financièrement, tente de faire passer une réforme fiscale en ressortant un vieux truc qui n'a pas servi depuis 175 ans, et dont plus personne ne sait à quoi il sert : les États généraux. De cette indétermination, naît une série de malentendus. Alors que le pouvoir en place attend juste une autorisation de lever un peu plus d'impôts, pour remplir les caisses, une partie de la population prend au sérieux la promesse réformiste d'un "grand soir" (on ne convoque pas des États généraux pour rien...) et exprime ses attentes et ses colères dans des cahiers de doléances. On connait la suite : une lente dérive politique où un pouvoir politique sclérosé perd progressivement pied face à une assemblée qui s'enhardit, pour arriver, en août 1792, à quelque chose d'inconcevable en mars 1789 : le renversement de la Monarchie.

Bien entendu, la comparaison a ses limites, et la situation de 1789 n'est pas celle de 2019. Encore que...

En 1789, la France est un pays politiquement bloqué, avec une élite étroite et de plus en plus fermée, qui exerce le pouvoir en étant déconnectée des demandes de la population. La Noblesse d'Ancien Régime, et le haut-Clergé sont deux ordres consanguins, recrutant dans les mêmes lieux, avec un même isolement social et un même mépris pour le reste du pays. C'est cette caste qui contrôle le pouvoir politique, et verrouille complètement le roi Louis XVI, qui est paralysé et contré s'ils veut aller contre eux. Son règne n'est qu'une succession d'échecs de ses ministres (Turgot, Necker, Calonne, Loménie de Brienne) doublée d'une descente aux enfers médiatique (l'affaire du collier de la Reine...).

Aujourd'hui, la situation politique de la France me semble assez similaire, avec un pays dirigé par ce que j'appelle "l'Etat profond", où on trouve des énarques, des normaliens et des polytechniciens à tous les étages, avec une forte unité de pensée et d'attitudes. Un milieu très homogène, formé à Science-Po après avoir été sélectionné par un système scolaire détourné à leur profit. L'école française sert avant tout à repérer et sélectionner les meilleurs profils, pour les orienter vers les "filières d'excellence" dès l'âge de 20 ans, où on va leur donner les meilleures conditions de travail, et où on va les formater soigneusement, avec un esprit de corps et une conscience qu'ils sont "l'élite de la Nation". C'est vrai qu'objectivement, ils sont très bons, mais le prix est élevé pour la Nation, car tout cela se fait au détriment de tous les autres, dont on ne s'occupe que moyennement, à qui on donne des moyens pitoyables (regardez donc l'Université française). Les comparaisons internationales sont éloquentes. Comment ne pas voir dans certains éditorialistes parisiens, les dignes descendants des évêques et abbés de cour...

Comme en 1789, la situation économique, "les subsistances" comme on le disait sous l'Ancien Régime, est l'étincelle qui rend le statu quo intenable. Tant qu'il y a suffisamment à manger et qu'on peut se divertir, le peuple accepte beaucoup de choses. Mais que le pain vienne à manquer, et ça gronde dans les campagnes et les faubourgs. 1789 arrive à la suite d'une mauvaise série de récoltes, les Finances publiques sont au fond du trou et il n'est pas possible de demander plus. Et pourtant, il le faudrait, d'où la tentation de tirer un peu plus sur la corde. En 2019, la situation de la France n'est pas brillante économiquement, avec un problème de "pouvoir d'achat", et nos Finances publiques sont en difficulté. Le taux d'imposition ne peut plus augmenter, mais le déficit qui est toujours là, et un gardien européen du dogme empêche de recourir aux expédients financiers classiques. Dans les deux cas, des réformes structurelles importantes sont à mener, mais le pouvoir en place est trop faible pour y arriver, face à une caste de "privilégiés" qui ne veut rien entendre.

La solution politique apparaît alors, après avoir senti que ça gronde, d'ouvrir une boîte de Pandore, en se disant que les Français vont pouvoir s'exprimer, dire ce qu'ils ont sur le cœur, et que ça les soulagera. Accessoirement, le chef en place et ses ministres peuvent se dire qu'il serait possible, politiquement, de rebondir sur cet évènement, pour faire passer quelques réformes qu'ils ont dans les tiroirs. En 1789, Louis XVI a desserré le couvercle de la marmite, et elle lui a pété à la figure. En 2019, Emmanuel Macron ne serait-il pas en train de faire la même chose, en ouvrant une vaste consultation, qui rencontre un succès dans la population, et fait naître beaucoup d'espoirs. Avec en prime, comme en 1789, le sentiment que cela peut permettre de décoincer une société bloquée et politiquement sclérosée, où le vrai pouvoir est exercé à son seul profit, par une caste sans aucune légitimité politique...

Le grand Débat, tel qu'il se déroule, m'apparaît à très haut risque pour Emmanuel Macron. Même s'il est encore trop tôt pour savoir ce qu'il en sortira comme propositions, il rencontre un succès de participation. Les Français ont visiblement envie de s'exprimer, de débattre, et derrière, de peser sur les choix politiques. Bref, de retrouver un pouvoir dont ils s'estiment privés depuis longtemps, avec un ressentiment vis-à-vis des élites qu'ils exprimaient jusqu'ici par l'abstention ou le vote FN. Or, je crains, à ce que je vois, qu'Emmanuel Macron n'ait pas la même lecture de l'évènement. Depuis le début de l'année, il est de nouveau en campagne électorale, avec une série de meetings qui ne disent pas leur nom, mais qui en sont (une salle, des questions-réponses où le président est la vedette, le tout diffusé en direct) et une tentative de reconquête de la presse. Certains parlent même, à la fin du processus, d'un référendum afin de relégitimer Emmanuel Macron par les urnes. Avec derrière, l'idée, de "clore la séquence" et de repartir comme avant, avec le même programme, un peu maquillé et amendé à la marge, pour faire croire que "les Français ont été entendus".

Si à l’Élysée, ils espèrent garder l'opération sous contrôle et s'en sortir renforcés, je crois qu'ils se trompent lourdement (comme Louis XVI...). Et doublement même ! Je pense que ce serait une lourde erreur de croire que les Français accepteront que le gouvernement s’assoit tranquillement sur l'essentiel des propositions qui vont émerger, et qu'il impose ses priorités, au détriment de ce qu'ils auront exprimé. Le moment de la restitution et de la synthèse sera délicat, et il n'est pas assuré du tout que le gouvernement puisse en garder le contrôle. Si les Français s'estiment bernés, le retour de bâton sera très violent. Or, de l'autre côté, "l’État profond" continue son petit bonhomme de chemin, imposant ses projets et ses orientations à un pouvoir politique qui, en fait, ne maîtrise plus rien. Il n'y a qu'à voir cette proposition de loi "Anti casseur", qui est un clou de plus dans le cercueil des Libertés publiques. C'est la technostructure du ministère de l'Intérieur qui écrit une loi taillée sur mesure pour elle. Ils ont déjà commencé depuis plusieurs années (rappelez-vous, la loi "Renseignement" suivie des épisodes de la série "l’état d'urgence permanent") et à chaque fois, on grignote toujours un peu plus de terrain, ouvrant la voie à un possible État policier. Il suffit juste de virer les politiques en place et d'y mettre des gens "un peu plus musclés". Les étapes sont d'ailleurs franchies avec célérité, les procureurs se permettant de se présenter à la porte d'un organe de presse pour mener une perquisition, sans le moindre mandat d'un juge. Même un député comme Charles de Courson, qui est loin d'être un gauchiste échevelé, s'en inquiète... Et on pourrait trouver plein de choses sur la manière dont les grandes directions de Bercy mènent la politique économique et financière du pays.

La voie est très étroite, pour un Emmanuel Macron très seul et politiquement affaibli comme il l'est depuis quelques mois. Certes, il a du talent, essaie de se battre, mais parfois, la tâche est juste trop lourde, quelque soit le génie du dirigeant. La France est un pays profondément déchiré, idéologiquement et socialement, et je ne vois pas sur qui le chef de l’État peut s'appuyer pour une réconciliation du pays. La Révolution française est avant tout le résultat d'une incapacité de Louis XVI et de ses ministres à réformer l'Ancien Régime, coincés qu'ils étaient entre les profondes aspirations au pouvoir et à l'égalité de la Bourgeoisie et du peuple; et l'égoïsme de la Noblesse et du Clergé, qui n'entendaient pas lâcher une once de leurs privilèges et de leurs pouvoirs. Il ne faut jamais croire que la paix civile est un acquis, l'Histoire peut toujours s'emballer, parfois très vite. Si on avait dit aux ouvriers qui partaient pour la première fois en congés payés, en 1936, que 4 ans plus tard, l'armée allemande défilerait sur les Champs Élysées...