La grande consultation souhaitée par Emmanuel Macron pour tenter d'éteindre la grogne du mouvement des Gilets jaunes commence bien mal. La personne désignée pour le piloter, Chantal Jouanno, vient de jeter l'éponge dès les premiers jours. Une polémique a été lancée sur sa rémunération, et elle préfère que cette affaire ne vienne pas parasiter le débat et donc nuire à la consultation qu'elle est censée piloter. Nous avons ici une exemple parfait (on en a plusieurs par semaine) du délitement de la qualité du débat public en France, rongé par les polémiques à deux balles, où tout le monde tire sur tout le monde par le biais des réseaux sociaux. Le drame est que ceux qui sont censés être des modérateurs, les journalistes et les politiques, deviennent de véritables pyromanes.

Ce cas est exemplaire, car la polémique est venue d'un article de Marianne, qui a choisi de faire du clic à base d'indignation populiste. Reprenant une information d'une lettre spécialisée, qui donne des indications sur le montant des rémunérations des présidents d'Autorité administratives indépendantes, il titre "Grand débat national : son organisatrice Chantal Jouanno touchera... 14.700 euros par mois" avec un chapô qui laisse entendre que cette indemnité est liée à l'organisation du grand débat. Information fausse, puisqu'il s'agir de la rémunération "normale" de Chantal Jouanno comme présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP). Elle ne touche rien de plus pour cette mission "spéciale" qui lui a été confiée au pied levée par le chef de l’État. Cela suffit pour allumer le feu, et circuler en boucle chez les gilets jaunes. Les fake news y abondent, alors quand c'est un titre de presse qui sort l'info, tout le monde s'engouffre et crie au scandale, sans réfléchir ni vérifier. Car bien évidemment, ce qui est lu, c'est le titre et le chapô. Tous les contrefeux et les rectificatifs ne servent pas à grand chose, car ils ne sont pas relayés.

Au final, Marianne aura eu "la tête" de Chantal Jouanno, contrainte de se mettre en retrait, et pourrait avoir en prime, celle du débat en entier, que cette polémique fait démarrer sur de bien mauvaises bases. Je ne sais pas si c'est cela que Marianne recherchait, peut-être pas, et c'est sans doute cela qui est le plus dramatique. En choisissant de traiter le sujet de manière aussi irresponsable, en cherchant la polémique et le clic facile, ce média a failli à la mission qui devrait être celle des journalistes : mettre du recul et de la raison dans le débat public, apporter des validations ou des démentis aux faits exposés à tort et travers sur les réseaux sociaux, par des militants de tout poil. Certains médias font cela très bien, mais leur travail devient inutile si certains de leurs confrères alimentent le brasier... D'autant plus que les élus, qui devraient élever le niveau, ne sont pas, eux non plus, au rendez-vous.

Comment, dans ces conditions, débattre, s'il n'est pas possible de poser en confiance les bases de la discussion, et arriver à des constats partagés et indiscutables. Si les arguments mis en avant sont faux, et qu'ils se diffusent à grande vitesse, la délibération éclairée n'est plus possible. Le débat démocratique devient une vaste foire d'empoigne, où celui qui ment et gueule le plus fort occupe le terrain. Aucun accord, aucune transaction n'est plus possible, et l'étape suivante, c'est la guerre civile, où ne se contente plus de s'invectiver sur les réseaux sociaux, mais où on se tape dessus. Les agressions verbales contre les élus, les lettres d'insultes et menaces de mort, les dégradations de permanences parlementaires sont un signal très inquiétant. On passe une étape, et demain, ça sera le passage à tabac d'un élu, qui entrainera les "représailles" contre le camp jugé coupable de l'agression.

On savait la France en mauvais état en 2017, avec des français très divisés, qui ne se reconnaissaient plus dans leurs dirigeants (corps intermédiaires compris). Emmanuel Macron a fait campagne sur cela, avec une promesse de réconciliation qui n'a pas été tenue. Le pays est encore plus divisé, avec des fractures qui se sont creusées à cause des maladresses du chef de l’État. La cocotte a explosé et je crains que le pays ne soit en train de partir en vrille. Les signaux donnés depuis deux mois sont inquiétants, et le pire, c'est qu'on ne voit pas de solution se dessiner. Emmanuel Macron est affaibli, et n'apparait plus en mesure d'assurer un leadership suffisant pour recoudre le tissu social et apaiser les tensions politiques. Ce n'est pas de réformes technocratiques que le pays a besoin, mais d'une refondation de la Nation. C'est qui être Français ? Qu'est ce qui nous uni, et qui fait que nous avons envie de continuer ensemble, malgré nos désaccords ? Quel compromis possible pour continuer à avancer ensemble ? C'est cela qu'il faut rebâtir, avant de se demander si le déficit doit être en dessous de 3%, ou s'il faut moins d'élus et une dose de proportionnelle. Pour cela, il faut "sentir le terrain", comprendre ce que l'on peut faire, jusqu'où on peut aller. Chose que ni le gouvernement, ni la majorité n'ont fait depuis 18 mois, car ils n'en sont pas capables, faute de savoir faire de la politique.

Nous sommes à un moment où il faut que les dirigeants du pays se montrent responsables. Pas seulement les politiques, mais également les journalistes, les "intellectuels", ceux dont la parole porte et qui peuvent choisir d'apaiser ou d'attiser. Depuis deux mois, une partie de ces élites semblent ne pas avoir pris conscience, à la fois de leurs responsabilités, ni du fait que le moment est à haut risque pour le pays, et qu'ils ont sur les épaules une charge et une mission qui est d'apaiser et de ramener le calme. Cela passe par arrêter de polémiquer sur les réseaux sociaux en alimentant la machine à indignation, qui tourne très bien toute seule. Cela passe aussi par l'organisation d'échanges sereins, en sélectionnant les personnalités à qui on donne la parole, tout en laissant toutes parties s'exprimer. Un sursaut s'impose, où chacun s'interroge sur sa place dans le système démocratique, sur la portée de ses actes et de ses prises de position publique, et sur le résultat pour le pays. L'urgence est à un retour au calme.