L'allocution du chef de l'Etat, lundi 10 décembre, est un désastre politique. Le ton était terne, limite implorant, à la manière d'un petit garçon qui fait contrition auprès de ses parents, après avoir fait des bêtises. Sur le fond, c'est exactement ce qu'il ne fallait pas faire. Alors qu'il avait besoin d'une relégitimation politique, il a donné le spectacle pitoyable d'une débâcle en rase campagne, où il ressort, en catastrophe, les bonnes vieilles recettes (dont l'efficacité n'est pas garantie), à coups de cadeaux fiscaux et de promesses vagues de consultations. Une fois encore, Emmanuel Macron s'est montré sous son vrai jour : un technocrate qui n'a pas compris que faire de la politique, c'est jouer sur le symbolique et construire des consensus. L'optimum souhaitable dans l'absolu n'est jamais possible, dans les faits. Il faut savoir écouter, transiger et surtout apparaitre comme capable d'incarner un projet politique qui donne envie aux gens de se mobiliser. Au bout de 18 mois, Emmanuel Macron en est très loin, alors même qu'il avait plutôt bien réussi l'exercice lors de la campagne électorale.

Il commence par lâcher sur l'argent. Une distribution générale, qui ne satisfera personne ou presque, en coutant "un pognon de dingue" au budget de l'Etat. La revendication n'est plus, depuis longtemps, seulement financière, et surtout, la demande n'est pas celle d'une prime exceptionnelle, comme c'est le cas ici. Ce que les gilets jaunes demandent, c'est de la considération et de pouvoir vivre décemment de leur travail, pas une aumône sur fonds publics. Sur l'équité fiscale, Macron refuse de céder sur un point central, la suppression de l'ISF. Il accorde juste, comme compensation, une promesse vague "de faire payer leurs impôts en France aux patrons et aux entreprises qui y font des bénéfices", sans plus de précisions. Il passe complètement à coté de l'enjeu symbolique. En politique, il faut absolument des propositions qui "accrochent" et "parlent". Il aurait officiellement conservé l'ISF, en le mitant de niches tellement profondes, qu'il devenait inoffensif, ça serait passé comme une lettre à la poste. Son erreur est d'avoir touché au totem, en assumant le "je supprime l'ISF". Il aurait, a minima, dû promettre de rouvrir le chantier de l'imposition "des riches" en citant l'ISF comme un élément d'un ensemble plus large, incluant l'optimisation fiscale, qui serait rendue moins facile. Rien de concret sur la présence des services publics en zone rurale, une demande pourtant forte chez les Gilets jaunes, et plus largement, dans les populations concernées.

En ouvrant ainsi les vannes budgétaires, il fait s'effondrer sa crédibilité en Europe. Non seulement la commission européenne va lui taper sur les doigts, mais l'Allemagne va le regarder sérieusement de travers. Tous les chantiers en cours, comme le budget de la zone euro, ou encore l'impôt des Gafa, c'est fini. Macron ne sera plus en mesure de se poser en donneur de leçons, il sera immédiatement ramené à la situation intérieure française : "commence par mettre de l'ordre chez toi, après, on verra". De ce coté là, le quinquennat est terminé...

Le plus dramatique reste le volet "démocratie", où Emmanuel Macron ne semble même pas avoir compris qu'il y avait une demande forte de rénovation en profondeur, qu'il a évoqué pendant sa campagne, sans lui apporter la moindre attention une fois arrivé au pouvoir. Le mouvement des Gilets jaunes a montré que le décalage entre les français et le système institutionnel est devenu un gouffre. Les corps intermédiaires sont en déliquescence depuis très longtemps, parce que le pays s'organise autrement, c'est une lame de fond très bien analysée dans ses différents ouvrages par Pierre Rosanvallon. Dans les annonces, rien ou presque, à part la reconnaissance du vote blanc, qui va achever de désorganiser le système électoral. J'ai toujours été plus que réservé sur la reconnaissance du vote blanc (pour plus détail, lire ici). C'est le dernier clou dans le cercueil des institutions. Entre éclatement des voix entre tendances irréconciliables, manque de légitimité des élus, et désaffection pour les mandats publics, on est partis pour avoir une classe politique du niveau de celle qui sévit aux États-Unis. Qui va avoir envie de se présenter au jeu de massacre électoral, pour se retrouver avec une foule de contrainte de transparence, sans pour autant avoir un pouvoir réel, et servir de punching-ball à la population ?

Une relance du quinquennat passait impérativement par un changement de ton, et des propositions de réformes qui marquent un tournant clair, un peu comme l'a été le tournant de la rigueur, pour la gauche, en 1983. Emmanuel Macron a juste annoncé une grande consultation, appelant à l'aide les maires, qu'il a bien malmené depuis 18 mois. Peu de précision sur la feuille de route, sur le projet soumis à consultation. Ouvrir une boite de pandore et attendre de voir ce qui sort, ça ne fait pas une ligne politique. Qu'est-ce qui nous garantit que les résultats de cette consultation se transformeront en mesures concrètes et en inflexions politiques ? Le vrai enjeu de la prise de parole d'Emmanuel Macron était d'annoncer un nouveau programme, en apparaissant comme suffisamment fort pour le mettre en œuvre, pas d'exposer sa faiblesse en demandant à d'autres de lui dire ce qu'il doit faire. Ce lundi soir, aucun contrat n'a été passé entre le président et la Nation, et pire, le chef de l'Etat n'a pas été franchement crédible sur sa capacité à porter des réformes d'envergure. Emmanuel Macron n'a pas désamorcé les mécontentements, ni remobilisé ses troupes. Il s'est juste enfoncé encore un peu plus. La situation n'était peut-être plus vraiment rattrapable, car les relances politiques ne fonctionnent pas quand elles sont faites sous la pression d'un mouvement social. C'est en septembre, lors du départ de Gérard Colomb, qu'il fallait faire un tournant. La politique, c'est comme l'aviation, il ne faut pas attendre d'être à 100 mètres du sol pour remettre les gaz...